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Notamment par sa lettre du i5 juin

sujet de Naquet ; son fils intervint .et lui fit accorder l'ajournement.

Tant d'indulgence ragaillardit le soi-disant moribond. Méprisant soudain les dangers de l'hiver, il traversa la Manche et se réinstalla bravement à Paris. Il ne pouvait endurer le supplice de l'éloignement à cette heure pathétique où toute sa nation se ramassait contre le Philistin. Les haines ataviques l'entraînaient vers le tumulte de la guerre civile. Et puis ne valait-il pas mieux se laisser juger à la faveur de l'universelle distraction ?

Quelle curiosité cette misérable évocation du Panamisme était-elle capable d'éveiller le 3 mars 1898, quand se taisaient à peine les clameurs du procès Zola ? Deux semaines durant, la ville avait bouillonné d'une effervescence violente et battu les murs de ce Palais, où s'étreignaient furieusement le haut commandement militaire et l'anarchie. L'histoire de Naquet était bien fastidieuse et bien usée. Aussi, dans cette salle que huit jours auparavant bondait une foule fiévreuse et dont le trop-plein débordant sur les couloirs, les escaliers, rejoignait les multitudes de la rue, n'y eut-il d'abord qu'un auditoire assez rare, composé surtout d'avocats. Le bruit cependant se répandit que le guignol était très drôle, et peu à peu l'afïluence augmenta.

Le spectacle en effet ne manquait pas d'agrément. A la déposition très simple, très mesurée, très ferme d'Arton, répondaient les injures et les trépignements de Naquet.

— A quoi bon nier ? lui disait l'ancien agent général de la Compagnie, est-ce que je prétends avoir voulu vous corrompre? Si je vous ai fait ces versements, c'était pour vous payer des services licites.

Et il racontait comment Naquet lui avait remis un jour l'agenda sur lequel il avait indiqué les « honorables » susceptibles de se vendre. Il précisait les circonstances dans lesquelles il avait, lui, Arton, versé les cent mille francs au représentant du Vaucluse. C'était le 17 ou le t 8 juillet, après le vote par le Sénat de la

ALFRED VIOLET l^'

loi sur l'émission des valeurs à lots. Il venait de toucher i. 200.000 francs à la Banque de France pour récompenser les concours des sénateurs et des députés, et tout de suite il était allé visiter son ami pour lui donner la somme. Cela se passait le soir, dans le cabinet de travail de Naquet, en présence de deux dames, ses parentes. Et même l'une d'elles, les billets une fois comptés, s'était écriée, dans un transport de jubilation : « Ah ! non, décidément cet Arton a du génie ! 0

Sur la sellette, le patient se démenait, agitait les bras en Pair, secouait sa longue tête, coupait d'invectives la déposition.

— Vous accumulez mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies ! Vous êtes un baodit, un escroc, un coquin.

— Voyons ! voyons ! faisait le président. Et l'autre, mi-pleurant, mi-frénétique:

— Monsieur le président, c'est plus fort que moi, je ne puis me contenir. Enfin, mettez-vous à ma place.

— Ah ! mais non i merci bien !

Avec le président tout le monde, les assesseurs, les jurés, Arton, les témoins, le barreau, le public, les gardes, tous sauf Naquet se tordaient de rire.

Le lendemain parlèrent le procureur de la République. puisMe Ménard, interprète des obligataires et des actionnaires frustrés, enfin Me Coulon,le défenseur.

— Mon client, prononça celui-ci, est un des hommes qui ont rendu le plus de services à leur patrie.

Et il exalta la loi du divorce l. On poursuivait Naquet, simplement parce qu'il était un des plus fermes soutiens de la Libre Pensée. La plaidoirie se déroula pendant trois heures.

— Ne pourriez-vous abréger un peu, maître ? interrompait parfois le président, tandis que Naquet, excédé, défaillait, suppliait du geste l'orateur.

1. Me Henri Coulon était un spécialiste en matière de divorce, avant écrit pins de six mille pages sur la thèse chère à Naquet.

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Le jury se retira pour ses réflexions. Comment eût-il sévi contre celui-là, quand les autres et Arton lui-même échappaient à tout châtiment ? Naquet fut à son tour renvoyé des fins de la plainte.

l'anarchie Crapuleuse.

Aboutissement piteux de sa carrière politique. Dans tous ses programmes, depuis vingt-cinq ans, il criait haro sur le Parlementarisme, dénonçait l'indignité parlementaire, proposait une refonte de la constitution pour annihiler le Parlement, et voilà que dans cette collectivité parasite il se distinguait justement lui même par ses compromissions. Cette fois, très sincèrement il détesta le métier et regagna les sérénités de la théorie pure.

Alors sa vieille anarchie ressuscite. Affublée d'une toilette scientifique, elle débite ses turlutaines sous toutes les formes de publications, livres, tracts, préfaces, articles de journaux '. Une honte exaspère Naquet, non pas d'avoir secondé la flibuste et touché le salaire de sa complaisance, mais de s'être entendu jadis avec la réaction patriotique. Vice-président du Comité national, rien de plus net. Pendant la crise boulangiste, parlant de Religion, propriété, famille : « Ce livre, disait-il, je me couperais volontiers le bras droit plutôt que de devoir m'en avouer l'auteur. » Mais en 1900, c'est pour n'avoir pas été de l'intrigue boulangiste qu'il accepterait l'amputation. Il s'agit d'effacer le souvenir de cette faute ridicule, et le meilleur moyen de réaliser la réparation, c'est de formuler avec plus de précision et de force les négations tapageuses de Religion, pro-

1 . De peur qu'avec la feuille éphémère ne pérît le fruit de sa pensée, M. Naquet a pris la peine de découper ces morceaux de sa composition et de les coller sur les pages d'un cahier dont il a fait don à la Bibliothèque nationale. On trouve ce recueil à la cote L576 i4oi8.

priété, famille. De là cette série de volumes fiévreusement bâclés contre l'ordre et la sagesse de notre civilisation *.

Il reprend la question conjugale, qui lui est particulièrement chère. Le divorce, tel que l'a réglé la loi, est une institution trop défectueuse. S'il se félicitait de l'avoir conquis, c'est qu il le regardait comme un acheminement vers l'union libre. Mais tant que lÉtat et son code auront quelque chose à voir dans les rapports entre l'homme et la femme, ce sera toujours la servitude. Il faut arrivera la liaison sans contrôle, avec la possibilité de rupture par la volonté, même non motivée, d'un seul des conjoints C'est la répudiation ? dira-t-on. Eh bien, oui! Pourquoi s'épouvanter d'un mot? Les enfants? IJs ne souffriront en rien, pourvu que la société reconnaisse qu'il est de son devoir de s'occuper de leur éducation. Et puis le malthusianisme simplifiera tout. Seulement il faudrait se mettre à le pratiquer.

Il y a cent dix ans que la loi de Malthus est découverte. Elle est universellement connue. Cependant que voit-on dans les parlements? Des propositions de loi destinées à protéger les familles nombreuses -.

Après le foyer, le pays. Qu'on en finisse avec les frontières ! Il y eut jadis des provinces ; elles sont oubliées. Les patries n'ont pas d'autres raisons d'être. Tout doit tendre vers la grande confédération des peuples, la Patrie universelle, l'Humanité. Ce qui nuit à cette fusion est haïssable. Voyez Jeanne d'Arc. Sans elle. l'Angleterre s'assimilait la France, et déjà commençait l'agglomération. A d'autres de fêter cette guerrière et de l'honorer ; elle fut un fléau. Les Etats-Unis du monde ne se formeront pas sans immolation. Pourquoi

i. Les Temps futurs (1900), L'Humanité et la Patrie ( 1901), La Loi du divorce (igo3 , Vers V Union libre xigo8j, Désarmement (1 910), IKéo-Malthusisme et Socialisme (1910).

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