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la science de l'homme ? Sans doute ils nous ont fourni des instruments de précision qui permettent de serrer de plus près l'analyse des esprits ; mais sont-ils parvenus à expliquer la personnalité propre de chacun , le don individuel du génie , ta atteindre ce qu'Horace appelait l'étincelle divine , et Sainte-Beuve la monade inexprimable ? Toute cette prétendue rigueur scientifique , appliquée aux études morales, n'est-elle pas plus apparente que réelle ? Elle écrase la littérature, elle tue le goût, et elle est impuissante à saisir la pensée humaine en sa mobilité fuyante , k lui assigner des lois fixes, à supprimer le duel entre l'esprit et la matière. ?sous admirons la vigueur de la tentative ; mais nous sommes obligés d'en constater l'avortement.

M. Bourget , sentant le péril et voyant venir la catastrophe , a déployé toutes les ressources de son ingénieux et fertile esprit pour prouver que les théories historiques de M. Taine, exposées dans les Origines de la France contemporaine, sont la conséquence nécessaire, l'application rigoureuse à la politique de sa conception scientifique de l'univers et de l'homme. Pour M. Taine,

dit M. Bourget, un État est un organisme : la force et la santé s'obtiennent par l'obéissance aux lois de l'organisme ; or , la Révolution de 89 « dérive d'un idéal rationnel tout différent du principe historique et positiviste sur lequel M. Taine s'est appuyé » , et par conséquent M. Taine doit être hostile à cette Révolution. — Mais alors que devient votre fatalisme ? 89 aurait donc pu ne pas avoir lieu, ou avoir lieu autrement ? Si vous êtes hostile à la Révolution parce que vous estimez qu'elle est en contradiction avec le génie de la France, vous faites intervenir votre conception particulière, personnelle, de ce génie, et toute notre histoire n'est plus qu'une série d'infractions à votre système ; au lieu de vous plier aux faits, vous prétendez plier les faits à vos théories ; cet idéal rationnel, don vous nous parlez , qu'est-il autre chose que l'aveu delà liberté humaine? Votre philosophie croule par la base. Ce livre, au lieu d'être la conséquence de votre système, en est la réfutation ; il est une démonstration inconsciente de l'existence du libre arbitre. Ainsi, dans les sciences historiques comme dans les sciences

morales, dans la politique comme dans Tart, le fatalisme finit par se condamner lui-même.

Combien d'autres sophismes analogues, d'idées aventureuses, paradoxales ou contestables, n'aurions-nous pas plaisir et profit à démêler, à discuter avec M. Bourget. Mais, que nous partagions ou non ses idées, n'est-ce pas l'honneur de son livre d'exciter la controverse sur quelques-uns des problèmes d'où dépendent nos destinées? ,

On peut dire, d'une manière générale, que, dans tous ses jugements sur l'état moral de ce pays, on sent en M. Paul Bourget un homme jeune, dont les idées se sont formées surtout au contact des livres , qui a vécu longtemps enfermé dans sa pensée et qui a vu le monde principalement à travers les ouvrages de l'esprit. Lui qui, littérairement, marche à l'avant-garde , il nous expose les idées et les sentiments d'hommes qui ont le double de son âge ou qui ont déjà disparu : de. sorte que c'est la vivacité même de sa sensibilité et de son imagination d'artiste qui le fait paraître vieux de cœur. Dans cette étude sur l'âme contemporaine, on ne trouve pas la

moindre trace de raniiée terrible ; le livre aurait pu être écrit en 1869. L'auteur nous parle de l'influence que le Roiuje et le Noir et les Fleurs du Mal ont eue sur son esprit ; mais il ne paraît pas soupçonner la révolution profonde que la formidable crise a pu produire dans Fàme de ses jeunes concitoyens. Il est naturel qu'il ignore une génération qui n'a pas encore eu le temps de créer une littérature, et qui pourtant est la sienne, et à qui appartient Tarenir. La question, pour le psychologue, est de savoir si la génération qui s'élève aura la même conception de la vie, le même idéal philosophique, politique et littéraire, que ses aînées . Il faudrait peu connaître la nature humaine et les lois de l'histoire pour ne pas prévoir une réaction dont on peut déjà noter les signes avant-coureurs , et qui sans doute , comme toutes les réactions , aura ses excès.

Xe le voyez-vous pas, ce jeune Français de la génération nouvelle, qui en 1870, entrait dans l'adolescence et qui a aperçu d'abord le monde aux lueurs sinistres de l'invasion et de la guerre civile ? Ce n'est ni Julien Sorel ni madame Bo-

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vary, ce ne sont point de vaines images qui occupent son ame et qui lui apparaissent dans ses méditations solitaires : c'est la pointe des casques prussiens sur la flamme des incendies,, c'est la patrie mutilée et sanglante , ce sont nos provinces perdues, perdues par nos fautes, par notre abdication, par l'afTaiblissement de notre volonté et de notre sens moral. Il n'est ni enthousiaste ni désespéré ; il se défie des chimères et des illusions, ses pires ennemies ; il ne met certes pas la vie dans le bonheur , ni le bonheur dans les passions, mais au-dessus et en dehors des passions, au-dessus même des jeux sublimes de l'art, dans le développement de la raison, dans la pratique du devoir, dans le culte de la justice. Il se demande si la disproportion dont gémissaient tous les grands ennuyés du romantisme n'était pas tout simplement entre leur raison et leur imagination ; il trouve qu'il y avait bien de renfaiilillage dans ces colères contre les choses, bien de la faiblesse chez tous ces prétendus hommes forts, si peu patriotes, si peu citoyens, si peu soldats, si peu fermes sur les principes essentiels de la vie. H pense que la

véritable sagesse el la véritable force consistent à ne compter que sur soi-même , à ne pas demander à la vie et aux hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Il voudrait qu'au moins cet esprit positif du siècle, cette passion du fait, cette débauche d'analyse servissent à quelque chose : à mettre, par exemple, nos désirs d'accord avec nos forces, nos forces d'accord avec les circonstances, à prévoir que, même avec des qualités supérieures, on pourra être condamné à une existence inférieure, à en prendre son parti et à s'en consoler d'avance. A chaque coup sanglant qu'il reçoit, il se dit. en se rappelant le mot de Goethe sur ses douleurs : « Bon , cela ! c'est de Texpérience qui me pousse ! » 11 ne considère la vie ni comme un rêve, ni comme une promenade, ni comme un châtiment, ni comme une fête , mais comme un combat — combat pour le pain, pour la patrie ou pour la vérité ; — il sait que l'égoïsme est la loi inévitable de ce combat ; heureux s'il rencontre çà et là de hautes et nobles exceptions , et s'efforçant lui-même d'en être une. 11 croit prudent de compter à priori sur l'envie, l'ingratitude, l'iniquité ou la haine :

par là il évite certaines déceptions, et il se prépare d'agréables surprises, au cas où il rencontrerait la générosité, la reconnaissance et la bonté. 11 ne fait pas fi de la force, bien convaincu qu'elle est, pour les nations comme pour les individus , une condition de santé et de bonheur et une garantie de dignité ; il ne se dissimule pas le r(Me considérable qu'elle jouera encore pendant de longs siècles dans les destinées du monde; mais il désire pouvoir la mettre toujours, autant que possible, au service du droit. Il puise dans la science même la foi au progrès. Il ne croit pas que le dernier mot de la sagesse humaine soit la négation du progrès, de la justice, de l'amour, la ruine de la famille et de la patrie. Il a fait , lui aussi , le tour de bien des idées , il a examiné et comparé bien des doctrines ; il a été ou il est dilettante en théorie , intellectuellement; — et comment ne le serait-il pas, puisqu'il vient si tard dans une civilisation déjà mûre ? — mais il constate que l'abondance des points de vue ne mène à l'impuissance, que la complexité de l'intelligence ne mène au pessimisme (et cela par une contradiction nions-

trueuse) que dans le cas où l'on nie la liberté humaine : car autrement, si compliqué que soit un esprit, si diverses, si opposées que soient les vérités qu'il envisage et qu'il embrasse, le libre arbitre lui permet toujours de choisir entre ces vérités et de ressaisir énergiquement la direction de soi même. Ce n'est donc, à ses yeux, ni la largeur ni la complexité de l'intelligence qui mènent à l'impuissance et à la tristesse : c'est le fatalisme ; c'est cette doctrine seule qui ôte à l'homaie la force de fermer le poing, selon l'image stoïcienne, sur les vérités saisies. L* impuissance n'est pas, comme vous le dites, la rançon de la supériorité intellectuelle : c'est le châtiment du fatalisme.

Ainsi les générations nouvelles présenteront sans nul doute au psychologue des types tout différents de ceux que M. Bourget a étudiés et qui ont contribué à former sa jeune et brillante intelligence. Puissent-elles donner à la France et au monde des hommes qui ne seront pas seulement une parure, un ornement, une couronne, mais une arme ! Puissent-elles, en repoussant des doctrines stérilisantes, réaliser l'alliance fé-

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conde do ces qualités qui ne sont inconciliables qu'en apparence : la finesse d'analyse et la puissance d'action ! Puissent-elles se ressaisir ellesmêmes et arrêter notre race glorieuse sur une pente funeste en raffermissant la foi dans la responsabilité et dans la dignité de l'homme, la volonté et le sens moral, pour la grandeur de la patrie et le progrès de la conscience humaine ! Et puissent-elles enfin avoir pour historien moral M. Paul Bourget, car elles ne sauraient en trouver un plus sagace , plus pénétrant ni plus fin.

SAIME-BEUYE

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