ANDRÉ GIDE
l'universel suffrage du public liseur; il redoute la tepide conspiration des admirations indiscrètes ; volontiers il répéterait ce qu'il écrivait à propos d'un précédent roman* : « L'intérêt réel d'une œuvre et celui que le public d'un jour y porte, ce sont deux choses très différentes. On peut, sans trop de fatuité, je crois préférer risquer de n'intéresser point le premier jour' Ivecdes choses intéressantes - que passionner sans lendemain un public friand de fadaises. » André Gide choisit, en quelque sorte, ses lecteurs — il en a bien 1" <lroit et nul ne niera que ce romancier ne se fasse de 1 art une conception très noble, et digne d'être citée en exemple par ce temps de commercialisme littéraire — il choisit ses lecteurs, et je l'en félicite ; grande est sa sévérité ; parmi ceux qu'il élit, toutefois,' m assurera-t-il qu'il n'en est point d'indignes de lui> J entends, que désigna leur impatience de se hausser en aussi flatteuse compagnie, bien plutôt que la ferveur de leur sympathie intellectuelle? m'assurera- 'il que jamais il n'encouragea le snobisme de ces adieux néophytes?
André Gide manque de simplicité avec préméditation ; c'est dire qu'il exige de nous un effort de candeur dont nous dispense un écrivain moins complexe. 0 vous, qui ne témoignez nulle gratitude à un auteur de ses flatteries secrètes, ne lisez point ce livre ; ou si un <lcbcat plaisir vous tente, faites-vous une âme Mive; qu'un préalable acte de foi vous mette en état •Je grâce, et vous incline à oublier de trop prudentes
eserves.
1 Préface de Vlmmortliste
Ses livres en valent la peine, et l'on peut bien, poulies goûter, faire abstraction de quelques scrupules, sacrifier même quelques préférences. Ce sacrifice consenti, quelle n'est point la persuasive puissance de cet art î Gomment en définir la séduisante nouveauté, assez harmonieuse et respectueuse de nos goûts pour ne blesser nul admirateur des traditions anciennes, assez originale pour qu'aucune étiquette n'en fasse seulement conjecturer les essentiels caractères? Lisez la Porte étroite. Tableau de mœurs? Certes il fut donné à peu d'écrivains d'illustrer de traits aussi heureux la vie d'une famille française! Considérez ces pères, ces mères, ces oncles, ces tantes et la bande nombreuse des cousins et des cousines; dites si les mille liens de parenté proche ou lointaine, d'affection, d'intérêt, et les rivalités et les antipathies, n'ont point été notés avec le plus juste souci des nuances. Et qui donc ne reconnaîtrait, pour l'avoir fréquenté en quelque province, cette accueillante maison des Bucolin, où Jérôme, étudiant parisien sur qui veille la sollicitude d'une mère veuve, accourt, aux vacances, apprendre l'amour en compagnie de ses aimables cousines Juliette et Alissa ?
Dans un jardin pas 1res grand, pas 1res beau, que rien de bien particulier ne dislingue de quantité d'autres jardins normands, la maison des TUicolin. blanche, l\ deuK étages, ressemble à beaucoup de maisons de campagne du
A M » I ; i GIDE
siècle avant-dernier, hlle ouvre une vingtaine de grandes lenelres sur le devant du jardin, au levant, autant par derrière; elle n en a pas sur les côtés. Les fenêtres sont ■• petits carreaux; quelques-uns récemment remplacés paraissent trop clairs parmi les vieux qui, auprès' paraissent verts et ternis. Certains ont des défauts^ nos parents appellent des « bouillons; >, l'arbre qu'on regarde au travers se dégingandé; le facteur, en passant devant, prend une bosse brusquement.
Le jardin rectangulaire....
L'oncle Bucolin est crime bonté simple; la tante Bucolin ne s'occupe de rien que de sa beauté de créole indolente ; la fuite de cette mère capricieuse incline à une gravité précoce famée de ses filles, Alissa • Jérôme joue avec cette vive Juliette, prolonge auprès à Alissa, causeries austères et poétiques lectures.... Et Ion rencontre aussi Fonguesemare, Je pasteur Vautier, pe.v adoptif, donc responsable, et profondément affligé, de cette misérable tante Bucolin ; écoutez-le commenter au mari, trahi et abandonné, ce verset ;
Kfforoez-vous d'entrer par la porte étroite, car la porte
arge et le chemin spacieux mènent à la perdition, et nom-
Ireux sont ceux qui y passent ; mais étroite est la porte et
^serrée la voie qui conduisent à la Vie, et il en est peu
M1" 'es trouvent. '
Jérôme méprise un peu son cousin Robert Bucolin, f n accorde à Abel Vautier qu'une faible estime • de Mante Félicie Plantier, il redoute le trépidant bavartage.l ^discret dévouement Jérômen est lui-même
^auj heures ou d rejoint Alissa: douées rêveries
■Mace tranquille de ces enfants, qui s'essaient à «pen'
a*» : • La pensée u'étaii souvent qu'un prétexte à
quelque communion plus savante, qu'un déguisement du sentiment, qu'un revêtement de L'amour. »
Peintre de mœurs, peintre de caractères, eh î sans doute, s'il n'est aucun de ces personnages dont le portrait ne nous soit suggéré, plus encore que décrit, avec la plus précise intensité.
Que ce serait toutefois vous mal avertir du talent d'André Gide que d'insister sur ces mérites! Je n'ai rien dit, si je n'ajoute qu'il est poète, qu'une veine lyrique échauffe et colore tout son récit. Et je le trahis, si je n'observe incontinent que tous ces dons ne le distingueraient peut-être point suffisamment de quelques autres écrivains, mais qu'il l'emporte par une entente supérieure du drame psychologique : cette pénétration, cette logique, cette puissance tragique sont d'un maître, et font que l'on ne saurait oublier l'accent de ce livre.
Jérôme aime Alissa et est aimé d'elle ; confidente de cette pure passion, Juliette, vous l'avez deviné, s'enflamme à son tour; tristes cœurs juvéniles, que déchireront de généreux scrupules ! Jérôme, vous vous en doutez, est le dernier à pressentir le drame. Alissa est moins lente à découvrir le secret de sa sœur; elle ne repousse pas l'amour de Jérôme ; elle emploie toute sa tendresse à ne point le désespérer en ne lui permettant plus aucun espoir précis; elle se fie à l'usure du temps qui séparera d'elle ce trop constant ami. Au premier appel de la destinée, sans hésitation m plaintes, elle se sacrifie... Nous admirons sa vaillance;