LE POETE ET L IMPERIALISME
L'Italie, née d'hier, cadette dans la famille des grandes nations d'Europe, manquait d'une éthique nationaliste. Il convient de souligner le mot : nul pays, plus que celui-ci, n'est riche d'éthique nationale; l'aspiration vers l'unité qui l'a soulevé pendant tout le xix^ siècle est le plus frappant exemple de mystique patriotique que l'on puisse trouver dans l'histoire contemporaine ; elle est inscrite, cette mystique, en pages de lumière dans les livres de Mazzini, en pages de sang dans l'aventure garibaldienne.
Mais une fois formée, l'Italie s'est sentie faible ; elle a exagéré la conception de cette faiblesse en une sorte de hantise d'impuissance qui marque toute sa
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politique. C'est de cette hantise que procèdent ses craintes injustifiées d'une action de ses voisins de l'Est contre ses frontières alpines, et son appréhension de la question romaine, soulevée bien plus fréquemment par rimagination de ses hommes d'Etat que par la diplomatie internationale. La conscience de sa force existante — ou, tout au moins, la croyance en de grandes possibilités nationales, voilà ce que devait acquérir ritalie.
Tout erronée qu'elle ait été, en dautres endroits, la politique crispienne avait cette clairvoyance et eut ce résultat notable d'infuser à l'Italie timide un peu de ferment d'aventure. Mais une politique qui échoue risque fort d'entraîner avec elle tout ce qu'elle a répandu de salutaire dans l'opinion publique. C'est ce qui faillit advenir en l'occurrence. Et l'esprit nationaliste italien ne fut sauvé du désastre africain que par le travail obstiné de quelques intellectuels.
D'Annunzio fut parmi ceux-là. M. Borgèse a ingénieusement rapproché la naissance du nationalisme dannunzien de l'apparition du nietzchéisme dans l'évolution idéologique du poète. Le premier signe de l'empreinte de Zarathoustra apparaît dans un article du Mattino, de Naples, sous le titre La bestia eleitivaAe 25 septembre 1892. La première impulsion nationaliste donnée par d'Annunzio à son inspiration navale date de son Ode pour la fête navale dans les eaux de Gênes (9 septembre 1892i. On peut induire de ce rapprochement qu'il existe, entre les deux ordres d'idées, un rapport de cause à effet. En tous cas, il est significatif de constater qu'à mesure que l'inspiration nietzchéenne s'accentue, s'accentue aussi l'inspiration impérialiste.
Le glissement de l'éloge de la volupté, qui est Tâmc
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dès premiers livres de d'Annunzio, à l'exaltation d'une volonté riche et batailleuse, est facilement explicable. Nietzche, peut-être un peu superficiellement lu par d'Annunzio,lui apportait une justification aux débordements de son instinct. La victoire sang'lante du tyran est pour lui comme un frémissement sensuel inédit. Fautil voir, comme le veut M. Borg-èse, en cette fièvre psychologique, la genèse de l'impérialisme de d'Annunzio ? Peut-être, et le poète lui-même semble l'indiquer : 0 Cette cruauté, dit-il, qui est au fond de tous les hommes sensuels, fait que le péril ne m'épouvante pas, mais m'attire ». 11 est curieux de noter que Nietzche, négateur de l'État, soit à la base de l'impérialisme italien, comme à la base de l'impérialisme allemand d'un Treitschke ou d'un von Bernhardi.
Curieux, mais point inexplicable. Nous ne sommes plus au temps des condottieri et le rêve de puissance zarathoustrien qu md il reste confiné dans le domaine de l'individu, risque fort d'avorter en piètres expériences. Qu'on relise Y Immoraliste ^ d'André Gide, Dès lors, ou le nietzchéisme doit rester une conception cérébrale, sans prolongement dans les faits, ou il doit se transformer; l'esprit de guerre, l'esprit de conquête, ne peut s'exprimer que dans l'ordre collectif. Le nietzchéisme pratique, c'est l'impérialisme. De l'affirmation du surhomme, il faut passer à l'exaltation de la surpatrie. C'est ce que fait d'Annunzio.
La surpatrie, apparue dans les flammes de la guerre. Quelle guerre ? Peu importe, semble-t-il. El cependant, elle a une forme, en Italie, quasi héréditaire : la guerre à l'Autriche. C'est cette guerre dont d'Annunzio se fait l'apôtre. Il souhaite de voir « la mer latine se couvrir de massacre à la guerre d'Italie ». La mer latine : l'A iriatique. Mais les espoirs sont plus largei et plu?i violents; à Emmanuti IIl, le poète orie :
Tends Tare, allume la torche.
Frappe, illumine, héros latin.
Ouvre à notre vertu les portes De futures dominations.
L INTERMEDE PARLEMENTAIRE.
Mais, étrang-e déformation et dernier avatar du nietzchéisme, ces conceptions qui touchaient au dynamisme politique de la patrie italienne, amenèrent d'Annunzio à s'intéresser aux débats de l'électoralisme. Comme les grands poètes du siècle, les Lamartine et les Hugo, comme son ami Maurice Barrés, il entendit jouer dans son pays un rôle politique. En 1897, au moment où tant de légendes grotesques se diffusaient dans l'Italie potinière qui reste, même à Rome, un peu provinciale, ce ne fut pas sans raillerie que l'opinion publique apprit que le poète posait sa candidature aux élections législatives. Il lui plut d'être le mandataire des agriculteurs et des pêcheurs d'Ortona maritime ; sa famille y avait, du reste, un prestige qui ne pouvait que faciliter son succès et c'est un d'Annunzio, en qualité de maire de la ville, qui présida son premier meeting électoral.
La campagne ne fut pas sans tumulte. D'Annunzio avait pour adversaire un homme de valeur, Thon. Altobelli, qui a siégé, jusqu'à sa mort récente, sur les bancs de l'opposition. Il avait surtout comme obstacle sa réputation de poète lyrique : celui qui cueille le laurier sur les chemins de la fantaisie semble peu fait pour veiller sur le prosaïque potager d'un état démocratique moderne. L'aède eut l'audace de ne point baisser le ton pour ses électeurs et son discours posa nettement la candidature de la beauté. Il entoura un programme
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décoratif par lui-même d'une profusion de périodes noblement pompeuses, comme les guirlandes de fleurs et de fruits d'or qui g'iorifient les Titiens et les Véronèse, aux plafonds illustres du palais des doges.
Il se déclara conservateur par souci d'esthétique. Son action parlementaire était pour lui le développement même de son effort lyrique et dramatique. Il protestait contre ceux qui s'obstinent à ne voir en lui qu'un ascète solitaii^e qui a élevé un autel à la Beauté éternelle, pour y officier dans le rite de Platon. L'homme de plume doit, disait-il, se faire homme d'intervention et défendre dans les enceintes où se débat la vie publique, le cher domaine qu'exaltent ses livres : « Le temps n'est plus, du songe solitaire, à l'ombre des lauriers et des myrtes. Les intellectuels, recueillant toutes leurs énergies, doivent soutenir militairement la cause de l'intelligence contre les barbares, si le sens profond de la vie ne s'est point endormi en eux. » Le temps des poètes conducteurs de foule est venu. Si la distance est brève du poète au prophète, elle est plus brève encore du prophète au législateur. « Après le guerrier, après le prêtre, après le marchand, vienne maintenant celui qui pense ».
Défendre la Beauté contre les barbares! Le paradoxe était hardi de faire de cette formule le programme d'une campagne électorale menée devant des paysans et des pêcheurs ! Certes, on peut penser qu'un solide plan de réformes sociales eût mieux fait leur affaire. Mais le peuple Imaginatif du Midi accepta, semble-t-il, non sans un certain enthousiasme, qu'un de ses élus s'en fût, pour sauver, de « l'onde de vulgarité » qui la menaçait, « la terre privilégiée où Léonard a créé ses impérieuses madones et Michel Ange ses héros indomp« taisles ».
Le poète rappelait les heures sacrées où l'Italie naissait des tourments de la révolution. « Nous croyions assister au mystère d'une assomplion sacrée, disait-il ; au contraire nous fûmes les spectateurs d'une farce tragique ». Une dég-énérescence rapide avait emporté les hommes des grandes heures, une fois calmée la fièvre féconde. « Ils nous apparurent alors, s'écrie-t-il, dans toute leur sénile décadence ». Qu'a fait le gouvernement de l'Italie ?I1 a oublié la loi que d'Annunzio indique comme la loi même de la fortune italienne : « Le sort de l'Italie est inséparable du sort de la Beauté, dont elle est mère ».
La beauté de Tltalie est fondée sur Tindividualisine même des tendances italiennes. D'Annunzio le défend, en belles périodes un peu creuses, contre la poussée du socialisme niveleur, « 11 n'y a pas de salut en dehors de Teffortque l'homme accomplit en pleine liberté... »
Fut-ce le prestige des phrases sonores, l'autorité d'un nom qui illustrait l'Italie dans le monde plus que tout autre ? Fut-ce l'influence d'une famille vieille et aimée exerçant des charges publiques dans la cité? On ne sait. Mais le collège d'Ortona, où volaient de rudes plébéens, des laboureurs incultes et des marins analphabètes, envoya au Parlement italien l'un des plus fins esprits des lettres d'aujourd'hui.
Il siégeait à l'extrême droite, en raison du caractère ultra conservateur de ses professions de foi. Il y fit quelques discours retentissants, mais en somme, on le vit très peu au Parlement, et c'est à la façon dont il en sortit qu'il dut sa plus grande célébrité de mandataire du peuple.
En mars 1900, la tactique d'obstructionnisme dee partis de gauche mettait la droite en grande inquiétude par la fréquence des appels nominaux. Un jour, où
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ses collègues conservateurs parcouraient éperdus les couloirs, en quête d'une majorité, il refusa de se joindre à eux et, sans autre forme de procès, s'en fut s'asseoir à côté des plus extrémistes. Le temps qu'il faut pour passer matériellement de droite à gauche s'était exactement confondu avec celui qu'exige moralement une telle évolution.
Il a expliqué le lendemain, en un article intitulé de la significative antithèse : Morti e vivi^ sa brusque volteface. « Tandis que les députés de la majorité imitaient les bruits les plus divers de l'étable et de la basse-cour, je vis, sur les bancs opposés, un groupe d'hommes décidés à défendre leurs idées avec toutes leurs forces et toutes leurs armes, brûlant d'une ardente foi, quelques-uns doués d'éloquence véritable, d'autres, du moins, de fiers muscles et de sang vermeil — tous extraordinairement vivants ». Et cela lui suffit.
Un roman : la Gloria^ est sorti de l'aventure politique du poète. Désormais, il avait compris qu'un rôle tout différent lui était dévolu. Entre les hommes d'intervention et les hommes d'inspiration, il y a un abîme. Si le poète veut agir sur les directions poli-, tiques de son pays, il lui appartient de le faire avec ses chants. C'est lui qui prépare la force d'âme du pays, tandis que d'autres esprits l'organisent et l'administrent.