‹ Figures littérairesChapitre 42 sur 72 · Éloges liistoriqu€&, Vn vil. \n-[-2, Didier · texte numérisé non relu

Éloges liistoriqu€&, Vn vil. \n-[-2, Didier

Ce qui frappe tout d'abord, quand on étudie ces peintures variées, ces analyses délicates et profondes de talents et de caractères si différents, souvent même si opposés, c'est l'expérience consommée de l'auteur et son étonnante faculté d'assimilation. Toutes les questions abordées par ces grands esprits lui sont également familières. Qu'il s'agisse de législation, de politique, d'histoire, de philosophie ou de science, sa main sure et fine touche toujours juste et pénètre au fond du sujet: si bien que. quand il

MIGXET. 215

parle de M. de Savigny, on se prend à regretter qu'il ne soit pas juriseonsuUt^ : de M. Cousin, qui! ne soit pas philosophe ; de lord Brougham . ou du duc Victor de Broglie, qu'il ne soit pas homme d'État. Ou plutôt il est tout cela en effet: car c'est un homme profondément versé dans l'étude du droit, qui trace le parallèle entre la science juridique de l'Allemagne et celle de la France (p. ol-57 ) ; c'est un esprit éminemment philosophique qui suit M. Cousin dans ses Études sur le Y mi . le Beau et le Bien ; enfin, c'est un politique de premier ordre qui juge les divers gouvernements qui se sont succédé dans notre pays depuis 1789. Et comment la pohtique ne lui eût-elle pas été chère, à ce compagnon des travaux, des luttes et des triomphes du patriole illustre que la France vient de perdre? N'a-t-il pas été, lui aussi, mêlé intimement aux destinées de la nation depuis un demi-siècle, par cela seul que son existence a été mêlée ta celle de Thomme dont la pensée était devenue en quelque sorte l'àme même de la France ?

Le nouveau livre débute par la vie de M. do

Savigny, « cette belle et longue vie consacrée au service de la science , des lois et de l'État ». On sait quelle véritable révolution M. de Savigny opéra en Allemagne dans la science du droit, et l'on peut regretter avec raison que l'Édit de Xantes, en provoquant l'exil de ses aïeux, ait privé la France d'une gloire si pure. « Ses disciples devenaient des croyants... Son action sur eux n'était pas uniqu m.nt scientifique, elle était morale aussi et presque religieuse. A leurs yeux, il était le prêtre du droit. » Une charmante lettre de Bettina d'Arniui, sa belle-sœur, à Goethe, nous décrit le ihagriii qui s'empara de ses élèves quand le savant professeur partit de Landshut, en 1810, pour aller à Berlin contribuer, avec M. de Humboldt, à l'organisation de l'Université nouvelle et prendre part à l'enseignement qui devait y être donné : « Les étudiants l'entourent comme un essaim d'abeilles. Il n'y en a pas un qui nait la conviction de perdre non seulement un très grand maître, mais un bienfaiteur. » Dépeignant ensuite le départ de Landshut et la touchante séparation de Savigny et de ses élèves : « Toute

rUiiiversité, dit-elle, était rassemblée devant et dans la maison ; beaucoup d'étudiants étaient en voiture et à cheval, ne voulant pas prendre brusquement congé de l'admirable ami et professeur. On distribua du vin. et ce fut aux cris non interrompus de a Vive Savigny ! >) qu'on sortit de la ville... Tous les quarts de lieue, nous trouvions en chemin des troupes d'étudiants qui étaient allés en avant, alin de le voir une dernière fois...)) Cet enthousiasme, excité dans toute une population par la science pure, dégagée de passion politique, n'était-il pas un touchant spectacle ?

On trouve dans cet Éloge une langue juridique pleine de précision et d'élégance, des aperçus lumineux sur l'histoire du droit ; l'auteur met des grâces à tout ce qu'il touche, môme aux sujets en apparence les plus froids et les plus arides.

D'un air aussi aisé et avec une égale exactitude, il traite d'économie politique à propos de M. Charles Dunoyer, le courageux écrivain du Censeur sous la Restauration et les Cent-Jours, le même qui, le 2C juillet 1880, lorsque parurent

les fameuses Ordonnances, publia dans le National les lignes suivantes , après la protestation des journalistes : « Je jure sur ma vie de ne payer aucune contribution jusqu'à ce que j'aie vu rapporter les Ordonnances monstrueuses consignées dans Je Moniteur de ce jour. » M. Dunoyer avait pour théorie principale en économie politique que la meilleure règle de l'utilité est la règle même de la justice, et que la voie qui mène le plus sûrement au bonheur est la voie droite de l'honnêteté. Il aurait dit volontiers, avec le sage et habile Franklin, que, si les coquins entendaient bien leur intérêt, ils seraient honnêtes gens par coquinerie. Bref, l'objet fondamental de ses études était la société humaine, pour laquelle, avec un esprit profondément honnête, mais un peu absolu, il ne séparait pas la morale de Tutililé et faisait dépendre la liberté de la civihsation.

Avec quelle éloquence, avec quels sentiments de respect et de sympathie M. Mignet raconte la vie des grands libéraux , les Brougham , les Tocqueville, les Victor de Broglie! C'est qu'il est, lui aussi, de la famille de ces esprits sages et

éclairés, profondément dévoués à la liberté et à la patrie. Si les regrets de Tami ne se mêlaient pas à ces souvenirs , nous dirions que c'est une bonne fortune pour l'écrivain d'avoir eu à raconter de telles vies, comme c'en est une pour la mémoire de ces hommes illustres d'avoir été \ confiée à la plume d'un Mignet.

Alexis de Tocqueville était, par sa mère, arrière-petit-lîls de Malesheibes. Il avait, dès la jeunesse , une perspicacité extraordinaire . A vingtcinq ans, il prédit les suites funestes que le renversement du ministère Martignac aura pour la Restauration ; il annonce , dès le lendemain même , les projets que les nouveaux ministres voudront mettre à exécution , les résistances certaines qu'ils rencontreront. « Les voilà donc, dit-il, lancés dans la voie des coups d'État, des lois par ordonnances, c'est-à-dire la

question posée entre le pouvoir royal et le pouvoir populaire, une lutte engagée en champ clos , une partie où le pouvoir populaire ne joue que son présent et où l'autorité royale jouera son présent et son avenir. » Huit mois plus tard, à mesure qu'on approche de la catastrophe, il écrit avec une précision singulière : a Se mettre au-dessus de la Charte, c'est vouloir infailliblement se faire précipiter du trône. Telle est ma conviction . »

Ses vues s'étant réalisées, Tocqueville reçut du gouvernement nouveau, avec son ami Gustave de Beaumont, la mission d'étudier le régime pénitentiaire aux États-Unis. 11 en rapporta, non seulement un remarquable travail sur cette question spéciale, mais encore ce beau livre de la Démocratie en Amérique, qui devait lui permettre de devenir, « à quelques égards, le conseiller de la démocratie en Europe ». 11 avait étudié avec soin la Constitution, l'esprit, les mœurs, les progrés de cette « société de sociétés », comme dit Montesquieu en parlant des fédérations ; il avait vu « dans la Maison Blanche le chef élu de cette grande association d'États, simple dans

l'exercice d'une haute autorité, soumis à la loi au nom de laquelle il commande et au nom de laquelle on le surveille, qui le fait sortir sans trouble de la foule et qui l'y fait rentrer sans peine. » Les pages dans lesquelles M. Mignet apprécie ce livre sont particulièrement admirables, comme celles où, plus tard, il étudie l'autre grand ouvrage de Tocqueville, l'Ancien régime et la Révolution. Il excelle à ces résumés lumineux et pleins , où il fait voir en quelques traits rapides l'ensemble d'une œuvre avec ses diverses parties, ses divisions, ses articulations pour ainsi dire , comme si , du haut de quelque montagne, il nous montrait une ville avec ses différents quartiers . ses boulevards, ses rues et ses monuments. Cet art de grouper les faits et les idées en pleine lumière sous les yeux du lecteur , sans altérer la précision du détail et sans perdre de vue le sens philosophique, cet art qui éclate au plus haut degré dans ÏHistoire de la Révolution, se retrouve ici toutes les fois que l'auteur analyse, en une de ces pages magistrales, l'ouvrage d'un de ses collègues.

Il y a une étroite parenté intellectuelle entre

Alexis de Tocqueville, que Royer-Collard appelait « le continuateur de Montesquieu ». et M. Mignet. Tous deux, sans méconnaître les inconvénients et les excès de la démocratie, en souhaitent le développement progressif ; tous deux pensent que c les libres institutions communales et provinciales doivent être comme des écoles oii les citoyens apprennent à faire un bon usage des droits et des pouvoirs politiques » ; tous deux recommandent à la démocratie la soumission sans réserve aux lois, jusqu'à ce que les lois soient changées sans \1olence , pour que , soustraite à ses passions et à ses ignorances , elle échappe et au désordre et à la servitude ; tous deux sont partisans des gouvernements mixtes; et rappelons à ce propos que Tocqueville, après avoir, sous Louis-Philippo. refusé la candidature officielle des mains de son parent M. Mole pour sauvegarder son indépendance politique, après avoir réclamé vainement l'extension du droit de suffrage pour épargner à la France une révolution, Tocque- \i]\e, après 18 i8, demanda, dans la commission législative de l'Assemblée constituante, l'éta-

blissemeiit d'un Sénat et un mode spécial d'élection pour la présidence de la République. Si ses avis avaient prévalu sur la logique trop étroite du temps , qui laissa sans lien comme sans accord deux pouvoirs également issus du suffrage universel et destinés , celui qui possédait le droit,, à succomber sous celui qui disposait de la force, la France n'aurait probablement pas subi les désastres du second Empire, et il y a bientôt trente ans qu'elle jouirait en paix des institutions libérales que nous avons tant de peine à établir définitivement aujourd'hui.

Il y a un autre point de ressemblance entre M. de Tocqucville et 31. Mignet : g M. de Tocqueville avait naturellement du style. Il portait la distinction dans la simplicité, et ses dons, qui étaient des plus rares , le travail les avait rendus des plus accomplis. Il savait composer et s'appliquait à bien écrire. 11 croyait à la nécessité comme au mérite de la forme dans les œuvres de l'intelligence, de la forme qui, produit de l'inspiration et de l'art, donne à la pensée sa perfection aussi bien que son ornement, devient un plaisir d'esprit pour ceux qui lisent et une

condition de durée pour ceux qui écrivent. )) .M. de Tocqueville aurait pu dire la même chose de M. Mignet.

Vn autre purtrait, non moins remarquable, est celui de lord Brougham, de ce prodigieux, de ce « gigantesque Brougham», comme l'appelait Sydney Smith. — cet homme également grand et glorieux dans les sciences, dans les lettres, au barreau, au Parlement; lettré disert, critique spirituel, écrivain politique, jurisconsulte, philosophe, théologien, naturaliste^ physicien ingénieux, géomètre habile, orateur et homme d'État incomparable, qui, à vingt-trois ans, fonde la Revue d'Edimbourg, écrit un livre sur le Régime colonial des nations européennes y dont le chancelier lord Campbell disait : « Aucun autre homme n'aurait pu faire un livre si étendu et si bon en aussi pou de temps » ; qui, à vingt-cinq ans, est reçu membre de la Société royale de Londres, et se place en même temps à la tête du barreau de TAngleterre ; qui , à trente ans, plaide devant la Chambre des Communes et la Chambre des Lords pour le com

merce anglais contre les ordres en conseil. réponse du Cabinet britannique au blocus continental ; qui, à trente-deux ans, combat au premier rang des whigs à la Chambre des Communes, et conquiert, à force de triomphes oratoires, l'abolition de la traite des nègres, puis de l'esclavage ; propage l'instruction populaire à tous les degrés; se place, dans le procès de la reine Caroline , au rang des plus grands orateurs de tous les temps; demande et obtient la réforme législative et la réforme électorale; enfin, devenu le plus illustre et le plus ferme champion de la liberté dans la Grande-Bretagne, (( procure ou prépare le progrès dans la justice, le progrès dans la loi, le progrès dans Tintelligence , le progrès dans l'humanité » .

Lorsque le maréchal de Broglie attendait en prison la mort à laquelle l'avait condamné le tribunal révolutionnaire, il demanda à von- son jeune fils. On le lui amena. Il embrassa cet enfant avec tendresse : « Mon fils, lui dit-il, on va faire mourir ton père. Si Ion te dit que c'est la liberté qui l'a tué, n'en crois rien, et sois fidèle à sa cause. » Victor de Broglie n'oublia jamais ces paroles, et resta fidèle aux dernières volontés et au testament politique de son père. A quinze ans, tout en admettant les

résultats du 18 Brumaire, il inclinait fort du côté de ceux qui redoutaient les progrès de la dictature plus qu'ils n'en appréciaient les bienfaits. « Ce qui me choquait le plus, dit-il, c'était toute apparence de retour à l'ancien régime. »

Cette préoccupation se retrouve chez le paii de France au moment oîi le gouvernement dv la Restauration, dont il avait , par modestie , refusé de faire partie, tomba entre les mains de la faction ultramontaine, dont les doctrines prévalaient alors en Europe , et dont les ambitions , à la fin triomphantes, aspiraient à se satisfaire en France. M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, s'opposa énergiquement aux empiétements de la secte; « il la combattit dans des discours vraiment remarquables par l'étendue des vues, la supériorité des raisons, une verve austère et éloquente... » Fidèle à ses princioes. dévoué au bien public, après avoir lutté contre les projets du ministère Villèle, applaudi aux efforts du ministère Martignac , déoloré la formation du ministère Polignac, résisté au coup d'État de la royauté, il adhéra à

Mir,NET. 2129

la révolution de Juillet et fut un des grands ministres de la monarchie constitutionnelle. Aux derniers temps de sa vie. ne croyant pas à la durée du régime autoritaire pour une société tout à la fois démocratique par sa composition et libérale par son esprit, il en prévoyait et en prédisait un autre dans ses Vues sur le gourernement de la France. « Il n'y a pas. écrivait-il en 1861. deux gouvernements possibles dans le même temps et dans le même pays. Une république qui touche à la monarchie constitutionnelle, une monarchie qui touche à la république et qui n'en diffère que par la constitution et la permanence du pouvoir exécutif, c'est la seule alternative qui reste aux amis de la liberté. » Ces lignes prophétiques donnent à croire que, si Victor de Broglie avait vécu plus longtemps, il eût été jusqu'au bout le compagnon , l'allié de tous ces hommes de cœur, les Thiers, les Rémusat , les Montalivet, les Perier , les >'oailles . qui ont sacrifié leurs souvenirs et leurs espérances au salut de la patrie.

Victor Cousin a aussi sa place dans cette bril-

laiite galerie. IN'ous aurions quelques respec- ^ tueuses réserve? à exprimer sur ce que f M. Mignet dit, non du talent et de l'esprit, mais du caractère de ce philosophe, — n'était que l'ami, sinon le critique, pourrait trouver un peu sévère notre jugement sur cet illustre éclectique qui oublia parfois ses propres leçons et dont tous les actes ne furent pas d'accord avec les principes. Nous passons, en nous inclinant devant la longue intimité qui unit M. Mignel et M. Cousin , et qui , si elle fut un grand charme pour le premier, fut assurément un grand honneur pour le second.

En général, ces portraits , un peu idéalisés sans doute, mais toujours réels, ces portraits, s'ils sont flatteurs , ne sont point flattés. Une des qualités qui les caractérisent et qui leur donnent un grand intérêt est celle-ci : comme , dans certains portraits, œuvres des grands peintres , on trouve à la fois la physionomie du modèle et quelque chose de celle d Tauteur, ainsi, dans ces images historiques' peintes par M. Mignet, on rencontre maint fois des traits qui ressemblent à lui-même ei

qui rendraient parfaitement son propre talent et sa nature. Par exemple, dans M. de Savigny, empreint « d'une ferme douceur et d'une gravité aimable », il saisit et rend avec une vivacité sympathique a la noble simplicité et l'éclat naturel,... le bel art d'exprimer sa pensée avec clarté, de donner aux œuvres de l'esprit cette forme régulière et élégante qui les conserve, d'en disposer les parties dans cet ordre heureux qui en fait l'harmonie en même temps que la solidité , et de rendre plus attrayantes les vérités qui instruisent en y ajoutant avec mesure les ornements qui plaisent » . De même dans le portrait de Tocqueville : « Sa finesse quand il observe, son art quand il expose, l'équité avec laquelle il juge , une élévation morale où il se maintient toujours, un travail constant qui se sent quelquefois un peu , une grande élégance , recommandent cette œuvre d'un juge pénétrant, d'un sage penseur , d'un écrivain habile, qu'animent également l'amour du bien et le souci du droit. » C'est ainsi qu'avec quelques-unes des couleurs employées par M. iMignet pour peindre ces nobles figures, on ferait une es-

qiiisse assez ressemblante de Fauteur lui-même. Une précision élégante est, en effet, la qualité maîtresse de sa pensée et de son style. C'est l'atticisme brillant dlsocrate avec l'esprit juste et disert de Fontenelle; c'est, en un mot. le type achevé et parfait de l'éloquence académique. Ajoutez-y une érudition variée, des vues larges, un esprit à la fois libre et mesuré . une délicatesse exquise, reflet d'une belle âme. puis, çà et là , ce que son jeune et regretté ami Prevost- Paradol appelait dune façon charmante « le doux éclat des idées abstraites )- ; enfin . pour base solide à tous ces dons brillants, le caractère, cet ensemble de qualités morales si raro dans tous les temps et qui seul assure la durée de la gloire de Ihoinme. comme le style assure celle des ouvrages de l'esprit. 11 y a mieux qu'un talent incomparable dans ce livre : il va une âme de libéral ardent et de patriote, au service de l'histoire et de la vérité.

Page 1