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L APRES-GUERRE ET LE SOCIALISME

Au surplus, ne nous décourageons pas trop vite. Ne crions pas aussitôt à Timpossible. Les temps sont changés. Bien des choses qui auraient paru irréalisables aux époques de la paix arriveront peut-être demain, après la guerre. Il est invraisemblable d'imaginer qu'après ces bouleversements formidables, nous allons nous retrouver tels que nous étions au printemps de 1914. Nombre d'idées anciennes se sont effondrées dans les cerveaux après la dure leçon des faits ; et dans l'épreuve ont germé et germeront encore bien des pensers nouveaux.

Il y a pendant la guerre, il y aura surtout, après la guerre, un immense effort pour comprendre, pour expliquer, pour saisir les causes et les origines du conflit colossal, un immense effort pour essayer d'éviter les erreurs du passé, pour conjurer d'analogues catastrophes. Après une pareille tourmente, on aura un incompressible et impérieux besoin de clarté et d'ordre, dans les institutions, dans les mœurs, dans les idées. Et probablement, en raison des souffrances supportées en commun, de la vanité apparue des causes de division antérieures, un sincère désir de concorde.

Conditions favorables, on le voit, pour l'éclosion et la propagation d'un système d'idées plus fixe et plus stable que l'incohérence d'avant guerre. Peut-être, ainsi, un consentement quasi universel créera-t-il la la limite nécessaire.

Il est sans doute prématuré de tenter d'indiquer dès maintenant comment s'accomplira cette évolution, si elle s'accomplit. Mais je veux dire mon espoir dans le socialisme. Je crois à son avenir après la guerre. Je

suis persuadé qu'il exercera sur les âmes et sur la vie publique une influence prépondérante. Il pourra nous ramener à la civilisation qualitative.

Il faudra, bien entendu, qu'il abandonne définitivement certains aspects grossiers sous lesquels il s'est trop souvent présenté ; appels à Tenvie et à la haine, excitation des appétits des misérables, frénésie de produire et de jouir.

Déjà, il y a plus de vingt ans, à l'époque des plus étonnants triomphes du socialisme allemand, Ferrero avait justement observé que le prestige de la doctrine nouvelle venait surtout de la similitude avec les religions.

En effet, être un guide dans les luttes politiques ou économiques, c'est bien. Etre un guide dans la vie morale, c'est mieux. Ceci détermine cela.

Un socialisme, avec un puissant contenu moral, peut seul conquérir le cœur des foules et diriger leur marche. Un socialisme qui dira que l'intérêt a pour limite la justice, que le progrès économique a pour limite le progrès moral, que Tégoïsme a pour limite la solidarité. Je sais bien qu'il le disait déjà avant la guerre, mais il faudra qu^il le dise plus haut, plus clair, plus constamment.

Toute amélioration matérielle de la condition des masses ouvrières ne sera plus réclamée au nom de leur intérêt, mais au nom de la justice ; aucune transformation des institutions ne sera conçue sans une transformation parallèle des moralités ; il y aura des droits, mais aussi des devoirs, et l'éducation du travailleur sera aussi digne de sollicitude que son salaire.

Une classe ouvrière qui aura renoncé à l'ambition d'imiter les excès et les vices de la bourgeoisie, et qui, dans le cadre d'une existence matérielle modeste, aura

SU s'élever à une vie intellectuelle et sentimentale plus large, pourra exiger des classes riches des limitations dépassant ce qu'on a imaginé jusqu'ici. La grande richesse sera nécessairement mal vue après la guerre ; on sera sans égards pour les fortunes anciennes qui se seront conservées par le refus de participer aux sacrifices généraux, ou pour les fortunes nouvelles qui se seront édifiées au milieu des détresses communes.

Mais ce monde nouveau ne pourra subsister que s'il adopte pour axiome la nécessité de subordonner les individus à la collectivité. La liberté de chacun doit accepter pour limite le droit du voisin et Tintérêt de tous. La guerre nous a habitués à cet état d'esprit. Pour sauver la Patrie, on s'est résigné aux plus dures disciplines. Les bienfaits de l'organisation ont paru évidents. Le socialisme peut, après la guerre, mieux que toute autre doctrine, conserver ce qu'il conviendra, de ces disciplines et de ces organisations, à condition qu'il répudie toute controverse sur l'idée nationale. La nation, selon le beau mot de Mazzini, signifiera mission, c'est-à-dire, que les hommes se constitueront en nation, non pour réclamer de nouveaux pouvoirs, mais pour assumer de nouveaux devoirs. Entre elles, les nations lutteront pour l'excellence, non pour la quantité. Sera supérieure celle qui l'emportera, non par le nombre de ses habitants, de ses territoires ou de ses richesses, mais par son respect du droit des autres et le bien fait à tous. Le citoyen vivra en fonction de sa patrie ; les patries vivront en fonction de l'humanité, les uns et les autres dans les limites de la justice et de l'honneur.

Qu'on me pardonne la digression qui précède. Il est fort possible que rien ne se réalise de ces prévisions. Mais tout au moins paraît-il certain qu'il est indispen-

sable de reconstituer l'unité morale de la société moderne, unité qui allait se désagrégeant avant la guerre et que la guerre a rompu. A cette tâche, Ferrero se voue avec Tardeur d'un apo-tolat. Il convie les penseurs à fournir des motifs directeurs à ceux qui agissent*. Il est ainsi une des figures originales de ce pays où, cependant, tant d'intelligences sont en constant travail. Ses amis lui ont offert, en témoignage d'admiration et de reconnaissance, une reproduction de la Victoire de Samothrace. Des marbres de l'antiquité, aucun n'est plus émouvant par son élan passionné. Mais il est acéphale. Et, ainsi ne me paraissent pas en accord le présent et le donataire. La seule victoire qu'on pouvait donner à Ferrero était une victoire, avec tête !

1. Voyez, dans le Génie Latin, la conférence: Problèmes intellectuels da Monde Nouveau.

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