Edouard Drumont, La Dernière Bataille, p
dont il n'avait même pas pris soin d'éprouver la simple propreté morale, qu'il savait du reste — et c'était suffisant — dans les termes les meilleurs avec la Lanterne. Un chef de parti doit avoir sa police. L'enquête la plus sommaire l'eût renseigné sur l'exacte qualité d'un tel auxiliaire. Elle lui eût révélé ses rapports avec la Société centrale de Dynamite { et le chantage par lequel celle-ci s'était fait incorporer dans la Compagnie du Panama. Ce consortium de fabriques administré par le député Barbe avec l'assistance de MM Leguay, Naquet, Saint-Martin, Arton, espérait beaucoup du percement. De fait, on y employa fort la poudre. Mais l'on s'en procurait en Amérique, en Angleterre, en Hollande ; on négligeait complètement la Société centrale. M. Barbe jura qu'on allait compter avec lui. L'occasion s'offrit d'embarrasser l'entreprise des Lesseps. Les huit cents millions soutirés à l'épargne s'étaient volatilisés ; il fallait, pour faire face aux engagements, une souscription très productive, et le meilleur moyen de la provoquer, c'était l'émission de valeurs à lots. Le ministre Baïhaut, docile aux suggestions du Grand Français, avait déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi autorisant cette opération. L'on en avait voté le renvoi à une commission spéciale. Barbe fit mener une campagne dans le Matinet la Lanterne en même temps qu'il utilisait ses amitiés dans le Parlement. Si bien que sur les onze commissaires élus, trois seulement se trouvèrent être favorables à la proposition du gouvernement. La Compagnie s'affola. Dansquelques mois elle devait rembourser trente millions aux grands établissements financiers, et les vacances approchaient ! Elle se soumit, paya sa rançon aux forbans de la presse et consentit à traiter exclusivement avec la Société centrale pour son approvisionnement d'explosif. Bien mieux, M. Barbe et ses collaborateurs furent admis dans le Conseil que présidait M. Charles de Lesseps. Des réunions eurent
i. Cette Société exploitait les brevets du chimiste Nobel et fournissait de la poudre sans fumée à l'Angleterre et à l'Italie.
lieu tous les jours, au siège de la Compagnie. Naquet y rencontrait ses compères Saint-Martin et Alton.
Il était en relations avec ce dernier depuis i884- Sa belle-sœur et la sœur de celle-ci, ces mêmes dames que dut traîner après lui le général Boulanger, avaient fait connaissance de Mlle Renez, la maîtresse d'Arton. Tout naturellement les deux hommes se fréquentèrent : ils étaient faits pour s'entendre. Ils en vinrent à ce degré d'intimité qu'Arton, trop occupé pourdistraire Mlle Renez, la donnait à Naquet pour qu'il la promenât. Ce dernier avait accrédité son nouvel ami auprès de la Société centrale de Dynamite, dont il devint un agent indispensable. Les Lesseps à leur tour apprécièrent assez ses capacités pour faire de lui leur négociateur. Actif, souple, liant, ce fut l'émissaire idéal quand, à l'instigation du baron de Reinach, on adopta le système de la corruption. Nul ne l'eût égalé dans ce rôle de tentateur.
Naquet et lui pratiquèrent avec une habileté supérieure le marchandage et l'achat des consciences. Le premier, se servant d'un agenda parlementaire, notait les noms des chers collègues susceptibles de se laisser impressionner, il marquait les prix raisonnables, supputant la vénalité plus ou moins grande, les besoins qui résultaient des obligations ou des vices. Le démarcheur, muni de ces premières indications, s'abouchait avec tel ou tel. l'intéressait à l'affaire, tantôt s'avançait avec prudence, tantôt y allait, comme on dit, carrément et proposait sans ambages sa combinaison.
Le peuple qui, par amour de Boulanger, acclamait aussi son Rigoletto, pouvait-il se douter que ce gnome favori avait des intelligences avec l'adversaire, avec Reinach lui-même ? Pouvait-elle supposer, cette France loyale et confiante, ce qui par exemple se passait en avril 1888, lors des élections du Nord, le Comité directeur du Panama, dont Naquet faisait partie, donnant à Floquet les 3oo.ooo francs qu'il lui fallait pour l'écrasement de Boulanger? Naquet à cette date venait de recevoir de la même caisse une somme de 5o. 000 francs,
qu'il avait aussitôt portée à la banque Rothschild pour être convertie en bonnes et sûres valeurs. Quelques mois après, c'était le double qu'Arton lui remettait. Il n'en continuait pas moins de vice-présider le nationalisme ; il osait se produire dans les réunions, faisait le discours de Tours.
Sa fourbe ne se découvrit que bien plus tard, près de dix ans après. L'énorme scandale de 1892 ne l'atteignit guère. Tout au plus son nom fut-il cité par la Libre Parole, lorsque le mystérieux Micros l raconta le fusionnement de la Société centrale de Dynamite avec la Compagnie de Panama. L'interpellation de Jules Delahaye força la Justice à se remuer. Mais Naquet ne fut pas du nombre des premiers parlementaires inquiétés. Cinq ans se passèrent encore, pendant lesquels s'émoussa beaucoup l'indignation publique. C'est en 1897, le- 5 mars, qu'Arton, enfin saisi par les policiers, après une chasse autour du globe, se mit à divulguer les affectations diverses des pots-de-vin. Quinze jours après, la presse annonçait des sanctions imminentes. Le 25, en effet, on arrêtait Saint-Martin, et le lendemain, à la Chambre, le président Brisson déclarait avoir reçu des demandes en autorisation de poursuites contre MM. Henry Maret, Anlide Boyer et Alfred Naquet. Seulement, le 27, on lisait cet entrefilet dans l'Agence Havas :
M. rsaquet était à Mce depuis quelques jours : il a dû gagner l'Italie.
Il s'y était en elîet réfugié, mais il partit pour Londres dès la venue du printemps. En vain le magistrat instructeur réclama-t-il sa comparution. L'autre se contentait d'envoyer des notes par l'intermédiaire de son avocat. Me Henri Coulon, alléguant, comme jadis sous l'Empire, son état de santé si précaire et tâchant d'expli-
1. Un ancien agent financier delà Compagnie du Panama, Ferdi nand Martin, qu'il ne faut pas confondre avec Saint-Martin.
quer ses dépôts chez Rothschild. « C'étaient, disait-il, des sommes qui m'avaient été confiées pour la propagande boulangiste. » Or, le comte Dillon, interrogé, prouva qu'en mars 1888, le parti n'avait encore reçu aucune aide financière et que, par conséquent, le trésor de Naquet devait être de tout autre origine.
Le 26 août, M. Le Poittevin remit son dossier au procureur de la République. Etaient inculpés MM. Henry Maret, Naquet, Antide Boyer, Saint Martin, Laisant, etc. Le procès s'ouvrit le 19 décembre. Naquet avait affirmé plusieurs fois ' qu'il ne daignerait pas se disculper en correctionnelle et qu'il souhaitait « le grand jour des assises ». Bien que ses vœux fussent exaucés et que le jury se trouvât assemblé pour examiner son cas, il s'abstint d'obéir à l'assignation. Il écrivit au président de la Cour pour lui exposer ses raisons. S'il avait quitté Paris en mars, c'était pour éviter une incarcération préventive, qui eût fait empirer sa santé. « Je connais, « raillait-il, les prisons de la Seine, pour les avoir fré- « quentées en 1867, et je sais par expérience ce qu'on « y sourire en hiver. . . Débile, faible, maladif, comme « je le suis aujourd'hui, je n'opposerais pas à la « maladie une résistance aussi longue. » D'ailleurs comment subir la lassitude de douze audiences consécutives ? Il sollicitait donc remise en juin, À ce momentlà la température plus clémente lui permettrait de supporter la cellule de la Conciergerie et, étant jugé seul. il pourrait l'être en une ou deux audiences.
Les débats durèrent jusqu'au 3o décembre. L'opinion s'en désintéressait, émue qu'elle était par la reprise de l'affaire Dreyfus. Dureste, on ne se dissimulait pas que les grands comparses et les grands profiteurs avaient par leur rang dans la République intimidé l'accusation et conservé l'impunité. La certitude du truquage gêna les douze bourgeois : ils acquittèrent tout le lot soumis à leur appréciation. Une sentence spéciale allait être rendue au