Ibidem
cère et fougueux autisémite. Cependant ce n'étaient là que des piques, des aigreurs, qui n'attiédissaient pas son zèle pour la grande cause nationale. On le vit bien en iSAo, dans l'affaire de Damas. Ce procès lointain agita l'Europe et l'on peut dire le monde entier. Heine à Paris menait la campagne. Il harcelait notre gouvernement, lui reprochait ses hésitations :
If. Thiers se montre trè^ indifférent dans une affaire où il ne s'agit pas des intérêts d'un pays ou d'un peuple, mais de ceux de l'Humanité même.
Est-ce le manque de sentiment libéral ou de sagacité qui l'a conduit à prendre ouvertement parti pour le consul français auquel, dans la tragédie de Damas, on attribue le rôle le plus honteux ? Non, M. Thiers est un homme de beaucoup de pénétration et d'humanité. Mais il est aussi homme d'Etat : ii n'a pas besoin seulement de sympathies révolutionnaires, il lui faut des auxiliaires de toutes sortes, il doit transiger, se procurer une majorité dans la Chambre des Pairs ; il peut utiliser le clergé comme un moyen de gouvernement, tout au moins cette portion du clergé qui, n'attendant plus rien de la branche aînée des Bourbons, s'est ralliée au pouvoir actuel.
M. Thiers ne veut pas contrarier les rédacteurs de CUnivers « qui dans leurs colonnes font tout ce qui est humainement possible pour faire accroire au monde que les Juifs mangent de vieux capucins et que le comte de llatti-Menton est un honnête homme l ».
Dans sa colère, il oubliait son amour des Français et les convenances de l'hospitalité.
Il faut que le procès soit instruit de nouveau. Le consul de France à Alexandrie a mis en mouvement ciel et terre pour empêcher cette instruction nouvelle ; car la conduite du consul français à Damas risquerait aussi d'être trop bien mise en lumière, et la honte infligée à son représentant pourrait ébranler en Syrie le crédit de la France. Et la France a sur cette contrée de vastes plans qui remontent jusqu'aux Croisades, que la Révolution n'a pas abandonnés, que plus tard Napoléon ne perdait pas de vue et auxquels M. Thiers lui-même songe, pour le cas où il faudrait renoncer à Alger... Les Chrétiens
i. Allemands et Français, p. a63. Le comte de Ratti-Menton était le consul de France à Damas. Cf. notre étude sur Crémieux.
de Syrie attendent leur émancipation des Chrétiens de France et ceux-ci, tout esprits forts qu'ils peuvent être chez eux, tiennent à se faire passer en Orient pour de pieux protecteurs de la foi catholique et llattent volontiers dans cette contrée le zélotisme des moines. Nous nous expliquons ainsi pourquoi ce n'est pas seulement M. Cochelet à Alexandrie, mais même notre Président du Conseil, le fils de la Révolution à Paris, qui prend sous son patronage le consul de Damas '.
Heureusement l'affaire était en bonnes mains. Crémieux, « le légiste célèbre », qui récemment, lors du conflit turco-égyptien, s'était fait auprès des puissances l'interprète des Juifs d'Orient, acceptait cette fois encore de défendre le peuple opprimé. « Dans le fait, affirmait Heine, cet avocat des Juifs plaide en même temps la cause de toute l'Humanité. »
Ah ! si l'on sentait ces choses-là dans la société hébraïque î Mais pas du tout.
Pour les Israélites de France comme pour les autres Français, l'or est le dieu du jour et l'industrie la religion dominante... Les forces pécuniaires des Juifs sont grandes, mais l'expérience nous apprend que leur avarice l'est encore bien davantage. Les Israélites de la nouvelle génération sont encore plus chiches que leurs pères ; je suis porté à croire que, parmi la jeunesse dorée d'Israël, il se trouve plus d'un millionnaire qui hésiterait peut-être à donner cent francs, s'il pouvait à ce prix sauver de la bastonnade toute une tribu de bédouins coreligionnaires -.
Mais lui-même, objecte-t-on, ce passionné, cet intransigeant, n'a-t-il pas abjuré ? Il est vrai que, le 28 juillet 1825, Heine s'était fait baptiser selon le rite luthérien. Toutefois cet acte ne fut pas une conversion, au sens
1. Article de la Gazette d'Àugsbourc) reproduit dans Allemands et Français, p. 271 et suivantes.
2. Lutèce, p. 65, 69. On trouve dans l'édition de i855 cette variante : « Un des membres les plus estimés de la communauté israélite à Paris (on l'estime à quelque trente millions de francs), M. Worms de Romilly, hésiterait peut-être à..., etc. Quelquefois, à la vérité, on rencontre encore des exemples où la vanité est parvenue à délier la bourse des richards juifs ; mais alors leur libéralité était encore plus répugnante que leur lésinerie. »
IOÔ FIGURES JUIVES
propre du mot. Il usait d'une tactique dont il avait trouvé mille et mille exemples dans les annales d'Israël. Du xivc au xvf siècle, ces feintes s'étaient multipliées aux Pays-Ras. On rapporte même que chaque année, à la fête de pénitence, une foule de franciscains, de dominicains, de jésuites allaient en pèlerinage d'expiation à la synagogue d'Amsterdam. Heine, qui. vers 1820, se trouvait gêné dans ses ambitions par sa qualité d'Hébreu, voulait prendre le travestissement qui lui permettrait l'identification officielle aux purs Allemands. Son antichristianisme d'ailleurs le poussait à ce subterfuge.
Un protestant, disait-il à Weil ', c'est un catholique qui quitte l'idolâtrie trinitaire pour marcher vers le monothéisme juif. Il faut que le Juif à son tour fasse l'autre moitié du chemin. Je me suis donc fait protestant. Je suis entré dans la forteresse pour mieux la démolir.
Il adoptait le Libre Examen comme la meilleure arme forgée contre la tradition et l'autorité.
Le protestantisme, confessait-il encore, n'était pas pour moi seulement une religion libérale, mais aussi le point de départ de la Révolution allemande 2.
Son adhésion à la Réforme n'allait pas jusqu'aux croyances. Elle consistait uniquement « à être inscrit sur les registres de la communion luthérienne 3 ». Il