M. Emile Augier, Gahrielle
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pas le langage insouciant d'un enfant, mais bien celui dun homme, qui sait ce qu'il doit à une mère exquise, et chez qui la raison vient fortifier la tendresse.
Éloigné soudain de cette mère qui est tout pour lui, de cette mère dont il va rester séparé si longtemps et qu'il ne reverra que par échappées à travers ses courses intellectuelles, il sent plus vivement encore la force de ce lien, et son affection devient, pour ainsi dire, aiguë : il semble que ce ne soit plus un fils qui parle à sa mère, mais un amant, — un amant platonique, — à la plus adorée des maîtresses. « Si Ti bulle et Properce avaient eu une mère comme moi, lui dit-il, je ne concevrais pas qu'ils eussent fait tant de vers sur l'amour profane ! » Sa passion filiale éclate à chaque page en traits de feu : a J'aime tout en toi, jusqu'à la fleur qui orne ton chapeau, jusqu'à la dentelle qui borde ta robe. Un soir, tu étais, au milieu de tout ce monde , si belle et si charmante , que , si j'avais osé, j'aurais été t'embrasser î... Ali ! chère mère, que je me suis toujours trompé quand j'ai cru pouvoir rencontrer les délices de l'àme
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dans un sentiment que tu n'avais pas inspiré!...
» L'amour et le nom de gloire vous agitent un jour et fuient le lendemain. Il n'y a que ton souvenir qui reste éternellement ; ou plutôt , quand des pensées de gloire et d'avenir font battre mon cœur, c'est pour les déposer à tes pieds et te dire ainsi , dans une langue plus éloquente , ce que c'est qu'aimer ! »
Et puis, ce sont des invocations lyriques : « ... Amie de mon cœur! ma belle et céleste amie ! que j'aurais besoin de voir ton beau regard se poser sur moi !... »
Pendant de longues années, cette passion absorbe toutes les autres. Quoique doué d'une imagination ardente et poétique et d'une àme en quelque sorte féminine, le jeune homme, jusqu'à vingt-cinq ans, se défend contre les séductions du monde et contre ce qu'il appelle « l'amour profane » . Dès qu'un sentiment sérieux va germer dans son cœur, il l'en arrache de ses propres mains comme une mauvaise herbe, et se déclare, au nom de la raison, satisfait de son ouvrage.
A seize ans, il distingue pour la première fois une jeune fille ; mais il se rappelle aussitôt que " l'amour brisa le cœur de l'anachorète saint Jérôme, et qu'en souvenance de ses tourments, le saint, à l'approche d'une Romaine, fuyait tout éperdu dans sa grotte, comme s'il eût été poursuivi par le lion du désert » : et le voilà qui suit l'exemple du saint, et qui se réfugie, non dans une grotte, mais dans les livres. « Cette expérience, dit-il, me servira à me défier... de l'empire despotique de la beauté. »
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Dès lors, il fuit « comme des serpents toutes les jeunes filles qui passent pour avoir un brin de beauté ou d'esprit. >■)
Et ce n'est pas insensibilité ou manque de goût: il y a çà et là de jolis portraits, des esquisses. bien enlevées; non, c'est velléité stoïque.
A vingt ans, la lutte est déjà plus difficile qu'à seize : il s'agit d'une toute jeune femme, qui ne se montre point farouche.
a J'ai revu plusieurs fois madame '^*^=; j'en suis enchanté, enthousiasmé. Moi, si froid, si desséché, j'ai de l'esprit, de l'abandon, avec elle: elle te ressemble par l'àme. Un jour, elle m'a fait copier, sur la même table vis-à-vis d'elle, de la musique de romances ; elle s'est aperçue que ma main tremblait, et ne m'a point su mauvais gré des fausses notes et des nombreuses ratures.
» Elle veut que je lui fasse des vers sur un album, où ils seront seuls. Je lui prête de vieux livres , tels que les Mémoires de Jomville.
» Le lendemain d'un jour d'assemblée , où elle jouait à l'écarté et où je causais de mon côté dans un petit cercle, elle me dit qu'elle n'avait jamais plus mal joué, et qu'elle avait rougi
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quand un monsieur avait dit en riant quelle n'était pas à son jeu. Je lui ai répondu que je n'avais été de ma vie si absurde que ce jour-là. Elle m'a pardonné œiie absurdité .
» J'ai dîné à coté d'elle, il y aura demain quinze jours, chez M. H*** 11 y avait des jeunes dames et des jeunes demoiselles; on a fait des jeux dans le jardin; puis on est remonté, l'on a joué des charades; j'ai ensuite dansé une ronde avec le doyen de la Faculté des sciences. Madame *^ " m'a demandé pourquoi , au milieu de tout ce fracas, j'avais l'air triste; elle m'a assuré qu'elle l'était beaucoup plus que moi... »
Vous croyez qu'il va céder? Point. Le philosophe triomphe de l'amoureux : « Je me suis décidé à ne plus retourner du tout chez madame ***. Le seul bien,... c'est l'indépendance morale... A force d'étude, je finirai bien par triompher de ces misères... »
Mais voilà que l'étude, au lieu d'affaiblir le souvenir de la jeune femme, l'avive; alors il essaye d'un autre moyen : « Pour mieux réussir, je me suis jeté dans le persiflage , et toutes mes conversations avec mon ami T*** se passent de
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ma part en moqueries plus ou moins élégantes contre celle que j'honore et sanctifie au fond de mon cœur. » Quel étrange aveu !
Enfin, c'en est fait, il chante victoire : « Je suis sorti de ses chaînes, et pour toujours M »
Cette austérité tenace n est-elle pas un trait de caractère curieux? Ce qui étonne le plus chez cet enfant , ce n"est pas sa théorie , c'est l'application de sa théorie, poursuivie avec opiniâtreté, et, en somme, avec succès.
Un spirituel auteur dramatique développait un jour devant nous, avec sa verve paradoxale, cette thèse de la « victoire nécessaire de la raison et de la volonté sur l'amour >). Et il alléguait comme exemple la divinité du Christ, qui s'est affranchi de l'éternel féminin sous toutes ses formes, — mère ou amante, — et a humilié Marie en lui disant : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » et Madeleine en lui
1 . Plus tard, dans la quatrième journée d'Ahasvérus , intitulée le Jugement dernier , on retrouvera comme un souvenir de cette passion, qui prend une teinte sombre et désespérée en passant par l'imagination dramatique du poète.
disant : « Lave-moi les pieds. » .J'imagine que le brillant causeur eût été fort satisfait des théories , et surtout des pratiques du jeune Quinet , qui. au début de la vie et dans l'âge des passions, savait si vaillamment s'affranchir de la femme !
La culture de sa force morale, la critique et l'examen continu de ses pensées, de ses sentiments, l'étude de soi. tel est, dès l'enfance, le trait dominant de sa nature; il semble qu'il ait pris pour devise le mot de la sagesse antique : « Connais-toi toi-même. » Il vit surtout en lui : ces lettres sont comme une première lùstoire de ses idées, commencée quarante ans avant l'autre .
Il parle rarement d'autrui, excepté s'il s'agit de l'influence qu'on a sur son caractère ou sa destinée. Il n'aime pas le monde, qui lui inspire (( une tristesse sans bornes »; il le craint et s'y trouve mal à l'aise. Les salons ne lui donnent que du « dégoût » : « On ne peut , dit-il , s'en accommoder dans la jeunesse . » Plus tard, cette disposition n'aura guère changé : il passera dans quelques-uns des principaux salons de Paris, chez
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M. Guizot. chez le duc de Broglie, chez Lamartine, chez le duc d'Orléans, chez madame Récamier; mais ces soirées auront plus d'attraits pour nous que pour lui . « Je n"ai jamais trouvé Paris plus vide et plus désert, quoique je n'y aie jamais vu plus de monde, ou peut-être à cause de cela. »
D'ailleurs, ce fils de Rousseau n'aima jamais Paris. La première fois qu'il y arrive , à dix-huit ans, il reçoit une impression des plus moroses; rien ne le touche. C'est à peine si une représentation ô-'Athalie avec Talma, et un discours du général Foy à la Chambre, peuvent le distraire un peu de la tristesse de « cet immense désert » .
S'il n'aime pas le spectacle du monde , s'il ne tient pas à étudier les hommes, ni à les peindre, il ne décrit guère davantage les spectacles de la nature, qu'il aime cependant ^ Rarement, de ci, de là, un coin de tableau, qui fait rêver. On
1. Nous ne parlons ici que du Quinet des Lettres; nos jugements ne sauraient s'appliquer à l'ensemble de son œuvre. Remarquez, d'ailleurs, que ses poèmes sont toujours le roman intime de l'homme, jamais le roman de la nature .
devine, à l'état de son âme, ce qui l'entoure, mais on ne le voit pas : il ne décrit que luimême. Les spectacles qu'il a devant les yeux le touchent et l'émeuvent; mais ce ne sont jamais ces spectacles qu'il nous rend, ce sont les impressions qu'ils lui donnent. Il est, — pour nous servir de la langue philosophique de cette Allemagne qu'il a tant aimée aux jours de sa grandeur intellectuelle, — une nature subjective, non une nature objective, « .Te m'intéresse à moimême, dit-ii. comme à un instrument qui a en soi une harmonie passive qui n'attend que l'action extérieure qui doit le faire résonner. » 11 suit attentivement la marche de son esprit; il écrit en 1824 : « 3Ion esprit a fait bien des progrès cette année » ; et en effet, ses lettres en font foi. « Il faudrait, dit-il encore, pouvoir se regarder d'une fenêtre passer dans la rue; on se verrait nettement et comme un autre; et, en comprenant mieux son âge et sa nature, on s'expliquerait mille choses qui nous agitent sans relâche. »
Il est toujours à la fenêtre, et, grâce à cette correspondance, nous pouvons nous y mettre avec lui.
On conçoit que ce philosophe ne fût pas un politique: la lutte des intérêts, la mêlée bruyante des partis n'étaient point le fait de cette nature spéculative et idéahste. Sans doute, il est patriote, et prend part, dès ses premières années, à toutes les tristesses et à toutes les joies de son pays : mais il s"y trouve mal. il y étouffe : « Tout languit, s"écrie-t-il . pour celui qui n'a pas franchi les frontières de son pays » . Il est inquiet , agité , fiévreux: il ne trouve un peu de repos qu'au dehors : là seulement, il se sent revivre, dans les
prairies de TAngleterre, sur les glaciers de la Suisse, dans les eaux de Veuise. dans les forets de l'Allemag-ne . sous le ciel doré de la Grèce, dans les sierras d'Andalousie. c< Les voyages ont toujours été mon salut, o Les récits de l'homme de quarante ans sur Madrid, les combats de taureaux, les séances orageuses des Cortès et les Andalouses, sont aussi enthousiastes que ceux de létudiant de vingt ans sur Londres, Covent- Garden . Hyde-Park. les radicaux et les misses.
Mais c'est surtout dans a la douce vallée de Heidelberg » qu'il faut le suivre, pour le voir dans toute l'expansion de sa jeunesse et de sa liberté. A ces lieux charmants se rattachent ses joies les plus pures, ses premiers travaux, ses plus doux souvenirs. C'est là, dans « ce pays de l'âme », comme il l'appelle, que se fait l'éclosion de son intelligence et de son cœur; c'est là qu'il devient homme par la pensée et par l'amour. Ses lettres datées de Heidelberg sont « un long poème, ^a^issant d'un bout à l'autre ». Cette existence à la fois studieuse et légère, partagée entre la métaphysique transcendante et les plaisirs de la campagne, les entretiens de Creutzer mêlés
aux chants des jeunes filles , la science , la poésie et l'art réunis dans le cadre d'une merveilleuse nature, telle fut la vie d'enchantements où il connut pour la première fois le bonheur et se révéla à lui-même.
La France était aux plus mauvais jours de la Restauration; l'Allemagne ne connaissait alors d'autre gloire que celle de la science : il n'est donc pas étonnant qu'on trouve dans les lettres du jeune homme de vingt-quatre ans des comparaisons qui ne sont pas à notre avantage.
(( Il n'est pas de jour où je ne bénisse le Ciel de m'avoir conduit dans ces montagnes où tout m'apaise et me calme malgré moi. Ces savants me communiquent quelque chose de leur douce sérénité. Tout me parle ici de ce qu'il y a de consolant sur la terre. C'est l'antiquité grecque et orientale. C'est la grande et noble philosophie de Platon et de Kant. J'aime aussi à voir la lâcheté de nos hommes politiques condamnée par l'indignation de ces hommes livrés au culte des choses morales... Encore les hommes ont-ils, chez nous, l'intérêt des sciences, et une ombre de politique qui leur suffit : mais nos femmes ,
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nos pauvres femmes 1 Sans intérêt pour la chose publique, sans croyances religieuses, opprimées par les lois, par l'ignorance,... que deviennentelles? Que possèdent-elles, pour être autorisées à dire qu'elles vivent, qu'elles sont de ce siècle? »
C'est là, à Heidelberg, qu'il rencontra celle qui devait être sa fiancée pendant sept ans et devenir sa première femme, mademoiselle Minna More, sœur de dix autres sœurs. C'est donc à Heidelberg qu'il commença à vivre par l'amour. C'est là aussi qu'il commença vraiment à vivre par la pensée. Et, de même que ces lettres nous font pénétrer à fond son caractère et ses sentiments intimes, de même elles nous font voir les transformations successives de son esprit , de ses goûts littéraires, de ses vues philosophiques, — bien mieux que la plus sincère des confessions écrites pour la postérité. L'influence de l'Allemagne sur Quinet fut considérable : a Je me sens tout autre qu'avant de l'atoir connue, » disait-il. Il travaillait alors à sa traduction de Herder : Philosophie de l'histoire de rhumanilé. Il conçut bientôt la noble ambition de servir
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d'intermédiaire philosophique entre l'Allemagne et la France ; ce dessein perce dans plusiem's lettres : c Aujourd'hui, dit-il, tout le mouvement philosophique de la France consiste à étudier rAllemagne; me voici donc en sentinelle perdue, à ce poste... Il faut des hommes qui lassent le lien des peuples, comme il faut à la terre des isthmes et des tleuves. La plus grande chose qui se passe en ce moment en France, c'est l'influence des idées nouvelles originaires d'Allemagne. Nulle voie plus large offerte à un individu que de se faire Tinterprète de ce mouvement. » (Avril 1828.)
Cependant il serait inexact de dire quavant l'Allemagne, c'est-tà-dire avant l'âge de vingtquatre ans , la direction de son esprit ne se fût pas déjà dessinée. Dans cette période d'extrême jeunesse, trois esprits surtout paraissent avoir influé sur lui : J.-J. Rousseau, madame de Staël et Victor Cousin.
A dix-huit ans, son choix est fait entre Rousseau et "N'oltaire : les Confessions le ravissent. Toutefois il publie son premier essai, les Tablette.^ du Juif Errant, dans la manière vol-
tairienne ^ ; mais il se repent aussitôt de son succès : son parti est pris , il ne reviendra plus à Voltaire 'K Et lorsqu'il ira, deux ans plus tard, visiter Ferney, il dira : « Ce château, ce beau parc , cette pièce d'eau , m'émeuvent moins fortement que la petite maison où je vois, au-dessus de la porte, d'un côté : Isolin, marchand d'outils, et de l'autre : Ici est né J.-J. Rousseau. » Tout Quinet, l'homme et l'écrivain, n'est-il pas en germe dans cette confidence de vingt ans?
Son culte pour madame de Staël, qui commence à dix-huit ans, et qui demeura fidèle jusqu'à la fin, était un legs de sa mère, A vingt ans, il dit en parlant d'un ami : « Il aime passionnément madame de Staël ; c'est toujours à cela que je reconnais mes hommes. »
Mais le plus grand enthousiasme de sa jeunesse, — et aussi, comme il arrive parfois, le plus trompeur, — fut pour Cousin. Le jeune homme trop confiant est fasciné par le jeu de
1. Quinet reconnaît lui-même, dans l'Histoire de mes Idées, qu'il n'avait pas grande valeur.