SES DÉBUTS
Le Quatre Septembre, parmi les bandes de la Garde nationale qui, forçant l'entrée du pont de la Concorde, ouvrirent l'accès de la Chambre à la foule faubourienne, on put remarquer un malheureux, dont la personne, pitoyablement contrefaite et débile, semblait bien peu à sa place dans cette poussée violente. Avec sa tête de polichinelle écarquillant, entre deux longs bras, d'énormes yeux inquiets et mouillés, avec ses grandes jambes torses ployant sous sa taille courbe, il avait l'aspect d'un poulpe gesticulant i. Clopin-clopant, le monstre gambillait pour garder son rang dans la troupe. Lorsqu'une bousculade le maltraitait, il s'accrochait peureusement à son voisin, puis, l'aplomb repris, faisait chorus avec les hurleurs.
Ce héros était Alfred Naquet, et son compagnon Edouard Lockroy. Comme Camille Pelletan, comme Jules Clarehe, Lockroy revenait de la frontière, où ces messieurs, il faut le dire, n'avaient servi que dans le poste peu périlleux de reporters.
C'est la guerre, écrivait Lockroy le 16 juillet, dans le Rappel, allez vous faire tuer ! Vous ne savez pas pourquoi ? Moi non plus. Allez-vous faire tuer.
i. <( Cambre-toi, fier si courbe », lui disait un jour l'impitoyable Henri Rochefort.
Ils avaient volé vers l'Alsace, mais pour y rédiger des articles émouvants, sous les douces tonnelles des au-1 berges. Puis, leurs indiscrétions obiigeaut les autorités à leur interdire les enquêtes et les comptes rendus, ils étaient rentrés à Paris, où Naquet les avait retrouvés aux' bureaux du Rappel. 11 connaissait plus particulièrement Lockroy, qu'il rencontrait dans les réunions du monde j israélite.
Pendant un mois nos défaites multipliées avaient for- i tifié les espoirs de leur faction. Comme presque toutes! les révolutions, celle du Quatre Septembre ne fut que1 l'exploitation d'un malheur national et de la fièvre populaire par un groupe de résolus conspirateurs. Avec l'esprit pratique de leur race, Naquet et Lockroy supputaient les avantages à tirer du mouvement qui s'annonçait et dans lequel leurs aînés, Crémieux, Picard, Simon, utilisant leur position parlementaire, s'apprêtaient à prendre plusieurs des premiers rôles. Si l'on était adroit, on profiterait de ces belles influences.
Naquet, à vrai dire, ne manquait pas de titres aux faveurs de la Démocratie. Nul anarchiste plus constant, plus passionné : l'anarchie était sa nature. Issu d'une de ces nombreuses familles juives que les Papes acclimatèrent bénévolement dans leurs Etats d'Avignon, il avait dans le sang, plus qu'aucun de ses congénères l'envie de la destruction. Dès l'enfance, ce fut un apôtre de la libérâtrie. A quinze ans, sans souci du ridicule de son âge et de sa difformité, il haranguait des soldats destinés à l'expédition de Rome, les exhortant à la désobéissance l"j Les études scientifiques ne le rassérénèrent pas. En même temps qu'il s'exerçait à la pratique de l'analyse atomique, pénétrait les secrets de l'isomérie, de l'allotropie, composait des thèses sur les sucres ou sur les poisons, il se faisait initier à la doctrine et au rite maçonniques. Pourvu de hauts grades universitaires - et
i. La Loi du divorce, Préface, xrv.