Revue des Deux Mondes, i5 mai
4. Cf. Reisebilder, I, p. 276 : « Jamais cette image ne disparaîtra de ma mémoire. Je le vois toujours sur son haut coursier, ses veux éternels dans cette face impériale de marbre, regardant, calme comme le destin, ces gardes qui défilaient au-dessous de lui. Il les envovait alors en Russie, et les vieux grenadiers élevaient leurs regard-; vers lui avec un sombre dévouement, un sérieux d'initiés et un orgueil de mourants Te Csesar, morituri salutant ! Souvent j'arrive étrangement à douter que je Taie réellement vu, que nous soyons réellement ses contemporains, et il me semble alors que sa figure, détachée du cadre étroit du présent, recule toujours plus
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Indépendamment du devoir de reconnaissance qui liait le peuple juif à la cause du grand parvenu, Heine acclamait à la fois en celui-ci la rupture avec la tradition et l'épanouissement de l'individualisme Ajoutez un certain goût personnel pour la dépense d'énergie et la bataille.
On a bien souvent étudié son œuvre poétique. S'il fut adroit au jeu des syllabes et des sentiments, cet art ne lui était pourtant, il le confesse, qu'une jolie distraction. Il était avant tout homme de lutte, et rien ne le délectait plus que de foncer sur l'adversaire et de le piétiner. « En ma qualité de chrétien, plaisantait-il, je devrais aimer jusqu'à mes ennemis, mais je ne suis encore qu'un débutant dans l'amour chrétien. » Malheur à qui hasarde un trait contre lui ! Certes, en y répliquant, il a regret d'immortaliser le faquin ; mais le plaisir est si grand de terrasser son homme et de lui faire expier par les tortures la témérité de ses attaques ! « Vive Shylock l'idéal amant de la Vengeance ! » Si l'Israélite moderne était conforme à ce type sublime ! Mais il a peur, se dissimule, n'ose porter la barbe à la mode nationale ; il ne sait pas observer le talion ni souffrir pour ses rancunes *.
Eh bien, s'il ne doit plus y avoir qu'un fils de Juda capable de soutenir l'honneur du nom, Henri Heine sera ce héros unique. L'Amalécite peut bien recruter
Mère et plus majestueuse dans la demi-teinte du passé. Son nom retentit déjà pour nous comme une tradition des temps primitifs, sonore d'antiquité et d'héroïsme comme les noms d'Alexandre et de César. Il est à cette heure devenu un mot de ralliement entre les peuples, et quand l'Orient et l'Occident se rencontrent, ils s'entendent au moyen de ce seul nom. »
Et ailleurs : « Sainte-Hélène sera le Saint-Sépulcre où les peuples de l'Orient et de l'Occident viendront en pèlerinage sur des vaisseaux pavoises, et leur cœur se fortifiera par le grand souvenir du Christ temporel^ qui a souffert sous Hudson Lowe, ainsi qu'il est écrit dans les Evangiles de Las Cases, O' Meara et Antommarchi. »
i. Lettre à Wohhvill, ier avril 1823. « C'était un esprit qui semblait toujours pr*t à l'attaque ». TA. Barbier, Souvenirs personnel*. •
HENRI HEINE ET SON " NATIONALISME» Ii;
des mercenaires, il agira de même. Et « l'encre coulera )). « Je vous assure, promet-il, de ne pas tirer en l'air. » Volontiers il emploie les termes guerriers : la médisance et la calomnie, voilà son « bruit des armes ». Il prie ses amis de poser un glaive sur sa tombe ; l'épée est son attribut : a J"ai été un brave soldat dans la guerre de délivrance de l'humanité. »
Afin de n'omettre aucun de ceux qui ont voulu lui nuire ', il inscrit leurs noms et consulte ses listes quand il rédige ses Reisebilder. Très sérieusement il revendique le rôle de bourreau ; c'est la rage concentrée de cent générations qui se libère. Il jouit tant de ce ministère qu'après s'être servi lui-même, il offre aux camarades de leur être utile, ayant l'indépendance qui convient pour un tel office.
De tous côtés, il découvre des animosités ardentes tendues contre lui. L'univers se ligue, pense- t-il. et conspire à le perdre. En Angleterre comme à Paris, comme à Gênes, on guette sa venue pour l'assommer et le poignarder. Des gens l'en avertissent, quelquefois la police elle-même ; du moins se le persuade-t-il. Si le soir son ami Campe l'appelle de la rue, vite il souffle sa lampe, croyant à l'assaut des barbares.
La grande névrose sémitique le tourmentait. Elle ne fit qu'empirer. Son impressionnabilité, ses susceptibilités lui rendaient impossibles les rapports de l'amitié -.
1 De tous ceux sur lesquels il se rua, c'e^t le comte de Platen qui'fut le plus mal arrangé. C'était un homme d'une pariaite honnêteté. Ses meurtrissures écœurèrent 1 Allemagne. Llle le signifia d'un murmure qui troubla le féroce exécuteur. Cette sensiblerie l'étonnait : « Je ne comprends pas, écrivait-il à son ami Varnhagen (3 janvier i83o), je ne comprends pas comment on pourrait égorger plus doucement quelqu'un. ))
La mort ne calmait pas ses rancunes. Il s'acharna longtemps contre la mémoire de Ludwig Boerne. Sur ce dernier et sa querelle avec Heine lire l'intéressant et copieux article de M. Ed. Morsier. Éludes allemandes : un écrivain franco-allemand.
2 Une vente d'autographes qui eut lieu en septembre 19 12 a Berlin révéla sept lettres écrites par Henri Heine à Meverbeer entre
Il n'est pas jusqu'à ce pauvre Mosès Moser, ie confident et le prêteur désintéressé des heures difficiles, dont la constance à la fin n'ait été mise en déroute par le caractère acariâtre de ce malade.
On le froissait d autant plus aisément que sa superbe s'étalait plus immodérée. Avec une insolence théâtrale, il paradait, trompetait l'éloge de sa valeur et donnait à d'autres mission de la prôner. « Il me faut aviser dit-il, à ce qu'on chante mes louanges, et je puis le faire en bonne conscience. » C'est en effet une justice à lui rendre qu'il croit fermement à sa grandeur, se reconnaissant également génial en tous genres, poésie lyrique et dramatique, satire, philosophie, politique même et jurisprudence «. En vue d'agrémenter sa légende, il force la réalité, anoblit sa mère et change son nom de Vangeldern en celui de van Geldern. Voulant passer pour le premier homme de son siècle, il retarde d'une quinzaine de jours, jusqu'au Ier janvier 1800, la date de sa naissance. D'ailleurs il a confiance ; il regarde au loin dans l'avenir et se découvre une survie radieuse parmi la postérité. Nouvel Homère, les villes se le disputeront ; le propriétaire de sa maison natale se fera de fabuleux revenus avec les seuls pourboires que lui laisseront les troupeaux de misses en pèlerinage.
i835 et i845, lesquelles expliquent pourquoi le poète détesta si fort le compositeur, après l'avoir exalté comme le plus grand génie comme un « Titan » Meyerbeer avait pendant longtemps servi une pension à Heine, toujours besogneux. Un jour il n'en eut plus le moyen. L'autre, quand il fut sûr de n'en pouvoir plus rien tirer, I injuria De même en usa-t-il avec Liszt, qui, nous apprend Kapp' avait eu le mauvait goût de ne vouloir pas signer un billet à ordre en faveur de Heine pour le payer dune note élogieuse publiée sur lui dans 1 AUgemeine Zeilung.
1. Quand il passa les épreuves du doctorat en droit, l'examinateur* assure-t-il, lui marqua son ébahissement de ce « qu'un grand poète pût être aussi un grand juriste ». Il rapporte le mot sans rire et souhaite bien qu'on le répète. Au besoin, quand on ne devine pas son désir, il est peu timide à le mieux exprimer, par exemple; « Fais donc insérer dans n'importe quel journal que j'ai fait mon doctoral a (jcettingue. »
Pendant la dernière période de sa vie. son orgueil exacerbé, sa sensibilité maladive lui rendaient insupportable toute contrariété, le souvenir même de ^ ses querelles. Lorsqu'il parlait de ses adversaires, il s'animait au point d'alarmer, par l'excès de son irritation, ceux qui l'entouraient.
La souffrance, d'autre part, l'épurait, lui restituait toute la délicatesse de sa race. Montégut le revit sur la couche où le torturait l'ataxie. Son visage émacie, qu'allongeait la barbe, avait une finesse de porcelaine. « Ses mains admirables, ultra-féminines, transparentes, auraient mérité d'être citées comme le pied de Cendrillon. D'âme comme de corps. Heine n'était plus qu'un Juif, et, étendu sur son lit de souffrances, il me parut véritablement comme un arrière-cousin de ce Jésus si blasphémé naguère l. » t
Loin que vingt années passées dans la frivolité montmartroise eussent attiédi sa passion pour la grandeur du nom juif, il avait senti s'accuser en lui son nationalisme et même renaître sa foi. Tous ceux de son sang pouvaient être sûrs de le trouver accueillant et cordial . La meilleure présentation consistait à lui réciter certaine prière hébraïque. Heine aussitôt manifestait sa joie et faisait bonne ligure au visiteur 3. Il s'était mis à lire la Bible. La princesse Belgiojoso s'imagiua qu'il songeait a se convertir, et, pour aider à sa préparation, elle introduisit chez lui l'abbé Caron. prédicateur en vogue. Heine s'amusa de cette méprise, il la racontait à Mmc Jaubert sur le ton railleur qui lui était habituel : « L abbe, savez-vous, avait éveillé en moi des velléités religieuses. » Puis, riant franchement : « Mais, c'est égal, je reviens aux cataplasmes : le soulagement est plus efficace. »
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2 II n'en était pas de même de Frau Maihilde, qui, voyant arriver dans son intérieur ces étrangers aux manières brutales au jargon incompréhensible, faisait tout pour les mettre en fuite.