LE DOCTEUR GUSTAVE LE MO
admire la vélocité de ce sa van I excursionniste, sa souplesse d'esprit, sa curiosité toujours tendue : on idmire aussi qu'au contact de tant d'hommes, de bits et de doctrines contradictoires, il n'ait rien perdu le son goûi pour les théories : « Seule, proelamot-il, l évocation des vieux âges peut nous faire découvrir la genèse de nos institutions et de nos croyances et nous faire entrevoir Je jeu de ces puissances formidables qui, par une série de lentes évolutions, conduisent fatalement toutes choses vers un but mystérieux. » Ayant évoqué les vieux âges, il est apte à formuler les Lois psychologiques de révolution des peuples : ces lois demeurent vagues; mais Gustave Le Bon demeure responsable d'un plaidoyer en laveur de cette notion de race que la sociologie contemporaine aura tant de peine à éliminer.... Que ne songe-t-il à élire enfin un sujet précis et limité? Il v songe : sa puissance d'analyse, son expérience des hommes et de la vie le servent à la fois : il donne la Psychologie des Foules, la Psychologie du Socialisme, t| Psychologie de l'Education : faites la part des opinions personnelles a l'auteur; celle des faits judicieusement classés, interprétés avec pénétration l'emporte : de là la fortune de ces livres, qui ne fut pas médiocre: aujourd'hui encore on les pille plus qu'on ne les cite, adversaires (à qui Gustave Le Bon donna tanl de -âges) et amis du socialisme, pédagogues, démocrates el ennemis de la démocratie : ces derniers -•ut flattés par les conclusions de Gustave Le Bon :
1 ne ch ilisatiou implique des règles fixes, une discipline. 0 I de l'instinctif au rationnel, la prévoyance de
'venir, un degré élevé de culture, conditions que les
] 5 I FIGITRES I i I I ÉRAIRKS
foules, abandonnées à elles-mêmes, se sont toujours montrées incapables de réaliser, Par loin- puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces microbes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres,
Récapitulons : parti explorateur, Gustave Le Bon
revient sociologue.
— 11 a trouvé sa voie, dites-vous.
— Point du tout.
— Il va creuser le sillon entrouvert.
— Vous ne le connaissez point : Gustave Le Boni qui fut médecin ^si peu), explorateur, sociologue est maintenant physicien : en vérité, depuis vingt ans, il ne quitte guère son laboratoire ; il nous enseigne désormais la physique, non point la physique amusante, mais une physique passionnante, comme tout ce qui est nouveau. Vous n'ignorez point, vous ne pouvez point ignorer que ce qui passait hier encore pour de la physique n'en était point en réalité; nos savants ont changé cela : là où régnait la certitude triomphe l'anarchie des doutes et des hypothèses : les sciences physiques et naturelles n'ont plus rien à envier à ces petites « sciences conjecturales » qui s'imaginaient posséder le privilège d'une licence effrénée : la thermochimie se disloque; la mécanique s'avoue incohérente ; la mathématique n'est plus sûre de rien. Un point semble acquis, et c'est que les principes sur quoi sechafaudait notre connaissance du monde matériel — principes de l'indestructibilité
1 ,: DOCT1 EUE i.i STAVE LE BON
DO
de la matière ci de lindestructibilité de l'énergie — sont Faux : la matière semble se dissocier en donnant naissance à <ics forces d'une incommensurable puissance.... Il n'est point dans l 'histoire de l'humanité de prodige comparable à cette aurore de la Science, (|iie Ton nous annonce. De cette Science, Gustave Le Bon aura été l'un des initiateurs, Faut-il dire l'un des précurseurs?
Gustave Le lion a conte quelque part Tarentule do cet humble médicastre allemand qui découvrit un jour le principe de la conservation de Pénergie. Robert Mayer aurait été, a ne retenir que les conséquences de ce principe. un des cinq ou six grands hommes de son siècle. » Les « professeurs officiels lui volèrent sa gloire ; pouvaient-ils admettre qu'une découverte semblable ne lut point leur œuvre? Ils - [Forcèrent de rayer des annales de la science le grand nom de Mayer : c'est tout juste si un historien récent lui reconnaît d être « par une chance heureuse tombé sur une méthode qui s'est trouvée bonne. » Chance heureuse! Gustave Le Bon proteste el ajoute :
qualificatif de chance heureuse esl assez généralement d'ailleurs appliqué à ceux qui découvrent quelque chose. Dans une longue polémique publiée dans une iule revue anglaise, entre un membre de la Royal Institution qui défendait nos recherches, et un physicien de Cambridge qui les attaquait, ce dernier déclarait que la dissociation universelle de la matière que j'avais l'ail :"' • la plus importante théorie de la physique moderne; n mais, ajoutait-il, je ne bavai- trouvée que • par une divination heureuse. » Tout le mérite en revenait aux spécialistes ayanl fait des mesures pour en con- Ir »lci la iusiesse
L/aventure de Robert Mayer est en vérité douloureuse : nous sommes bien assurés que Gustave Le Bon n'est nullement menacé d'une pareille infortune; Gustave Le Bon, qui fut un polvgraphe érudit, demeure un physicien éloquent : il décrit avec limpidité ses expériences : il esquisse des théories et des hypothèses comme au temps où il s'adonnait à la philosophie sociale; il nous séduit et nous éblouit en nous découvrant des perspectives infinies : profanes, nous lui accordons un crédit illimité. Les « professeurs officiels » publient ses Mémoires dans les Comptes rendus de F Académie des Sciences
Gustave Le Bon a-t-il de la chance ? a-t-ii du génie? Il a, n'en doutez pas, tout ce qu'il faut pour avoir quelque génie, sauf peut-être une certaine patience.... Mais il est de ces choses dont on n'est sûr qu'après la mort d'un homme. Gustave Le Bon nous accordera qu'il est à souhaiter de voir se prolonger notre incertitude.
ÉCHI VAINS ÉTRANGERS
Le inonde contemporain possédai! un homme de renie; et voici qu'il le perd ; un homme de génie, un vi.ii, comparable aux plus puissants, aux plus révolutionnaires parmi ceux qui illustrèrent l'art et la littérature des siècles morts. Le génie se reconnaît à la grandeur de l'œuvre, a l'influence dont il bouleverse îsprils, à l'unanimité des hommages, à la violence les réprobations. Démontrer que ces traits définissent Lolsto'i sérail superflu; son œuvre écrite a l'ampleur démesurée d'une steppe orientale, de ces plaines fécondes, où le malaise de l'immensité étreint nos sens f occidentaux accoutumés à de moins vastes horizons; un seul de ses romans illustrerait une vie d'écriv;,m- (-ette production géante ne laisse personne ipdifFérenl : où donc, dans quel milieu, parmi quelle pai igorie sociale de la terre civilisée découvrirait-on des hommes, des femmes, des jeunes gens que ne retiendrai! point la lecture de Guerre <•/ Paix ou de
160 K1GURBS LITTÉRAIRES
Anna Karénine el de tant d'autres célèbres récits? Lettrés ou illettrés, naïfs ou raffinés, la séduction est pareille, et si l'on en paut donner des raisons diverses selon le degré de culture du lecteur, le miracle, au fond, n'en demeure pas moins prodigieux; il est miraculeux que ces foules russes du commencement ou du milieu du xix'' siècle intéressent si passionnément l'humanité la plus diverse; tel burine, tel soldat de Kutusow. tel rustre d'un lointain pays que j'ignore m'émeuvent infiniment plus que tel héros de roman de mon temps et de mon pays; leurs joies et leurs douleurs retentissent longuement en moi; un Allemand, un Anglais, un Américain du Sud eu diraient autant; merveilleuse attirance de la vie! Enchantement de cette flamme subtile et profonde dont nous poursuivons éternellement la brûlure ou la caresse! Et Tolstoï avait du génie — L'uni verse] accord des admirations qu'il suscite humilie nos chercheurs de quintessence; écrire pour un cercle restreint d'initiés est défendable ; écrire pour l'humanité tout entière est admirable; il y faut du génie; les officiants de nos précieuses chapelles littéraires n'ont pas de génie; leur en garder rancune serait puéril : l'ésotérisme de leurs doctrines et de leur art marque le deuil d'une plus noble et plus haute ambition. Le génie est moins pointilleax, moins regardant, moins prétentieux. Que c'est donc beau la souveraine largesse d'un grand créateur !
Qu'elle est prestigieuse la lutte ou il défie les sentimentalités routinières et les habitudes d'esprit I ses contemporains! L'art de Tolstoï nous prend aux entrailles; sa pensée nous choque, nous irrite et nous
rjlOM TOLSTOÏ 1 (J l
blesse; il nous atteint dans notre orgueil; nos préférences, il les tourne en ridicule; nos fiertés, ah! comme il sait les humilier, les ébranler, les faire choir dans le scandale et dans la honte. Notre intellectualisme, nos morales, nos raffinements d'art et de pensée, tout ce qui nous est cher, plus cher que notre vie, il s'en fait le furieux contempteur. Nous regimbons, nous protestons, nous crions à la démence. Lui cependant est un formidable procureur, et que l'on ne récuse point d'un mot de dépit ou de colère....
Nous possédions dans notre république internationale des lettres un homme de génie : en est-il un second? Il y a une place à prendre; un fauteuil icadémique se conquiert plus aisément.... Le défunt î eu de belles funérailles : on s'affligea en France — il ailleurs — copieusement et tumultueusement; ce ut à qui se donnerait l'air de conduire le deuil : ttliticiens et plumitifs rivalisèrent. Ah! ne croyez )as que de nos jours on enterre sans pompe un îomme de génie; chacun se haussa, enfla sa rhétoique; pour quelques paroles nobles et simplement lites, nous fumes submergés d'un flot de bour- ►euses improvisations. Qu'importe l'indignité de tel ■leureur trop bruyant! qu'importent le cabotinage et a vulgarité dont nous savons de moins en moins ►urgernos manifestations! La foule des grands cordes est indiscrète; elle provoque la verbosité des jrcophantes. Au total, ce tumulte vaut mieux et onore plus l'humanité que le silence et l'oubli atour d'un grand mort.
randis que ronflaient ici les périodes d'une élo-
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quence multiple et trop tôt déclanchée, la-bas un
drame simple se dénouait dans un simple décor....
Vous souvient-il de cette poignante nouvelle, que
Tolstoï intitula Lu Mort d'Iran Iliitch?
Je ne sais rien de plus effrayant (pie cette marche à la mort d'un homme plein de force, sourdement miné par le mal le plus implacable : Ivan Iliitch vit et respire la terreur; L'effroi et la lâcheté de l'homme cultivé devant le grand mystère. Tolstoï lésa maintes fois opposés au stoïcisme et à la résignation de l'homme du peuple; Ivan Iliitch s'anéantit dans l'épouvante; enfin il agonise : « De ce moment commença ce cri qui ne cessa pas de trois jours, et si effravant... » Les siens l'entourent :
J'ai pitié d'eux. Je voudrais les voir souffrir moins, le* délivrer et ma délivrer moi-même de mes souffrances. Comme c'est bon, et comme c'est simple ! pensa-t-il. ht mon mal, où est-il?... Où es-tu, mon mal?
Kl il tendit son attention.
Ah oui! Le voilà. Eh bien, tant pis!
Kl la mort, où est-elle?
11 cherchait sa peur accoutumée de la mort et ne la trouvait pas.
Où est-elle? quelle mort?
Il n'avait plus peur, car il n'y avait plus de mort. Au lieu de la mort, il y avait de la lumière.
— Ah ! voila d me ce que c'est, fit-il à haute voix. Quelle
joie !
Et comme quelques instants plus tard, on chuchote : « Ces* Qui. »
Fi, lie la mort, se dit-il Elle n'existe plus. Il lit un mou veinent d'aspiration qu'il n'acheva pas, se raidit e mourut.
Léon tolstoï 163
Tolstoï ne craignait point In mort; il la contemplait avec cette sérénité du paysan russe qui n'est point, affirmait Tourgueneff, indifférence ou inconscience, car « il meurt comme s'il faisait son devoir, calmement, simplement; >i mais au dernier instant^ Tolstoï, rassasié de jours, dut en outre éprouver cette sublime exaltation, cette joie suprême dont if pieu lissent certaines agonies.
11 est trop grand, trop proche e:icore : nos efforts suffisent mal a prendre sa mesure; il est à nos yeux le plus é.ninent représentant d'un peuple et d'un p.'.vs : il incarne les vertus, les aspirations, les inquiérn les qui nous font juger tour à tour si charmante et siellrayane l'âme slave; un siècle de vie russe se •eih'ie en ses livres; mais il appartient à l'humanité : ■fjiiiiiient diverse, son œuvre va du réalisme le plus toict au rêve le plus aventureux.... Analysez, classez étiquete/, essayez donc de mettre Tolstoï en formules; I vous échappe : il échappa naguère a M. de Vogué, [UÎ eut le chagrin et la loyauté d'en convenir. Certes listinguer des périodes, rechercher parmi tant d'écrits l part du réalisme, voire du naturalisme, découvrir
fluences subies, signaler des concordances et des ffinités, compare]-, relier, dissocier, marquer tous les M»ls où l'homme et sa pensée rencontrèrent d'autres aminés et d'autres pensées, voilà un utile travail.
donl plusieurs générations de chercheurs ne M "■""' poinl à bout. Illusoire érudition qui s'essaie
à construire un authentique portrait du géant, et ne nous permet point encore d'en envisager la stature. Nos étiquettes sont trop sommaires, algèbre qui perd son sens hors des usuelles psvchologies; nos définilions sont trop étroites; Tolstoï dénient les prévisions de nos méthodes; il s'ébat dans la puissante liberté de sa vitalité prodigieuse; son geste nargue les écoles: sa parole le délie des programmes; il est le vivant le plus rare : un être qui se dérobe aux servitudes de l'espèce et grandit selon ses propres lois.... En vérité, ce qu'il nous plairait de connaître, c'est l'économie de ces lois, et c'est, il me semble, ce dont ses biographes et ses critiques, embarrassés de leurs traditionnels soucis, paraissent le moins communément curieux.
Il conviendrait de définir cette force qui s'épanouit et vibre à travers les premiers récits de Tolstoï et dont nous reconnaissons la vibration et la triomphante expansion jusque dans les derniers de ses livres : une âme grandit et s'enrichit; ce qui ne varie guère, c'est l'onde sonore dont elle nous environne et nous pénètre ; nous en identifions à de longs intervalles de temps le timbre et la hauteur; et si d'abord nous ne résistons point à un charme inexprimable, si nous frissonnons sous un irrésistible choc, ce sont délices ou joies mêlées de crainte que nous ne confondons avec aucune autre. Tolstoï irradie une émotion subtile par où il nous domine : un jaillissement aussi pressé, un ruissellement aussi continu de mystérieux fluide,' une telle splendeur qui se répand en nous, une ardeur aussi brûlante, aussi généreusement tyran nique, nul autre ne nous en donnera jamais la sensa tion. Gomme la plupart des Russes, il agit sur n|
LÉON TOLSTOÏ 1GÛ
nerfs; non qu'il ait recours à des moyens grossiers; d'une passion, d'un sentiment, il sait mieux que personne faire briller la flamme, mais il n'en ignore aucune manifestation ni aucun prolongement : il nous associe fortement à la vie psychique de ses personnages, mais sans négliger jamais de nous en révéler m contre-coup physique ; nous communions avec 1 àme de ses héros ; je ne sais quelle électricité fait retentir en nous le tremblement dont s'émeut ou souffre leur chair; la gamme des réactions permises à 1 être humain, il la parcourt avec aisance; et certes d autres en possédèrent supérieurement une partie, mais bien peu se jouèrent ainsi d'un bout à l'autre de 1 octave. 11 exprime l'être total et nous prend tout entiers. Une telle acuité dans une telle plénitude est inoubliable.... Une surabondance de vie anime Tolstoï, el c est là proprement ce qui nous fascine. Il nous apparaît tel un Dieu : de quelques oripeaux qu'il se pare ou se travestisse, il porte en lui-même l'inépuisable source de sa grandeur et de son pouvoir ; et c'est ce qu'il conviendrait de nous montrer ; qu'on me fasse d abord toucher du doigt ce qu'il y a de permanent dans ce génie ondoyant; qu'on m'initie à cette musique, à ce rythme irrésistible qui émane de lui, car nulle érudition ne suppléera jamais aux lacunes de l'enquête psychologique.
Ce point établi, les avatars de sa littérature et de -on ail n'ont plus toute nmportanee que leur attribua ia myopie de certains admirateurs ou adversaires; unv et l'autre subirent des accidents divers sans «mais perdre leur caractère fondamental, qui est une ndépendance magnifique et comme inaliénable : réa-
liste, il le lut celles, et l'auteur de Mme Bovary ne s'y trompail point; niais tandis que la plupart les écrivains se définissenl par le programme d'une école
et la réalisation plus ou moins complète qu'ils en donnèrent, nulle esthétique ne nous livre le secrel de Tolstoï : ne cherchez jamais comment il appliqua les préceptes de l'art d'écrire, mais comment, paraissant parfois en subir la discipline, il les dépassa sans presque s'en aider. Réaliste, eh! sans doute! retenons toutefois que, parlant de Tolstoï, ce vocable ne signifie à peu près rien, si on le prend au sens historique ; ne m'entretenez point du réalisme dans Anna. Karénine, ou montrez-moi tout ce que Tolstoï ajoute à la conception des disciples et des amis de Flaubert.... Et ainsi de suite : Tolstoï accueille parfois des modes; il les porte allègrement et ne s'y asservit jamais; s'y attarder, c'est s'appesantir sur l'un des aspects les plus fugitifs et les moins révélateurs de son génie et de son œuvre.
Il accroît tout ce qu'il emprunte à ses prédécesseurs, à ses contemporains; il les dépasse tous; telle est sa richesse que les plus opulents sont pauvres auprès de lui; il pratique cette vertu, dont seuls les surhumains ne souffrent point, la prodigalité : songez à la multitude d'êtres qu'il créa de son verbe et de son soufïïe (qui donc, depuis Balzac, lança de par le monde pareil pullulement)? songez à la bibliothèque de ses oeuvres, à ses discours, à ses campagnes, à toutes les semences de beauté et de progrès moral
Bout il peupla les quatre venls de J"liorizoii des
hommes
Si grand, il voit plus loin que quiconque; et surtout,
ce <ju il devine et pressent, et que nous ne devinons guère et pressentons rarement, l'obsède et détermine sa marche; car, non seulement il voit ee que nous ne saurions découvrir, mais il est un vivant si extraordilairement doué, que son être déborde le monde où nous demeurons emprisonnés : l'uni vers moral aussi bien que sensible se décompose suivant un spectre lonf nous ne saisissons qu'un petit nombre de rayons; le mystère de L'ultra-violet, que dans l'ordre physique nous ré\( le une chimie secourab'e, dans l'ordre immalériel, certaines âmes en éprouvent intensément la fcantise; ee sont des effluves dont s'émeut parfois fbscurément notre inconscience; infiniment bornés, Iveugles et sourds, nous ne les recueillons ni ne les interprétons : à peine en tirons-nous de vagues et brèves intuitions. Un Tolstoï, qui en est assiégé, leur doii une perpétuelle inquiétude; il a tout l'air d'un homme qu'assaille avec insistance un incompréhensible discours, et qui tend l'oreille clans le ravissement et l'angoisse. Ce sentiment d'une constante et imparfaite communication avec une sphère où ne trent ni nos sens ni notre entendement, c'est, n est-il pas vrai, te principe même de toute vie religieuse.
Ne cherchez point ailleurs l'unité de Tolstoï.
! n être religieux, nous avons si bien perdu la notion de ce que cela peut être; les clergés, les églises officielles onl si étroitement ligotté les âmes, si complètent nt anéanti sous le poids de la lettre et du dogme
la vie intérieure, qu'à peine concevons-nous l'irrésistible puissance, la vertu d'affranchissement, la magnificence féconde et révolutionnaire de l'élan religieux. Un esprit religieux, nous ne savons plus ce que c'est; à peine en cite-t-on des caricatures dont le peuple se détourne ; un esprit vraiment religieux surgit-il parmi nous, nous ne le reconnaissons pas; les églises, qui ne craignirent jamais de plus redoutable adversaire, le honnissent : je ne sais quels bas préjugés éloignent
de lui les cerveaux indépendants Ce ne sont pas
toutefois les anathèmes des métropolites grecs, ni les réquisitoires de nos ordinaires champions du catholicisme romain, ni les railleries de certains intellectuels, qui nous égareront sur le cas de Tolstoï; cette singulière coalition nous avertit plutôt et nous renseigne sur l'espèce et la nature du monstre.
Le monstre est, en effet, redoutable, et ce n'est point une raison pour ne pas le considérer dans sa terrible grandeur. On l'a invoqué contre lui-même, on a prétendu le vaincre en détail ; on ne se lasse pas de lui jeter à la face le reproche d'anarchie : anarchie de sa vie, de son œuvre, de sa doctrine. Mais nous ne sommes point dupes : nulle existence ne nous parut jamais plus majestueusement une; plus harmonieusement déterminée par un progrès logique, naturel, etr en quelque sorte, organique; du plaisir à l'ascétisme la courbe n'est point si surprenante. Et dès la jeunesse, nous apercevons le germe vigoureux dont la végétation majestueuse ombragera les dernières années du vieillard.
Ce réaliste a senti de bonne heure, et d'abord
confusément, que la réalité nous échappe, que les plus habiles n'en attrapent que des reflets et des parcelles infinitésimales. Dès qu'il essaya d'embrasser avec quelque force un instant de l'histoire, il dut s avouer son impuissance; et si nous admirons dans Guerre et Paix le fourmillement des êtres et des choses, si jamais roman, histoire, épopée ne donnèrent d'une époque une image aussi étonnamment complète et vivante, c'est surtout l'immensité de l'inconnu et de l'inconnaissable que Tolstoï s'est efforcé de nous suggérer : « A mesure, écrit-il, que nous nous enfonçons dans les recherches des causes, et que nous discernons chaque cause isolément ou la série des causes, elles se présentent à nous également justes en soi et également fausses, par leur insignifiance en comparaison de l'énormité de l'événement, et leur insuffisance (sans la participation de toutes les autres causes concordantes; pour produire ce qui est arrivé. » Ou encore : « Plus nous tâchons d'expliquer raisonnablement les phénomènes historiques, plus ils nous paraissent dénués de raison et incompréhensibles. » Une conception mystique du monde et de l'histoire domine Guerre et Paix.
Esthétiquement, ces gouffres de ténèbres où surnagent de vacillantes lumières sont du plus heureux effet; leur houle puissante emporte l'œuvre; cette profondeur nous émeut et nous fait trembler. Ailleurs encore, la même angoisse nuance notre émotion; tous les romans de Tolstoï sont ainsi suspendus sur l abîme : la plus simple aventure y a des dessous effrayants, qu'un mot, une allusion nous forcent à apercevoir; ses personnages sont modelés sur un
170 FIGURES Ll'lTÊlt AIRES
fond obscur; ils surgissent de l'ombre, et si nous croyons si bien les connaître, s'ils nous communiquent une aussi intense impression de vie, c'est sans doute que nous découvrons le lien qui les unit à la nuit maternelle.
Moralement. . est-il possible qu'un tel art se dérobe aux préoccupations morales? Nul autre n a plus attentivement considéré la mort ; il apcrçoil en chaque être le problème de la destinée: il envisage des fins supérieures; il aboutit à subordonner l'activité humaine à des réalités suprase nsible s ; par delà l'ordre bu main, précaire et grossier, il conçoit une loi meilleure, plus généreuse, mieux conforme à l'immanente vérité : il est religieux bien avant de le savoir, et sa logique le conduit vers une sorte de prophétisme.... La « crise » de Tolstoï ne fut que la constatation d'une évolution insconsciente, mais fatale. La doctrine même où il s'arrêta, le renoncement, l'évangélisme ascétique, il en avait bien auparavant ressenti l'attrait : Olénine, le héros des Cosaques, s'écriait déjà :
Le bonheur, le voilà, c'est de vivre pour les autres: c'est clair. En l'homme se trouve le besoin du bonheur, donc il est légitime. Ln le satisfaisant d'une façon égoïste, c'est-à-dire en cherchant pour >o\ richesse, gloire, amour, il peut arriver que les circonstances surgiront telles qu'il sera impossible de satisfaire tous ces désirs. Alors ces désirs seront légitimes, mais le besoin du bonheur, lui, n'est pas illégitime. Quels sont donc les désirs qui peuvent toujours être satisfaits malgré les conditions extérieures? L'amour, le sacritice de soi-même.
Et dès Sébastopol, rêvant d'une réforme de l'huma-
nité, qui s'élancerait de l'idée chrétienne, Tolstoï écrivait : « A la réalisation de cette grande, immense idée, je me sens capable de consacrer toute ma vie. »
Il reste que la religion de Tolstoï étonne, effraie et
déconcerte; et certes cela ne ressemble point à la petite mécanique dont M. Paul Bourget nous vante les engrenages ajustés et grinçants. Tolstoï, Dieu merci, nest ni philosophe, ni théologien; il est un grand esprit religieux, il est la religion avant le dogme, il est un douloureux messie, un de ceux qui célébrèrent avec une éloquence passionnée la splendeur de la révélation intérieure. Ses enseignements ont pu sembler parfois contradictoires; son argumentation est souvent rebutante et pauvre.... En sommes-nous donc là que nous nous arrêtions aux apparences? Nous découragera-t-on d'approcher cette source de vie? Comprenez donc que Tolstoï est l'âme la plus généreuse, la plus brûlante, la plus sublime de ce temps; qu il ranime quasi miraculeusement les cendres éteintes des cerveaux et des cœurs, qu'il est un éveilleur: qu il ressuscite lésâmes, qu'il est le dernier grand créateur de vie spirituelle.
Il est pro ligieux que Paul Bourget puisse parler de " tragique avortement intellectuel, » que d'autres comparent la (in de Tolstoï à une banqueroute, que la plupart de nos théologiens laïques fassent chorus et
SJ lient connue de simples popes : un foyer aussi
ardent les épouvante : ils redoutent ce bouillonnemenl
de vie; car la vie est indisciplinée' ; ils sont gens de discipline, dévie tiède, et bons conservateurs.
Ce qui les effraie en Tolstoï nous attire : demandons-lui des ferments de pensée : il est révolutionnaire; j'aimerais rechercher en combien de sens on peut affirmer qu'il lest. Au point de vue qui nous intéresse ici spécialement son zèle de rénovation va jusqu'à 1 iconoclastie ; nous protestons ; nous ne souffrons pas qu'on nous prive de nombreux chefs-d'œuvre de l'art et des lettres. Tolstoï, auteur de Qu'est-ce que l'Art? nous rappelle l'apôtre Paul à Athènes : « Il vit, écrivait Renan, les seules choses parfaites qui aient jamais existé, qui existeront jamais, les Propylées, ce chef-d'œuvre de noblesse, le Parthénon — Il vit tout cela... il prit ces incomparables images pour des idoles. » Nos idoles nous sont chères. Toutefois nous ne gardons point rancune à Tolstoï; ses erreurs mêmes nous sont plus utiles que les vérités de bien d'autres ; nous comprenons ses colères ; il fut une jrrande àme où s'affrontèrent le bien et le mal... nul ne fut plus généralement partisan du bien; nul ne magnifia plus hautement, par son exemple et par son œuvre, ce principe de toute réalisation d'art et de toute vie supérieure, l'amour.
BJŒRNSTJKRNE BJ( ERNSON
Slip stormen ind i det stille!
Déchaînez la tempête clans les eaux calmes!
Bjœrnstjerne Bjœrnson, qui fut l'un de ces « enlants de dimanche » voués dès leur naissance à tous les bonheurs, aura connu cette suprême fortune : rencontrer de son vivant un biographe érudit et amical, enthousiaste et non dénué d'esprit critique, empressé à recueillir les fugitives traditions, les éphémères souvenirs des contemporains, ces traits, ces anecdotes que l'avenir le plus proche déforme et défigure, ambitieux et capable de mesurer son héros, de le situer parmi les hommes et les événements, de préparer, et pariois de devancer et d'annoncer le jugement de l'impartiale postérité. Certes, parmi tant d'heureuses chances dont parut s'autoriser l'optimisme de Bjœrnson. celle qui suscita sur sa route un Chr. Collin
n'est pas L'une des moins remarquables. Le poète a vu grandir et s'épanouir les (L>ux premiers volumes d'une œuvre où il reconnut son enfance et sa jeunesse; il est mort avec la certitu le que le commentaire le plus véridique s'offrirait aux lecteurs de ses livres et aux admirateurs de sa vie et de son caractère. Combien sont-ils ceux à qui fut accordée cette sécurité! Voici une œuvre considérable et très digue de noire jalouse admiration1 — nous n'avons guère coutumeen France d'élever à nos grands hommes de semblables monuments, dont l'Angleterre donna les plus fréquents et peut-être les plus parfaits modèles. — Chr. Collin entenl que nous n'ignorions point sa haute ambition ; ambition justifiée, et que Ton ne risque point d'estimer présomptueuse, si l'on pénètre assez avant dans son récit. Chr. Coliin rêva d'abord d'ajouter à tant de livres où se répètent, sa contre lisent et se démentent les comment iteurs de Shakespeare, un livre; vaine bes >gne, et lécevante pour qui voudrait travailler a élucider la psychologie du génij : si seulement un contemporain avait pris soin de nous léguer quelques précisions! Ah! tenter à propos d'un vivant l'entreprise que négligèrent les Anglais du xvu(- siècle ! accomplir dans le présent ce q »e l'on ne s mrait faire pour le passé : « Travailler a la pleine lumière du jour, comme les zoologues et les botanistes qui étudient d'abord les organismes vivants, et de la remontent aux temps primitifs, et cherchent à reconstruire la faune et la flore paléontologiques ! » Chr. Collin avait entrevu d'un coup le but et la méthode. Il se
i. Chr. Collin. Bjœrnstjeme Bjœrnson. Hans Barndom og Ungdom.
BJGBANSTJBRNR BJŒRNSON 175
trouvait que, « parmi les rares grands artistes vivants, deux au moins étaienl Norvégiens », issus d'un milieu historique familierau savant professeur Je Christ mi i : Ehr. Gollin considéra Bjœrnson el prépara son microscope.
El si son œuvre achevée n'éclaire point Tune fcimière nouvelle et éclatante la psychologie lu «--'mie on en conclura que Bjœrnson eut seulement du ( dent, un tumultueux et se luisant et encombrant talent... du moins n'était-il point superflu décrire avec piété, avec humour, avec force, le roman du plus « représenta tii » des poêles norvégiens.
Un roman, un roman qui se déroule en in 1 >mbrables péripéties parmi les fjells et les Ij n s. les capital js l'Europe et d'Amérique, les salles le spectacles el de rélaction, les réunions publiques et les Ac a lémies, un beau roman dont le héros bat dlleur et jon^eur traverse en perpétuelle tempête n >tre mon le tonné le naïfs civilisés. Dites-moi certes les p >è nés itles Irames et les romans de Bjœrnson, nuis l'abord oui -/-moi sa vie, qui fut —il s'en vantait — sou euvre la plus colorée et son chef-d'œuvre; faites que Jette couleur flambloie : ce sera une fresque vi de 1 e et impi le où rien ne su >sistera de ces fameux m brouilards du Nord, » où sera glorifiée celte simplis e phios .paie de la vie intense, dont un Américain ensa iagu >• — que cela es! donc lointain! — n .us é eruer. \os avisés Français s'apercevront enfin que
Bjœrnson ne fut jamais une vivante énigme, que son œuvre ne dissimule nul rébus, qu'il fut, à travers mille ineohérences, un loyal et vigoureux et très compréhensible artiste, le représentant d'un art un peu extérieur, mais non point toujours superficiel, somme toute le plus norvégien, autant dire le plus résolument méridional, des Scandinaves.
Bjœrnstjerne Bjœrnson naît en 1832 au presbytère de Bjœrgan; qu'elle est donc solitaire et rude son enfance en ce sauvage pays de montagnes! Il naît en hiver. Comme son grand-père, il devait s'appeler Bjœrn (ours) ; son père, estimant ce vocable trop guerrier — et en outre malchanceux — le baptisa Bjœrnstjern, nom d'une constellation (la Grande Ourse), la plus brillante de celles qui scintillent au ciel hivernal du pays norvégien. L'hiver gratifie l'enfant d'un céleste parrainage, l'hiver devait associer aux plus anciennes sensations du poète des souvenirs de frimas, de terrifiantes tempêtes et d'isolements prolongés. L'été est si bref dans l'OEsterdalen! Un étroit chalet, des granges d'où l'on contemple des houles de neige ; Bjœrnson a décrit le glacial paysage dans la nouvelle intitulée Blakken : « Le froid était tel que je n'osais pas saisir le loquet de la porte d'entrée, parce que le fer me brûlait les doigts. Mon père, qui était né à Land (Randsfjord) et était endurci, devait souvent mettre un masque, quand il se rendait à une lointaine chapelle.... Je grimpais sur la table pour voir les coureurs de skis se précipiter dans la vallée, les Lapons descendre de la forêt de Rœros avec leur provision de renne, dévaler les tjells et remonter jusqu'à nous... »
BJŒRNSTJKRNE BJŒRNSON 177
Etrange pays, où une imagination puérile se nourrit le fantastique ; pays barbare, où Peder Bjœrnson avait accepté d evangéliser la plus pauvre paroisse de Norvège; les habitants, descendants d'aventuriers étrangers attirés par des mines abandonnées depuis 1789, sont aussi violents que misérables; l'enfant grandit parmi des récits de rixes et de souffrances. On avait vu le prédécesseur de son père se rendre au temple avec des pistolets. Peder-Bjœrnson lui-même impose à ses ouailles le respect d'un ministre au poing vigoureux et a la carrure athlétique ; il est, aux yeux des siens, un héros taciturne, infatigable, soit qu'il se répande en prêches retentissants ou qu'il participe aux travaux de gn maigre domaine. Car il est le digne descendant lune lignée paysanne. Plus tard, le poète prendra à §n compte l'une de ces vagues traditions qui font du )lus humble montagnard norvégien le descendant les anciens rois : Bjœrnson devait accueillir tous les •êves qui éclosent sous les toits de tourbe des fjells, 1 s'enorgueillir, lui aussi, d'ancêtres fabuleux, jarls ruerriers, pirates, écumeurs de mers, poètes et joueurs le cithare; ainsi manifestait-il son instinct roturier. De vrai, il surgit du peuple, et Chr. Collin n'a auum' Peine à reconstituer l'obscure ascendance à ♦quelle l'auteur d'Au delà des Forces devait une mié exubérante, une infatigable robustesse, le goût e l effort, de la lutte et du défi : « C'est la saga es humbles, ce sont les persistantes conquêtes du ijsan norvégien sur la nature, et non les guerres de Hre antiquité fabuleuse, qui nous font comprendre »pnt de combativité commun au pasteur Peder jœrnson et à son fils aîné. »
17S FIGURES LITTÉBÀIRES
Peder Bjœrnson est un audacieux morose; Elise Bjœrnson, aussi àprement laboiieuse, esl toute gaieté, joie avenante, un ehant L'oiseau dans La sombre maison.... De L'un et de L'autre Leur dis tienl des qualités opposées; très jeune, il sait c^ qu'il doit à chacun, el que La violence imprévue des contrastes assure s., séduction. Il est à ses propres yeux La vivante preuve de l'utilité des oppositions et du bienfait de leur rapprochement', il tire de eette vue ses premiers arguments d'optimisme, et ensuite ces préceptes de sagesse pratique auxquels il demeurera fidèle jusqu a
la mort.
Il est d'abord un paysan fier de son origine, fief des siens, de son clan qu'il ne cessera jamais de glorifier poète du foyer élargi, chantre des vertus familiales, chef de gaard, qui s'efforcera d'étendre un jour à la Norvège tout entière l'exercice de son autonie patriarcale et tvrannique.
A six uns Bjœrnstjerne Bjœrnson quitle Bjœrgan pour Nesset où son père obtient an plus reluisant presbytère : Nesset mire ses prés el ses ver-ers dans leeaux d'un fjord : nature d'un pittoresque grandioj et quasi excessif, el qui va fournir le cadre le plu: émouvant à une sensibilité adolescente : - Je pouvaj demeurer le soir à contempler les jeux de lumière dj soleil sur les fjells et les fjords, jusqu a en pleurer comme si j'avais fait quelque chose de mal.... Laver sunt en skis une vallée, je pouvais tout a coup m arre
BJŒHNSTJfiRNK K.lŒUxsoX 17«.l
1er, comme ensorcelé par une beauté, une langueur lue je ne parvenais point à comprendre, mais si puissaules que j'éprouvais à la foisda joie la plusnauteel le plus poignant sentiment d'isolement et de douleur. , Une telle nature conseille des exaltations contradictoires. Bjœrnson en a. a maintes reprises, célébré la dramatique beauté : „ Rien d'aussi sombre que ton fjord quand il brise- devant toi ses eaux salées el s laiK e vers la terre ; rien d'aussi doux que ton rivage,
s îles, ah! tes îles! Uien d'aussi puissant que Ton horizon de Ijells, rien d'aussi délical dans la lumière d'un soir d'été. ■> Ainsi grandit le poète qui découvre avec un indicible émerveillement une harmonie pn'vtablie entre ses sentiments secrets el les appels du pays le plus lyriquement éloquent.
I- n'a ni le goût, ni le loisir de devenir, un contemplateur: la vie paysanne es! active à l'ombre des Ijells lillere peu d'un perpétuel combat : la famille du
steur s'associe aux travaux et aux périls des laboureurs et des gardeurs de troupeaux : « Presque chaque été Tours descendait dans le pays; il abattait nombre de vaches et de moutons chez nous et nos voisins. Nous entendions alors le pâtre appeler au secours, et le c,»«n "urier; on sonnail la cloche, les valets accou- «»enl el se mettaient en campagne avec des fusils, des haches et des barres de fer; ils arrivaient ordînairemenl Iroptard.... „ De tels tableaux de vie primitive •' Vl"' ;'' ' hantaient la mémoire- de Bjœrnson jusque lans sa vieillesse : à soixante-dix ans il croira parfois «■tendre les jappements des loups quj suivaient le "*" familial certains soirs d'hiver et de détresse ^Ne défense de son cheval BJakken, attaqué au
pâturage par un ours, demeure l'un des événements de son adolescence.
Le jeune Bjœrnson n'a rien d'un efféminé; il sait le prix de la vigueur physique ; il s'émerveille aux exploits de son père, il exulte lorsqu'à ses compliments K' pasteur répond avec cette nuance de forfanterie qu affectionne le montagnard norvégien : « Moi! non! mais mon grand-père était un homme fort ! » Bjœrnson sera un homme fort; nul parmi les pâtres et les fils de pêcheurs n'est plus beau ni plus hardi; avec tous il rivalise d'endurance : tous, il les connaît et les affectionne : à Bjœrgan il n'avait guère eu d'autres compagnons qu'un chien, un chat, un poulain, un jeune porc; à Nesset il découvre l'humanité ; « Il y avait tant de sortes de gens à Nesset, artisans et valets ! La connaissance des hommes que j'acquis alors m'est ensuite demeurée, telle une fondation, à laquelle je dois de n'avoir jamais construit à la légère, » II observe profondément, car on l'aime, et les confidences vont au-devant de son ardente et universelle sympathie :
Ma célèbre naïveté ne vient point d'une ignorance de la vie : de bonne heure, de trop bonne heure, j'ai conni toutes les conditions humaines.... Ma naïveté venait de c( que j'avais confiance en tout le monde. Il y avait un vale qui mentait. Je croyais cependant ce qu'il disait. Je l'aimais Ktles servantes qui avaient des bâtards, je les aimaisaussi je les connaissais si bien, elles, leurs mérites, leurs espoir en cette vie.
L'abondance des détails familiers, exacts et signi licatifs, fait l'attrait d'une biographie écrite par u contemporain ; on suit un récit minutieux : la réalit
BJŒRNSTJERNR BJŒRNSON 1*]
devient poésie; il semble que l'on surprendra le secret du miracle par où se mue en art la plus prosaïque aventure. Chr. Col lin retrouve parmi le petit monde de Nesset les héros des premiers récits de Bjœrnson : petit monde bigarré, et qui résume en un coin perdu de la terre les souffrances, les tares et les vertus de l'éternelle humanité : marins et paysans, maîtres d'écoles, précepteurs, missionnaires, prêcheurs populaires qui brandissent sur les foules prosternées comme une torche arrachée aux flammes de l'enfer. Car la majesté de la religion se révèle souvent aux âmes simples par la terreur. A son foyer même Bjœrnson connut les ardeurs mystiques d'un austère piétisme : un jour la biblique sévérité de son père Je contraignit a assister aune exé cution. De tels souvenirs fortifièrent par la suite ses élans humanitaires et sa haine des dogmes révélés.
Une aussi complète expérience des duretés de la vie populaire devait orienter vers la sincérité d'une sorte de réalisme ses premiers efforts littéraires : poète, il sera préservé du culte béat de la nature à la façon de Bernardin de Saint-Pierre, et ignorera les révoltes de la spéculation romantique : avant lui certains poètes norvégiens avaient mis l'idylle à la mode : un Wergeland célébrait la nature « innocente et pure; » nedoit- 1 pas aux paysages de sa patrie cette paix de l'Ame où 1 sentit s'évanouir ses < puissances démoniaques? » < Un ouragan de l'Océan glacial a chassé de mon cœur oiseau de Byron. » Welhaven compare la nature à an temple. Bjœrnson n'ignore ni la brutalité des forces laturelles, ni la colère redoutable des éléments; mais l'il ne se leurre pas sur la sollicitude des forces qui
!h? ri(;rï\i:s i.i rn.r. \iim:s
nous entourenl et souvent nous écrasent, il ne dénonce ni leur hostilité ni même leur indifférence. Un Tennyson chante une nature semblable à une bête féroce « aux dents et aux grilles sanglantes. » Enmêmetemps que Stuart Mill, un Renan, un Leconte de Lisle proclameront 1 immoralisme des lois cosmiques, l'éternelle cruauté du grand chorège suprêmement indifférent aux destinées de l'être humain. Bjœrnson ne les imite point ; et peut-être ne suffît-il point de déclarer avec son biographe qu'ayant été soustrait à l'influence d'une mode philosophique, la réaction dune mode contraire ne saurait déterminer sa conviction; il n'était point homme à s'embarrasser longuement d inquiétudes métaphysiques ; son tempéramentde lutteur lui dicte une conception du monde et de la vie qui exclut les vaines arrière-pensées, les doutes superflus et les scrupules décourageants; la brève philosophie des apôtres de l'action sera toujours la sienne : le dernier des coureurs de fjells l'en approuvera, lorqu'il s'écriera : « Ce pays... c'est le géant qu'il faut dompter pour que soit secondée notre volonté. Il doit porter, il doit tirer, il doit marteler, il doit scier.... De tout ce tumulte, de tout ce combat surgira pour nous entre fjords et fjells un monde de beauté; » ou encore : « Fuyons la terre sauvage, maigre, qui s'épuise elle-même, aimons la terre douce, belle et nourricière. »
Bjœrnson célèbre selon des rythmes nouveaux la millénaire sagesse des âpres colons de la Scandinavie; il écrit à sa façon les Géorgie/ ucs du Nord, plus dramatiques qu'épiques ou didactiques. Le meilleur de son œuvre sera l'écho de son enfance agreste et de sa
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rustique jeunesse, amplifié, prolongé, toujours reeonnàissable parmi le tumulte d'une longue existence
«aventureuse.
A Molde, ou Bjœrnson suit. de onze à dix-sept ans. les cours d'une école secondaire, il est un élève médiocre; le régime scolaire est en Norvège un apprentissage delà liberté : pas d'internat; reniant vit en étudiant, à peine surveillé par la famille qui lui loue un gîte et une table. Bjœrnson s'accommode de cette facile discipline; jeune faune, ivre de sa force, il alliclie son mépris des mœurs citadines; l'odieux des coin entions sociales lui est révélé par ce bourg de douze cents habitants; il proteste en refusant de tirer son chapeau aux jeunes filles de son âge. Batailleur, I parmi ses camarades une manière de chef, défenseur des faibles, allié des campagnards, qui ne se sont point encore avisés de paraître l'aristocratie de la Norvège. On joue au soldat, il est Napoléon. Et tout cela Iftl sans importance : pourtant cet adolescent irritable et cordial, frondeur, qui soulève des cas de conscience imprévus, et organise l'opposition, c'est déjà le poêle, l'intraitable, l'indomptable poète, l'agitateur pro ligieusement doué qui bouleversera les âmes de son pays. Il n'est certes pas indolent, et sa curiosité fs\ vive, mais il résiste à toute contrainte et repousse tout enseignement : l'école, il la subit ; « Nous «levions y aller jusqu'à notre majorité; j'y allai donc — mais 1ns Snorre. »
Il lui beaucoup, les Français, les Anglais, les Aile-
1*1 K1GURKS LITTÉRAIRES
mands, et surtout et inlassablement la vieille saga royale : les fraîches couleurs, la naïve et narquoise psychologie de Snorre, la diversité des silhouettes et des portraits qui font de l'annaliste norvégien le plus merveilleux peintre de caractère de la littérature mé diévale, l'archaïsme des mœurs et de la langue, tout enchantait le collégien; il découvrait lentement la modernité de ces récits oubliés et retrouvait des ancêtres à peine différents de ses amis de Nesset. Bjœrnson lisait infatigablement : infatigablement il contait à ses camarades ses lectures: il enjolivait, il « mentait » généreusement; tel de ses auditeurs n'a jamais retrouvé dans VIvanhoê de Walter Scott certaine scène dont Bjœrnson, conteur, acteur et mime,
se plaisait à les émouvoir Il revit les aventures de
Snorre : il croit assister à une création nouvelle du monde et de l'humanité ; étrange phénomène psychologique, que Chr. Collin compare ingénieusement à la superposition de deux plaques photographiques diversement impressionnées; la réalité contemporaine s'est reflétée sur l'une, et sur l'autre l'imagerie vigoureuse de l'art moyenâgeux : Bjœrnson en tirera des épreuves doublement colorées; sa première originalité sera d'éclairer d'un reflet de la vie paysanne les héros de la saga (Mellcm slagcne), en même temps qu'il enveloppera d'une atmosphère de légende les rustres authentiques de ces récits fameux : Synnœve, Arne,
Le Père
En 1848, Bjœrnson a quinze ans : il est républicain, les nouvelles de Fiance l'affolent et l'arrachent à Snorre : de même que son aîné Ibsen, apprenti apothicaire, l'enthousiasme révolutionnaire le viri-
Il J Œ R N SU ER N E H J Œ RNSON 18 5
lise et achève son caractère : Ibsen, solitaire génial, s'enferme en une jalouse méditation : Bjœrnson, qui est né pour l'apostolat agressif, fonde un club et un journal. Un Français, réfugié à Molde, « un petit vieux, qui ce jour-là paraissait jeune, » éveille un matin 1 école au tri de Vive la République! Bjœrnson acclame la France; ces gamins discutent l'élection présidentielle ; le club vote pour Louis-Napoléon, Bjœrnson préfère Lamartine.
Molde cependant croupit dans la sérénité. Molde ignore les grandes passions, et qu'une aurore nouvelle s'est levée sur le monde des esprits: nul lieu au monde où la fraternité soit moins en honneur; l'envieuse médiocrité des petites villes norvégiennes étreint douloureusement la vibrante jeunesse d'Ibsen et de Bjœrnson; mais tandis que l'un s'apprête à jeter à la face de ses compatriotes la plus amère et la plus injurieuse satire, Bjœrnson se répand en bruyantes protestations qui l'apaisent : il n'est pas, d ne sera jamais un révolté; avec infiniment de sens Chr. Collin s'offense qu'un écrivain français l'ait un jour classé parmi « les révoltés du Nord. » Bjœrnson n est pas de la famille spirituelle des Ibsen ou des Strindberg.... Cherchez dans la nouvelle intitulée La Fille du pêcheur ses souvenirs de Molde; la platitude des esprits et la bassesse des caractères y sont lenoneees. mais sans amertume. In Bjœrnson est rop ardemment tendu vers l'avenir pour ruminer onguement les tristesses du passé : insolemment orgueilleux, il n'est point rancunier : et c'est de quoi bsen le louera un jour en lui reconnaissant « une rrande âme royale. »
I m; i 161 RE.S l.l I IÏ.KAIULS
Une épreuve que d'autres, moins robustes, n'eussent point aisément supportée, pèse sur sa jeunes un obscurdrame judiciaire où le pasteurPeder Bjosrnj
son soutint envers e1 contre tous la cause d'un condamné innocent parut ruiner sa famille; au plus fort de la tourmente il dut quitter Nesset; il n'obtint qu'une tariive réparation.... Bjœrnstjerne Bjœrnson égala son père en courage et le soutint de sa confiance souriante. — Pour se soustraire à une humiliante punition, il s'enfuit de Molle; mais il n'a point le cœur ulcéré. — Ses premiers récits, où la logique dos événements semblait annoncer une conclusion tragique] Unissent bien. Bjœrnson est un miraculeux optimiste.... Lorsqu'il se rend à Christiania, où son père l'envoie compléter d'insuffisantes études, il a la prestance d'un jeune dieu; il n'ignore point qu'ici commence véritablement la saga d'un triomphateur voué a tous les succès — une saga bariolée, violente et dont l'accent rustique et l'incoercible éloquence étonneront notre vieille Europe.
Bjœrnsoo adolescent est un barbare qu'enivre magnifiquement la joie de vivre : il est né pour l'action ; ses expériences intellectuelles nous paraîtraient assez pauvres, si chacune ne lui fournissait l'occasion d'une extraordinaire dépense de force et de talent: toute sa vie il demeura insensible aux joies de la pure spéculation ; ce qu'il aime d'une idée, e'est sa puissance • expansion, sa vertu de scandale ou d'excitation: I idée est un instrument qui n'a de valeur qu'entre de vaillantes mains: ni le rare ne l'intéresse, ni la puissance de l'imagination philosophique ne le séduit. Il IsJ tout le contraire d\\n intellectuel : lors de son iremier séjour a Copenhague (i 857), sa véhémence l.vnqueet patriotique détonne parmi des artistes pénétres de classicisme. Kristian Arentzen lui conseille I d'orienter davantage sa pensée vers l'universel, » et lui prête une traduction de Platon. Bjœrnson repousse cette lecture. Qu'apprendrait-il du divin penseur? Il ne recherche ni l'élégance ni la sérénité; devenir sul> lil ne lui servirait «le rien. Il cultive sa native barbarie
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avec une ostentation railleuse; il suit son instinct qui lui commande de se fier aux vertus de sa race; il conduira ses polémiques comme les rusés paysans de ses gaard leurs procès, avec une ardeur passionnée, un étonnant sang-froid dans la violence, avec une perpétuelle hauteur de défi; sans polémiques, il ne saurait vivre; il est un merveilleux créateur de conflits; sa vie tout entière n'est qu'un long- procès qu'il soutient contre l'opinion publique, ses ennemis, ses amis, aussi redouté de son propre parti que de ses adversaires. Il plaide pour plaider et pour la joie de mener à bien un procès. Il fait un bruit énorme, et l'on comprend que la Norvège, assourdie et charmée, Tait jugée à l'ampleur de sa sonorité. Maintenant qu'il s'est tu, on cherche les résultats ; il faudra voir; le Danois Pontoppidan s'enhardissait récemment jusqu'à écrire : t< En dépit de l'enthousiasme que la personnalité de Bjœrnstjerne Bjœrnson suscita, partout où il passa; en dépit de cet aventureux reflet d'aurore boréale dont il para dès sa jeunesse un nom risible, et qui d'abord a dû sembler imaginé en vue d'une parodie; en dépit de la marche triomphale que fut sa vie jusque dans une vieillesse avancée, son influence sur la vie spirituelle du Nord — et du monde — fut relativement petite, étonnamment petite1. »
Une telle constatation n'est point faite pour nous surprendre; on se l'explique d'autant mieux qu'on parcourt avec un zèle plus attentif le second volume deGhr. Gollin. Quelles belles batailles! Quel enragé tumulte! Une poussière d'idées s'envole, qui de loin
1. Hbnrik Pontoppidan. Guhhen frn Aulestad {Tilskueren, maj 1910).
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a tout l'air d'un brouillard. Pourtant Bjœrnson aime les concepts clairs et les retentissantes formules; il a le don des vives images; il est un étalon des fjells qui fait feu des quatre pieds : des étincelles jaillissent et s'éteignent; de son passage il ne reste que le souvenir d'un inexplicable éblouissement. Bjœrnson touche à toutes les questions qui intéressent son pavs et son temps ; il se multiplie, il est partout à la fois; son ubiquité, sa prestesse, son insolent bonheur stupéfient quiconque prétend lui résister : il est de toutes les rencontres où l'enjeu est d'un intérêt national ou humain ; nulle escarmouche où il n'apparaisse, la mine menaçante, d'où il ne s'évade avec des airs de triomphateur. Pourtant il ne lui est point donné d'atteindre où n'atteignent que les très grands : •< Si loin qu'il ait été, écrit le Suédois John Landqvist, jamais il n'est parvenu au désert où aucune demeure humaine ne s'élève, où aucun cri humain ne retentit dans l'espace'. »
En vérité non, et voici marquée une fois pour toutes une limite. Et nous ne souffrirons plus que l'on tente de comparer ce poète des hauteurs habitables au solitaire des sublimes sommets, Ibsen.
Mais quelle magnifique ardeur! quelle combativité! quelle bouillonnante jeunesse ! On demeure confondu devant cette perpétuelle incandescence, ce volcanisme qui semble la manifestation d'un élément déchaîné plutôt que d'une humaine volonté.
Spectacle admirable, mais qui peut-être gagnerait 1. Ord och Bild, ttijuni I!» 10.
190 PffiUBES LITTÉUA1RES
à être considéré de loin. Or, à mesure que s'accélère le rythme d'une vie fébrilement active, le récit de Chr. Collin se ralentit. Chr. Collin est un biographe infiniment consciencieux : accumuler sur un homme et un temps une plus abondante documentation semble impossible. S'est-il douté, cet écrivain patient, que sa patience trahirait son vœu secret? Parmi tant de notes, de gloses, de discussions, parmi tant de digressions désordonnées, la figure même de Bjuernson semble disparaître. Certes ces (>il pages où sont relatés les événements de quatre années nous en restituent mal la fougueuse plénitude : Bjœrnson s'élance comme à l'assaut; son pas précipité ne retentit qu à de rares intervalles en ces pages surchargées de md le impedimenta. Ordinaire défaut de ces œuvres où d'une vérité infiniment morcelée ne résulte qu'une douteuse impression d'ensemble. Chr. Collin ne s'offensera point de ce reproche, s'il ambitionna de faire revivre un temps, et non point seulement un homme, s il résolut de donner à ses compatriotes un vaste tableau d'histoire nationale; mais il eût mieux rempli son double dessein en ordonnant plus fortement son ouvrage; un tel livre — d'ailleurs admirable, je ne m'en dédis pas, admirable d'intelligente piété, de sens critique et d'érudition littéraire — n'est guère séduisant; en rapporterai -je la table des matières? Chap. 1 : p. 3-ili2; chap. II :p. 162-022 ; chap. III : p. 023-641. Une aussi compacte littérature, où l'introduction île quelques sous-titres eût condamné les redites, n'esl lisible qu'en Norvège; partout ailleurs un tel manque d'art indisposerait le lecteur à l'égal d'une inconvenance.
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Mais voici qui est plus grave : Chr. Gollin a-t-il prévu qu'il ne travaillait point à la gloire de Bjœrnson In nous contraignant à distinguer chaque geste, à lisséquer tous ces discours, tes articles, ces proclamations d'une grandiloquence si surannée? On nous Iffirme que cette activité intéresse fréquemment l'histoire norvégienne. Je le veux croire. Quel déchet butefois! Et pour nous, qui ne sommes que médiocrement curieux de tant d'étroites compétitions, de. rivalités locales et d éphémères conflits, quelle désillusion! Bjœrnson fut sans doute à certaines heures de sa vie un grand citoyen. Pour nous, qui ne saurions lui en témoigner notre gratitude au mémo titre que fcs Norvégiens, nous constatons ceci : il plaça sa ffloire en viager; il vécut dans l'actualité ; et s'il faut iuo-er son (('livre littéraire d'un point de vue étranger ou seulement humain, nous sommes pris d'un doute : le fcmoignage circonstancié de Chr. Gollin nous apporte un concours involontaire et d'autant plus significatif; ■ zèle amical de Chr. Gollin corrobore étrangement la sévérité critique de iïenrik Pontoppidan.
Bjucrnson, élève d'une « fabrique d'étudiants » — nous dirions d'une boîte a bachot — où il rencontre ll's-n. Vinje, .louas Lie, une élite intellectuelle, parmi d'étranges ratés, de ces aventuriers qui foisonnent dans les pays neufs et les ports, paysans épris d'un diplôme, marins studieux sur le lard, luto lidactes fantasques, humanité instructive à force
192 FIGURES lll l BIUIRI S
de contrastes el d'imprévu; Bjœrnson étudiant, auditeur récalcitrant de cours qui ne l'intéressent pas. bientôt révolté contre la tutelle paternelle et renonçant aux subsides du pasteur; Bjœrnson journaliste, reporter parlementaire et critique, écrivailleur et prophète d'une nouvelle ère Littéraire; Bjœrnson, directeur du théâtre de Bergen, et plus que jamais journaliste, critique dramatique, écrivain politique, politicien, et tout à coup poète et romancier; Bjœrnson famélique et magnifiquement gueux, prince d'une jeunesse qui l'admire, insolent, éloquent, causeur intarissable, improvisateur, jongleur de rimes, turieux boule-en-train, censeur impitoyable des mœurs, des idées, de l'Etat, des lettres, des modes et des arts, créateur — avec d'autres — du théâtre norvégien, inventeur du roman rustique, auteur de l'hymne national, avant trente ans célèbre, redouté, adoré, choyé dans toute la Scandinavie... la magnifique aventure, et dramatique, et pittoresque!
Vers le milieu du xixe siècle le peuple norvégien sommeille dans l'inertie : le labeur de ses intellectuels, la lièvre archéologique des découvreurs de sagas, le romantisme échevelé de ses poètes, tout cet effort préliminaire, où il faut voir la montée initiale d'une sève puissante et vierge, n'avait guère ému les masses paysannes; les matériaux étaient prêts d'où allait surgir la légende de la jeune Norvège; la légende n'existait point, ne vivait point : la construire, la perfectionner amoureusement, la doter d'une âme brillante sera l'œuvre d'une nouvelle génération d'historiens, d'archéologues, de philologues-politiciens, de romanciers et de poètes ; entre
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tous, l'effort de Bjœrnson sera efficace; semblable à tel de ses personnages qui paraissait « être à lui seul toute une nation, , il semble rassembler en soi toutes les forces Intentes et toute la puissance d'émotion de son peuple; il s'identifie avec la Norvège et travaille à la recréer perpétuellement en soi. La recrée-t-il à son image, défauts et qualités? Crée-t-il quoi que ce soit? En vérité, oui, puisque ses compatriotes crurent •connaître dans ses écrits et ses paroles l'image d'une patrie plus émouvante qu'ils ne l'avaient jamais *êvée, puisqu'il vulgarisa un sentiment et le doua ■un magique pouvoir. La surabondance de vie qui Eut en lui, il en anime et en surexcite prodigieusement le patriotisme norvégien. Toucher à BjoTrnson. écriera Brandès, c'est toucher au drapeau norvégien; e sera définir le caractère et la portée de son titre de gloire le plus certain.
L'intensive culture du sentiment patriotique ne va as sans de surprenantes exagérations; la plupart des Norvégiens mit vécu au cours de la seconde moitié du ix' siècle dans un état de perpétuelle suggestion: ertains sont encore mal éveillés de ce somnambusme actif: el si la Norvège offre l'un des plus émouants exemple de palingénésie, ou mieux de création une nationalité, c'est chez elle que l'on cherchera 's plus beaux cas de folie chauvine. Au temps de la unesse de Bjœrnson, avant les premiers succès, vaut les premiers applaudissement de l'étranger, ces Opérations sont moins choquantes; et certes l'on ne «ge point à accuser de cabotinage ce poète qui a ie si haute idée de l'avenir norvégien et s'efforce
la répandre. On admire qu'une telle fièvre sou-
1 «t.j i i«.ii;i s i.i i i i;i; \ii;i.s
tienne son effort. On ne comprendrai! rien à sa rhétorique enflammée, si l'on ne se souvenait qu'il est une sorte (1 ■ voyant, le prophète de la grandeur nationale ;
il pari/ au nom de L'histoire, il prononce de par une délégation des ancêtres épiques, il esl l'avenir qui ne doit au présent ni indulgence, ni aucun ménagement. Ce rôle va bien à sa jeunesse; il le joue avec une désinvolte aisance et peut-être avec quelque héroïsme : la Norvège de 1 SUO n'est guère accueillante au talent : ni la poésie ni L'éloquence n'ont droit de cité clans - s villes; La médiocrité hostile de l'esprit public fournit à Bjoernson un • persistante raison de hauss r le ton (1 ■ ses polémiques, d'enfler sa voix et de s abandonner à sa native violence. Christiania est
une p -lit,' cité médisant. les écrivains et les artistes
norvégiens continueront jusqu'à nos jours de lui faire une assez lâcheuse réputation — Bergen, le (( lyrique Bergteu, » ne rêve point encore de suprématie intellectuelle et accorde plus d'attention à ses p cli ri s qu'aux entreprises théâtrales d'Ole Bull, d'Ibsen et de Bjoernson. Ibsen el Bjœrnson ne lassent pas de dénoncer l'ignorance, l'incuriosité^ l'inertie, Le « prosaïsme » de leurs compatriotes Par. m .élit;' intelligente elle même régne une mode; de rail .■•ri e assez basse et d'universel dénigrement. Les pr «niers actes publics de Bjœrnson ont un air de provocation : dés ses articles de jeunesse, explique Car. Coliin, « il met le baromètre à tempête. » Pendant quelques anaées, et surtout au début, il ne saurait, sans un vrai courage, soutenir ces allures d'ouragan .
Il est courageux naturellement; il a le courage
BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON 1 9T,
fcmmunicatif ei suscite autour de son agitation les fevouements: « Il était un arbre élancé— écrit Jouas - d'un bois sans défaut, iffccoinparable. Une âme impie: une âme à la Gketite. Oui, il était un mf.l fcperbe : et ce lui était une joie de s'offrira la tourmente, o En pleine lutte sa bonne humeur éclate; i Bergen, où il court au-devant dos soucis, il Com- W ■ sa vie à « un Champagne écumant. » Dans cette ■té industrieuse, à demi rainée par de désastreuses aillifes. il donne des bals masqués. Il entend que partout sa joie réconforte. A Christiania il raille les ifonhètes de malheur: il n'est pas seulement un pro- |pseur d'énergie, niais un exemple de vie saine panouie, heureuse.
Entin il est, ,1 s'affirme poète avec une loi qui ;-no.v les défaillances: « Feu d'hommes, et pour ma "' je n'en connais aucun, constate Chr. CoIIin, ont lé des leur première jeunesse aussi certains de' leur •cal. on.... Tout entant il déclarait : je veux vive ** >. Je ne veux pas passer d'examens. »\ Omsania la critique l'absorbe malgré lui; il est poHe et gtmbe devant la tâche journalière : vie une une «aïs- *e émotion, son aurore retardée n'en sera que plus baissante. Il a lui-même conté d'où lu, vint la ^écration qu'attendait son ^énie:U avait pris part ;iM conSrès étudiants à Upsal; le beau voyage ,;m des Danois et ^s Suédois, l'enthousiasme »e jeunesse exaltée par les rêves d'un Scandinavie pacifiste, 1rs monumrnK de la Suéde- ce *\o- M P^sé encore vivant à Riddarholmskyrka ou a
,S'V,,V"t (K"I vécu! plusieurs jour, dans une •le de vertigre :
Débordant d'enthousiasme poétique, j'allai d'émotion en émotion jusqu'à celle du départ. Au bras de mon hôtel je descendis avec le Ilot des étudiants, jusqu'aux bateaux, parmi une foule qui saluait, acclamait cl jetait des (leurs lorsque tout à coup sur l'embarcadère, une jeune fille sort d'un groupe et me tend une couronne de laurier. Je recul lai de quelques pas, elle avait saisi ma pensée secrète pointa couronner; je vis en elle un génie populaire le
demeurai cloué sur place, elle interdite de mon trouble! en vérité elle ne soupçonnait pas à quoi je pensais, là. les mains crispées sur ma couronne, cl lorsque, poursuivant mon sentiment secret, je lui demandai, assez brusquement, pourquoi elle s'était adressée a moi, elle lut intimidée, ses parents durent m'expliquer qu'on l'avait engagée à olïrir une couronne à l'étudiant norvégien qu'elle préférerait. J'interprétai cet incident à ma façon : des centaines de mes compatriotes avaient meilleure mine que moi : mais; une puissance supérieure l'avait poussée vers moi; je mit la couronne sur ma casquette avec autant d'assurance que si la couronne m'avait [été offerte en rêve et que je l'eiiss* trouvée entre mes mains en m'éveillant....
Bjœrnson, désig-né par la presci mee d'une rougis santé fillette, sentit monter en lui l'espoir du défîniti chef-d'œuvre :
Rentré chez moi, je dormis pendant trois jours. Pui je rédigeai mes notes de voyages.... J'écrivis et copia Mellem shgene, en deux semaines : je partis pour Copen hngueavec le manuscrit dans ma malle. Je voulais ètr poète.... Dans Tannée vinrent « Mon premier récit (Thrond), « Synnœve. » « Ilalte-Hulda.... »
Orateur, critique, dramaturge, journaliste, Bjœij son allait être en outre le Mistral de la Norvège.
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Su Mireille n'a pas cessé de remporter dans toute la Scandinavie des triomphes que Ton serait tenté l'estimer surprenants : tant l'arôme d'un parfum semble plus pénétrant, s'il évoque le pays natal! tant il est vrai qu'un poème d'inspiration trop étroitement locale est une musique dont les plus délicates nuances échappent à une oreille étrangère. Le sourire de Synnœve Solbakken continue d'éblouir les gens du Nord; du recueil des premières et fameuses nouvelles (For/ellirujer), s'élève une harmonie puissante, minces partitions où demeure enclose une orchestration formidable : Bjœrnson a su traduire les chants de la montagne et de la mer, l'idylle des fjells, si beaux par les claires nuits d'été, le rapide éclat du printemps, la langueur de septembre, le torrent, la forêt, les trimas et les émois et les passions d'une humanité primitive, diversement violente et douce comme la nature norvégienne.... Nous cependant nous louons l'agrément d'un flûteau rustique ; nous blasphémons.
Nous blasphémons quand nous ne plaçons point au premier rang des littératures Scandinaves ce réalisme encore timide, ce romantisme qui se repent, ce mélange au moins singulier de prose et de vers, ces bueoliques à couplets, ces récits où un Zola semble avoir collaboré avec un faiseur d'opéras, voire d'opérettes ; car Bjœrnson fut dans quelque mesure — avec plus de génie — le Grieg de la littérature romanesque. Nous blasphémons quand nous saluons en ce mélange encore simpliste et gauche de naturalisme avant la lettre et de lyrisme la première ébauche, insu (H santé et surannée, d'un genre où se fondera la gloire des lettres norvégiennes, suédoises et danoises.
I 9-8 l'K.l i;ls LU LÉBA1UES
Un lyrisme subtil s insinue eu ces études paysanneg qu'affection nenl depuis un demi-siècle les Littéral tures du Nord, et sauve de la trivialité les plus audaJ cieusement sincères. Dans les premières oeuvres <le nja-rnson, ce Lyrisme éclate avec une impétuosité digne de ses prédécesseurs immédiats, les Wergelaid et les Welhaven.
Le romantisme de Bjœrnson n est pas niable; <>n en surprend dans ses nouvelles 1 indiscrète influence ; ses drames moyenâgeux Le proclament. Bjœrnson est en Norvège le héros d'une littérature ossianesque : il \il par L'imagination au temps des sagas. Et certes! la tentation dut être bien puissante, à Christiania! vers 1860, de faire revivre un passé fabuleux, puisqu'un Ibsen lui-même n'y résista guère. Bjœrnson ne s'en détournera qu'assez tard, non sans regrets La peinture exclusive du présent ne retiendra, qui bien longtemps après le succès de Mme BovariÀ l'effort de l'art norvégien.
Et c'est ici que la critique de Chr. Gollin s'insurge contre une trop précise délimitation des périodes littéraires; nous touchons à une vieille querelle. Brandès ne s'avisa-t-il pas, vers 1882, de comparer les poètes norvégiens — et quelques poètes danois — à ces genévriers et à ces bruyères, dont la lente végétation investit prudemment les flancs des montagnes? quand ils atteignent enfin les crêtes, ils s'y heurtent, surpris, à des forêts anciennes.
Cette injurieuse comparaison ne satisfait point Chr. Collin. J'avoue que l'argumentation prolixe dont il prétendit accabler le plus brillant élève que Tains ait jamais compté dans le grand journalisme étranger:
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parait peu convaincante : s'il fallait de toute nécessité ne le lointain passé de la Norvège, découvert parles historiens et les philologues, fut incorporé à la littérature norvégienne, s'il esl compréhensible qu'une nation jeune ait élé orgueilleuse de pareils titres de noblesse, s il n'est pas douteux que des poètes ambitieux de créer une littérature nationale eussent avantage à lui constituer de profondes racines, il n'en demeure pas moins que ces nécessités, ces intérêts, pes ambitions éloignèrent fort les lettres des préoccupations purement réalistes: et s'il faut reconnaître que Bjeevnson et Ibsen accomplirent la besogne de plusieurs générations et vécurent une évolution que plusieurs âges d'hommes n'épuisèrent point sur le continent, on ne comprendrait guère comment leur marche en eût élé accélérée. Et, peu importe, après pela, que le réalisme n'ait point toujours, ni absolument été, un « prosrrès. »
Sur un point toutefois le plaidoyer de Chr. Gollin psi singulièrement instructif, et c'est lorsqu'il démontre que ni Bjœmson ni Ibsen n'ignorèrent complètement les tendances des littératures d'avantgarde; leur théâtre le prouve abondamment, et c'est là une constatation dont les lettrés de France doivent .'i Chr. Colliû un.- particulière gratitude; car nous méconnaissons fréquemment les origines du drame norvégien. Ce drame où nos critiques virent tantôt un monstre, tantôt une contrefaçon naïvement barbare de notre théâtre, esl en vérité issu d'une double influence — française »•( danoise — vivifiée par le génie de <}<ux exceptionnels dramaturges. Sarcey se
ÎOO F1G1 RJSS l.l'l ni; \||;|>
doutait-il que Bjœrnson eût longuement approfondi notre répertoire et médité Scribe? Bjœrnson critique dramatique se met à l'école de Jules Janin! Il loue dans les Guerriers à Helgeland « le triomphe de la technique de Scribe appliquée à un sujet tiré de l'Edda. » Il se souvient de Un caprice, quand il compose Me lie m Slagene; il traduit // ne faut jurer de rien. Bjœrnson admire fort Le gendre de M. Poirier. A Bergen il joue les Faux bonshommes; il exalte Barrière, Augier, Sandeau, et s'il ignore Dumas fils, Emile Souvestre ne lui paraît pas négligeable.... Scribe et OEhlenscblœger sont ainsi les deux parrains du drame norvégien devant l'Europe ; l'originalité du théâtre de Bjœrnson et surtout d'Ibsen n'en est pas diminuée; si j'en avais le loisir, j'aimerais affirmer et prouver le contraire.
L'influence de Bjœrnson, ce ne sont point seulement ses œuvres, mais sa personnalité qui l'expli- El quent — son éloquence toujours prête, sa conquérante sympathie, ses hautaines et séduisantes manières, son imposante stature.... Quiconque ne Ta point entendu discourir dans sa langue n'imagine point la virtuosité de l'orateur; ayant assisté à l'une de ses conférences à Copenhague, Henrik Pontoppidan écrit :
Chaque mot était calculé et étudié jusque dans les plus fugitives inflexions. C'était du pur théâtre. Mais c'était magnifique. Le public curieux de Copenhague, entassé
BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON 201
jusqu'au plafond clans la grande salle du casino, était transporté d'enthousiasme. Toute sa personne était une joie pour les yeux. Pourtant on l'oubliait bientôt devant la magnificence i\c* séries d'images qu'il taisait briller aux yeux de ses auditeurs.
Bjœrnson contant ses impressions de Home, c'était un prodigieux défilé de tableaux restitués comme par un magicien : la procession papale au Latran le soir de Noël, l'église illuminée, les trente mille fidèles silencieux, flot humain d'où montaient des rumeurs de houle, les suisses, les gardes, les vivats et les chants, for el la soie, les bruits et les couleurs.... Tes mots étaient-ils impuissants à créer l'illusion, s agissait-il do donner la sensation de l'attente et du frémissement de cette foule au bruit lointain du cortège qui s'avance, Bjœrnson avait recours « aux plus audacieux moyens; » c'est ainsi qu'il imitait une longue minute l'écho des tambours répercuté sous les voûtes étincelantes.... Et quand éclataient leshymmes d extase, en vérité « Bjœrnson ne pouvait rendre la céleste musique palestinienne... mais les mots étaient modules de telle sorte qu'on croyait l'entendre retentir et exulter dans l'espace. »
Beaucoup plus tard Pontoppidan rencontra Bjœrnson devant un auditoire de rustres au fond de sa montagneuse province : même flamme, un peu ralentie par l'âge. Bjœrnson «avait l'envol lourd d'un aigle, mais il en avait aussi l'essor puissant; et le spectacle îtait émouvant de ce poète qui se dépensait pour ces campagnards avec la même généreuse ardeur que jadis dans une capitale ; même savante diction, même jaillissement d'images : « En fermant les yeux, je crus
•lui P16URMS 1.1 I iut.\iiii.>
entendre un phonographe: La , plaque était un peu usée;... * Bjœrnson sollicitait l'applaudissement, tel ces comédiens vieillis et gâtés par de hop lon^s succès. Il imitait encore les voix de la foule. La musique palestrinienne el le tambour romain.
Tout Bjœrnson lient dans ces deux scènes: mélancolie de Tari le plus illusoire cl le plus éphémère; mélancolie du sort des grands acteurs !
Chr. Collin nous a révélé la jeunesse du porte : le plus ardu de sa tâche demeure à accomplir; on attend avec une curiosité sympathique ta suite de son attachant ouvrage.
JOHAÎS HO.ÏKH
Sans doute la littérature norvégienne n'a point dans le monde contemporain toute l'importance que lui attribuent certains Norvégiens, sans doute.... Il arrive bue les gloires norvégiennes les plus tumultueuses et les plus bruyamment annoncées n'éveillent en France aucun écho; de même nous laissons en souffrance des renommées suédoises et danoises, et l'on pourrait citer de notoires illustrations roumaines, serbes, russes, ou môme anglaises, ou germaniques, ou latines, que nous ne nous empressons point d'adopter. Kl l'on en fail à Christiania et ailleurs des plaintes ■Bières... mais il faudrait s'entendre : sommes-nous point mail ies chea nous? maîtres de nos jugements et de nos goûts et de nos engouements, et — pourquoi bas.? — denos caprices? Kl n'a-t-on pas mauvaise W u" * I,s critique» si violemment, dans le temps même où l on sollicite de nos jugements, de nos goûts bu de nos caprices la consécration la plus enviée?
204 l K.l !(i;s LITTÉRAIRES
Voudrait-on que celle consécration accueillit indistinctement tant de mérites divers? mais alors ne cesserait-elle point de paraître désirable?... Il faudrait s'entendre, et peut-être aussi renoncer à humilier
I « incompréhension » française devant la « réceptivité » allemande; celle « réceptivité » se manifeste par l'abondance des traductions d'œuvres Scandinaves et slaves dont L'Allemagne est comme inondée; et c'est là sans doute un fait notable, et qui intéresse l'histoire de la librairie internationale, mais beaucoup moins l'histoire de la littérature européenne, car nous n'ignorons ni l'insuffisance de la production allemande, ni la gloutonnerie d'un public peu capable de délicat discernement ; et que nous importe, je vous le demande, que Leipzig- multiplie les éditions des œuvres complètes de B. Bjœrnson, de Strindberg, de Brandès et de quelques autres qui sont moins connus et mériteraient de l'être davantage?
Ibsen est mort : n'exagérons point l'importance de la littérature norvégienne! pourtant... vous devine/ où je veux en venir, et que je n'entends point vous détourner de lire les œuvres des romanciers norvégiens, et par exemple les romans de Johan Bojer.
Imaginez un orphelin que des pécheurs élèvent durement au pays des fjords : la dure misère et une magnifique indépendance façonnent son caractère, avant même que l'école n'entreprenne de discipliner son intelligence vigoureuse, son imagination qui se plaît aux exaltations solitaires. Quels sont ses maîtres? Adolescent on ne saurait le taxer d'ignorance : il s'ennuie, s'évade de la sombre vallée qu'étreignent les fjells neigeux : on le retrouve en Angleterre, en
h ni an hojeii 205
France, en Italie.... Paris le retient longtemps. Il écrit, et comme il est infiniment plus difficile de passer inaperçu a Christiania et à Copenhague qu'à Pans et peut-être à Londres, ses comédies, ses nouvelles, ses romans sont accueillis, signalés, loués comme il convient: bien avant la trentaine, Jehan Bojer est dans le Nord un écrivain qui compte; et déjà sa jeune gloire franchit les frontières... et nous savons que l'Allemagne, colonie littéraire de la Scandinavie, ne se défend guère contre les entreprises des romanciers danois, suédois ou norvégiens.
De pareilles existences ne sont point rares en Norvège, et Ton citerait parmi les jeunes littérateurs norvégiens tout un groupe d'autodidactes qui vécurent, avant d écrire, de surprenants romans d'aventures; tel, simple matelot, courut les mers et les ports, tel autre — il faut bien vivre — manifesta une extraordinaire variété d'aptitudes, fut chauffeur de locomotives, camelot, interprète en Amérique, conduisit des tramways dans la cinquième avenue.... Et l'on ne voit point que cette méthode soit si mauvaise; il se pourrait (pie ces mœurs audacieusement vagabondes soient plus favorables à l'étude de la vie que l'immobilité casanière de nos romanciers-bureaucrates, et l'on soutiendrait qu'elles entretinrent ou développèrent chez les romanciers norvégiens quelques-unes des qualités par où se caractérise leur vigoureux naturalisme, et, par exemple le goût de l'action, le sens du romanesque, et cette large curiosité qui ne leur permet point de s'isoler du reste du monde, en sorte que leurs récits et même leurs éludes de mœurs locales
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présentent an intérêt général.... Cette jeune littéra tare norvégienne est bien vivante; Johan Bojer en est un représentant typique : une traduction française de Tune de ses œuvres les plus fortes nous es! offerte, voici bien des motifs de ne point négliger la Puissance ilu mensonge.
Knut Norby est un de ces riches cultivateurs qui sont le sel de la Norvège : Norby est son nom de famille; le même nom désigne le gaard dont il est propriétaire. L'homme et la terre, la terre et l'homme! Peut-on marquer trop fortement par le langage cruel indissoluble lien les rattache l'un à l'autre? Que voilà bien les mœurs rurales et l'éternel enracinement du paysan au sol ! L'homme et la terre, l'imagination parfois les cou Ion 1 : de son « salon » Knut Norby aperçoit la ferme de son rival, le puissant Mads Ilerlufsen ; « peu à peu il arriva qu'il ne pouvait penser à Herlufsen sans voir en même temps les bâtiments de sa ferme, la forêt tout autour et la montagne dans le fond. C'était comme un petit gnome avec la tête dans le ciel, et c'était Mais Herlufsen, embusqué là. qui ne quittait pas Norby de l'œil. » — Knut Norby est un propriétaire rural; Mads Herlufsen. embusqué, le guette; Knut Norby surveille Mads Herlufsen: l'un s afflige si l'autre se réjouit ; Knut Norby signe t-il un marché favorable, Mads Herlufsen enrage : Mais Herlufsen conclut-il une fructueuse vente de bois, Knut Norby accuse la Providence ; les mésaventures, les défaillances de Mads Herlufsen consolent Norby :
.lu II. AN ROJFR :07
ps malheurs de Norby réconfortent Macls Herlufsen. Autour d'eux « la commune » suit attentivement les péripéties de la guerre sourde que se font ces deux I roitelets » de village; la lenteur et la ruse paysannes lissimulent les jalousies, les haines soupçonneuses et féroces qui habitent les âmes.... Voilà peut-être la isychologie d'un canton norvégien; on pensera que rien ne ressemble plus à la psychologie d'un canton français.
Knut Xorby serait peut-être capable de se soustraire aux préoccupations sordides et aux intrigues mesquines; il y a deux hommes en lui, l'un « à qui ■école, l'enseignement du pasteur, les voyages, toutes sortes de livres avaient donné un idéal multiple et divers. » Ce Xorby-là, volontiers lit et se passionne pour la liberté politique et religieuse... quand l'autre na rien à faire; mais l'autre n'a guère de loisirs: 1 autre, e est le Xorby héréditaire qui représente une lynastie de chefs laborieux et âpres; Knut assumant i la mort de son père la direction de la ferme a, d'un •oup d'oeil, pris possession des paysans, des gros Registres pleins de chiffres, des profondes forêts et les affaires en train; puissance invincible de la tradition! il est devenu comme « le double » de son père : Souvent, quand il elait en train de terminer une îouvelle affaire dans les bois, il lui semblait tout à •<»up qu'il était son père lui-même. Sans qu'il s'en ipeieul. \\ voyait avec son regard, employait ses rues, av.nl la même espèce de conscience que lui. » .omni" ses ancêtres, Knut Xorby domine sa commune •t la redoute, et comme eux, toute son astuce lui <Tt .1 défendre dans une lutte soucieuse et perpé-
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tuelle, el à maintenir le prestige de sa dynastie.
Autour de lui, les siens se serpent dans un sentiment d'étroite solidarité familiale, ses lilles — Infirebonr « le bon génie de la maison, » qui pleure son fiancé, et n'envisage qu'une vie de renoncement et de dévouement, la rieuse Laura, — qui raille le pensionnat de Christiania où elle achève ses études — son fils Einar, qui approfondit la philologie et séjourne plusieurs mois par an dans la capitale — sa femme, autoritaire et querelleuse, et dont il redoute la clairvoyance et l'impitoyable contrôle.
... Marit Norby était fière envers les femmes de paysans, parce qu'elle les regardait de haut en bas; envers les femmes des « autorités », parce qu'elle avait peur qu'elles agissent de même à son égard.
« Nous autres, gens de la campagne, disait-elle souvent, nous ne savons rien de rien. »
Et elle souriait à sa façon
Sur ses cheveux, d'un gris d'argent, elle portait une petite coiffe, comme la femme du pasteur. Dans son beau visage, aux traits tins, la bouche était dure el le menton proéminent
Tableau patriarcal : j'en réunis les traits épars : Jehan Bojer n'a souci que de nous conter un drame, plusieurs drames enchevêtrés : peut-être en sa hâte dramatique néglige-t-il exagérément ce que les écrivains de théâtre appellent les préparations. Ah! comprenez bien que Mads Herlufsen et la commune guettent Knut Norby et que sa femme l'épie hargneusement, n'oubliez pas qu'il a un grand sentiment de sa responsabilité de chef, qu'il couvre tous les siens [ et répond de leurs actes devant l'opinion publique.
JOUAIS HOJER 209
Survienne l'occasion : Knut Norby, qui est un honnête homme et qui fut toute sa vie loyal et probe, Knut Norby sentira soudain son audace faiblir, sa. loyauté l'abandonner; il mentir.., il mentira pour que ses ennemis ne se gaussent point de lui, pour que Marit ne l'accable point de reproches; il mentira pour sauver la lace, afin que le ridicule n'atteigne pas cette même Marit et bientôt ne l'éclaboussé pas lui-même, ■ mentira pour sauvegarder son renom d'habile manieur d'affaires, sa réputation de maître obéi, et bientôt son honneur et l'honneur de son « gaard; » il mentira par faiblesse, par vanité, par orgueil; il'mentira jusqu'au cime.... D'ailleurs, de même que les motifs sont nombreux qui expliquent la défaillance 1 un honnête homme, diverses sont les formes sous Isquelles s affirmera son mensonge; et d'abord il ne jrmulera point lui-même L'affirmation criminelle; il M de fausses affirmations qui naissent des circonstances; ne point les dénoncer, si l'on est le principal ntLMvssé, c'est consentir au mensonge, et c'est déjà
nentir; du silence qui engage aux approbations tacites, t bientôt aux insinuations calomnieuses, la pente est apidc ; ce sont ensuite les paroles définitives que l'on rononce, les déclarations que l'on signe, le serment ue 1 on prête
l n voisin de Knut Xorby, Wangen, a emprunté eux mille couronnes ; Knut Xorby, à l'issue d'un tcellent dîner a Christiania, s'est laissé circonvenir
a consenti à cautionner l'emprunt ; \Yan«<en est
2 I 0 FIGURES l.i I i i.i;aii;i S
un industriel malchanceux r\ qui ne, se raidit point contre la destinée; insouciant, il engloutit dans une entreprise de briqueterie la fortune de sa femme, celle aussi que lui confia son beau-père. VVangen fait faillite. Le jour où la nouvelle arrive au gaard, Lngej borg pénètre dans la chambre de son père :
.le voudrais te parler de quelque chose, père, dit-elle à voix basse. A la porte aujourd'hui j'ai entendu raconte! que Basting, l'avocat, s'est vanté de -avoir que Lu relirai-, loi aussi, le contre-coup de cette faillite le n'ai
pas ose en avertir maman, avant de t'en avoir parlé.
Mais le vieux -était proposé d'avoir la paix ce soir, et il répondit :
— Ce pauvre Basting, il faut toujours qu'il ait un pofiii à répéter!
— Ce n'était donc pas vrai '. C'est bien ce que je pensaisj dit Lngeborg en se levant :
Puis elle se glissa doucement hors de la pièce, après avoir d'abord baissé mieux les rideaux et mis dans le poêfl une nouvelle bûche —
Le lendemain Knut Xorby est accosté dans la cour du gaard par un journalier qui L'interroge gaiement :
— Non, mais est-il possible que rc Wangen ait fait un faux connue on le raconte?
— Ça lui ressemblerai I assez! dit Norby, en regardant le ciel pour voir «a le temps était propice à l'excursion en forêt qu'il avait projetée.
Le journalier était en train de tracer un chemin dans la neige : il s'appuya sur sa pelle.
— Oui, on dit même qu'il a imité la propre signature de Norbyt drt-H en regardant le vieux à la dérobée. 11 -Vs1 vanté, à ce qu'on raconte, d'avoir été cautionné par Norb\ en personne, et voici qu'aujourd'hui les gens, de chez Norbv nous ;«lïirmenl qu'il a menti !
ioiia.n ko.iku 21 1
Ku ,(,!l1 «as- ,.''1 i*e regarde pas cet itUnt-Jù. pensa te vieux.
lit il « éloigna sans répondre.
Dans la grange, journaliers et garçons de terme Éenlretiennent du faux en battant te ble : nouveau silence de Knut SVorby qui pourtant sinquiètfi :
Si l'on apprend quetu us l'ait courir ce bruit, se dit-il. Wangen le tiendra bien, et les gens s'amuseront tout de
Il parlera donc* il parle... mais voici que leforaeron quitte \e gaard et, sac au dos. s'éloigne sur la roule : Knu1 Norbv le rejoint en hâte : un homme en skis vient de passer.
— Lui as-tu pari.- de Wangen?...
l'< ur sûr : Pourquoi ne l'aurars-je point fait, répondit di ! oui, nous vivons dans un bien saie temps !
L homme aux skis dévalail les pentes, disparaissait [fans une poussière de neige, et la nouvelle courait wrec lui: attéré, Knut Norbv se lui encore une lois.
l'as la peine maintenant que tu te rendes radical* aux >euxdc ce forgeron ou de ces paysans, pensa-t-il — puisque e diable lui-même s'est chargé de répandre le bruit. Te roilà propre, Norbv !
[r^r est k rapidité des événements que Knut
\Oib\ ne parvient point a se ressaisir; il n'a point
■ '" temps de parler aux journaliers, ai d'infliger
u\ femmes une réprimande méritée, que «b-ja Ma rit
en est allée dénoncer au maire le Faux de VVangen :
vl.nil esl outrée des lenteurs de Knul et le hû fait
bien voir. Knut renonce à la battre: il change d'habits pour courir à son tour cbez le maire, puis se ravise.
Tout cela, c'est à en rire <>n à en pleurer ! D'abord, tu aides cet homme par bonté, puis tu perds ton argent, enfin tu t'attires des querelles cbez toi, et ça ne sulîit pas encore; tu t'en vas courir de-ci de-là et te rendre ridicule. Plus! Voici que tu vas encore livrer ta propre le m me à la risée et aux railleries de toute la commune! Non, c'en est trop, décidément 1
Il resta assis avec son pantalon neuf à la main. Le vilain portrait qu'il s'était tracé de Wangen, la veille, était devenu plus repoussant encore. Car, au fond, tout ce qui s'était passé aujourd'hui, c'était bien la faute à Wangen . « Et c'est
pour cet homme que tu vas Le vieux rejeta brusqua
ment le pantalon de cheviotte et remit ses vieilles culottes ••
Knut Norby remet ses vieilles culottes : il ne protestera pas : première capitulation à laquelle consent sa conscience: d'autres suivront jusqu'au complet désastre moral; Knut Norby signera une plainte; il prêtera serment ; il fera condamner Wangen à la prison et à l'amende.
Les hésitations, les scrupules, les remords, la farouche résolution de Knut Norby lorque s'engage la lutte judiciaire, l'espèce de conviction dont il se leurre lui-même, les joies d'orgueil qui lui font oublier le naufrage de son ancienne probité, voilà bien le centre du livre. Quelle sûreté, quelle vigueur dans le déroulement logique de ce drame de conscience ! Et quelle ampleur! Car le crime de Knut Norby est de ceux qui ne vont point sans de nombreuses répercussions sociales; est-il d'ailleurs une faute humaine dont on puisse apercevoir toutes les conséquences?!
JOiiAN bo.ii:r 213
johan Bojer ne le pense pas; il y insiste, préoccupé l'affirmer que la inort même du coupable n'interrompt que rarement la série de ces conséquences.... El voici qu'autour de Xorbv les drames se multiplient : drame dans la famille Wangen, souffrances de ce ménage ruiné et que Xorbv s'efforce de déshonorer; drame matériel, drame de la misère, mais surtout drame moral où éclate le dévouement de Tépouse et de la mère. Johan Bojer est un merveilleux analyste de la conscience ; seul l'intéresse le came intime où s'absorbe un temps plus ou moins long chacun de ses personnages : Einar se souvient fettement qu'un jour son père l'entretint de Wangen t de l'emprunt et de la caution accordée; affres de e (ils qui s'efforce vainement de raviver les souvenirs le Knut Xorbv, et se résout à témoigner en justice outre son père, et n'en a pas le courage et s'enfuit le la salle d'audience affolé, et s'évaderait du gaard anulial si une grave maladie ne l'y retenait souain: Ingeborg a reçu les confidences d'Einar : ésespoir de cette jeune fille aimante et droite, et m deviendrait folle si je ne sais quelle inspiration uasi surnaturelle ne mettait fin à ses angoisses.... lliaeun des personnages de Johan Bojer a un cas de onscience a résoudre; certains en cherchent doulou- «sement la solution leur vie durant, tel ce pasteur ■orring, fort incapable de concilier son ministère vee les exigences de sa raison.
[ous ees personnages sont foncièrement honnêtes. )• oui! et ceux mêmes qui commettent les actes * plus répréhensibles, et par exemple font des
2 I 1 FIGURES l.ITTKRAM;! s
faux ou ne reculenl pas (levant un taux sonnent : .Jolian Bojer Ignore la perversité qui pourtant est bien aussi de ce monde; nombreux sont les Scandinaves ''Suédois et Norvégiens . qui prétendent l'ignorer; et cela donne à leur conversation et à leurs; œuvres, je ne sais quelle saveur d'ingénuité — Les personnages de Jolian Bojer sont honnêtes; ils ont. tous une conscience dont ils se préoccupent tort : ils ne sauraient commet Ire un crime sans s'être tàtés longtemps et sans s'être pavés de raisons suffisante ainsi sauvegardent -ils non seulement leur orgueil, mais aussi leur fierté jusque dans la pire dépravation. Dirons-nous que c est là un traii de race? Kl conclurons-nous que la morale des peuples Scandinaves soit supérieure à celle des peuples Latins? peut-.« être si l'on s'en tient aux aspirations, non très probablement si l'on envisage les actes seuls.
lit voit-on l'originalité de ce livre, et qu'elle consiste en ce que Johan Bojer applique à l'étude d'un milieu paysan les procédés essentiels du roman psyJ chologique ? Qui donc en France hasarda pareille tentative? Un roman de mœurs rurales ou populaire! qui ne serait que psychologique, et d'où l'auteur exclurait systématiquement les descriptions, le pittoresque, aimable ou repoussant, un roman qui ne serait que profond, austère et émouvant... la grande nouveauté! Ce roman, Johan Bojer nous l'apporte; il n'en a pas inventé la formule; le genre est connu
.loi! AN BOJER "2 15
en Scandinavie el spécialement en Norvège où les ('•tuiles de paysans constituent depuis longtemps le
tonds de la littérature Ce roman de Johan Bojer
fs\ fort, intensément dramatique; des scènes entières semblent écrites en vue du théâtre; le talent de- Fauteur ne s'y révèle pas tout entier : ce roman est tondu encore que la concision de certaines de ses partics confine à la sécheresse : et sans doute la note de tendresse et de douce émotion n'en est pas absente : rien n'y annonce cependant le tour d'imagination poétique, la fantaisie légère qui font le charme de certaines nouvelles, non traduites, de Johan Bojer. Kl Ton prouverait que la Puissance du mensonge n est pas un livre parfait ; personne ne soutiendra qu'il était inutile de le traduite en français.
KNRIQUE LARRETA'
Des aventures, et romanesques, un récit de cape et d'épée, des tableaux d'une réaliste érudition, une peinture savante et chaleureuse de l'Espagne du xvie siècle, une analyse patiente, et qui va loin, des passions et des âmes, toute une psychologie dans le décor d'un roman historique. Un beau livre, étincelant et sombre comme ces cathédrales où des verrières resplendissent dans la nuit des voûtes épaisses et des solides murailles : un livre admirable de lumière et de couleur, puissant et sobre, somptueux, sonore de je ne sais quelles répercussions profondes.
On est séduit, charmé, épouvanté : on est retenu par un sentiment d'irrésistible et voluptueuse horreur, et qui s'accroît à la méditation : car l'on frémit beaucoup moins aux spectacles évoqués — combats et blessures, meurtres et supplices — qu'aux mouve-
i. La gloire de (loin Rurnire. l'ne vie au temps de Philippe II, traduit de l'espagnol, par Rémy de Gourmont.
ENBIQUK LARRKTA 217
ments de ces âmes valeureuses et criminelles; l'atrocité des actes illustre la sauvagerie des cœurs: mais l'est de sentir la ruée du sang dans les artères de ces hidalgos qui nous émeut, de vivre leurs terribles passions et de connaître le vertige de leur exécrable logique. C'est par là que l'œuvre de Enrique Larreta s'élève bien au-dessus du pittoresque : en vérité les événements ne sont ici que l'accessoire: ils sont les signes visibles qui éclairent un inonde étrange, d'insoupçonnées profondeurs, des légions spirituelles où il n'est rien que de fantastique et d'effrayant : telle est. en effet, la révélation qu'il faut demander » Enrique Larreta, et tel est le secret de cet attrait subtil par où il nous domine, tel le secret de ce frisson tragique qui nous gagne au contact de son euvre.
Tant de barbarie mêlée à tant de luxe et d'élégance raffinée étonne quiconque se borne à considérer les
ours el a épeler la chronique de la vie journalière: pour brillant que soit ce spectacle, faisons en sorte ]u il ne nous en dissimule point un autre infiniment >lus riche et plus émouvant. S'il n'est point douteux pie l'existence humaine se déroule selon deux plans lifférents, l'insaisissable écran, où s'inscrivent nos wmges, mérite de n'être point négligé: notre vie ôsible \\<n est guère que l'ombre imparfaite et ragmentée projetée sur une lourde matière.... Or amais peut-être nation ne sacrifia davantage à la iplendeur de son rêve que l'Espagne de Charles-Quini t de Philippe II: nulle sans doute ne s'adonna plus ollement à la fiction, et c'est la diminuer et ne la )omt eomprendre (pie d'ignorer ses fantômes, ses
2 1 8 FIGCHE8 il i I l i:.\ll;i -
mirages, tout ce mensonge où elle parai si longtemps complaire aveuglément : Espagne des ambitions démesurées, paresseuse Espagne qui se croyait la dominatrice du monde et l'arbitre des consciences, Espagne de l'Armada e! des conquistadors, Espagne dos galions, riche d'une illusoire opulence, très catholique Espagne, nation élue que protège une armée d'archanges, Espagne des théologiens et des casuist< maîtres d'un saint délire, professeurs de terreur, Espagne affolée de gloire et qu'exaltent à la fois une notion de l'honneur poussée à la démence et les visions d'un christianisme monstrueusement déformé ! Que de chimères atroces ou attirantes! Quel psychologue ne serait curieux du mécanisme par où ces âmes étaient comme ravies en plein ciel et vouées a une conception extatique du monde et de la vie ! Quel poète demeurerait insensible au drame complexe et quasi surhumain de ces passions excessives et de ces imaginations hvperesthésiées !
Rêves morts! humanité défunte! Pourtant l'intérêt n'est point seulement rétrospectif des études qui nous en restituent les ardeurs insolites : nos médiocres civilisations contemporaines semblent ignorer nos forces latentes; un don Ramire, un Orozco, un Serrano nous avertissent que nous sommes, insoucieux de notre richesse, les maîtres d'un prestigieux trésor.
Ramire naît à Avila-des-Saints le 21 décembre de l'an l:')70, sous la constellai ion de Saturne et les
I MU ni E LAKRKTA 2 1 9
signes (lu Verseau ci du Capricorne. Sa mère, la belle Guioraar, fiancé au vieux Lope de Aleanlara. jpetenue captive dans la maison d'un père veuf, morose cl silencieux, avait aimé, à Ségovie. un passant, un de ces fiers gentilshommes qui fonl sonner, sous Les Irais bal OMIS, des éperons d'argent et étalent au soleil des dagues constellées de pierreries. Quand elle dut avouer son péché. Inigo de la Hoz dépêcha un écuver au séducteur : le coupable était un Mauresque. — « Dites à votre maître, s'écria-t-il, que j'ai voulu le hlessci' dans son honneur pour venger mon père, le vaillant Aben-Djahvar, a qui il fit souffrir, à Almeria. un supplice inhumain; toutefois, s'il consentait à nie donner la main de sa fille, j'irais me jeter à ses pieds. » — Inigo ne tua point sa fille; informé. Lope de Alcantara ne protesta point: fou d'amour ou de lovante, ce vieillard héroïque épousa (iuiomar, et tout aussitôt s en fut galamment recevoir une mortelle arquebusade en terre de France.
Ram ire naît a Avila dans un sombre palais où Inigo et (îuiomar recherchent l'oubli d'un odieux passé, luitre celte mère farouchement grave, épuisée de macérations, et cet aïeul muet, aux airs de justicier. 1 enfant respire, dès ses premières années, une atmosphère de haine: il ignore qu'un drame précéda sa naissance et qu'une malédiction explique sa précoce mélancolie; il erre parmi de vastes salles où se figent, dans le cadre des I apisseries. les attitudes éle ruelles des ligures de saints et de chevaliers, parmi des gale- Pies désertes où les lampes et les candélabres brûlent «'" plein jour, où les fumées d'euceos répandent oomn*e u\\ brouillard funèbre. I/enfanl s'évade et
gagne la salle haute d'une tour; les servantes l'v accueillent de leurs joyeux sourires et de leurs maternelles caresses; toutes adorent la finesse grave de ce petit garçon privé. de jeux et de compagnons. Il s'assied, écoute leurs récits, leurs fascinantes histoires de princesses, d'ermites, de revenants et de trésors cachés. — Scènes gracieuses dont un Enrique Larreta nous restitue la naïve poésie : travaux et gestes féminins dans le clair-obscur que traversent les éclatants rayons jaillis des fenêtres profondes; bavardages et cantiques :
Ce soir-là, les femmes réparaient des ornements d'église. Assises sur des ronds de sparte rie, elles étendaient par terre les vieilles vêtures, changeaient les fils dédorés, rebrodaient les guirlandes usées, les symboles eucharistiques, les images des saints, parfois aussi quelque verset du Coran, glissé dans l'étoffe par l'artisan mauresque.... Il y avait là des velours gothiques qui se cassaient en plis anguleux, des velours lins et roides frappés au temps d'Isabelle et de Ferdinand, où l'on voyait, inscrit dans une ligne sûre, le contour ténu d'une grenade sur un fond vert ou cramoisi; de charmantes toiles d'argent qui semblaient emprisonner dans leur trame un vieux rayon de lune, des brocarts et des brocatelles voilés par la poussière du temps, comme des vitraux d'église. Le couchant prêtait une rare splendeur à toutes ces choses précieuses, illuminant de ses rayons obliques les soies multicolores, dont les teintes vineuses avaient mûri lentement dans les tiroirs des sacristies
Ramire, par une des fenêtres, regardait mourir le crépuscule. Au fond des ruelles, il faisait déjà nuit.
Un reflet pourpre baignait le haut des murs et les créneaux, et mettait des tons de corail aux troncs des pins dans les vergers. La fenêtre d'une maison voisine venait de s'éclairer, et Ton voyait passer et repasser devant la
KMUOLI: LARRETA 221
lumière l'ombre d'un hidalgo occupé à lire ses heures. I ne vaste tristesse flottait sur la cite guerrière et monacale, et. au milieu de ce recueillement, l'enfant crut entendre un chœur lointain, une hymne hallucinante. Sans doute les religieuses augustines. Par moment, un souille sacré semblait passer sur ces voix et les l'aire trembler comme les flammes des cierges.
Ramire se souvint des descriptions que lui faisait sa mère du paradis et du purgatoire....
De telles pages, dune perfection d'anthologie, ne sont pas rares en ce livre qu'un éminent lettré traduisit avec des soins minutieux, un zèle érudit en
sorte que l'œuvre d'Enrique Larreta, bien loin de perdre sa vigueur et sa netteté en passant en français, semble devoir a notre langue une perfection nouvelle... En ri que Larreta est un peintre prestigieux; il n'est point de ceux qui nous accablent de 1 excès dune vaine application; la justesse et non 1 abondance distingue ses descriptions ; miraculeux privilège d'un art aristocratique! toute -puissante vertu du choix! Enrique Larreta choisit avec un infaillible discernement: il choisit, il excelle a ordonner des traits exacts: ses parfaites harmonies nous enchantent par leur puissance de suggestion. Il sait le blason, l'escrime ancienne, il n'ignore ni la théologie, ni .ans doute la magie, non plus que les modes, l'architecture, ni aucun des usages d'un temps infiniment pittoresque : comme on lui sait gré, toutelois, de ne point étaler sa science, de renoncer à l archéologie t à ses pompes, de subordonner ses souvenus a son volontaire dessein ! Comme on lui demeure reconnaissant d'avoir résolument, et sans défaillance. fait œuvre de pur artiste! Il y gagne de ne jamais
-222 i iulkks ijiii.i;aiki:s
lasser noire attention charmée : el c est par là surtout, (.-'est par ce jeu savant (l'omissions calculées et d habiles imprécisions, qu'il nous communique l'hallucinante impression (l'avoir vécu parmi ces morts.
Mystérieuse puissance d'un Ici art! l'enfance de Ramire nous est tout entière révélée par quelques tableaux, bien plus sûrement (pic si quelque annaliste nous en eût composé un récit détaillé; l'enfance de Ramire, ses frayeurs, sa piété, son naissant courage... de même que nous distinguons nettement 1 austère entourage, l'aïeul terrible, la mère, l'unique ami de Inigo, cet Alonzo Blazquez Serrano qui se débat parmi les embûches démoniaques et les Féroces pénitences, à peine distrait de ses transes par sa fille, la toute gracieuse Béatrice... de même (pue nous discernons par delà ces familiers les arrogants seigneurs, le peuple superstitieux, les Maures mal convertis d'Aviia, les intrigues politiques, les complots, la cour, Tolède, Madrid, toute l'Espagne, semble-t-il, étagée selon les lignes fuyantes dune infinie perspective.
Adolescent, Ramire reçoit les leçons du chanoine Laurent Vargas Oro/co : théologie, théologie, théologie; primo, secundo, ergo. distinguo; Aristole, les Pères de l'Eglise, saint Thomas; la folie de l'orthodoxie; la phobie de l'hérésie, lai vérité d'innombrables ennemis guettent l'Espagne: des sectes menacent son
unité religieuse; il faut « extirper ces bubons Vu
feu la pourriture, et amen 1 » Et nul n'ignore (pie
KMUoi i: L ARRETA 223
Jéhovah ne déteste pas Le sang justement répandu : Arec mon aide, tu porteras le rouf eau sous la gorge me l'Amorrhéen, <lu Chananécn, du Phazéréen, du pelée n. du Hécéen, du Jébuséen, et Lu teur nieras la rie — /:/ tu n auras pas pitié (Veux, ne m'utereherU eorum .
Ainsi fanatisé, Ramire sera prêt à remplir une lainte mission : les Maures s'agitent; do secrets conciliabules où reparaissent leurs détestables pratiques annoncent un soulèvement prochain; ftamire délégué par ( >rozco, s'efforcera de surprendre les factieux; on le verra partout au quartier maure, l'oeil et l'oreille fax aguets; de singulières instructions décuplent son audace : « Ce que vous allez entreprendre, c'est pour la gloire de la sainte Eglise du Christ. Si vous voulez aller très loin, laissez-vous guider par elle, sans jrop examiner l'attitude, ni le chemin que ses sages
ss ins vous commanderont de prendre. » Il conviendra que llamire simule, une aventure amoureuse; en véiile tons les moyens lui seront bons.
llamire s'acquitte ardemmenl de sa tâche; espion infatigable, il découvre la vie secrète de ces chrétiens dliier, convertis indociles, épris des nonchalantes volupt. -s. des parfums, de toutes les joies' païennes qu'abomine l'ascétisme de la sainte Eglise; et voici les scènes d'un beau relief barbare : lïamin s'attarde «m marché aux faucons :
( >n voyait là îles faucons unirs, aux doigts longs et fins,
<yu avaient pour te perchoir mi superbe dédain et voulaient
wre parlés sur te poing: de nombreux faucons olive à
lâche jaune comme une çoatte de soufre, aux pattes char-
il ■ grelot* pour distraire Leur ardeur; les crécerelles
22 1 kigukks i.i nÉRAin i.s
cendrées de riemcem à la prunelle sinistre; les sacres des Asluries avec des plumes entre les doigts; les gerfauts de
Norvège
Ram ire considéra avec admiration ces oiseaux sanguinaires, ces volatiles taciturnes et cruels, terreur des proie-. seuls dignes de se poser sur le gant d'un prince, ("étaient les hidalgos de l'innombrable genlailée, les conquistadors, les capitaines, la gloire dcn airs. Le bec affamé, l'ongle féroce, l'aile épique et hardie, ils se lançaient sur n'importe quel oiseau, pour redoutable qu'il fût, et paraissaient se complaire aux all'reuses blessures qu'ils recevaient souvent dans les ''.auteurs. Sans se l'être jamais avoué, le jeune homme se reconnaissait dans ces terribles oiseaux qui, même endormis sur le perchoir, lançaient de côté et d'autre de farouches coups de becs, en rêvant de proies imaginaires.
Chasseur cruel, Ramire est lui-même pris au piège; de redoutables vieilles rôdent parmi les ruelles du quartier maure ; provoquer de galantes rencontres, attiser les désirs des jeunes hommes, introduire auprès dune belle enam >urée un hardi cavalier n'est pour elles qu'un jeu. Ramire hésitera d'autant moins à se laisser guider chez Aïxa que sa mission lui commande d'oublier tout scrupule Il oubliera un instant jusqu'à sa mission; ô séduction dune ardente Sarrasine ! sortilège de ces danses, de ces voiles, de cette perversité passionnée ! enivrante sublimité de cette poésie. île cette sagesse que l'on puise aux livres arabes, éblouissements de la Suprême vision!
Ramire s'arrache violemment au péché, il fuit le suprême péril ; la terreur de l'apostasie liante ses nuits; il vivra désormais pour expier. Et d'abord il dénoncera Aïxa. criminelle ensorceleuse, possédée du démon, démon elle-même ; une joie suprême libé-j
KNRIQUE LARRRTA 225
fera don Ramire le jour prochain où il verra la chair brune et la stature opulente de la Mauresque s'effondrer sur le bûcher flambant du saint Office.
Les hésitations de don Ramire, sa dévotion, ses liées exaltées de gloire et de sainteté, ses épouvantes, la vie sentimentale et Imaginative de ce martyre de
l'honneur castillan, tel est le thème qu'Enrique Larivt.t développe et amplifie magnifiquement : autour du héros s'agite une foule vivante, de multiples intrigues s'enchevêtrent ; carce roman si plein demeure un récit de cape et depëe, ô Dumas! et qui rebondit avec une savoureuse folie d'aventures en surprises; guet-apens, assassinats, amours et poignards, conspirations ténébreuseset solennels châtiments. Pas an instant toutefois l'intérêt profond ne faiblit, pas un instant la trame merveilleusement transparente du récit ne nous dissimule le perpétuel prodige de ces Ames et de cette atmosphère spirituelle. Les plus humbles êtres échappent à la médiocrité en cette Es- >agne où « le miracle était partout. Il se posait ici 't là, comme un oiseau merveilleux et familier. On en >arlait avec joie, mais sans étonnement... . » Les •très forts s'abandonnent à l'ivresse de vivre dangeeusement : ils ne reçoivent de leur temps que des :onseils de fougue et de violence passionnées : granleur du but a atteindre, immensité des peines, melaces d'une écrasante éternité; ils vivent avec la hanise du péché; leur volupté s'accroît de leur remords Bticipés. El quelle n'est point, sur les fiers hidalgos, infernale puissance de ces suprêmes aiguillons, honnir, l'amour! L'amour! leurs amours! Ah!
226 FIGURES LITTÉaAIRES
relise/ le récil de la mort de Béatrice : don Ram ire l'aimait, celte gracieuse fillette, et n'était point haï d'elle; coupable de coquetterie, llamire l'étrangle
fort proprement. N'allez point croire surtout qu'il se repente ensuite; sa vivacité tut en vérité légitime : « L'épouse ou la fiancée qui nous trompe, s'était-il dit à lui-même, devient aussitôt notre pire ennemie ; une fois démasquée, il ne reste plus qu'à lui donner la mort sans pitié, et ensuite à l'oublier, l'oublier entièrement, balayer de notre coeur jusqu'à son nom, enterrer son souvenir comme un haillon pestiféré. » Telle était l'effroyable rançon de cette barbare discipline : n'était point homme d'honneur quiconque n'était prêt à s'amputer soi-même de ses plus chers sentiments. L'Espagne se mourait d'héroïsme.
BLASCO IBANEZ
Dans l'Ombre de la cathédrale1!
C'est une ombre néfaste.... Rabelais assurait que, de son temps, l'ombre même des clochers des monastères était féconde : féconde, cette ombre-ci lest peut-être au sens où l'entendait le grand railleur, mais non point au sens large, métaphorique du mot ; cette ombre stérilise; dans l'ombre de la cathédrale De vivent que des êtres falots, au cerveau anémié, incapables d'initiative, d'audace, de pensée libre; dans cette ombre, qui n'est point une pénombre. mais une nuit terriblement opaque, ces gens perpét unit de très anciens gestes, une mentalité, une vie, qui, défendables au xve siècle, nous semblent aujourd'hui dénuées de sens.... Introduisez dans ces ténèbres un rayon de lumière, parmi ces survivants d'un état
!. Dans l Ombre >l<> /,, cathédrale (roman tradtril de l'esDaimol
par <; Il.'iclle).
228 KIGURES LITTÉRAIRES
social aboli un homme moderne, un homme d'aujourd'hui, ou mieux de demain... ce sera la révolte.
Blasco Ibânez évoque la cathédrale de Tolède; il peint L'étrange petit monde qui s'agite dans l'ombre de la primatiale nourricière; il note les faits et gestes d'un révolutionnaire naïf dont les discours ébranlent la somnolente tribu des bedeaux et des sonneurs. des souffleurs d'orgue et des maîtres de chapelle; Blasco Ibânez entreprend une triple tâche : la cathédrale qui retient son zèle descriptif ne lui fait point oublier les habitants du Cloître haut; s'il s'attarde à relater des mœurs qu'il prit la peine d'observer avec précision, ce n'est point qu'il entende rien sacrifier des abondants propos du compagnon Luna. Tout se tient en un pareil sujet ; la cathédrale explique les hommes; ah ! dites-moi la puissance de ces pierres, la suggestion dont elles épouvantent ou charment tour à tour les âmes simples: voyez-vous point que ce vaisseau inanimé asrit à la façon d'un être vivant? Ce sont les ruses de ce monstrueux adversaire que le compagnon Luna devra déjouer —
Lutte passionnante! Hugo, Zola... de quelle vie prodigieuse nos romantiques n'eussent-ils point animé ce drame ! De quelle étrange psychologie un Huvsmans n'en eût-il point éclairé les péripéties! Est-ce point le péril d'un tel sujet que l'on n'en puisse parler sans prononcer ces noms ? Blasco Ibânez n'est à aucun degré un romantique; il n'a point le prodigieux souille créateur de Zola : les curiosités mystiques de Huysmans n'effleurent point son esprit. Certes son roman ne saurait être rapproché de Notre-Dame de Paris, moins encore serait-il équitable — n'en déplaise à
B LA SCO LKAiNEZ 229
certains admirateurs trop prompts à exalter les mérites de Blasco Ibânez — de le comparer à la Cathédrale de Huvsmans.
Et certes Blasco Ibânez décrit amplement Ja primatiale de Tolède; il la décrit en profane : il a vu la primatiale le matin, le soir, à midi; il l'a contemplée dans l'épanouissement d'une lumière éclatante ; il a surpiis les plus fugitifs aspects de cette nef, de ces rerrières , de ces tours ; il sait de quelle teinte précieuse ces pierres se revêtent à l'aurore, aux lueurs indécises du soir : avec les veilleurs il a compté les heures nocturnes sous les voûtes sombres. Et Blasco Ibânez énumère congrûment les portes, les chapelles, l<s piliers, les statues, les bas-reliefs, les autels; il déplore qu'une houle d'affreuses bâtisses assiège les solennelles murailles, et songe avec mélancolie à l'orgueilleuse beauté d'autres cathédrales délivrées (1 humiliants voisinages; il songe aussi à « ces habitations des pays orientaux, sordides et misérables au dehors, toutes d'albâtre et de filigrane au dedans. Ce n était pas pour rien que, pendant des siècles, Juifs el Maures avaient vécu à Tolède. Leur aversion pour les somptuosités que l'on expose en public semblait avoir inspiré l'architecture de cette église, étouffée entre les maisons qui se pressent el se bousculent a lentour, comme si elles cherchaient a se 1 lottir dans sou ombre. » — Blasco Ibâîiez décrit la façade principale, la porte du Pardon flanquée des portes de la Tour et des Notaires, dont les arcs d'un gothique
exubérant n'étaient point destinés primitivement à soutenir un étage de stvle srréco-romain, une Cène en haut relief, d'un eiï'et discordant, deux galeries italiennes... Blasco Ibânez se lamente : « La richesse de l'Eglise a été un mal pour l'art. Dans une cathédrale pauvre, l'unité de la façade primitive aurait été conservée. Mais, quand les archevêques de Tolède possédaient onze millions de rente, et que le chapitre en possédait onze autres, on ne savait plus à quoi employer tout cet argent, et alors on entreprenait des travaux, on faisait des reconstructions, et l'art en décadence enfantait des horreurs comme cette Cène. » Au troisième étasre une rosace surmontée d'une balustrade sinueuse entre deux masses en saillie, la Tour, et la chapelle mozarabe
Blasco Ibânez décrit la cathédrale de Tolède, il la décrit en profane : aucune de ces précisions techniques auxquelles nous a accoutumés un siècle de littérature descriptive : Blasco Ibânez a le mépris de cette érudition de pacotille que tant de romanciers puisent en hâte aux manuels; ne l'en blâmons point; regrettons toutefois qu'il n'ait point une connaissance plus approfondie île l'architecture et de l'art du moyen âge; sa description y eût gagné en exactitude et en relief; et peut-être eût-il avec moins d'assurance nié la fécondité du sentiment religieux aux siècles de foi catholique.
La cathédrale de Tolède est-elle belle? En vérité, je n'en suis point certain : Blasco Ibânez permet que j'en doute. Blasco Ibânez lui-même a-t-il une opinion? Quel tiède admirateur ! Quel descripteur indifférent ! Et s'il n'a point ressenti l'involontaire frisson que communiquent les chefs-d'œuvre de l'art, quelle émotion ani-
h la sco ir. \.\i;z 231
niera ses peintures? Aucune émotion ne les anime : descriptif ns objet tives, sèehes el sm tout superficielles ! Blasco II; âne/, ne s'enthousiasme que lorqu'il abandonne le domaine de l'art humain pour dire les charmes d'un jardin fleuri :
... Le petit monde végétal ne changeait pas, lui! Son ombre verte ressemblait au crépuscule qui enveloppait l'âme du jardinier. Ce n'était pas une gaîté tapageuse, (débordante de couleurs et de murmures, comme celle des jardins à l'air libre, où le soleil entre à tlots ; c'était le charme tri>te du jardin monacal, clos entre quatre murs, Ivec un jour pâle qui glissait le long des avant-toits et des arcades, sans antres oiseaux que ceux qui tournoyaient au haut du ciel, donnés d'apercevoir ce jardin au fond d'un puits. La végétation y était la même que celle des paysages helléniques : lauriers droits, cyprès pointus, touffes de rosiers, comme dans les idylles des poètes grecs. Mais les egives qui l'emprisonnaient, les allées pavées de grandes dalles entre lesquelles poussait l'herbe, la croix de la tonnelle, qui se dressait au milieu, tapissée de lierre et coiffée d'ardoise noire, la moisissure de la pierre et la rouille des grilles, l'humidité des contreforts verdis par les pluies donnaient à ce jardin une atmosphère de vétusté fchrél ieiine. Les arbres s'agitaient au vent comme des encensoirs; les fleurs, ternes, languissantes, anémiques, belles tout de même, avaienl un parfum d'encens, comme si les bouffées d'air sorties de la cathédrale modifiaient leur odeur naturelle. L'eau des pluies, tombée des gargouilles et dc> gouttières, dormait en deux citernes profondes. Le fteau du jardinier, brisant un instant la croûte verte de la Mirface, faisait apparaître le bleu sombre de L'intérieur; mais dès que les cercles concentriques s'étaient effacés, les lentilles vertes se rapprochaient, se rejoignaient, et de nouveau l'eau disparaissait sou- le suaire végétal, sans un I ii — > 1 1 . sans un clapotis, morte connue le temple dans le Rileih e du soir
Ce jardin attenant à la cathédrale et enclos dans le quadrilatère du cloître est un délicieux jardin : les plus humbles habitants du Cloître haut sont sensibles au charme triste de ces fleurs décolorées et de cette atmosphère de paix religieuse : seraient-ils insensibles à la poésie d une somptueuse architecture? Cette poésie est absente du livre de Blasco Ibânez : sa cathédrale est sans mystère : elle n'inspire ni craintes, ni amours excessives; ah! cette cathédrale n'a point dame; elle ne vit pas. Et voilà le grand défaut de ce livre : cette encombrante cathédrale ne participe point au drame que Blasco Ibânez entreprit de nous conter ; ce drame lui-même, à peine entrevu, s'évanouit : il reste... une sorte de guide impersonnel et froid, de lourdes dissertations historiques — histoire de la cathédrale, histoire des archevêques, listes des dons et privilèges accordés à la primatiale au cours des siècles — et un tableau vif et franc, mais haché, dispersé, de mœurs populaires.
Et c'est ici que l'art de Blasco Ibânez, impuissant et sommaire dans le cadre d'un trop vaste sujet, reprend son avantage : quel don d'observation rapide et sûr! quel ferme dessin, d'un criant réalisme, encore que l'auteur s'y trahisse, tantôt amusé ou compatissant, ou encore irrité, violemment irrité au spectacle de l'injuste souffrance. Quel vivant tableau de ce Cloître haut, qu'on l'on appelle encore les Claverias, où vit, au niveau du toit de la primatiale, une étrange population ! « A la tombée de la nuit, lorsqu'on fermait
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l'escalier de la tour, celle population se trouvait entièrement isolée de la ville. C'était une tribu demi-ecclésiastique qui se reproduisait et qui mourait au cu'ur de Tolède, sans descendre presque jamais dans les rues, attachée par instinct atavique à cette montagne de pierre blanche et ouvragée comme une broderie, dont les voûtes lui servaient de refuge. Elle vivait là, saturée des parfums de l'encens, et elle y respirait cette odeur particulière de moisissure et de vieille ferraille qu'ont Les cathédrales, sans autre horizon que les ogives d'en lare ou que le clocher dont la masse cachait un grand
morceau du ciel »
L.es Luna sont de père en fils les jardiniers de la primatiale, et si l'on demandait au père du compagnon Luna de quelle époque datait ce contrat tacite qui retenait tous les siens au service des archevêques, le vieux jardinier « souriait d'un air de complaisance et ses veux se perdaient au loin, comme s'il voulait explorer l'immensité des âges. Les Luna étaient aussi anciens tpie les fondations de l'église. » Les aînés des Luna sont jardiniers; les cadets ne désertent point les Glaverias : de menus offices leur échoient : Esteban Luna est silentiaire : son insigne (vara de palo) lui vaut le sobriquet de Verge de bois; son neveu Tomas dit le lato, est perrero : l'oncle impose aux fidèles le silence; le neveu chasse les chiens de l'église : fonctions de tout repos, infiniment honorables : dignité, sécurité ... Quelle folie pousse ce garnement de Tato à souhaiter de hasardeux triomphes? Ce Tato ambitionne les lauriers des toréadors : un Luna toréador! quelle déchéance ! ah ! comprenez le juste ressentiment d Esteban : dûment rossé, le Tato ajournera ses ambi-
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tions, salisfait d'improviser dans la cathédrale d'éehevelées corridas dès que la présence d'un chien lui est signalée.
L'intransigeance d'Esteban est approuvée par Ku-
sebio, sacristain de la chapelle du Sanctuaire, dit VÂzul de la Y'ucfcn. par allusion au costume bleu de ciel qu'il arbore les jours de grande cérémonie : et qui donc ne fait cas de L'assentiment du puissant sacii tain? sa fonction est la mieux rétribuée : la faveur de l'archevêque et du chapitre1 lui est acquise; l'Azul est envié, redouté, respecté; méfions-nous de l'Azul! et n'oublions point « ce gros corps adipeux, cette face bourgeonnante, ce front bas et ridé, encadré de poils hirsutes, ce cou de taureau où la respiration difficile faisait un bruit de soufflet.... » La tante Tomasa ellemême condamne l'insubordination déraisonnable du Tato; et ce n'est point timidité! Cette tante Tomasa n'est point seulement « le personnage le plus considérable desClaverias; » elle est le seul qui ait su se soustraire « à l'influence anémiante de la cathédrale » ; fut-elle point la camarade d'enfance du cardinal-archevêque? De s'être souvent battue avec l'enfant de chœul qu'une si extraordinaire fortune attendait, l'allègre vieille garde un très vif sentiment de la relativité des grandeurs humaines : certes, le cardinal-archevêque n'est qu'un homme, et ce sont de faibles hommes, ces chanoines imposants, ces bénéficiaires, et aussi ces « saints » qu'entoure la vénération populaire. La tante Tomasa, qui s'entretient familièrement avec l'archevêque, sait fort bien tenir tète à dom Antolin, vieux prêtre tyran nique, avare, à l'occasion usurier, qui détient les clefs des cloîtres et régit le personnel subal-
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erne de la primatiale. Or, la tante Tomasa approuve Êsteban, et avec elle tous les bedeaux, les sonneurs,
es jardiniers, les porte- bannières
Etrange petit monde, qui semble, en pleine Espagne
ïoderne, une épave du passé ! petit monde bien vivant ependant! groupe humain que divisent des rivalités t des haines, qu'éprouvent des souffrances; de ces lommes, de ces femmes. Blasco Ibânez sait l'histoire u'il vous dira tout au long- : ce romancier excelle évoquer les labeurs et les soucis des faibles et des .(livres; il affectionne les humbles, les déshérités, les ouffrants; sans les flatter, il les peint, tel Gorki, 'un pinceau fraternel: et sans doute il n'excuse point •lus vices; il n'innocente point un A/ul qui pille le •onc de la Vierge, vole les bougies et filoute l'argent
ses, mais il sait qu'une résignation quasi hé- ►ïque et une sagesse accommodante soutiennent les lus débiles : écoutez les confidences du vieux gardien idel :
Il v a je ne sais combien d'années que je traîne ec mau-
atarrhe. disait le vieux. Un cadeau de la cathédrale!
es médecins nie conseillent d'abandonner mon emploi;
;ii< je leur réponds : • Qui me nourrirait?... » La paye
■l petite et la faim est grande.
Et Fidel prodigue les conseils à son compagnon luveau venu ;
< > 1 1 vous a sans doute recommandé d'avoir une attitude tueuse, de manger à la sacristie, d'aller dans la gale-
de I .- mu. -i l'envie vous prenait de griller une ciga- Ite. On m'a li'iiu le même langage, lorsque je suis entré
rvice de la cathédrale Tout cela c'esl facile à dire.
und on es! de ceux (|m dorment tranquillement dans