‹ Figures littérairesChapitre 29 sur 48 · EDITH WHARTON · texte numérisé non relu

EDITH WHARTON

prend de nous révéler tour à tour. Roman psychologique, roman social, procédé subtil et périlleux où triomphe l'ingénieuse puissance de Mme Edith Whar- |on : procédé merveilleux, puisqu'il introduit dans le plus complexe sujet l'unité en mémo temps que la vie.

Procé h'1 merveilleux, dont une moins habile romancière n'eût point aussi heureusement réglé l'emploi : Mme Edith Wharton écrit sans hâte la biographie psychologique de Lily Bart : avec une minutie patiente elle note les jugements, les opinions de son héroïne: il n'est point vraiment de réaction s fugitive de cette intelligence et de cette sensibilité que

Mme Edith Wharton ne l'enregistre Que pense

toutefois Mme Edith Wharton ? A-t-elle une pinion? \ allez point lui faire l'injure de croire qu'elle vous la livrera tout de go : elle écrit une biographie; elle note, elle enregistre, elle ne confirme, ni ne critique; elle laisse parler les faits : au lecteur de conclure.... Observez bien que les jugements de Lily Bail ne sont point soupçonnables de partialité : Lily Bart est trop de son monde, de sa caste, pour être injuste aux individus: (die l'accepte, cette caste, elle en accepte rinexorable loi, elle agrée un dangereux faii play^ et ii'1 s'en prend qu'à elle-même de sa défaite. Combien plus éloquent (pie fous les commentaires le simple récit de son désastre?... Dès son apparition le roman de Mme Edith Wharton eut a New- York le retentissement d'un réquisitoire. \ul réquisitoire plus impersonnel, plus « objectif » en sa véracité passionnée.

Le ton de Mme E lith Wharton est celui de la narration aisée : elle ne s'interdii point dmoftensifs

ïs de cet hum ai: par où se manifeste ['heureux

équilibre des esprits anglo-saxons ; inoffensifs : ainsi, écrit-elle de la mère de Lily Bart : « Elle ne tolérait pas les scènes quand ce n'était pas elle qui les faisait. » Lily Bart, au temps où elle veut épouser Percy Gryce, rêve d'avenir : « Le pasteur viendrait dîner une fois chaque hiver, et son mari la prierait de vérifier la liste des invités et de veiller à ce quelle ne renfermât pas de divorcées, hormis celles qui auraient donné des gages de repentir en se remariant très richement. » L'inoifensif humour de Mme Edith Wharton s'exerce surtout aux dépens des comparses, telle, cette tante de Lily Bart, M" Péniston, qui est un.; assez ridicule et méchante commère; sa verve s'égaie des menus incidents de la vie domestique, des gaffes ou du zèle excessif d'une maîtresse de maison inexpérimentée : ça et là, elle esquisse sur un ton mi-comique, mi-compatissant, une scène d'intérieur — L'humour disparaît à mesure que le tragique l'emporte : le récit demeure simple, d'une concision un peu sèche où il faut reconnaître la plus sûre entente de l'effet dramatique.

Réquisitoire! eh! sans doute : félicitons toutefois Mme Edith Wharton d'avoir su se soustrairj à h» double tendance dont les effets contradictoires — excessive complaisance, sévérité outrée — rendent suspectes la plupart des récentes peintures de la vi ; aristocratique.

Et l'on soutiendrait que ce réquisitoire contient les éléments d'une justification de l'aristocratie améri-

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painé : c'est Selden qui nous avertit de « ne pas déprécier l'aspect décoratif de l'existence, » car « le sens de la splendeur se justifie assez par ce qu'il a pro luit.... » L'argument n'est pas sans valeur dans la jbouche d'un critique aussi pénétrant de la vie mondaine. Selden est le seul intellectuel du livre; cet avocat est l'ami et le compagnon intermittent des trénor, des Stepney et de leurs amis : son ironie souriante, sa philosophie désabusée lui valent auprès d'eux tous quelque prestige.... Or Selden semble bien penser, à de certains instants, que ses amis incarnent le « sens de la splendeur. » Nous aurions quelque peine à l'en croire, tant ils nous semblent grossiers et d'Ame vulgaire, tant elles nous paraissent nulles, il une grâce superficielle et banale, mais il y a Lily Bart, cette étonnante Lily Bart dont la seule présence constitue le plus irrécusable témoignage, Lilv Bail qui n'eût jamais brillé en cet univers, si elle n y avait été précédée par un groupe compact de Trenor el de Stepney, en sorte qu'elle nous semble idéal réalisé de générations négligeables. Cet idéal n'est point médiocre : Lily Bart est belle, l'une beauté vigoureuse, absolue, souveraine : l'intelîgence de Lily Bart est aussi simple que robuste : ;eUe fille extraordinaire est armée d'une exceptiônîelle volonté : elle est ardente et froide, prodigieusenent lucide; elle aime l'amour, elle aime surtout la )eauté : « Comme elle aimait la beauté!... Elle avait oujours éprouvé que cette sensibilité-là compensait :hez elle une certaine atonie de sentiment, dont elle tait moins fière. » Son culte de la beauté nous garanit l'inaltérable noMesse de ses sentiments : « Elle

•y, s i un m;s i.rn khaiiu.s

tenait toujours a sauvegarder scrupuleusement les

apparences a ses propres veux. Le raffinement de sa personne avait un équivalent inoral.... » Une telle lille est faite pour régner sur les hommes et dominer les femmes; son pôle sera de triompher partout et toujours par le rayonnement d'une éclatante supériorité : ainsi en juge son ami Selden, qui l'observe parlois avec un<» perspicacité effrayée :

Elle était dans un de ces jours où elle était si belle que sa beauté paraissait suffisante, et que Loul le reste — sa grâce, sa vivacité, ses qualités mondaines — ne semblait que le trop-plein d'un nature généreusement douée. Mais ce qui le frappa surtout, c'était la manière dont elle se distinguait par cent nuances indéfinissables des personnes qui abondaient le plus dans son propre style. C'était précisément dans une pareille compagnie — la iine lïeuret la parfaite expression de l'état où elle aspirait — que les différences ressortaient plus saisissantes; sa grâce ravalait l'élégance des autres femmes, comme le subtil à-propos de ses silences rendait leurs bavardages plus sots. La tension de ces dernières heures avait restitué à son visage cette éloquence plus profonde dont Selden depuis quelque temps regrettait l'absence, et la bravoure des paroles qu'elle lui avait dites flottait encore dans sa voix et dans ses yeux. Oui, elle était incomparable : c'était le seul mot qui convint; et il pouvait donner d'autant plus libre cours à son admiration qu'il y demeurait si peu de sentiment personnel....

Qu'une femme aussi parfaite put surgir des rangs des Trenor, des Stepney et de leurs pareils, voilà, semble-t-il, un assez bon point en faveur de cette aristocratie qui nous avait toujours paru si ebétive ; et c'est, en vérité, dans le roman de Edith Wharton le fait capital qui illumina jusque dans ses profondeurs

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le fonctionnement et le nôle secrets d'un rouage soeiaî.

Il n'importe guère après cela qu'une Lily Bart connaisse le succès ou l'insuccès; qu'un événement fortuit la prive d'une indispensable fortune, ceci n'est d abord intéressant que pour des motifs esthétiques et des raisons d'ordre littéraire : héroïne de sa caste, si elle en devient la victime, elle se hausse encore dans notre admiration. .. et nous y gagnons la plus poignante histoire, celle de son long martyre.

Une Lily liait peut supporter toutes les épreuves, saut la pauvreté : orpheline, ruinée, son insouciante jeunesse ne va point s'alarmer : est-elle point sûre de vaincre? Mrs Peniston la recueille; avare et riche, Mrs Peniston subventionne cette nièce d'humeur vagabonde à qui ne convient point une tutelle morose t tatillonne; Lily Hait vit de longs mois chez des unies, tantôt ici, tantôt là; on se dispute une com- >agne aussi brillante ; les prétendants sont nombreux ; aly Hait choisira. Le temps passe, Lily Bail hésite ; pousera-t-elle lVrcy Gryce ou Sim Rosedale, le banpiîer Israélite? elle négociera, puis rompra l'un et 'antre mariage : pourquoi, à l'instant décisif, renontre-t-elle toujours son ami Selden, qui seul esl igné d'elle, mais dont la médiocre aisance lui fait orreur? Lily Bart n'épousera ni Percy Gryce, ni •un Rosedale, ni Selden; elle manquera tous ces lariages, tantôt par sa propre faute, tantôt par suite es intrigues de ses jalouses amies. Cependant, elle si à la merci de ces dangereuses amies. Ecoulez s.-, éplorable confession ;

Vous croyez que noua vivons des riches, plutôt laveceux; et cesl vrai, dans un sens... mais c'est un

privilège que nous avons à payer! Nous mangeons leurs dîners, nous buvons leurs vins, nous fumons leurs cigarettes, nous nous servons de leurs voitures, de leurs loges à l'Opéra et de leurs wagons particuliers... oui, mais nous avons une taxe à payer pour chacun de nos luxes. L'homme la paye, cette taxe, en donnant de gros pourboires aux domestiques, en jouant aux cartes au delà de ses moyens, par des fleurs, des cadeaux et bien d'autres choses qui sont chères: la jeune tille, elle, la paye par les pourboires et parle jeu aussi... oh! oui, j'ai dû me remettre au bridge... et en allant chez les meilleures couturières, en ayant toujours exactement la robe qu'il lui tant pour chaque circonstance, et en se gardant toujours fraîche, exquise et amusante !

La fin, vous la devinez : Lily Bart voit s'évanouii devant elle toutes ses « chances; » c'est vainement qu'elle lutte contre la lassitude, la perfidie, le* intrigues des femmes, la lâcheté ou la brutale convoitise des hommes : Lily ne consentira aucun sacri fice à son sentiment exalté de l'honneur; elle brûh les lettres dont elle eût pu accabler sa principal* ennemie : condamnée par son héroïsme à une défini tive déchéance, elle devient ouvrière : un matin — accident ou suicide? — on la trouve morte.

WALT WIIITMAN

Il est certain, bien certain que l'œuvre de Walt Whitman n'est point aussi connue en France qu'elle mérite de l'être ; il est certain que si cette œuvre a rencontré parmi nous des admirateurs très chauds, les admirateurs sont peu nombreux; il semble hors de doute que Walt Whitman obtiendra très diiïicilement en France la popularité dont le rendent digne sa toi en l'humanité, ses enthousiasmes démocratiques, les accents de prophète d'une société nouvelle, son génie de poète universel, original, radieusement jeune- Et ce n'est point une raison pour nous détourner de tel homme, qui fut grand, de cette œuvre qui demeure une source vive de joie et de beauté.

L'homme et l'œuvre ont été salués dès j 88 i en une étude de Léo Quesnel. qui M. Léon Bazalgette le (Kh lare1 — « demeure, après un quart de siècle et les

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