PRÉFACE XIII
musée. Un homme qui sait voir un tableau sait mieux voir le tableau du monde.
Si M. Léon Tyssandier débute en peignant des portraits, c'est qu'il sait voir un tableau.
ARSÈNE HOUSSAYE
ChAteau de Parisis, 20 jain 1886.
11 y a eu de tout temps des salons littéraires. En France, après la barbarie du moyen âge, la reine Anne de Bretagne mit à la modèle goût des lettres et des arts. Marguerite de Valois et la reine Margot continuèrent cette tradition ; enûn, Fbôtel de Rambouillet rafûna Tesprit français et prépara le grand siècle. Si Molière s'est moqué des Précieuses « ridicules » et des savantes prétentieuses, il n'a jamais voulu atteindre les femmes intelligentes qui savaient allier Tamour des lettres aux préoccupations de la famille.
Henriette est- elle plus jolie parce qu'elle est ignorante? Quoique la Sévigné fût la première épistolière de France, les foins se faisaient
tout de même, en batifolant, dans ses prairies. Une estampe du temps nous montre cette femme célèbre avec une plume d'une main et une fourche de l'autre.
Je ne sais pas si, dans sa villa du golfe Juan ou dans sa terre de la vallée de Ghevreuse, M»* Adam s'est jamais travestie en faneuse et en bergère. Sans doute, la Nouvelle Revue ne lui en laisserait pas le temps. Mais tous ceux qui ont eu l'honneur d'être reçus par elle savent qu'elle est spirituelle sans afféterie , savante sans pédantisme. Ce n'est pas un bas-bleu, c'est une femme du monde. Elle continue avec grandeur toute une série glorieuse : M«* Geoffrin, M«* Necker, M«« Récamier, la princesse Troubetzko!, la comtesse de Boigne, qui appelaient autour d'elles, dans leurs salons, les hommes d'Etat, les poètes, les artistes, formant ainsi une grande aristocratie où le talent et la naissance étaient confondus. Vingt ans avant la Révolution, Jean- Jacques, l'horloger de Genève, marchait de pair avec un d'Aiguillon ou un Choiseul, parce que les femmes savent mettre chacun
à son rang et que, si nous faisons les lois, elles font les mœurs.
Ainsi, quand la société semble se désorganiser ; quand les hommes essaient de semer entre eux les inégalités, les discordes, les femimes d'esprit, en ouvrant leurs portes à ces ennemis, rendent la lutte plus courtoise, répriment les ambitions et pacifient les colères. L'éclectisme d'un salon vaut mieux, pour la sécurité d'un Etat, que les groupes exclusifs des partis. En apprenant à se connaître, on apprend souvent à s'aimer.
Telle a été l'œuvre pacificatrice de M»« Adam. Les rois, les ambassadeurs étrangers ont coudoyé dans son salon, depuis quinze ans, tous les hommes d'Etat français. En 1871, après les désastres de la guerre et les convulsions de la Gommime, M. Thiers disait d'elle : « C'est l'arc-en-ciel des révolutions. Dieu l'a envoyée à la jeune République en lui annonçant qu'il n'y aurait plus de déluge ». De bonne heure, en efTet, M"^* Adam prit dans la société nouvelle une place à part. Femme du préfet de police, elle rece-
vait le monde officiel. La politique intérienre Toccupait peu, mais les relations étrangères, si -difficiles à renouer, avaient toute sa sollicitude. Interrogée par des diplomates, comme Egérie par Numa, elle sut trouver dans son patriotisme et dans sa double vue les plus heureuses inspirations. A toutes les époques difficiles de notre histoire, n'a-t-on pas vu une femme au gouvernail ? Parfois malfaisante, l'influence des femmes est souvent providentielle. Jeanne d'Arc a payé la dette dlsabeau de Bavière, M*"*» Roland celle de la Pompadour.
En littérature. M»® Adam a illustré le nom de Juliette Lamber, car elle ne se contente pas d'avoir l'esprit de conversation ; elle a écrit des livres où se révèlent ses brillantes facultés de poète, de philosophe et de romancier. Les authoresses, comme disent nos voisins les Anglais, sont souvent de charmantes conteuses qui ont plus d'imagination que d'entendement. Or, ce qui distingue Juliette Lamber, c'est la c< pensée ». Elle se préoccupe plus des idées que des faits. Peu
lui importent les péripéties du roman moderne, les petites intrigues, les détails mesquins, les dialogues bavards. Ses personnages sont héroïques et ses conceptions grandioses. Grecque, Païenne sont des filles d'Homère qui ont la. taille des déesses et qui contemplent l'humanité du haut de leurs rêves olympiens.
Victor Hugo comprenait Juliette Lamber et il l'appelait sa fille d'alliance. Aucune femme n'a peut-être eu tant de rayonnement.
M^« de Staël, qui était un homme par le génie, n'avait pas les séductions de la femme ; George Sand mettait tout son esprit dans ses livres. Mais Juliette Lamber, avec son attrait personnel, sa grâce exquise, son charme ondoyant, a connu les triomphes du monde comme les triomphes de l'art.
Aujourd'hui, M™* Adam dirige la Nouvelle Revue. Entourée d'écrivains d'élite, elle ne ferme pas sa porte aux jeunes, qui sont l'espoir de la France. On se souvient des encouragements qu'elle donna à Jean Aicard et à Déroulède. Elle a acclimaté aussi chez nous
des poètes étrangers, entre autres Carmen Sylva, cette femme trois fois reine, qui porte sur son front la couronne de Roumanie et tient dans ses mains la lyre de Tyrtée.
Par son mariage, M»* Adam est notre compatriote. Edmond Adam était originaire de notre département ; il naquit au Bec-Hellouin, à l'ombre de «ette antique abbaye d'où est sortie, au zi* siècle, la philosophie française.
ARSÈNE HOUSSAYE
ARSÈNE HOUSSAYE
M. Arsène Houssaye a publié naguère ses Confessions y sans doute parce qu'il avait beaucoup péché. Saint Augustin et Jean- Jacques Rousseau lui montraient l'exemple.
Mais, si intéressante que soit la vie d'un écrivain, elle ne suffirait peut-être pas à passionner le public. L'homme qui écrit ses Mémoires doit se faire le Froissart de son époque. De pénitent, le voilà passé confesseur, pour livrer à l'histoire les secrets du monde contemporain*.
* Naturellement, quand H. Arsène Houssaye a écrit la préfaoe de mon liTre, il ne laTait pas qve cette étode paraîtrait dans la première série. Et pourtant, tout sym* pathique que je sols h ce rare esprit, Je n*ai point flatté son portrait.
Aussi, tout en se mettant en scène, M. Ar> sène Houssaye se préoccupe-t-O beaucoup des personnages de son temps. Gomme un maître de maison, il met en valeur tous ses convives, s'effaçant volontiers derrière eux et leur prêtant le charme de son esprit. C'est donc un livre d'histoire que ces Confessions en quatre volumes, ces souvenirs d*un demisiècle qui embrassent la Restauration, la monarchie de Juillet, la République et TEmpire. A la fois écrivain et personnage officiel, il ne raconte que ce qu'il a vu. Mais quel poste d'observation! Une' avant-scène à la Comédie-Française, un fauteuil à l'Académie, — le quarante-et-unième, — un balcon aux Champs-Elysées.
Quoiqu'il ne rougisse pas d'être appelé un homme de lettres, M. Arsène Houssaye n'est donc point un écrivain de métier, un bureaucrate de la pensée. Mais croit-on que les Athéniens, vivant au plein air de l'Agora, ne faisaient pas d'aussi bonne politique que nos députés en Chambre ? Arsène Houssaye s'est mêlé au monde, comme un historien qui se
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ferait capitaine pour surprendre les. secrets de la bataille.
On a dit de lui, comme on avait d'abord dit de Lamartine «t de Musset : « C'est un homme de salon, un écrivain amateur », parce qu'on n'apercevait«quelecôté frivole de sa vie. Et il laissait dire, ce sybarite, par fierté peut-être , préférant à l'odeur de l'encre le parfum des roses thé et des robes décolletées*.
Mais nous aUons montrer aujourd'hui un Arsène Houssaye « nouvelle manière », en dégageant de cette existence protéîforme les œuvres et la vie intime de l'écrivain. M. Houssaye est comme ces écoliers qui tiennent à leur réputation d'improvisateurs ; ils se reposent le jour, mais ils travaillent la nuit, et ils achètent laborieusement les palmes qui semblent venir se poser d'elles-mêmes sur leur front.
* Da reste, il n'y a point d'amateurs, puisque au fond il n'y a point de métier littéraire. On n'est homme de lettres que si on marque sa personnalité. S'il y avait la pléiade des amateurs, il faudrait y mettre Rabelais, Montaigne, Montesquieu, le duc de Saint-Simon, Chateaubriand, Benjamin Constant, Lamartine lui-même. 11 y a sur ce sujet an excellentissime chapitre de Henry Houssaye, dans son beau livre Les Hommes et les Idées.
Victor Hugo et Arsène Houssaye se tenaient par la main; ils avaient combattu ensemble dans Tarmée du romantisme. Hélas I aujourd'hui cette chaîne de Tamitié est brisée :
Arsène Houssaye est presque le seul sorvivant de la grande époque.
Si Hugo fut un aigl.e réfugié dans les burgs démantelés, Arsène Houssaye est un oiseau chanteur, poète comme le rossignol, persifleur comme le merle, s' abritant tour à tour dans les marronniers des Champs-Elysées et dans les bosquets agrestes. Car c'est là le double courant de son esprit : il a chanté les prés et les bois comme Virgile ; il a raconté le monde comme Brantôme, un Brantôme corrigé et augmenté par Saint-Simon. De FArc-de-Triomphe à FObélisque, il a vu défiler tout Paris, les grandes et les demi-mondaines laissant passer à travers leur voile le secret de leurs amours. Dans ses vallons champenois, il s'est associé à toutes les harmonies de la nature : il a frémi avec la feuille, il a sangloté avec le flot ; il a écrit, loin des foules, dans le grand silence panthéiste, la
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poésie de son ccBur et le roman de ses rêves. Les historiographes de Tavenir devront décomposer cette double nature, dont la syn* thèse a donné des œuvres toujours captivantes, parfois épiques, que Fauteur a vécues avant de les écrire. Si nous prenons, en effet, ses histoires du monde, il n'y en a pas une que le caprice ait forgée à plaisir. L'imagination d'Arsène Houssaye est comme l'orfèvre qui polit les diamants et qui les enchâsse ; ceux qui font leurs brillants de toutes pièces sont des bijoutiers en faux. On fabrique du verre, mais non des pierres précieuses.
Arsène Houssaye est le premier historien des femmes parce que sa vie, tantôt rustique, tantôt mondaine, s'est trop passée dans l'étemel féminin, — le meilleur des mondes et le plus mauvais. — Balzac, un bourgeois homérique, qui a écrit l'épopée bourgeoise, n'a jamais bien connu la haute société dans laquelle sa fantaisie s'égarait quelquefois : c'est parce qu'il regardait par les fenêtres. Ce qui se disait derrière l'éventail, dans les profondeurs de la serre ou sous l'éclat des
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lustres, il ne Tentendait pas. Arsène Hoi descendant du marquis deTrychâteau, 1 comme ses amis du romantisme et comme Musset, — sans avoir comme préjugés de la naissance, — triomphai sa barbe blonde, était un des acteurs c ample comédie mondaine dont il a écr les dédier à Tbistoire, les (c cent actes div passait, avec ime duchesse au bras, d groupe étincelant de femmes, vivant s sions romanesques, se consolant de 1 d'hier par celui de demain, spirituel Rivarol, conquérant comme le duc de lieu, poète comme Bemis avec racc< mélancolies modernes. (Combien de i éclos parmi les fleurs du bal et chanté; poitrine des déesses ! Combien de pages reuses écrites au retour, dans Tenfièv du souvenir ! Arsène Houssaye n'a tramé ses romans en chambre : il les a — Ils vivront.
A le voir franchir, du pas d'Achi seuil de son hôtel et descendre Taven Champs-Elysées, on ne reconnaîtra
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Nestor à la parole ailée. Il est encore dans la latte comme un héros et non comme un sage. Qui donc prétend que c'est un combattant de 1830, qu'il a vécu avec Gautier, Gérard de Nerval, tous les bohémiens de la bohème, dans un coin effacé du vieux Paris ?
Quel bibliophile ignorant vient nous dire:
« n y a un demi-siècle qu'Arsène Houssaye mettait sur son iront la Couronne de bleuets » ? Cest lui-même. Mais il se vieillit, sans doute parce qu'il se sait jeune, comme les petites filles qui voudraient avoir seize ans. U a tracé ainsi sa biographie dans une lettre qu'il m'écrivait hier :
« Je suis né en 1800, je suis mort en 1900. » Ces dates sont fausses ; les poètes n'ont pas la mémoire des âdffres. Nous demandons que les neveux de ses neveux gravent sur sa tombe, au milieu des roses :