‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 5 sur 58 · SONNINO ET LA TRIPLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

SONNINO ET LA TRIPLE ALLIANCE

Il peut être utile de bien faire connaître en France la position qu'eut l'Italie dans la Triplice. L'opinion la plus généralement répandue, la plus commode, un peu grossière en sa simplicité, préfère esquiver pareil examen. Nous considérons souvent l'Italie comme une coquette, et puisque c'est nous qui bénéficions aujourd'hui de ses faveurs, pourquoi ne point fermer les yeux sur le passé?

Pareille opinion est offensante pour l'Italie, et ce pardon facile quelle ne demande pas et n'a pas de raison de demander, est humiliant au lieu d'être amical.

D'autre part, les réconciliations ne sont sincères et durables qu'après des explications qui ont anéanti, ou tout au moins atténué, les causes de la querelle. Si deux nations ont fait partie, pendant trente ans, de

SIDNEY SONNINO y

deux groupements rivaux, leur hostilité latente a laissé nécessairement entre elles des souvenirs fâcheux, des froissements d'intérêts ou d'amour-propre, des préjugés tendancieux : et il ne suffit pas de quelques déclarations officielles pour effacer tout cela.

J'entends bien qu'à l'heure actuelle il y a un motif pressant d'entente et de fraternité : le péril commun. Mais c'est là une situation passagère. Et ce n'est qu'une bien petite et bien misérable fraternité celle qui est commandée seulement par le danger. Il faut qu'elle subsiste au delà de l'épreuve, au contraire ; et, pour établir la sympathie souhaitée rien ne vaut la compréhension réciproque ^.

Ce que les triplicistes italiens cherchèrent dans l'alliance des empires centraux, ce fut surtout de la considération internationale. Plus que tout autre État d'Europe, le jeune royaume d'Italie avait besoin d'autorité et de prestige pour se faire admettre à son rang dans la société des nations. Mais la Triplice était pour lui une alliance pour la paix ; tandis que, pour les empires centraux, l'alliance était conçue et préparée pour la guerre, la guerre qui devait leur assurer l'hégémonie du monde. Si l'on veut bien remarquer ce point essentiel, on reprochera moins à l'Italie de s'être rangée parmi ceux qui devaient devenir nos agresseurs; et Ton comprendra mieux qu'elle se soit détachée d'eux, naturellement et logiquement, le jour de l'agression.

Sonnino fut un partisan déclaré de la Triple Alliance, dans les conditions que je viens de rappeler. Il n'y a pas à le dissimuler; il n'y a pas à l'en excuser. Il faut

1. Des livres clairs et précis comme celui de M. Pingaud, L'Italie depuis 1870 (Delagr.we, 1915), y peuvent contribuer. Nous y trouvons bien expliquée l'histoire de la Triplice. Voir aussi les articles de G. SALVEMiiNi dans la Revue des Nations latines, 1916-1917.

laisser aux Allemands Taccusation de palinodie et de trahison. En dénonçant la Triple Alliance, Sonnino restait fidèle à son passé, il déduisait les consé<juence9 nécessaires de la conception qu'il en avait toujours eue, conception à ce point exacte, et d'accord avec le texte et Tesprit des conventions, que la déclaration de neutralité a été acceptée, en août 191 i, sans critique et sans protestation, par les empires centraux.

Dès le 10 mars 1883, Sonnino, en donnant son adhésion à la Triplice avait dit qu'il ne pouvait l'admettre qu'à condition que les trois puissances fussent sur un pied d'égalité et accordées pour la réalisation d'un programme concerté.

Nous ne pouvons pas, disait-il, nous livrer pieds et poings liés à des desseins qui ne nous sont pas révélés et à des buts qui nous sont étrangers. Là où il n'y a pas entente préalable et coopération, il ne saurait y avoir part aux avantages. Il n'y a pas égalité entre celui qui sait et celui qui ignore, entre celui qui est prêt et celui qui ne l'est pas. 11 n'y aurait ni profit ni dignité dans une pareille situalion. Et les plus chauds partisans de l'alliance la repousseraient, si elle devait se réduire à une dépendance aveugle et forcée aux projets de nos alliés.

Si la conduite de Sonnino avait besoin d'être disculpée du reproche de volte-face, ces paroles d'autrefois, véritablement prophétiques, y suffiraient. Ce discours fit, en son temps, grande impression, car il revendiquait fièrement pour ITtalie le droit et le devoir de ne pas se désintéresser des questions de politique internationale, et notamment de l'avenir de la Méditerranée.

11 qualifiait sévèrement la politique de Pasquale Mancini, alors ministre des AlFaires Etrangères, de « politique peureuse et de verbeuse impuissance ».

Il disait :

Au lieu de répéter stérilement que l'Italie veut être un élément précieux de paix et d'ordre en Europe, phrase creuse, déterminons hardiment, une fois pour toutes, le progamme de nos véritables aspirations, notre idéal pratique, et déclarons-nous décidés à le défendre unguibus et rostris.

Ce langage-là, après plus de trente ans, sonne encore virilement.

J'ajoute un dernier trait : Sonnino ne conçoit la Triple Alliance que parallèle à l'entente anglo-italienne. Sur ce point, il a toujours été très catégorique : ses affinités naturelles, non moins que sa claire compréhension des nécessités nationales, lui ont présenté un conflit avec l'Angleterre comme une éventualité impossible.

La Triplice, selon sa façon de voir, était double : sur terre, elle comprenait TAllemagne, TAutriche et Tltaiie ; sur mer, l'Angleterre, TAutriche et Tltalie. Ce point de vue fut défendable aussi longtemps que Tempire allemand et l'empire britannique suivirent une politique concordante ; mais avec Edouard VII, l'Angleterre s'éloigna de l'Allemagne pour se rapprocher de la France et conclure l'Entente Cordiale (1904). A partir de ce moment, la combinaison tripliciste telle que Tavait rêvée Sonnino perdait ses principaux avantages, et il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que, si les événements l'obligeaient un jour à choisir entre l'Angleterre et l'Autriche, ses hésitations ne seraient pas longues.

Encore fallait-il justifier son choix et le trouver en accord avec les textes des traités. N'oublions pas que les empires centraux avaient commencé la guerre par

la plus cynique violation de leurs promesses solennelles, et avaient ainsi soulevé contre eux la réprobation morale de l'univers civilisé; 11 ne fallait pas s'exposer à un reproche analogue.

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