RENAN
voix moqueuse vous dise à l'oreille : Où sont tes ailes pour suivre dan» son vol l'abeille attique? Essayons seulement de marquer quelques traits d'une organisation intellectuelle incomparable. en relisant ce livre unique, l'une des confidences les plus originales, et partant les plus précieuses, qui aient paru en aucune littérature : les Souvenirs d'enfunce et de jeune-^se.
Aussi bien, s'il est malaisé de suivre cet esprit mobile en ses diversités entre-croisées, il est du moins possible de distinguer les principales influences qui le gouvernent. Quoique nous ne puissions voyager dans les astres, l'analyse des interférences lumineuses nous fait connaître les métaux qui les composent : de même, l'analyse ne peut-elle pas décomposer les nuances d'un génie qu'on ne peut saisir, et, par là, même de très loin, en reconnaître les éléments ?
Ces éléments sont de deux sortes : les facultés héréditaires, les qualités ou les défauts que l'homme reçoit avec la vie; et les influences extérieures qui viennent ensuite modifier sa nature primitive. Mais les premiers ont assurément beaucoup plus d'importance que les seconds :
car il est rare que réducation, les connaissances acquises, le milieu, fassent disparaître entièrement Têtre originel. Il n'est peut-être point d'homme qui, à travers toutes ses variations de forme, ait moins changé au fond que M. Renan. Sous les mille antinomies de sa pensée, l'unité de sa vie intellectuelle est frappante.
Lui-même nous livre le mot de sa nature: Breton par son père, Gascon par sa mère. Partout, dans ses sentiments comme dans ses idées, dans sa vie comme dans son œuvre, dans sa manière de comprendre l'amitié, l'amour, toutes les relations humaines, comme dans ses écrits, il faut en revenir à cette origine double, à ce contraste natif, à ce croisement de deux races et de deux génies absolument dissemblables dans un même être. C'est là le fond, que les alluvions successives de la théologie, des études hébraïques, de la philosophie allemande, enfin de la Grèce et de l'Orient, sont venues féconder et enrichir, sans l'altérer. Les Souvenirs cC enfance et de jeunesse, qui sont eux-mêmes un composé, un mélange délicieux de tous ces éléments , nous permettent de marquer avec précision les époques
et les degrés de ces apports divers : à la suite de chacun, on voit, pour ainsi dire, lever les germes qui n'attendaient que cette action bienfaisante.
Ce fils de la Bretagne est naturellement idéaliste. Il est né, il a grandi en plein moyen âge, à l'ombre de l'antique cathédrale et des vastes édifices monastiques de Tréguier. Il a été élevé par de bons vieux prêtres, admirables de candeur et de vertu, qui lui ont appris, avec un peu de latin et de mathématiques, le sérieux, le respect, la foi, et l'ont marqué, dès l'adolescence, pour la vie spiritut'llc. Dans ce milieu fermé au mouvement et aux idées modiques, il a vécu familièrement avec les saints de la contrée, il a été bercé aux récits de leurs miracles. Ainsi, la mythologie celtique l'a préparé à la mythologie chrétienne, et il a pu exprimer mieux que personne, pour les avoir partagées, les naïves illusions de l'imagination populaire chez les races primitives.
On voit déjà se grouper ici plusieurs circonstances favorables à l'éclosion de l'esprit critique : car, si « l'essence de la critique est l'nrt
8 FIGIRES LITTERAIRES.
de comprendre des états très différents de celui où nous vivons » , comme le dit M. Renan luimême, la fée Gloriande lui a fait ce don. Il a eu sous les yeux les derniers vestiges d'un lointain passé, d'un monde h jamais disparu: né au pays du rêve, en pleine légende, il ne dut point se trouver dépaysé plus tard en Terre-Sainte, sur les bords du lac de Tibéiiade. >'ul plus que lui n'a le sens, le respect, le goût des choses du passé; nul ne les fait mieux revivre; nul ne touche d'une main plus délicate et plus émue aux traditions , aux croyances séculaires de l'humanité.
La race bretonne ne connaît point la passion, au sens où l'entendent les peuples du Midi. Dans cette curieuse et émouvante histoire de la fille du broyeur de lin, qui forme le premier chapitre des Souvenirs, et que seul peut-être M. Renan était capable de conter, il a parfaitement défini l'amour du Rreton , ce sentiment profond, tendre, affectueux, plus voluptueux que passionné : (( Le paradis qu'ils rêvent, dit-il, est frais, vert, sans ardeurs... » En nous faisant pénétrer ainsi le mystère de l'àme bretonne, ne nous donne-t-il