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Nolice de M. Vacherot

Cette impartialité sereine, ce jugement ferme et sûr, cette élévation morale que M. Dubois apportait dans la critique littéraire, il l'apportait ' également dans la discussion des questions philosophiques et religieuses. Il regardait en face les religions sans les flatter ou les haïr, « défendant leur liberté et leur égalité , demandant mêmes privilèges pour la science incrédule et les systèmes ennemis, ... enfin cherchant la vérité par le respect et l'amour des droits de tous , par le développement hardi et sincère

de tous les contraires... » Ennemi de la force, de l'intolérance , de quelque côté qu'elle se montrât , il luttait , non pour une crovance quelconque, mais pour le respect de toutes les croyances ou de toutes les incroyances. S'élevant au-dessus des polémiques administratives ou juridiques et des questions de circonstances , planant dans la sphère sereine des principes, rappelant les vérités immuables au milieu de la violence des partis, il ne reconnaissait qu'une foi , qu'une loi : Liberté pour tous.

Comme il arrive toujours à l'honneur des esprits modérés et tolérants , il se trouva bientôt en butte aux menaces des partis extrêmes : il fut attaqué d'abord par les jésuites qui, dominant le pouvoir , aspiraient à dominer le pays ; puis par les libéraux à la façon du Constitutionnel, qui lui reprochaient vivement de proclamer les droits d'ennemis qui ne respectaient pas les leurs. C'est merveille, alors, de voir M. Dubois, pris entre deux feux, donner de sa bonne tête bretonne de tous les côtés à la fois. Tantôt, comme un habile tireur d'épée , il pare, avec une dialectique serrée, savante, avec une sûreté de main, une

adresse admirables, sans perdre un pouce de terrain ; tantôt, d'une ironie perçante, il touche l'ennemi juste au bon endroit et lui arrache un cri. C'est le triomphe de la polémique, si l'on peut appeler polémique une discussion de cette envergure, où les hommes ne sont rien, où les faits mêmes ne sont qu'accessoires, où les idéeet les principes sont tout.

Le Globe continuait l'œuvre de Voltaire, mais par d'autres moyens , avec d'autres armes. Tandis que les écrits du dernier siècle s'attaquaient à toutes les religions avec ironie, le Globe les étudiait avec respect. M. Dubois pensait que, si Voltaire lui-même était revenu en 1828, sa guerre ta l'intolérance eût pris une autre forme. C'était au fond toujours la même lutte, la lutte pour la liberté de conscience, la lutte pour la justice; mais, le terrain n'étant plus le même, la tactique devait changer : entre l'une et l'autre époque, il y a la Révolution.

« Aujourd'hui , disait-il éloquemment dans un article sur la Liberté religieuse, l'un des plus beaux du livre, ce qu'il importe d'enseigner à la F/ance, ce n'est point un dogme, une forme reli-

uit'use quelconque : les esprits sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes; c'est de lui apprendre le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou positives, de vivre ( iisemble et égales sous la protection de la même k)i. »

Puis, au-dessus de toutes les croyances reli- ■uses, il proclamait les droits de la libre conlence. « ?sous sommes hommes avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans. L'homme et iDiites ses facultés primitives, voilà le premier objet à respecter; et, quand nous réclamons le droit de croire ou de ne pas croire, c'est de la première faculté de l'homme qu'il s'agit... C'est professer la paix et l'union entre tous les hommes ([ue s'attacher à une telle doctrine; c'est aussi, nous le croyons , répondre aux besoins du siècle ; enfin, c'est tout simplement transformer en habitude générale une habitude privée. Aujourd'hui, l'amitié n'est point troublée par la diversité des croyances ; on vit avec son ami sans lui imposer la théorie qu'on s'est faite sur ce monde et sur le monde à venir ; pourquoi ne traiterait-on pas

tous les hommes comme son ami ? Et pourquoi la société aurait-elle une autre loi que celle qui unit tous les cœurs en laissant les esprits se diviser à leur gré ? »

Page à la fois belle et charmante, où la grâce naît de la grandeur sincère! C'est par de tels accents que le Globe a laissé des souvenirs impérissables. Voilà pourquoi on est heureux de pouvoir relire aujourd'hui ces articles qu'une main pieuse a recueillis pour la postérité ; c'est que, au delà des questions de chaque jour, il allait droit aux principes, suivant le précepte cicéronien: Orator excellem a privatif ad iiniversa res evéhet.

Talma était mort ; Paris avait vu de solennelles funérailles sans appareil religieux; et, chose remarquable surtout pour l'époque, c'était le commissaire du roi près la Comédie-Française qui avait conduit ces obsèques purement civiles. ' spectacle alors si nouveau inspira à M. Dubois la page suivante :

« Le pouvoir peut maintenant comprendre que , pour obtenir la paix entre ces croyances et ces

religions qui semblent si animées les unes contre les autres, il lui suffit de rester neutre au milieu d'elles et de les laisser s'exercer en liberté sous une commune et égale protection. C'est , d'ailleurs , [lour lui le seul moyen de rester pouvoir : car tout pouvoir qui se fait religieux s'abaisse nécessairement sous la religion qu'il adopte, interprétée par son ministre , c'est-à-dire sous le ministre luimême. Et si, par malheur, la société n'est pas tout entière de la religion qui devient ainsi pouvoir social, il y a trouble, anarchie, violence, jusqu'à ce que tombent en même temps et le pouvoir qui n'a pas su se maintenir indépendant, et la religion à laquelle il a sacrifié son indépendance. Ainsi, des moindres événements nous sommes toujours ramenés à cette question vitale de la liberté et de l'égalité des religions sous la neutralité du pouvoir politique. »

M. Dubois était partisan résolu de la séparation de l'Église et de l'Etat, dans l'intérêt de l'un et de l'autre. Il a écrit sur cette question si complexe et si délicate bien des pages qui n'ont rien perdu de leur force ni de leur à-propos. Il montre

l'Église asservie par l'État qui la paye ; il déplore (' la mortelle langueur des cultes salariés » .

« Relevez-vous plutôt , prêtres d'une religion auguste et vénérée ; repoussez le prix de la servitude; reprenez vos conciles, votre hiérarchie indépendante, vos prédications, vos règles, vos rigides observances, mais sous la seule autorité de la conscience ; renouvelez ces écoles qui furent le foyer et lasi.e de la science, mais sans la main de fer qui y pousse nos enfants; montrez-nous des docteurs qui terrassent la philosophie, mais sans que la philosophie vous soit livrée pieds et poings liés ; éblouissez-nous de la pompe de ces fêtes qui nourrirent le génie des arts , mais sans que Tor de celui qui ne vous suit plus lui soit arraché pour parer vos sanctuaires. Assez de force encore vous reste; assez de croyants sincères sont enrôlés sous vos drapeaux ; recommencez une nouvelle mais pacifique conquête, une croisade de pureté, d'éloquence et de savoir, telle que le siècle peut la souffrir. Alors, si la société française se prosterne encore sous vos paroles et sous votre autorité, nul ne se révoltera : car . libre de sa foi , libre de

lutter contre vous par les mèuies moyens, protégé dans sa faiblesse contre votre toute-puissance par la force suprême de la loi. nul n'aura à pleurer que sur les misères de sa propre religion ou sur l'aveuglement des hommes qu'il ne pourra conquérir. Ah! que si vous compreniez bien votre avenir, que si vous vouliez encore une fois, comme vous l'avez fait dans les temps anciens , vous associer au mouvement de la civilisation ; si , quand la force morale seule donne la puissance en ce monde, vous renonciez enfin aux illusions d'une force matérielle que chaque instant paralyse et détruit, qu'ils seraient beaux encore les derniers soirs de votre vieille Église! Que ses langueurs seraient vite encore ranimées!... Vous préférez la servitude pour un peu d'or et de dignités, pour un pouvoir politique qui ne reviendra plus!... »

Il était aisé de prévoir, d'après cette philosophie, quelle serait la politique du Globe le jour où. par la force des choses, il serait amené dans ce nouveau domaine. Également éloigné du parti de la contre-révolution ( le mot ni la chose ne datent d'aujourd'hui) et des jacobins confondus alors avec les débris du bonapartisme, il resta fidèle à la royauté en même temps qu'à la Charte, et défendit vaillamment toutes les libertés et tous les droits issus de la Révolution. La politique du Globe se trouve résumée tout entière

PAUL DlBdlS

dans larliclc fameux qui valul à M. Dubois sa condamnation et sa fortune, la France et les Bourbons en 1830. pages saisissantes de lumière ci de vérité, qui éclairaient d"un jour implacable l'abîme où la monarchie légitime allait sombrer pour jamais. L'écrivain, ici. n'était plus seulement un journaliste; c'était un historien, et un prophète. Ce procès du Globe était le procès de la monarchie , d'où les Bourbons devaient sortir condamnés aux yeux de la France et du monde. L'article de M. Dubois était, h la lin de la Restauration, ce qu'avait été le pamphlet de Chateaubriand , Buonaparte et les Bourbons , au commencement de la même période.

On sait que M. Dubois'se défendit d'abord luimême devant la 6^ Chambre. Il exposa avec la plus ferme éloquence la pensée fondamentale de l'article incriminé: il dénonça courageusement à la barre du tribunal ce parti qui s'interposait sans cesse entre la France et la Couronne et remontait par ses dogmes et ses actes politiques vers un ordre social à jamais détruit par la Révolution, condamné par la Restauration elle-même, a Quatre fois en quinze ans , ce parti a saisi k?

pouvoir, quatre fois il a tenté l'assaut contre la Charte; et quatre fois la Charte a été embrassée par la nation , quatre fois l'ardeur de la défense a reporté le péril jusque sur la royauté. Deux fois, au contraire, la royauté s'est séparée avec éclat de ces prétendus amis qui, pour leurs seules passions et leurs seuls intérêts, la mettent ainsi en cause, et deux fois toutes les inquiétudes se sont dissipées comme par enchantement, toutes les inimitiés ont été condamnées au silence et à la soumission ; la nation s'est pressée autour du trône avec la plus parfaite sincérité de zèle et de dévouement. Voilà ce que j'ai voulu démontrer, ce que j'ai démontré par l'histoire. »

Il avait soin de ménager toujours le souverain et le principe de la monarchie ; bien plus, c'était au roi lui-même qu'il s'adressait pour repousser l'invasion ultramontaine. « Je prévois, s'écriait-il, de pénibles jours pour la liberté comme pour la Couronne, et je m'adresse à qui , messieurs? Est-ce aux masses populaires pour les soulever? Est-ce à quelque parti que je croirais puissant? Non, c'est aux pouvoirs légitimes de l'État, c'est au Parlement, au Koi, au lloi lui-même. »

Cette défense est un chef-d'œuvre de dialectique. M. Dubois renverse d'une main vigoureuse et adroite tout le systî'me de l'accusation. Jamais cet esprit logique, puissant et clair, ne s'était élevé plus haut. Quant au style, il vous fait penser au mot de Pascal : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence. » M. Renouard, qui plaidait pour son ami, put dire de lui avec justice : « .Jamais àme plus généreuse ne s'est alliée à un plus ferme esprit ; jamais une parole d'envie, de cupidité, n'a souillé aucun des nombreux écrits sortis de sa plume ; jamais un désir de popularité n'a eu sm* lui plus d'empire que les séductions et les caresses du pouvoir... Religion, philosophie, histoire, politique, littérature, il a tout abordé en y portant sa haute raison, son imagination d'artiste, sa passion ardente, la plus pure de toutes les passions, la passion du droit. »

Liberté de la pensée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, développement toujours plus large de l'intelligence humaine , tel fut le dogme invariable de M. Dubois, la loi dont il poursuivit lappHcation dans les arts comme

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dans la religion, dans l'industrie comme dans la philosophie, dans l'enseignement des scienc» comme dans les institutions politiques.

Les prophéties de cet esprit noble et éclairé n'arrêtèrent pas le roi aveugle qui se précipitait aux abîmes : la révolution s'accomplit. Tandis que les Villemain, les Cousin montaient au pouvoir. M. Dubois fut simplement appelé au Conseil de liiistruction pubhque, où il continua dans un autre cadre son rôle de directeur et d'initiateur. Plus tard, il succéda à M. Cousin comme directeur de 1 École normale, où il couva plusieurs volé»de jeunes esprits. Il était, d'ailleurs, tout prépare à ces hautes fonctions par les remarquables études qu'il avait fait paraître dans le Globe sur l'Université et sur l'École normale elle même : il voulait infuser un sang nouveau à cette Université qui, depuis qu'elle avait été annexée aux affaires ecclésiastiques, n'avait été qu'une régitsous la main des évêques, « une succursale des i séminaires ». C'est dans ces articles qu'il traçait déjà le plan des réformes qui ont été réalisées depuis en partie par plusieurs ministres, notamment la création de grands centres unive^sitai^e^.

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inauguive en pratique par MM. \Vaddiiigt(jn et Bardoux.

C'est là, d'ailleurs, c'est dans lUniversité que M. Dubois a laissé les traces les plus profondes et les plus durables. « Beaucoup de ses contemporains, dit M. Vacherot, ont jeté plus d'éclat dans la politique, dans l'enseignement, dans la littérature... Mais il est une œuvre où aucun ne l'a surpassé : c'est son efficace et persévérante action sur la jeunesse intelligente et sérieuse de son temps. Bégent de collège, professeur de lycée et de Faculté, directeur du Globe, inspecteur général de l'Université , professeur à l'École polytechnique, conseiller directeur de l'École normale, président des concours d'agrégation , il n"eut jamais, au fond, qu'une vocation, une pensée, une ambition : entrer en communication la plus intime possible avej la jeunesse, lui ouvrir toutes les voies oii l'on rencontre les grandes pensées, faire jaillir toutes les sources où se puisent les grands sentiments... »

Après toutes nos vicissitudes politiques, sa modestie l'avait laissé un peu trop oublier de-

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puis une trentaine d'années; il travaillait à un grand ouvrage sur les origines du christianisme, que , devenu presque aveugle , il n'a pas eu le temps d'achever, et qui s'est en grande partie perdu. 11 était utile de remettre sous les yeux des générations nouvelles quelques-uns des écrits qui firent sa juste renommée.

Un autre maître , des plus éminents , M. Ernest Havet. parlant récemment aux élèves de l'École normale des deux volumes qui nous occupent, disait avec autant de nouveauté (juc de justesse : « Le Globe, création d'un normalien, a été, dans son existence de moins de six années, un grand journal à part... Pourquoi ne le dirais-je pas? le Globe a été une École normale de la presse. Il ne faisait pas la besogne de tous les jours ; il formait les maîtres qui devaient enseigner à la faire ; et ceux qui, dans les situations où les a placés la révolution de Juillet, sont restés fidètes aux enseignements de cette École ont bien mérité de leur pays. M. Dubois a donné l'exemple et n'a pas oublié au pouvoir ce qu'il réclamait quand il en était si loin... Lors

de la réaction de I80O, il siégeait comme juge dans ce même Conseil de l'Université devant lequel i) avait comparu autrefois : il y défendit la liberté de la pensée et ne souscrivit pas à des condamnations par lesquelles on peut dire que l'Université se condamnait elle-même. »

Ceux qui ont connu M. Dubois ont gardé de lui un souvenir ineffaçable. Une grande vivacité de sentiments tempérée par une ferme raison ; un esprit et un cœur toujours en verve; une pensée toujours en éveil , qui souvent courait plus vite que sa parole et lui laissait à peine le temps dachever ses phrases ; des causeries primesautières, étincelantes de mouvement, de vie, parfois incorrectes, et plus piquantes par cela même ; une franchise bretonne , alliée à une grande bonté ; une élévation morale et une déUcatesse exquises ; le respect absolu de la dignité et de la liberté humaines; une fidélité inaltérable à sa conscience et à son devoir ; un attachement profond au grand corps dont il était l'honneur, — tel était M. Paul Dubois.

M. Cousin, qui l'avait précédé à l'École nor-

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maie, se contentait de la dominer de loin, plutôt qu'il ne la dirigeait; M. Dubois, lui, toujours présent, partageant la vie et les travaux de ses élèves , était plus qu'un maître pour eux , c'était un ami : il faisait partie de la famille; tous se soumettaient avec joie et avec reconnaissance à cette ferme paternité.

Aussi les nouvelles générations conservent-elles quelque chose de ce culte qu'avaient pour lui les générations précédentes ; et il nous semble que nous ressentons aujourd'hui encore, à travers nos pères, cette chaleur de cœur, cette flamme de jeunesse dont il a su les animer.

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