‹ Figures littérairesChapitre 59 sur 72 · Il · texte numérisé non relu

Il

Uauklais. 9^9

point où sa présence est nécessaire . sauver les situations délicates , parler et se taire à propos. Agréable de sa personne , facile à vivre , il a le mot pour rire : bon vivant et beau viveur; point de scrupules, ni de remords, ni d'ennuis. Un seul souci lui vient : doit-il , ou non, se marier? Son front a-t-il à redouter quelque disgrâce conjugale ' ? Sur ce point, enquêtes sans nombre, grands et plaisants débats, consultations bouffonnes-, dont Molière se souviendra.

Jouet du hasard, Panurge est ramassé par un roi qui passe; de chevalier d'industrie, il devieni grand seigneur, mais avec la marque du parvenu; gibier de potence ou singe de cour, au caprice du vent; aïeul de Gil Blas et de Figaro. Ce n'est pas Pantagruel seul, hélas! qui se laisse séduire à ce personnage, que tous les siècles reproduisent : combien de Français , dans tous les temps, sont éblouis par son esprit, dont l'éclat recouvre l'immoralité!

Ces divers caractères sont-ils d'invention pure?

1. « Multa miser metiiu , quia feci multa pj'ulcrve. o Ovide. i. III, 9 à 4*J.

1^90 FiGiuKS litti'raires.

Une érudition mêlée de fantaisie a voulu reconnaître en eux tel ou tel contemporain. Défionsnous des interprétations trop précises et trop absolues. Il a pu se trouver en ce temps-là des hommes tels que ceux du livre; il s'en trouve encore aujourd'hui , parce que ces personnages sont non seulement réels, mais vrais, et qu'ainsi ils appartiennent à tous les âges et à tous les pays, ^'ous les rencontrons chaque' jour sous d'autres costumes, et il ne serait guère dilficile de faire une c clef » nouvelle avec des noms de notre temps. C'est le privilège des profonds observateurs, Rabelais, Shakespeare, Molière, La Bruyère, de résumer une multitude d'êtres particuliers dans un type universel. Telle est la véritable clef des grands moralistes. Le duc de Montausier peut ressembler à Alceste et le duc de Brancas à Ménalque : ils ne sont pas les seuls : car le Misanthrope et le Disirait sont éternels. Si Rabelais a pris sur nature quelques traits de ses personnages, est-ce que Frère Jehan des Entommeures, cet esprit indépendant , ce vaillant lutteur , qui rêve de mettre à mort tous les briguids. tous les monstres, tous les serpents et

KAUI:LA1^. 201

bries malfaisantes \ n'aurait pas un air de famille avec notre auteur lui-même? >'e voyezvuus pas l'écrivain , armé de sa terrible plume, comme l'autre du bâton de la croix, abattre sans pitié les préjugés et les erreurs, couper, tailler, « cscarbouiller, pocher, enfoncer, débéciller, empaler - ?» Écoutez le bruit de ses coups! Et, lorsque Jehan s'écrie, au moment de la bataille : « Chocquons ; diables, chocquonsi » ne vous semble-t-il pas entendre le hardi philosophe pousser son cri de guerre ?

Ps'est-il pas également vrai que Rabelais, comme tout grand romancier , a mis encore quelque peu de lui-même dans la plupart de ses autres héros, et qu'on ne le retrouve pas moins dans la bonté de Grandgousier, dans la science de Gargantua, dans la libre intelligence de Pantagruel . dans Fesprit de Panurge? Aussi, comme il jouit des rôles qu'il imagine ! comme il aime ces personnages, enfants de son génie ! comme il se plaît à les mettre en scène, à les voir agir, aies entendre parler!

i!d± FIGLKKS LITTÉRAIRES.

comme il s'amuse, tout le premier, de ses géants invraisemblables ( dont il oublie luimême la taille de temps en temps ^} !

Soit que Gargantua prenne les cloches de Notre-Dame de Paris pour les pendre au col de sa jument -^ ; soit que, bombardé par l'artillerie ennemie , il se plaigne d'être taquiné par les mouches ^ et fasse tomber ensuite des ■boulets de ses cheveux en se peignant * ; soit que Pantagruel tire la langue à demi pour garantir son armée de la pluie, l'auteur s'égayc naïvement des inventions qui lui viennent , comme la mère ou la nourrice s'amuse ellemême des contes qu'elle trouve pour son enfant K Entraîné par sa verve, il lui arrive d'entrer en scène avec ses héros : c'est maître

1. Swift, qu'on a surnommé le Rabelais de lAngletenc, sera plus conséquent et plus géométrique dans les proportions de ses géants.

Page 1