CRISE DE CONSCIENCE
Le p. Semeria me paraît avoir assez exactement caractérisé de crise de conscience l'évolution des idées deson compatriote.il s'esttrompé, sans doute, en croyant la découvrir dans le discours d'Udine, mais le « ferrérisme » d'Entre les deux Mondes implique, en vérilé, une révision totale de toutes les conceptions auxquelles s'était rallié l'écrivain. Il ne faut pas grande réflexion
pour constater que la civilisation de quantité dénoncée par Ferrero est en somme la civilisation capitaliste et industrielle et que son épanouissement est accéléré par la démocratie. Celle-ci, avide de liberté, détruit, en un mode de plus en plus accéléré, toutes les autorités qui auraient pu déterminer les qualités.
Car, qu'on ne s'y trompe point, les civilisations de qualité sont des civilisations d'aristocraties. La qualité n'est pas une évidence, un absolu s'imposant à tous les hommes. Elle doit être révélée à la masse par quelques-uns. Elle doit être promulguée, sauvegardée, défendue par une autorité. Si celle-ci fait défaut ou est faible, la qualité livrée aux goûts individuels et aux controverses disparaît comme force socialement agissante. C'est donc à l'antinomie même de la qualité et de la liberté qu'aboutit le ferrérisme. Nous retrouvons bien là Tune des directions primordiales d'un esprit qui, dès ses premières méditations, s'est caractérisé par son horreur du désordre et de l'anarchie.
Si Ferrero nous a séduit dans son culte de la qualité, va-t-il nous amener à renoncer à la liberté ? Allonsnous déplorer la Révolution française que nous avons tant exallée? Allons-nous admettre qu'il faut renoncer à notre esprit critique, à notre libre examen pour nous abandonner à quelque autorité chargée d'édicter de nouvelles limites ? Allons-nous renier nos aspirations démocratiques et les croire funestes ? Brûlerons-nous ce que nous avons adoré ? Adorerons nous ce que nous avons brûlé ? La voilà, la crise de conscience : une idée imprévue vient s'installer au milieu de toutes celles qui nous étaient familières, les dérange, les bouleverse, les contredit. Fermerons-nous les yeux à la vérité parce qu'elle ne se concilie pas avec notre routine? Ou bien allons-nous devoir détruire en nous toutes nos habi-
tudes mentales ou tout au moins remettre en question tout ce qui paraissait acquis?
Pas nécessairement. Car si les idées de Ferrero viennent, à certains égards, appuyer d'une façon imprévue, les doctrines réactionnaires, pas une ligne chez lui ne laisse prévoir comme souhaitable, ni même comme possible, la soumission à une Eglise ou à un Prince. Il ne nous conseille aucun retour aux puissances du passé. 11 ne nous dit pas comment pourrait être restaurée une civilisation de qualité, mais il semble bien qu'à son avis, elle pourrait être retrouvée, — et la liberté conservée, si cette liberté consentait à se limiter elle-même.
L'intervention d'un pouvoir politique, le recours à la contrainte n'est pas nécessaire, et serait d'ailleurs inefficace. Mais supposez que les démocraties, comprenant qu'elles ont fait fausse route en prônant comme idéal unique la production illimitée des richesses, s'aperçoivent et se convainquent, sinon dans leur unanimité, tout au moins dans leur grande majorité, qu'il est d'autres raisons à donner à l'activité des hommes, supposez qu'un accord puisse se faire sur certaines de ces raisons et s'impose aux consciences d'abord et ensuite aux directions de la vie publique, et vous créerez alors une espèce de foi, génératrice de ces actes de volonté collective qui, pour un temps, détermineront la qualité et en déduiront les limites.
C'est donc presque une religion nouvelle qu'il s'agit de fonder. Il faut grouper la presque unanimité de nos contemporains dans des liens nouveaux, leur faire accepter à tous, tout au moins une morale sociale. Entreprise folle, objectera-t-on. Qu'importe ! Si elle vient à nous avec l'allure catégorique d'un devoir, si elle nous paraît la seule ressource pour éviter à l'humanité le retour de convulsions analogues à celles où elle se débat ensanglantée et appauvrie, à l'heure présente.
262 FIGURES ITVLIENNES d'aUJOURd'hUI