LE LIVRE VERT
On a réuni sous une couverture verte, les documents diplomatiques qui ont précédé la déclaration de guerre à l'Autriche. Le Livre vert est l'œuvre de Sonnino ; on peut même dire que c'est ïon œuvre principale. 11 fut présenté aux Chambres italiennes le 20 mai 1915 et le Livre rouge autrichien, qui le complète sur divers points sans le contredire, montre à son tour la maîtrise avec laquelle, des deux côtés, ces négociations furent conduites.
Mais si l'Autriche eut l'heureuse fortune d'être servie par des diplomates habiles et avisés, elle ne put, au point de vue de la loyauté et de la bonne foi, se tenir en aussi bonne posture que l'Italie. Il y avait, en effet, dans le traité de la Triple Alliance, un certain article VIT en vertu duquel toute action de l'Autriche dans les Balkans, même pour des occupations temporaires, ne pouvait se produire qu'après accord préalable avec l'Italie et octroi à celle-ci de compensations. Ce fut cet article Vil que Sonnino invoqua péremptoirement, aussitôt que les armées autrichiennes envahirent la Serbie. L'Autriche avait incontestablement méconnu le traité et devait non moins incontestablement des compensations à l'Italie.
Ce point de départ était parfait. L'avoir choisi est un coup de maître. Si la guerre devait s'ensuivre, elle avait ainsi une base juridique. C'était indispensable pour l'opinion nationale, indispensable pour le près-
tige et l'honneur italien à l'étranger. Qu'on ne croie pas que ce besoin de juridicité soit à négliger ; j'ai pu, pendant les mois qui ont précédé l'intervention, constater chez beaucoup d'Italiens résolument interventistes, le délicat scrupule du respect des traités ; j'ai pu deviner leur angoisse dérivant de leur ignorance des stipulations de la Triple Alliance ; certes, il fallait s'en détacher et agir, mais le pouvait-on sans félonie ?
A ces consciences inquiètes et honnêtes, le Livre vert, lorsqu'il fut connu, enleva un grand souci : il démontrait que l'Autriche, elle-même, et la première, ayant violé les conventions, avait rendu à l'Italie sa liberté.
La première dépêche du Livre vert est du 9 décembre 1914. Le ministre des Affaires Etrangères d'Italie prie son ambassadeur à Vienne de faire au gouvernement autrichien la communication suivante :
L'actuelle avance militaire de rAutriche-Hongrie en Serbie constitue un fait qui doit au moins faire l'objet d'un examen entre nos deux gouvernements sur la base des stipulations contenues dans l'article VIÎ de la Triple Alliance. De cet article découle pour le gouvernement austro-hongrois l'obligation d'un accord préalable avec ritalie et l'obligation de compensations, même s'il ne s'agit que d'occupation temporaire. Le gouvernement impérial et royal, avant de faire franchir la frontière serbe par son armée, aurait dû nous aviser et se mettre d'accord avec nous. En cette occasion et pour mieux justifier notre attitude, nous devons rappeler au gouvernement impérial et royal que lui-même s'est prévalu de ce même article VII pour nous interdire pendant notre guerre contre la Turquie, diverses opérations militaires qui auraient certainement abrégé la durée de cette guerre.
L'Italie a un intérêt de premier ordre à la conservation
de la pleine intégrité et de Findépendance politique et économique de la Serbie. Le g-ouvernement austro-hongrois a bien déclaré à diverses reprises qu'il n'avait pas l'intention de faire d'acquisitions territoriales aux dépens de la Serbie, mais pareille déclaration ne constitue pas un engagement formel, et les assurances générales elles-mêmes qu'a faites le gouvernement austro-hongrois, lors de l'entrée en guerre de la Turquie, laissent prévoir, comme possibles, des modifications politiques dans la péninsule balkanique. D'autre part, la seule invasion de la Serbie, même si elle devait n'être que passagère, suffît à troubler sérieusement l'équilibre de la péninsule balkanique et à ouvrir le droit aux compensations. Il doit être retenu que la stipulation de l'article VII ouvre ce droit à l'Italie, même si les avantages obtenus par l'Au triche-Hongrie dans les Balkans ne sont pas territoriaux.
Le gouvernement italien croit donc nécessaire de procéder sans aucun retard à un échange d'idées et ensuite à un accord concret avec le gouvernement impérial et royal au sujet d'une situation qui touche de si près les intérêts politiques et économiques de l'Italie. Des signes non douteux d'inquiétude se constatent au Parlement et dans l'opinion publicjue italienne qui manifeste clairement le désir de voir satisfaire les aspirations nationales italiennes. De ces inquétudes et de ces aspirations, le gouvernement est contraint de tenir un compte sérieux. L'entente que je demande, sur ces bases, aurait pour résultat d'éliminer pour l'avenir toute occasion d'incidents irritants, de friclions et de méfiances, qui sont aujourd'hui si tristement fréquents, et de rendre possibles et naturelles, entre les deux peuples, ces relations de cordiale et constante amitié qui sont dans nos désirs communs et sans lesquelles tout accord officiel reste nécessairement incomplet et stérile.
Le même jour, Berlin est avisé et vers la midécembre, le prince de Bûlow arrive à Rome. L'Autriche ergote sur la portée de l'article VII et cherche à esquiver la demande italienne.
Nous trouvons dans le Livre vert ^ un intéressant compte rendu de la première démarche du prince de Bûlow chez Sonnino :
J'ai reçu hier (19 décembre 1914), pour la première fois, le prince de Biilow, Il m'a dit qu'il était venu en Italie avec le projet de mieux faire connaître à Berlin notre mentalité et notre point de vue, et de mieux expliquer ici les intentions de l'Allomag-ne. Il se propose de travailler à améliorer les bonnes relations et les ententes entre les deux pays. Avant de quitter Berlin, il a eu connaissance de la démarche que nous avons faite à Vienne au sujet de l'article VII du traité de la Triplice. Il a dit à Berlin que nous étions dans le vrai et que nous avions toutes les raisons de vouloir cette discussion au sujet des compensations que devraient nous être consenties dès que l'Autriche aurait obtenu certains résultats. Et son appréciation a eu son effet a.issi à Vienne.
J'ai fait remarquer au prince de Biilow que la situation en Italie pouvait se résumer en quelques mots. La majorité du pays était favorable au maintien de la neutralité et à l'appui au gouvernement, mais dans la supposition que, par cette neutralité, pouvait s'o )tenir la satisfaction de quelques-unes des aspirations nationales. Ce but, dont je reconnaissais toutes les difficultés pratiques, était celui que le gouvern Mueut s'était proposé.
La solution pouvait entraîner des répercussions fâcheuses dépassant le sort d'un ministère, chose négligeable. La monarchie de Savoie prend sa plus grande force dans la représentation du sentiment national. Et le prince de Biilow qui connaît notre pays se serait rapidement rendu compte de la vérité de ces observations. Il avait dit un jour au Reichstag que la Triple Alliance était le meilleur moyen d'empêcher une guerre entre l'Autriclie-Hongrie et l'Italie. A cela, le prince répliqua qu'il avait cité un mot du
comte Nigra, que FAutriche et l'Italie ne pouvaient être qu'alliées ou ennemies. Je répondis qu'il y avait en cela un peu d'exagération, mais beaucoup de vrai. L'alliance ne pouvait être utile et féconde s'il n'yavait pas entre les alliés une parfaite cordialité et s'il fallait à chaque instant aller vérifier la lettre des traités. Il fallait prendre des mesures pour l'avenir et même au delà de la présente guerre et mettre les choses sur une base plus sûre et plus stable.
Peu à peu, l'Autriche finit par céder et admettre, en principe, le bien fondé de la réclamation de ritalie et le droit de celle-ci à des compensations ; mais elle se révolte à l'idée que ces compensations pourraient être stipulées aux dépens de ses territoires. Sous la pression de l'Allemagne, elle pactise encore sur ce point et demande à l'Italie de formuler nettement ses prétentions.
Le 10 mars, Sonnino indique comme conditions* : 1° secret absolu des négociations ; 2° exécution immédiate de l'accord à intervenir ; 3*^ règlement définitif pour toute la durée de la guerre de toutes applications de l'article VII. Il propose, afin d'éviter tout soupçon de vouloir traîner les choses en longueur, que tout soit réglé en quinze jours.
Les négociations continuent. Le 27 mars ^, le gouvernement austro-hongrois met à son tour comme conditions : P engagement de l'Italie d'observer jusqu'à la fin de la guerre actuelle vis-à-vis de l'Autriche et de ses alliés, une neutralité bienveillante au point de vue politique et économique; 2° liberté d'action entière à l'Autriche dans les Balkans et renonciation par l'Italie à toute compensation nouvelle.