Xotice de M. Vacherot
analogies entre ces deux hommes : ils appartiennent tous deux à la famille de ces natures viuoureuses et droites, de ces esprits sincères, consciencieux et puissants qui sont l'honneur du [lays et l'appui de la liberté.
C'est que le Globe, comme le dit très juste- ; lient M. Vacherot dans sa remarquable Notice,
ne fut pas un accident heureux , dû cà l'initiative d'un esprit avide de bruit et de renommée : il fut l'organe nécessaire d'un sentiment qui attendait sa sérieuse expression. » La jeunesse de la Restauration, avide de nouveauté, passionnée pour toutes les grandes questions qui agitaient alors la société française, avait besoin de changer d'air, de sortir, en littérature, de la critique de détail et des querelles de mots ; en politique, des polémiques personnelles et des petites batailles au jour le jour. Le Globe, audessus de toutes les petites passions de la presse quotidienne, s'éleva aux grands sujets, aux questions les plus générales , aux discussions de principes. (( Même lorsqu'il devint un journal quotidien , il ne fut jamais un journal politique dans le sens vulgaire du mot ; il eut tout d'abord ,
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dans les modestes proportions d"im journal ordinaire , quelque chose du caractère sérieux . élevé, critique et philosophique d'une grande revue, avec le feu, la verve, l'élan d'un journal mihtant... Aussi son action se fit-elle sentir sur les lettres , la philosophie et les sciences , dans notre société française et même à l'étranger. » On se rappelle l'éloge qu'en fit Manzoni , et aussi Gœthe dans ses entretiens avec Eckermann.
C'était la première fois qu'on osait, en littérature, sortir de Paris, faire connaître les départements à la capitale, peindre les mœurs pro vinciales à côté des mœurs parisiennes; en un mot, faire de la décentralisation intellectuelle. Bien plus, on osait — après madame de Staël, il est vrai, mais après elle seule, — passer la frontière germanique et commencer des voyages de découverte. Tandis qu'une sorte de renouveau intellectuel remuait toute l'Europe, l'école ultra-classique , inerte , emprisonnée , étouffant dans ses règles chaque jour plus étroites , ignorant le moyen âge et le seizième siècle, dédaignant ses voisins, sifflant Shakespeare, ne produisait plus que de pâles copies
du dix-huitième siècle, qui lui-même avait copié le dix-septième. Le Globe alla chercher dans les poètes étrangers, non des règles, mais des inspirations , et mit sous les yeux du public français ces littératures originales qui ne doivent presque rien à la Grèce ou à Rome, étant sorties toutes vivantes des trois grandes révolutions à'oix est né le monde moderne : le Christianisme, l'invasion des Barbares, la Réforme. Sans doute, le mouvement de sympathie qui, à partir de ce moment, entraîna la France vers l'Angleterre et l'Allemagne, et qui entraîna celles-ci à leur tour vers la France , n'était pas le résultat d'un système littéraire ; il était l'œuvre des besoins nouveaux des sociétés, des relations multipliées du commerce et de l'industrie et de l'état de paix qui en est à la fois lui-même une conséquence et une garantie ; mais ce fut M. Dubois qui eut l'honneur de donner un organe à ce grand mouvement.
En même temps , il savait toujours garder la mesure dans l'innovation : la liberté, chez lui, n'allait jamais jusqu'à la licence; elle s'alliait avec le respect du goût national. Madame de Staël a dit :
«11 en est du goût en littérature comme de l'ordre en politique : il faut savoir cà quel prix on l'achète. » M. Dubois trouvait que le goût était payé trop cher par l'inertie, et l'ordre par la servitude ; mais il tenait profondément au goût et à l'ordre. 11 tempérait la révolution littéraire tout en y travaillant ; ou plutôt , tandis que les romantiques voulaient une révolution , lui se fût volontiers contenté d'une réforme. « Ne craignons pas, disait-il, de devenir Anglais ni Germains; il y a dans notre ciel , dans notre organisation délicate et flexible, dans notre goût si juste et si vrai , assez de vertu pour nous maintenir ce que nous sommes. » L'habitude de n'écrire jamais que des choses excellentes le rendait extrêmement sévère, et sa critique était d'autant plus redoutable qu'elle était plus modérée. Impitoyable pour les faux classiques de l'école impériale, il ne Tétait pas moins, d'autre part, pour les excès du romantisme. Avant tout , il était partisan de la liberté , ennemi de toute secte ; en tout l'opposé d'un doctrinaire . « Sceptique pour les systèmes, sans être indifférent aux principes, il croyait la vérité trop haute, trop large et trop
profonde pour la faire entrer , sans la mutiler , dans l'étroite mesure de ces formules d'écoles, si belles et si grandes qu'elles fussent ^ » En un mot, il ne combattait pas pour une doctrine, encore moins pour un dogme, mais pour la liberté de toutes les doctrines et de tous les dogmes, et pour le droit de n'en épouser aucun.