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LA NOUVELLE ÉDITION DE MM. J. ASSÉZAT ET MAURICE TOURÎS'EUX

Septembre 1877.

Depuis un siècle, les éditions de Voltaire et de Rousseau se sont multipliées à lïnfini ; d'où vient qu'il n'en a pas été de même pour Diderot ? Est-il

1 . Œuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits conservés à la Bibliothèque de FEnnitage. Notices, notes, table analytique, étude sur Diderot et le mouvement philosopiiique au xvnr siècle, par J. Assézat et Maurice Tourneux. — 20 ^ol. — Garnier frères , éditeurs.

inférieur à ses deux grands contemporains ? Les questions qu'il a traitées sont-elles moins actuelles? A-t-il mis moins de passion, moins d'éloquence, moins de savoir, à présenter ses opinions et à les défendre? Xon. 11 faut attribuer principalement cet oubli des éditeurs à Diderot lui-même, qui s'est trop oublié de son Aivant. qui a jeté ses œuvres aux quatre vents du ciel sans se soucier de les réunir, qui a dédaigné h tel point la publicité, que les meilleurs de ses écrits n'ont été révélés qu'après sa mort, si bien qu'on ne le connaîtra peut-être jamais tout entier. De son vivant, en effet, sur quoi pouvait se former l'opinion? Sur des traductions, sur un mauvais roman de sa jeunesse, sur deux pièces de théâtre dont une seule avait réussi à moitié, sur quelques mémoires de mathématiques, sur quelques opuscules philosophiques considérés à la fois comme dangereux et comme obscurs, et enfin sur r Encyclopédie. 11 est vrai que cette dernière œuvre pouvait compter pour quelque chose: mais dans tout cela manquait, ou du moins ne brillait pas sans nuages la qualité maîtresse de l'auteur : la A'erve dans le bon sens,

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le j4Tand goût artistique uni aux vues ijrotbndes de la seience moderne. Aussi n'est-il pas étonnant de voir quelques critiques ses contemporains l'injurier sans le comprendre, et nous présenter exclusivement un Diderot déclamateur, philosophe à paradoxes, réformateur sans mandat.

Cette première impression a duré. Elle est de- ^'enue plus fâcheuse encore par la faute de La Harpe, qui, bien qu'averti de sa méprise, s'est obstiné à chercher dans des livres faussement attribués à Diderot, comme le Code de la Nature de Morelly , les preuves de la complicité du philosophe avec Babeuf et les communistes de la première Révolution : or, La Harpe, comme le fait remarquer M. Assézat. est encore la source où viennent puiser tous les faiseurs de dictionnaires biographiques à l'usage des écoliers et des gens du monde.

Ce qui est vrai, c'est que, pendant l'époque si intéressante qui sépara les excès de la Terreur des excès d'un autre genre qui marquèrent l'époque de l'Empire, des chercheurs, disons plutôt des conservateurs intelligents, mirent au jour les manuscrits de Diderot disséminés un peu par-

tout. C'est alors qu'on put lire la Religieuse, le Supplément au Voyage de Bougainville, Jacques le Fataliste, les Contes, les premiers Salons, que la correspondance de Grimm avait transmis aux Allemands et aux Russes, mais qu'en France quelques personnes seulement connaissaient. Un de ces Salons, retour d'Allemaj^ne , avait été retrouvé dans la fameuse armoire de fer. Le Diderot artiste et homme de lettres s'ajoutait alors au Diderot philosophe, et Naigeon, malgré sa préférence pour le dernier, dut, en 1798, lorsqu'il donna la première édition des œuvres de son maître et ami, tenir compte de ce nouvel aspect .

Plus tard, après la chute de l'Empire, la Correspondance de Grimm paraissait à son tour, et, quoiqu'elle fût bien incomplète, on y retrouvait plusieurs morceaux qui révélaient encore un autre Diderot : le Diderot journahste. Les deux éditions de 1818 et de 1821 n'ajoutèrent guère à l'édition de Naigeon que ces morceaux détachés, et quelques lettres. Seule, celle de MM. Brière et Walferdin publia pour la première fois ces pages brillantes qui s'appellent le Neveu de Rameau,

M. Assézat en a retrouvé une eopie nouvelle, qui e\j)lique plusieurs (litUcuUés du texte adopté jusqu'ici. Qui ne connaît pas cette satire — car c'est la véritable qualification de ce morceau — ne connaît ni Diderot ni le dix-huitième siècle. II est impossible de peindre avec plus de vérité la société de l'ancien régime, et de mieux faire comprendre comment , de ce mélange de noblesse facile, de parvenus insolents et de parasites encouragés , devait fatalement sortir un cataclysme .

En 1830, autre point de vue encore. Cette fois, c'est le Diderot intime et bonhomme : l'épistolaire. Nous ne dirons pas que c'est le plus précieux; mais c'est à coup sur le plus charmant. Que de choses délicates, que de gaité, que de courage dans ces lettres à une amie qui le soutenait durant la grande bataille de r Encyclopédie, au milieu des menaces perpétuelles d'arrestation et des obstacles amoncelés par les libraires eux-mêmes ! Quel dommage que les réponses nous manquent ! Il semble qu'on lise un de ces rôles dont se servent les comédiens, où les répliques sont en blanc. Mais quel rôle déli-

cieux ! et que mademoiselle Vol and devait avoir de mérite pour provoquer de telles confidences et un tel abandon !

Avions -nous donc tout Diderot avec l'édition Brière et ce supplément de 1830 ? Il s'en fallait bien. Des revues complétèrent certaines parties ; qui les Salons, qui la Correspomlance. 11 s'agissait de relier tout cela , de mettre le fil d'Ariane dans la main du lecteur : c'était la tâche du nouvel éditeur, M. Assézat. 11 a eu une bonne fortune : M. Léon Godard, qui avait copié en 18o6 tous les manuscrits encore inédits de la bibliothèque de Catherine II, à l'Ermitage, les confia à notre regretté confrère, et nous voyons maintenant combien ils méritaient d'être imprimés.

Les premiers volumes sont, il faut bien le dire, d'un intérêt un peu inégal. Peut-être ne fallait-il pas mettre dans le premier cet Ess li sur le mérite et la vertu , qui n'est qu'une traduction ; mais peut-être aussi comprendra-t-on mieux le chemin parcouru par le philosophe depuis l'époque où, jeiine encore, il enchérissait même sur le déisme de Shaftesbury, jus(iuà celle où, devenu vieux, il s'était affermi dans la croyance que la Nature se sufTisait à elle-même. Les trois premiers volumes et une partie du qua-

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Irième sont 'consacrés aux œuvres philosophiques; elles y sont par ordre de dates; et, s'il y en a, comme VEssai su?' la Vie de Sénèque, qui sont un peu longues, un peu diffuses, on est bien dédommagé par ces délicieux dialogues : VEntretienavec crAlembert ei le Rêve de d'Alemhert, Y Entretien avec la maréchale de Broglie , le morceau sur les Femmes, etc.

Parmi les ouvrages inédits de la partie philosophique, il faut s'attacher surtout à \d. Réfutation de l'Homme d'Helvétius. C'est un travail de longue haleine où Diderot, que l'on confond trop souvent avec Helvétius, indique à merveille la nuance qui sépare leurs idées. Diderot naturaliste ne croit pas que l'homme soit uniquement le produit de l'éducation. Il le voit naître avec des qualités, avec des défauts que l'éducation peut développer ou corriger, mais qu'elle est incapable de faire naître seule. Il discute cette thèse avec une telle sûreté d'arguments, une telle abondance d'exemples et en même temps une telle gaîté de conteur, que c'eût été bien dommage qu'une pareille dialectique fût restée inconnue.

Il en est de même du Plan d'une Université pour la Russie, dont M. Guizot avait publié en 1833 des fragments assez étendus; mais ces fragments ne donnaient pas l'idée de l'ensemble. Diderot ne s'est pas borné à organiser la Faculté des Lettres, comme on pourrait le croire d'après l'extrait de M. Guizot ; il a rédigé un plan complet. Tl n"a pas même négligé la Faculté do Théologie, tout en montrant l'inutilité et même le danger de cette sorte d'enseignement. Et. pour faire bien comprendre à quel point de vue il s'est placé, — point de vue qu'on paraît à peine soupçonner encore aujourd'hui, — nous rappellerons sa réponse à cette question : « nu'est-ce qu'une Université? »

« Une Université est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d'une nation, et où des maîtres stipendiés par l'État les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences. Je dis indistinctement, parce qu'il serait aussi cruel qu'absurde de condamner à l'ignorance les conditions subalternes de la société. Dans toutes, il est des

connaissances dont on ne saurait être privé sans conséquence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille à parier contre un que le génie . les talents et la vertu sortiront plutôt d'une chaumière que d'un palais. »

On voit d'ici les conséquences : l'enfant pauvre nourri à l'école pour que les parents n'arguent pas de leur pauvreté, et l'éducation progressive élevant l'homme des notions utiles et générales aux sciences et aux spécialités transcendantes.

Dans les fragments philosophiques qui ouvrent le quatrième volume, l'éditeur a bien fait de restituer à Diderot quelques-uns des morceaux que le gTand écrivain abandonnait si généreusement à ses amis. S'il avait bien clierché, il en aurait trouvé plus d'un dans les premières œuvres de J.-J. Rousseau; mais celui qu'il U donné, reconnu comme tel par Rousseau lui-même, suffit pour faire comprendre cette facilité de Diderot à se désintéresser de sa propre gloire; et le souvenir de ces premiers

bienfaits n'a pcut-ùlre pas été étranger à la rupture provoquée plus tard par le philosophe genevois, qui, comme il s'en vantait, haïssait ses bienfaiteurs.

Dans ce quatrième volume commencent les belles-lettres, et, dans les belles-lettres, les romans. C'est surtout à propos de ces romans qu'il est utile de prémunir les lecteurs contre une certaine liberté de langage qu'on a souvent et avec raison reprochée à Diderot comme à Voltaire lui-même. On ne peut supprimer ces pages , mais on doit avertir qu'elles ne sont pas écrites pour d'autres que pour les hommes.

Signalons, dans les volumes suivants, plusieurs plans de pièces inédites, parmi lesquels celui d'une tragédie presque achevée , Terentia , dans le genre cornélien (t. VIIIj; quelques poésies nouvelles (t. IX), et tous ses écrits sur la musique réunis pour la première fois (t. XII).

M. Assézat achevait la partie relative à r Encyclopédie, — partie qui est une de plus soignées et des plus intéressantes de sa magnifique collection , — lorsque la mort est venue le surprendre. Mais il devait se survivre dans un ami qui avait

collaboré à tout le travail de cette édition et qui a rapidement mené l'œuvre à bonne fin. M. Maurice Tourneux nous a donné encore un dialogue inédit , plusieurs morceaux de critique entièrement inconnus et tout récemment découverts à Saint- Pétersbourg it. XVII 1. une précieuse notice sur mademoiselle Voland et sa famille (t. XVIII), et surtout de nombreuses lettres 1 1 . XLX et XX ) , dues aux communications du baron de Boyer de Sainte-Suzanne, du duc de Broglie, de M. Benjamin Fillon, de feu M. Bathery, de MM. Etienne Charavay, Borel de Soubeyran, ou extraites des collections de Victor Cousin , Babaud-Laribière, et des archives d'État de Moscou. Les appendices offrent deux chapitres très complets, l'un sur les écrits apocryphes attribués à Diderot, l'autre sur les ouvrages de ce philosophe perdus ou détruits ; puis une iconographie détaillée qui montre combien M. Tourneux était digne de continuer et de couronner le monument légué par M. Assézat aux lettres françaises.

Nous ne prétendons pas que les nombreux documents inédits fournis par MM. Assézat et Tourneux changeront du tout au tout l'opinion

générale ; mais il n'est pas possible que l'ensemble de tant de petits faits nouveaux, de rapprochements inaperçus , de détails négligés , n'accentuent pas davantage certains traits de la physionomie aux dépens de certains autres. Ce qui nous paraît assuré, c'est qu'après une telle publication , Diderot reprendra dans l'histoire littéraire et philosophique de ce pays une place plus en rapport avec son mérite réel, comme écrivain, comme artiste, comme précurseur. On a dit de lui qu'il était le plus .\llemand des Français, ce qui n'est pas tout à fait exact. Ce qui l'est davantage, c'est que , à peu près de même que La Bruyère est l'homme du dixseptième siècle qui est le plus du dix- huitième, Diderot est l'homme du dix-huitième siècle qui est le plus du dix-neuvième.

^ Il faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées, yj Diderot, Correspondance .

Si l'on considère le livre de Rabelais isolé de son temps , on est déconcerté à la première vue de cette chimère, œuvre à la fois burlesque et philosophique, qui étale ses obscénités dignes d Aristophane pêle-mêle avec des beautés que Platon n'eût point reniées ; qui tantôt s'élève

l. Lorsque cette étude fut publiée en partie dans la Revue politique et littéraire^ Texcellent livre de M. Gebhart, Rabelais, la Renaissance et la' Réforme, n'avait pas encore paru.

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aux sommets de Ja morale la plus pure , et tantôt s'abaisse aux bouffonneries les plus grossières ; on s'écrie , comme fait d'abord La Bruyère : « Ce livre est une énigme inexplicable; c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme. »

Mais, si on le replace dans son vrai jour, sous le ciel de la Renaissance, alors tout ce qui paraissait confus devient clair; là où l'on n'apercevait qu'un monstre, on découvre le dessein d'un génie savant, une sorte d'encyclopédie . Il suffit d'observer les principaux événements du siècle pour expliquer les contrastes du livre qui le reflète : d'une part , au travers du cataclysme des guerres politiques et religieuses, la pensée humaine réveillée par de soudaines lumières, — limprimerie, l'antiquité, l'Amérique, l'Orient, le vrai système du monde; — Vésale ouvrant les profondeurs de l'homme et Servet devinant la circulation de la vie ; Érasme et Budé retrouvant les littératures anciennes, Arioste la poésie, Guichardin et Machiavel l'histoire, Morus la philosophie, Alciat

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le droit; Léonard de Mnci. Michel-Ange et Raphaël unissant, dans l'art rajeuni, le réel avec l'idéal ; — d'autre part, des m.eurs dissolues, le désordre des sens et de l'imagination.; sur le trône de France, un prince galant, dont le règne, suivant l'expression d'un de ses contemporains i. fut (( une magnifique et superbe bombance » ; près de lui. a la Marguerite des Marguerites », reprenant à Roccace les libres récits de nos conteurs gaulois ; une cour tou jours en liesse, enivrée de spectacles, de bals, de festins; dans le cloître. Merlin Coccaïe K le grand prêtre de la gastronomie, créant la langue macaronique. et le chapelain Bourdigné célébrant les exploits de Pierre Faifeu, dignes de csux de François Villon; fltalie écoutant les chants impudiques de l'Arétin; enlîn partout, même au milieu des élégances et des lumières, une grossièreté naïve, reste de l'antique barbarie K Ainsi, l'ivresse de l'esprit avec 'celle de la

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