EDITH WHARTON
Dira-t-on, après avoir lu le très fort roman de Mme Edith Wharton, Chez les heureux du monde, qu'une physionomie morale bien particulière distingue, entre toutes les aristocraties modernes, l'aristocratie américaine? Dira-t-on que les vices et les vertus de ces « heureux » d'outre-mer trahissent des nuances, un accent dont on ne retrouverait pas les équivalents parmi « l'élite » mondaine de la vieille Europe? Il ne semble pas, en vérité, qu'il y ait une espèce de lâcheté, de brutalité ou de muflerie spéciale à la catégorie des opulents New-Yorkais : la futilité, l'égoïsme, la rosserie de quelques-unes des héroïnes de Mme Edith Wharton ne sont point d'une si exceptionnelle qualité. Non, il ne semble pas du tout que cette aristocratie de l'autre continent soit plus égoïste, plus féroce dans la défense de ses privilèges que celle de celui-ci. Je ne suis pas sûr que les médiocres vertus et même une certaine élégance morale, non plus qu'un certain aiïinement du goût et de la sensibilité, y soient plus
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rares qu'ailleurs. La moyenne de ces gentlemen et de leurs compagnes est étrangement ressemblante à la l'ouïe élégante qui peuple les œuvres de nos romanciers mondains. Somme toute, ils sont plutôt sympathiques, ces aristocrates du dollar, sympathiques à force d'être pareils à une humanité dont les gestes nous sont familiers. Je vous jure que leur compagnie n est point déconcertante, que leurs préjugés sont acceptables, que le spectacle de leur veulerie repose et n évoque en rien le souvenir de cette énergie yankee trépidante et fameuse.
Les types connus abondent parmi les hommes, types falots d'oisifs — oisifs, Mme Edith Wharton semble nous faire entendre que presque tous ses personnages le sont — apoplectiques à la pensée lente, dyspeptiques lamentables, abouliques que désoriente le plus léger mécompte, tous élégants, suprêmement élégants, dévots des rites mondains. C'est »'ii vain que, parmi tant de célébrités masculines, on cherche une ligure originale. Certes, l'originalité de ee roman où pullulent les millionnaires, c'est d'abord qu'on n'y aperçoit ni roi de la finance, ni empereur du lard ou du pétrole, pittoiesques ou truculents, mais seulement — sauf exception — la collection la plus grise, la plus terne de messieurs corrects, élégants, en qui l'univers entier approuverait l'absolue perfection de la banalité distinguée.... Ils sont si pareils à tout le monde et à n'importe qui, ers gentlemen, qu'il nous est parfois pénible île ne point reconnaître en certains d'entre eux compatriotes : un Percy Gryce, si bien élevé, réalise un type d'adoleseenl dont il semblait que h
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traditions les mieux établies de l'éducation des l'amilles nous eussent assuré le monopole : M. Gryce est, déclare Jack Stepney, « le jeune homme qui a promis à sa mère de ne jamais sortir par la pluie sans ses galoches, » affirmation téméraire, observe Mme Edith Wharton « tant il était peu vraisemblable que Percy se risquât dehors par la pluie. » Percy a été élevé par sa mère « une femme monumentale, avec l'organe d'un prédicateur et un esprit tourmenté par les iniquités de ses domestiques; » ce milliardaire timide vit du placement de ses rentes; cet épais garçon manifeste une débilité physique et intellectuelle qui exclut tout idée d'aventureuse initiative. . . . Oh! mères françaises, dont on incrimine parfois l'excessive et amollissante sollicitude, laissez faire a vos fils le viril apprentissage de la liberté, mais n'allez point demander des leçons aux Mrs Gryce américaines ; elles vous enseigneraient l'art de couver et de faire éclore de simples coquebins.
Nous ne sommes point dépaysés parmi les Perev Gryce, les Van Alstyne, les Trenor, les Van Osburgh, les Stepney, les Dorset, les Silverton... nous le sommes d'autant moins que, si leur psychologie nous réserve peu de surprise, le cadre de leur existence et l'aspect même de leur être physique ne nous sont révéiés qu'avec une extrême discrétion. Mme Edith Wharton ne se pique point de décrire : oserai-je dire qu'elle i semble peu habile à retenir et à fixer la silhouette df i ses personnages? Elle note des traits épars, des gestes, n'achève aucune figure; c'est au signalement des cœurs et des âmes qu'elle s'applique : elley est passée
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maîtresse De descriptions, fort peu : quelques fêtes
évoquées sans grande précision; nul mobilier, ni boudoirs, ni bijoux; de quoi, o ironie! Paul Bourget ne craint point de féliciter avec insistance Mme Edith Wharton : « L'alerte et agile artiste qu'est Mrs Wharton ne commet pas la faute, souvent et justement reprochée aux auteurs de romans mondains, de disserter à L'occasion des turquoises et des toilettes de la
mère de Lily et de ses congénères » En vérité
Mme Wharton ne commet pas la faute où s'obstinèrent déminents romanciers mondains; tant pis si c'est paraître faire la critique de tel de ses devanciers que de signaler en ce roman l'absence de tout snobisme : Mme Edith Wharton n'admire point aveuglément les
heureux » de ce monde; encore quelle en apprécie avec une subtilité avertie les manifestations, elle ne s extasie pas devant l'étalage de leur luxe. En sorte qu'il convient de louer son tact, la fine sûreté de son goût, la délicatesse de son art, dans le même temps que l'on songe à déplorer certaines conséquences de cette exquise délicatesse : car nous eussions été curieux d'une peinture plus colorée et surtout plus poussée du monde sensible.
En sommes-nous surs? Absente des âmes, l'originali te se rencontrerait-elle dans les choses? Nous soupçonnons que tout l'effort de ces mondains, de ces mondaines, ne va précisément qu'à la proscrire partout où ils la rencontrent : ils ne sauraient en souffrir l«' déplaisant contact dans leur vie journalière : ils habitent de vagues Trianons, de dérisoires Chenon-
ceaux; leurs couturiers sont français Ils sont aussi
peu américains que possible, ces Américains : leurs
palais ne le sont point, ni leurs objets d'art, ni peutêtre leurs âmes.
Allons-nous conclure que Mme Edith Wharton nous contraint à mettre en doute L'existence d'une authentique aristocratie américaine?
La catégorie sociale que l'on désigne sous ce nom ne nous apparaîtrait en somme que comme une variété très peu différenciée du monde des riches cosmopolites, si une Lily Bart n'en faisait point partie, une Lily Bail, imprégnée de culture européenne, si volontaire dans le développement des instincts créés par la famille et l'entourage, que nous sommes bien forcés de découvrir en elle, à travers elle, les traits caractéristiques d'une société particulière; car telle est bien la signification de cette étrange ligure, tel est son rôle en ce livre qu'elle éclaire comme d'une magique lumière : les aventures de cette jeune iille, belle, malheureuse, indomptable, suffiraient à nous émouvoir profondément : Mme Edith Wharton entend qu'elles nous instruisent; la psychologie de Lily Bart, c'est tout le sujet du roman; Mm? E lith Wharton fait en sorte que cette psychologie entraîne l'analyse des conditions d'existence de toute une classe de la société américaine : nous nous enthousiasmons avec Lily Bart; avec elle nous espérons, nous ressentons l'excitation de la lutte; les triomphes, les rancœurs, les révoltes, l'infortune finale de Lily Bart, voilà le drame, drame où collaborent mille forces obscures que l'on entre-