RENAN
pas le secret de sa propre nature ? La passion , du moins dans le sens courant de ce mot , lui est étrangère ; ses atîections sont surtout intellectuelles : elles ont le calme de sa pensée. Résumant en quelque sorte tout le rôle de la femme dans son existence , il écrit avec une tranquillité superbe : << Les femmes ont en général compris ce que ma réserve affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme, j'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé : ma mère, ma sœur, ma femme et ma fdle. » Voilà, certes, de fières paroles ; mais, lorsqu'on trouve ces quatre figures sur le même plan, dans la même phrase, on voit qu'il s'agit pour lui d'une même sorte de sentiment.
L'amitié, chez cet être d'exception, présenta exactement les mêmes caractères que l'amour, — si toutefois on peut appeler amitié et amour If résultat d'une certaine harmonie cérébrale. Il a écrit , sur les origines de ses relations avec M. Berthelot, des pages qui ont, parait-il . étonné certaines personnes autour de lui, et qui pourtant nous semblent la vérité même. Nous ne conce-
vrions guère, en effet, qu'il pût éprouver l'amitié d'une autre façon.
« Le lien de profonde affection qui s'établit entre M. Berthelot et moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives... Habitués à nous regarder très peu nous-mêmes, nous nous regardions très peu l'un l'autre. Notre amitié consista en ce que nous nous apprenions mutuellement , en une sorte de commune fermentation qu'une remarquable conformité â; organisatmn intellectuelle produisait en nous devant les mêmes objets... Notre amitié fut ainsi quelque chose d'analogue h celle des deux yeux quand ils fixent un même objet, et que de deux images résulte au cerveau une seule et même perception. »
L'amitié, comme on la conçoit d'ordinaire, lui paraît « une injustice, une erreur, qui ne vous permet de voir que les qualités d'un seul et vous ferme les yeux sur les qualités d'autres personnes plus dignes peut-être de votre sympathie... Quelquefois même, dit-il, je suis blessé, au nom de la bienveillance générale , de voir l'attachement
M. REXAN. Il
particulier qui lie deux personnes ; je suis tenté de m'écarter d'elles comme de juges faussés .. qui n'ont plus leur impartialité ni leur liberté. » On voit, par ce qu'il dit de l'amitié, ce qu'il doit penser de l'amour.
De telles pages montrent d'abord que M. Renan a réalisé la maxime la plus difficile de la sagesse, qui est de se connaître soi-même; mais, deplus, elles sont une preuve de courage, parce que, en déployant son âme devant tous avec tant de franchise, il s'est exposé cà être souvent méconnu, /combien Y a-t-il d'hommes, et surtout de femmes, ' qui comprennent qu'on se puisse diriger uniquement par rintelligence et par la raison ? La passion est tellement inhérente à leur nature, qu'ils la prennent pour de la force , tandis qu'en effet elle n'est que faiblesse. Un grand foyer tel que Renan leur paraît froid : ses rayons les éclairent sans les réchauffer. Cela explique que tant d'âmes, et d'abord les âmes féminines , résistent de toutes leurs forces aux enchantements de cette pensée , aux séductions de ce style. Dans l'air glacé de ces hauts sommets, dont l'éclatante pureté les attire^ leur respiration s'arrête, leur cœur étouffe.
i2 FIGURES LITTÉRAIRES.
Il leur faut les chemins faciles, à mi-côte, les tièdes vallées. ISe troublons pas leur indolence. Seulement, qu'ils ne jettent pas la pierre aux forts, à ceux qui voient dans la recherche de la vérité, tout à la fois le but de la vie humaine, et la condition du bonheur, et prennent pour guide, non lé cœur, agent inférieur et obscur de l'instinct, du sentiment irréfléchi , de la passion aveugle, mais le cerveau, organe de la pensée libre et de la volonté responsable.
M. Renan est donc une pure intelligence, et une intelligence essentiellement idéaliste. Mais, si les traits que nous venons d'indiquer, et en particulier le sens Imaginatif, poétique, religieux, Ihorreur de ce qui est lianal et vulgaire, le mépris de la légèreté, se retrouvent plus ou moins dans le caractère de la race bretonne, il en est d'autres que cette origine ne suffit pas à expliquer, et même qu'elle semble démentir: belle humeur, fantaisie piquante,^ moquerie aimable, sérénité dans le scepticisme , ces dons heureux et
riants ne viennent certes pas de la triste et douce Armorique, des froides brumes de l'Océan. Ici paraît l'autre influence , celle du sang maternel (l'aïeul était Bordelaise ; ici brille ce gai rayon de soleil du Midi , qui est venu' percer et dissiper peu à peu les brouillards des côtes du Nord. Curieux et attrayant mélange, qui fait le charme et le désespoir des critiques ! M. Renan a en lui deux hommes , comme la plupart des êtres pensants de notre âge aux pays d'Occident ; mais il est rare que deux natures confondues en un même être soient plus opposées l'une à l'autre. D'un côté , la gravité , le respect , la foi ; de l'autre, la gaieté, l'ironie, le doute. Le croyant voudrait prier, adorer en paix; le sceptique le raille doucement. L'un va s'agenouiller à tous les autels, respirer le parfum de l'encens, ouïr la musique sacrée et le son des cloches ; l'autre lui touche l'épaule et lui montre, par delà les voûtes du temple, l'infini du ciel. Le croyant est tour à tour, en imagination, chrétien, juif, musulman, bouddhiste, grec; il sent profondément chacune des formes religieuses, il les compare, il en jouit, il aime à
en pénétrer les mystères , il voudrait y trouver une solution des problèmes du monde; mais le malin démon qui veille interrompt son rêve, et lui fait voir rinsuffisance de ces symboles éphémères dans lesquels l'homme se flatte d'enfermer la vérité éternelle. Ainsi, nous assistons à cet étrange phénomène, d'un esprit ayant soif de certitude, qui, par horreur du vide, se jette dans les solutions les plus contradictoires et parfois les plus téméraires , mais qui , en même temps , s'accommode de ces contradictions, les accepte comme une nécessité de la nature humaine et comme la loi même de la vie, et non seulement les accepte, mais s'en divertit. Il y a là tout à la fois un prêtre, et une sorte de iMéphistophélès bon enfant, ne prenant pas trop son rôle au sérieux, tout au moins un Co^e/e/ français du dix-neuvième siècle, arrivé au scepticisme , non par les femmes , comme son aïeul oriental, mais par les livres.
Le Gascon est partout visible, non seulement dans son caractère, dans ses idées, mais dans son œuvre, dans son art et dans sa vie. « Ma mère, dit-il, qui par un côté était Gasconne,
racontait ces vieilles histoires (les légendes des saints bretons) avec esprit et finesse, glissant avec art entre le réel et le fictif, d'une façon qui impliquait qu'au fond tout cela n'était vrai qu'en idée. » N'est-ce pas ainsi que lui-même a raconté la Vie de Jésus ?
Il parle souvent de l'incapacité pratique,' du désintéressement de la race bretonne (comme il est Gascon, il ne pousse pas le désintéressement jusqu'à n'en point parler). Eh bien ! oui, il a le noble mépris des biens matériels ; « le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent lui paraissent infiniment supérieurs à toutes les richesses, à tous les succès du monde » ; oui, nous croyons avec lui que, « en toute carrière ayant pour objet la recherche d'un intérêt , il eût été... médiocre »; mais en même temps, ne nous y trompons pas, nul n'est plus adroit, sans en avoir l'air, à tirer parti de ses mérites, à les mettre en relief et en valeur; nul ne s'entend mieux à faire sonner » le petit carillon » qui appelle les fidèles à la messe : nul n'est à la fois plus souple aux hommes et plus opiniâtre dans la poursuite de son but. Ce bénédictin, ce savant.
M. HEXAX. 17
se plaît dans le monde; il s'attarde aux causeries frivoles de nos salons, il y trouve distraction et repos. Ce fier amant du passé, qui a vécu en esprit si loin de nous , et qui préfère à son temps le moyen âge, parce qu'il considère que cette époque a donné à l'humanité « le sentiment de l'infini » , cet esprit si dédaigneux de la platitude et de la grossièreté contemporaines , est aussi le plus neuf , le plus ouvert à l'avenir. En étudiant les origines lointaines du christianisme, il s'est placé du premier coup au cœur de la grande question moderne : si bien que ce penseur idéaliste et solitaire, qui se défend de toute idée de prosélytisme, aura eu sur cette génération essentiellement positive, même sur les plus humbles et les plus obscurs, l'influence la plus étendue, la plus profonde , et demeurera aux yeux de la postérité le principal l'eprésentant de la pensée française en cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, aussi bien que Voltaire au dix-huitième et Descartes au dix- septième. Enfin, comme s'il voulait achever de nous montrer à quel point il nous appartient, tout en raillant nos misères , à quel point il est de son temps et
18 FIGl'RE> LITTÉRAIRES.
de son heure , cet homme , dont l'intelligence était plutôt objective, s'est mis sur le tard à se regarder lui-même . à s'analyser lentement . et s'est livré tout entier à la foule en ses replis cachés, en ses plus intimes nuances, pour satisfaire à la grande curiosité critique de son temps, — peut-être aussi pour ôter à ses biographes futurs la licence de trop déraisonner sur son compte.
Ainsi, il a en quelque sorte deux visages, qu'il montre tour à tour, ou en même temps; et il s'amuse tout le premier de ces changements à vue qui étonnent et qui déconcertent. Chacun de nous, suivant son humeur, choisit l'un des deux, déclarant qu'il est le vrai, et que l'autre n'est qu'un masque. De là, les jugements les plus contradictoires : celui ci l'accuse de n'être point sincère, et celui-là de l'être trop ; « il veut nous duper ■>) , dit l'un; « il se dupe lui-même », dit l'autre. On trouve, tantôt qu'il pèche par orgueil, et tantôt par humilité ; tantôt qu'il est demeuré bien Bas-Breton, et tantôt qu'il sent terriblement sa Gascogne. L'esprit français, essentiellement simpliste, rectiligne, épris d'unité et de lo-
gique, est en général réfractaire aux complications et aux antinomies; il répugne à admettre à la fois, sur le même plan, deux idées opposées: c'est pourquoi beaucoup d'honnêles gens , prenant les contradictions de pensée pour des inconséquences de caractère, font un crime à M. Renan de ce qui est justement, à no? yeux, la preuve de sa sincérité. On ne trouverait pas en France, comme en Angleterre, un prédicateur pour le citer en chaire, et un public de chrétiens orthodoxes pour suivre ses cours d'histoire religieuse : il y a ici la différence non seulement de deux cultes, mais de deux races. A notre sens, ceux qui mettent en doute sa sincérité ne le comprennent point, et n'ont qu'une vue partielle des choses : ils regardent les transformations infinies de sa pensée comme le jeu d'un virtuose incomparable; ils ne voient pas ce qu'il faut de largeur, d'indépendance et de fermeté d'esprit pour ne lier le sort des croyances morales à aucune doctrine particulière, ce qu'il faut de courage pour s'affranchir du système où l'on a été enfermé dès l'enfance. « L'hésitation, dit-il noblement.
implique un culte mille fois plus délicat de l'éternel idéal, que les téméraires solutions qui satisfont tout d'abord les esprits superficiels ^ » Aussi nul plus que lui n'a-t-il eu le droit d'écrire cette phrase des Souvenirs : « >'on seulement je n'ai rien dit que ce que je pense; mais, chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je pense. »
D'autres esprits ne méconnaissent pas sa loyauté, et consentiraient volontiers à lui appliquer ce que lui-même a dit de Littré : « Nature essentiellement religieuse, il ne doute que par foi profonde et par respect de la vérité ; » mais en même temps ils lui adressent un reproche, ou plutôt ils expriment un regret d'un genre différent : c'est que le sentiment de l'impuissance humaine en face du problème de notre destinée ne l'afflige point. 11 n'a pas seulement l'acceptation résignée et sereine du doute, il en a la coquetterie, sinon la joie : pour lui, ce n'est pas un tourment, c'est un plaisir. >'on seulement il ne souffre pas . non seulement il n'a