‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 38 sur 58 · LE POÈTE ET LA MER · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET LA MER

Je crois que le nationalisme impérialiste de Gabriele d'Annunzio a une double origine. La première, c'est la contemplation de la mer ; la seconde, c'est la force active du nietzchéisme transposé de l'individualisme dominateur en collectivisme aggressif.

On peut observer dans l'œuvre entière, ces deux courants convergents.

La mer, d'abord. — Il était tout naturel que ce fils des Abbruzzes emportât dans les yeux l'image mouvante de la mer bleue. Dans l'eurythmie des vagues, dans ce mystérieux balancement des ondes qui traduisent en dessins d'écumes, sur le sable ou le rocher des côtes, le puissant travail des profondeurs, s'indique la cadence d'une ode, l'ample déroulement d'un vers ; et la liberté vaste des vents, tantôt cueillant, à la crête d'une vague, la fleur blanche de l'embrun, tantôt soulevant la véhémence des flots en héroïques tempêtes, est sœur de la liberté de l'esprit lyrique ; elle lui est un exemple et une incitation. Baudelaire a dit :

Homme libre, toujours, tu chériras la mer, La mer est Ion miroir. Tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame

La mer, c'est ie champ de Taventure, en laquelle s'exalte le don de soi. Nefs chargées de couronnes et de drapeaux hissés qui fendent de l'étrave Teau calme des ports, au pied des quais pavoises, où vous allez, le rêve va, car c'est Tinconnu sauvage et riant, les Atlantides en fleurs, les Tropiques balayées de palmes, la riche découverte des conquérants. Tous les poètes ont poussé dans leur âme le Ihalassa ! enivré des Grecs.

Celui-ci co nme tout autre? Non. Celui-ci plus que tout autre. LTtalie n'est-elle pas fille de la mer ? Elle y baigne ses frontières et, comme si le destin avait voulu lui indiquer davantage sa voie, il a barré de hautes montagnes son accès vers les terres septentrionales. A rOrient, à l'Occident, au Midi, la route bleue est libre vers les côtes lointaines. Et sur la route, il semble que l'on aperçoive encore la trace des victorieuses trirèmes que Rome envoya contre Carthage maritime, le sillon des galères que Venise, née de la mer, mandait à la conquête des côtes orientales. Une situation centrale dans la Méditerranée — Mare nostrum, disaient les latins — , une tradition impérative, marquée sur les côtes africaines comme dans les criques dalmates, par les aigles de Rome et par le lion de San Marco, voilà qui permet au citoyen d'approuver la voix du poète entonnant l'hymne à la mer.

Et si la patrie lui dicte son ode, la famille aussi veut qu'il l'écrive. Dans la race, il y a au moins un homme de mer. C'est l'oncle paternel de Gabriele, don Antonio, qui gagna son bien en commerçant, d'une rive à l'autre, dans l'Adriatique. Il allait de la côte abruzzienne à Valona d'Albanie, à Sebenico la dalmate, à Pola d'Istrie. Déjà pour cet ancêtre, elle était « l'Amarissima » ainsi que la baptisera le neveu. De la maison familiale, en Pescara, tant de liens partaient, qui s'atta

GABRIELE o'aNNUNZIO 165

chaient aux rives bigarrées d'Orient, que jamais le poète ne les devait oublier. Dans toute son œuvre, règne comme un motif conducteur, le bruit exaltant des ressacs et la chanson des mariniers.

« 0 mer, ô gloire, force d'Italie », crie-t-il dans le Canto Novo, l'un de ses premiers livres oii ses jeunes amours en Abruzzes dédient leurs fraîches effusions à l'Adriatique, « à la mer des poètes, au dieu présent qui trempe les nefs et les chansons ».

Et, pour la mieux chanter, il l'a fréquentée de très près. D'Annunzio se plaît sur les flots. Ses croisières n'ont point manqué d'apporler à son art des inspirations fécondes. C'est d'un voyage qu'il fit, en 1892, de port en port et de crique en crique, sur le yacht Fantasia^ de son ami Scarfoglio, qu'il rapporta sa passion du théâtre et sa conception du drame.

Mais quatre ans plus tôt, un autre voyage lui avait donné des enseignements bien imprévus. Il était parti de Pescara, sur la Lady Clair, et avait mis le cap sur Venise. Trop dédaigneux du cabotage, le petit voilier s'égara dans la haute mer : le poète, perdu dans l'étendue, ne dut son salut qu'à I'A^os^a/io Barherigo, unité en patrouille de l'escadre italienne, qui le conduisit à Venise. Sur ce cuirassé, d'Annunzio apprit à connaître l'armée de mer ; il observa la vie de bord, s'intéressa au sort des marins et des officiers, acquit une sérieuse information sur les améliorations exigées par la grandeur du rôle maritime dévolu à l'Italie.

Le poète se souvint de ces conversations et put se faire un jour polémiste ; il dompta la fougue de ses images pour mieux faire valoir une argumentation de thèse ; il oublia la cadence du vers pour la prose du journal — qui reste assez dannunzienne encore pour être signée par le maître des Laudi. En 1888, une dis-

cussion parlementaire ayant avéré combien peu, sous le ministère Brin, la représentation nationale s'inquiétait de la flotte, il écrivit, dans la Tribuna^ une série d'articles de grande polémique. A ceux qui s'étonnaient de voir un artiste pur prendre le langage du pur technicien, il répondait d'avance « qu'il ne voulait pas être et qu'il n'était pas uniquement un poète » et qu'il répudiait la profession de foi que Théodore de Banville, rimeur parfait, inscrit en ritournelle de ballade : « Je ne m'entends qu'à la métrique ». Une telle spécialisation gêne sa curiosité avide de connaître tout ce qui est humain et plus encore avide de connaître l'humanité, quand elle s'exalte dans l'image de la patrie. Et qui douterait de la nécessité pour l'Italie de revivre en sa flotte, nierait l'enseignement sacré de Lissa. Cette flotte qu'il se souvenait d'avoir vu avec enivrement, sous le soleil d'août 1877, croiser pour la première fois, en vue d'Ancone, dans la claire Adriatique, elle garde l'avenir même du pays dans ses flancs. « L'Italie sera une grande puissance navale ou ne sera pas », proclame le poète. Et, sous l'invocation de ce mot d'ordre, le voici discutant les nominations d'amiraux, proposant des plans de réforme des écoles navales, critiquant les méthodes employées sur les chantiers et dans les arsenaux, faisant à l'amiral de Saint-Bon, chef d'état-major, l'hommage d'une fière admiration.

Vingt-quatre ans plus tard, il répétera, après un grand cri de louange pour la jeune flotte, à l'œuvre sainte de guerre, le même appel exigeant : « Ce n'est point dix chansons, c'est dix navires d'acier martelé avec la même ferveur d'amour que réclame la patrie. »

Cet appel, il le criait dans une ode, car quelle que soit la valeur des articles d'un poète, ses poèmes resteront toujours sa plus complète expression. En 1892-

GABRIELË d'ANNUNZIO 167

1893, fortifié de ferveur impérialiste, Gabriele d'Annunzio écrivait ses Odes navales. Sa pensée s'y montrait nettement : il voulait une Italie grande sur la mer, il indi<|uait au pays les chemins de sa destinée. L'éloge du navire « qui porte une charge terrible : toutes les gloires des hommes dans la carène profonde » et qui appelle à la fois la découverte des terres vierges et la conquête hardie des cités assiégées, sonnait comme un chant du départ pour Tltalie avide de vivre. Le peuple tout entier, disait-il, doit communier dans la gloire de la mer, qui est sa plus généreuse richesse, et les agriculteurs, au cœur des terres, « les hommes de la glèbe )>, doivent, comme le pêcheur des côtes et Tamarreur aux ports, « bénir les navires sur la mer douce et funeste ». Arme de conquête, arme d'empire, le cuirassé appelle la louange du poète. C'est une page de grand lyrisme moderniste que celle qu'il dédie à « un torpilleur sur l'Adriatique ». Il le voit « beau comme une arme nue, vif, palpitant, comme si le métal enfermait un cœur terrible ». Ce torpilleur, c'est, pour d'Annunzio le clair espoir de revanche, car « l'œil de l'âme découvre, par delà la mer, dans le lointain, la cité, qui surgit, haute sur son golfe, et qui s'offre, confiante, à l'espérance italienne. Les flots de Lissa sont proches, où le Red'Ilalia sombra jadis, tous drapeaux hissés, dans la gloire d'une belle défaite, et Fao di Bruno apparaît sur la mer. « La honte sera-t-elle éternelle ? » interroge le spectre. Personne ne répond. Personne ? » Si « Toi, toi, navire d'acier, beau comme une arme nue, comme si le métal enfermait un cœur terrible ». La foi patriotique s'affirme, toute frémissante de souvenir et d'espoir. Dans VÉloffB funèbre de l'amiral de Saint-Bon, ministre de la marine, qui fut un des braves de la campagne navale de 1867, la même foi gémit noblement

et dans la dépouille glorieuse exalte l'avenir de Fltalie et sa force marine.

En 1908, d'Annunzio faisait représenter et publiait La, Nave. Drame fait d'images somptueuses, de gestes plastiques, d'ardent verbalisme, plutôt que de psychologie théâtrale, il s'avère le vrai symbole, le vrai mystère de la mer — mieux, de l'Adriatique. Ces Vénètes, qui, dans les larmes et le sang de la patrie, dans les chocs sanglants des passions, s'entêtent à construire la nef, expriment fortement la pensée que d'Annunzio ébauchait dans le Novo Canto, qu'il fortifiait dans ses Odes navales. « Les vivants, crie à son Dieu le poète, en lui offrant son livre, seront ceux qui te gloritîeront sur la mer )>.Et quand le timonier Simon d'Armario, après avoir dénoncé les Francs qui tiennent les monts, les Goths qui possèdent la plaine, les Grecs qui occupent la Maremme, pousse le cri d'angoisse : « oii donc trouverons-nous maintenant notre patrie ? », du haut de la basilique une voix imprévue, la voix même de la patrie, lui répond : « Sulla nave i » « Sur le navire ! »... Le tribun, Marco Gràtico entend l'appel : « Dieu l'a dit : arme la proue et mets à la voile vers le monde ». Et la foule : « Nous taillerons les bois pour faire mille navires ; nous te donnerons le fer pour mille rostres... » Puis, quand son frère indigne est tombé, frappé par sa main sur l'autel profané, comment le tribun se rachètera-t-il ? En montant, avec les meilleurs fils de la cité, sur la nef, pour « mesurer l'Adriatique sauvage avec la plus grande âme ». Et le peuple accepte le serment comme le plus pur rachat : « Rends-nous l'Adriatique ! Libère des larrons la mer nôtre !... » et, se tournant vers Dieu : « Notre Père, rachète l'Adriatique 1 Rends à tes gens l'Adriatique ! »

Ce cri des marins que d'Annunzio fait résonner sur le

GABRÎELE d'aNMÎ>Z:10 169

littoral vénète, au vi® siècle, était singulièrement actuel, en ce 1908 d'opprobre, où la politique de Vienne, par l'annexion de la Bosnie, compromettait si radicalement, à son profit, l'équilibre de l'Adriatique. Et dans ce personnag^e de Marco Gràtico, on a pu voir, aussi bien que le rude barbare des premières heures de la vie vénitienne, l'italien des cinquante dernières années. M. Vincenzo Morello (Rastignac) distingue dans le caractère à la fois sauvage et décadent, ardent au désir et lent à l'œuvre, du jeune Tribun, le symbole même du caractère italien : « C'est, dit-il, l'Italien plein d'orgueil, d'ambition, d'illusion, d'imagination, mais, par défaut de volonté, incapable de donner une aile à ses ambitions, un signe à ses illusions, un corps à ses images, un horizon à ses orgueils, et qui ne se décide à se secouer du songe et de la torpeur qu'au moment où la misère et la honte le contraignent aux dernières défenses ».

Page 1