‹ Figures parisiennesChapitre 8 sur 10 · CI-GIT · texte numérisé non relu

CI-GIT

ARSÈNE HOUSSAYE mort à vingt ans.

Amet in pace !

La province où s* abrite aujourd'hui le tombeau d'Alexandre Dumas a tu le berceau d'Arsène Houssaye.

Les burgraves du romantisme avaient méconnu le doux poète dont Sainte-Beuve a plus tard recueilli les larmes. Quand le jeune Arsène Houssaye fut présenté à Victor Hugo, déjà sacré, dans Tappartement-cénacle de la place Royale, Théophile Gautier dit à celui qu'il appelait son maître :

— C'est mon ami, l'illustre inconnu Arsène Houssaye. H est du pays de Jean Racine, mais il ne faut pas lui en vouloir.

Victor Hugo abaissa son regard olympien :

•— Quel grand poète eût été ce Racine, ditil, s'il n'avait pas fait de tragédies !

— Vous me pardonnerez au moins ma champenoiserie en faveur de La Fontaine?

demanda le néophyte.

— Oui, pour ses contes, répondit Hugo.

Car, dans ses fables, c'est un Sancho Pança à cheval sur M. de La Palisse.

Telle est l'injustice des révolutions. Mais si l'on absout les hommes de 92 parce qu'ils

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ont sauYé la France contre Tétranger, pardonnons à Hugo ses hérésies d'antan, en faveur d'Hernani et des OrierUcUes.

Arsène Houssaye, directeur du Théâtre^ Français, a vengé Racine en faisant souvent à ses tragédies les honneurs de Taffiche. La Fontaine s'est vengé, lorsque Hugo fatigué d'être éloquent et voulant hadiner, dans ses Lettres des bords du Rhin, ne trouva pas l'esprit champenois de La Fontaine.

Fils d'un riche gentleman-farmer^ Arsène Houssaye vint à Paris aussi pauvre qu'un bohème. Il avait fui la maison paternelle à dix-sept ans, dans sa haine de la toge prétorienne, voulant chercher la vérité au fond du cœur humain et non sous la poussière des dossiers oriminels. U fit la guerre en Flandre jusqu'à la prise d'Anvers ; à la paix, il rede-p vint simple poète courant les hasards.

Arsène Houssaye, qui devait écrire plus tard Béranger à V Académie, cette chanson tant chantée que l'on attribue souvent à Béranger lui-môme, débuta dans les lettres en composant des « Chansons à la manière de

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M. de Béranger ». Hais il n'avait pas encore gagné des millions à la Bourse ; son père lui coupait les vivres, espérant hâter le retour de Fenfant prodigue. Grâce à sa bonne mine, il put emprunter mille francs à un notaire chevaleresque, comme il s'en trouve parfois pour subventionner le roman et le drame, avec les fonds de leurs clients. Mille francs, c'est un déjeuner de soleil quand on a un ami, une amie : tout le luxe du cœurl Un matin, Arsène ne trouva plus au fond de sa poche qu'une pièce de cent sous, la dernière bouchée de pain. U contemplait mélancoliquement ce disque argenté, pâle comme la lune sur un tombeau ; mais soudain, en regardant la face :

— Quelle belle effigie I dit-il joyeusement à son compagnon Paul Van del Hell, fils de l'helléniste.

C'était Bonaparte, premier consul.

— Je la garde, dit-il, ne songeant déjà plus au déjeuner.

— Décidément, lui dit Van del Hell, tu es né artiste.

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II y a, en effet, des poètes artistes et des poètes subjectifs. Les uns, disait Saint- Victor, écrivent avec le pinceau du Titien, les autres avec une plume d'archange. Geux-d s'appellent Lamartine, Alfred de Musset; ceux-lli, Théophile Gautier, Victor Hugo : les premiers, analystes d'eux-mêmes, n'aimant dans le décor créé par Dieu que la solitude et la fraîcheur, qui sont des états de la nature comme le sentiment est un état de l'âme; les seconds, recevant les images des choses, admirant les formes, recherchant la sonorité des mots et des rimes, édifiant ime mise en scène d'opéra autour de l'homme qui pense ou qui aime. M. Arsène Houssaye est de cette grande école coloriste. Chacun de ses sonnets et de ses poèmes est un tahleau resplendissant qui prend les yeux en prenant le cœur.

On peut être artiste dans son œuvre sans l'être dans sa vie, par une contradiction humaine. Mais la vie d'Arsène Houssaye, quelle féerie en cent tableaux I U est encore le marquis de Trychàteau ; en ce moment, il se cache au manoir de Parisis, une de ses trois

résidenees d'été. Parisis ! tous retroavez le souvenir d'Octave, le donjuanesque héros des Grandes Dames. A Paris, Arsène Houssaye a fui rhôtel mauresque et Thôtel Renaissance de Tavenue Friedland pour se retirer, loin des fêtes vénitiennes, dans un pavillon'desChamp6«> Élysées. Des merveilles d'art emplissent sa longue galerie tajussée de ronge comme une chambre ardente. Au^lessus des lambris^ court toute une lignée de blaibons illustres. Les grandes écoles de la peinture y ont aussi leurs écussons; ce sont des toiles de maîtres: romains, vénitiens, flamands, français da xvm* et du xn^ aiâcle ; depuis les prérapkaé^ lites jusqu'à Diaz, Delacroix et Corot. Puis des vitrines, des étagères, de petits meubles supportant des bustes de Coysevox ou de Coustou. Mais les bibliothèques remplies d'ineu-» naMes etd'elzévirs sont chez Henry Houssaye.

On y trouve le Quarante-'et-^unième fauteuil; l'Histoire de Léonard de Vinci; la Balerie du XVlll^ siècle; M>dière, sa femme et sa fille; les Destinées de l'àme : des exemplaires pré* deux sur soie, sur peau de véUn, sur papier

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de Cbîne, ornés des {dus rares eaux-fortes et eolamioés comme d'antiques missels. Chez Hottssaye, pas mi seul liyre : c'est sa coquet<r terie I Aussi dit*il avec une pointe de fatuHé littéraire : « Mettez-moi en loge avec tous mes critiques comme un élève de l'École des beaux-arts; donnez-moi, comme à ces mes* sieurs^ un thème à faire, qu^ que soit le sujet : philosophie, science, histoire, conte, poè^e ou sonnet. Nous verrpns qui remportera le prix sans avoir ouvert un livre. » Ëh bien l oui, c'est Houssaye qui remporterait le prix^ Mais la critique a raison de lui reprocher d'avoir éparpillé tant de forces souvent perdues^ car il n'y a pas d'homme mieux doué que lui*

Cet original ne se contente pas d'être un poète, un romancier, un historien, un col^ lectioniifiùr, un critique d'art, c'est encore un architecte, un peintre, un musicien. Il a construit des palais pour y loger son caprice, il a groupé sans prétention sur la toile des nymphe3 bocagères dans des paysages rêvés, il a chanté les mélodies de Lulli et lui a

répondu. Quand il fit représenter Uiysse^ de Ponsard, au Théâtre-Français, il sut deviner le génie de Gounod et le chargea d'écrire les chœurs : autant de chefs-d'œuvre. C'est lui aussi qui, en ramenant les esprits vers le xvra« siècle, fit reprendre à TOpéra-Gomique Richard Cœur-de-Lion, de Grétry, un oublié !

Gomme peintre il eût obtenu de vrais succès, s'il n'avait pas préféré les grandes voies littéraires. U y a trois ans je voulus aller, en curieux, à la vente d'Emile de Girardin; Arsène Houssaye me pria d'avoir l'œil sur un petit paysage signé H..., qui était de lui, et qu'il avait offert à son ami. « Vous pourrez mettre dessus une poignée de louis, me dit-il. J'y tiens assez, quoique cela ne vaille pas de l'or ; mais un père a de ces faiblesses. »

J'étais donc là, attendant au milieu d'une foule hétérogène : artistes, brocanteurs, écrivains, désœuvrés. Quand on fut arrivé à notre tableau : « C'est un Corot », dit l'expert, que m... accusateur n'intimidait pas. Le paysage d'Arsène Houssaye fut chèrement payé 1 Depuis, l'affaire Trouillebert ne m'a pas ému.

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Tavais laissé, rue de La Pérouse, ma dernière illusion. Je douterais maintenant de la Vénus de Milo elle-même, si la Vénus de Milo avait un nom d'auteur.

Quoi ! un homme qui a bâti des palais, qui a dirigé le Théâtre-Français, inspecté les musées de France, traversé toutes les fêtes parisiennes, peint des paysages, chanté des sérénades, fondé des journaux, collectionné des chefs-d'œuvre ; cet homme a trouvé le temps d'écrire cent volumes ! Bagatelles , n'est-ce pas ? Eh bien I non ; voyez à l'œuvre ce robuste ouvrier de la pensée. Houssaye, flrapé dans une ample toge rouge, imposant comme un doge, avec sa taille élancée et sa longue barbe blanchissante, sillonne lentement son cabinet de travail. Fumant des cigarettes, il dicte, et l'un de ses secrétaires, souvent une femme, fait courir la plume sur le papier. Il va ainsi, pendant de longues heures, sans que jamais son inspiration demande grâce. Gomme Scudéry et mieux que Scudéry, il pourrait « tous les mois, sans peine, enfanter un volume ». £n une après-midi, il a

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dicté Léonie et Léana^ un petit roman dans les Prinnesses de la ruine; le lendemain, il dictait en quelques heures Mademoiselle Fleur-de-LySf un chef-d'œuvre en vingt-sept pages. Les Douze Nouvelles nouvelles ont été écrites en douze nuits, la Comédienne -en treize jours. Ne croyez pas au moins qu'il se relise. A quoi bon? Il retrouvera sa pensée sur les épreuves et il y donnera un dernier coup de burin.

Mais on peut imprimer et publier sa prose teUe qu'elle s'échappe de ses lèvres : c'est toujours dans une langue exquise, épurée sans purisme, la fleur de l'esprit et du sentiment. Pas de collaborations avouées ou tacites ; les collaborateurs seraient une gène pour ce talent primesautier. Il dicte, comme la source s'épanche, sans demander l'aumône d'une goutte d'eau*.

* Un Jour pourtant que j*élais aa château de Parisi$, — la plus seigneuriale des TiUégiatures, — Houssaye me dit : « Il faut que nous fassions une grammaire ensemble; nous la dédierons à rAcadémie. » Hais le matin j'allais courir à cheral dans les bois de Voiles; l'après-midi je me couckais à l'orientale sous les ombrages du parc; le soir je jouais aux petits papiers avec quelques haultes et sairantes dames.

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Arsène Houssaye Tenait d'éo'ire, — noua parlons de bien longtemps, — les Aurores liiUraires. leune, il saluait la gloire des jeunes, préférant aux hommes qui déclinent ceux qui empourprent les horizons de l'ayenir des premiers feux de leur talent. Pourquoi alla-t-il le lendemain à TAbbaye-au-Bois? Il avait rencontré Sainte-Beure et de Musset rue de Garenelle, devant la fontaine de Bouchardon, et ils rayaient entraîné pour lui faire c(Mitempler, à lui, Fauteur des AuroreSf le coucher d'un astre. Chateaubriand et H"*" Récamier étaient là, drapés dans un solennel ennui, étendus au milieu d'un nuage d'encens comme des Orientaux dans la fumée du narghileh. Le mélancolique René, qui ne lisait rien parce qu'il avait beaucoup écrit, connaissait pourtant les Aurores littéraires ; et quand Arsène Houssaye vint le saluer, il loi dit avec amertume : « J'ai lu votre dernier aitide. JoU titre, joU sujet, pour les hommes

« Déddément, me dit Anène Houssaye, f ous &tee un paret- •eui. » Depuis, j*ai écrit le chapitre de Tlnterjection, et Je iD*ea taitteoulà!

qui arrivent. Mais je suis un homme qui s'en va, monsieur ! » Le jeune poète, plus heureux que Jean-Jacques, sut trouver le mot de la fin avant d'être dans Tescalier ; il répondit : « Les hommes comme vous, monsieur de Chateaubriand, ne s'en vont jamais. »

Si Arsène Houssaye, dont la renommée date de l'ère romantique, venait nous dire aujourd'hui : « Pourquoi parler de moi puisque je m'en vais ? » nous aurions le droit de lui répondre : « Arsène Houssaye ne s'en ira pas ».

u Ce qoi me gâte Tbistoire, disait M»* du l>effand, c'est de penser qne tout ce que je vois aujourd'hui sera de Thistoire demain. »

Jeune, sans ambition déçue, sans intérêt d*écoie on de drapeau, nous nous plaçons à un point de vue diamétralement opposé pour juger notre temps. Ge qui nous intéresse dans la chronique, c'est la perspective de l'histoire. En jugeeuit nos contemporains, — ceux-là surtout qui ont accompli leur oeuvre, ceux qui sont sur cette pente de la vieillesse que le philosophe Jouffroy appelait « l'autre côté de la vie », — nous ne perdons pas de vue

que demain, dans un demi-siède à pem< grands hommes d'aujourd'hui seront hommes du passé, et qu'il se trouyer nouveau Plutarque pour rendre un eu ces morts illustres dont la postérité aurj des demi-dieux.

Je risque donc aujourd'hui, du vivant n de quelques hommes d'élite, des juget derniers, — ce que Chateaubriand eût a des études d'outre-tombe, — où je m'el de n'écouter que la voix d'une critique d téressée et d'un enthousiasme réfléchi.

Un jour, un amateur de teibleaux vî une galerie particulière.

— Pas mal 1 pas mal I disait-il, comi regret, en regardant une petite toile qui tout simplement un chef-d'oeuvre.

-— Vous pouvez même dire que c'est répondit le maître de la maison : l'autet mort.

Tout est là. On en veut à ses contempo de leur supériorité ; on éprouve quelque h se mesurer à leur taille. Les honnêtes teurs eux-mêmes ont un go&t secret po

dénigrement ; ils aiment les iconoclastes qui brisent les statues, ou les sculpteurs qui met< tent aux frontons des édifices des gargouilles grimaçantes.

Je demande pardon au public si j'ai jugé les yiyants comme on juge les morts.

Philosophe, orateur, publiciste, homme d'Etat, M. Jules Simon m'impose non seulement par son talent, mais par sa singulière destinée. L-histoîre n'aime pas les hommes heureux ; eUe veut qu'à une élévation rapide succède une chute profonde. Aristide sans son exil, Gincinnatus sans sa charrue, Annibai sans la trahison de Prusias, Scipîon TAfiricain sans le tombeau de Utemum, Gicéron sans la lâcheté d'Octave et l'aiguille de Fulvie n'auruent plus cette auréole du malheur qui commande le respect à la postérité.

Il ne faut pas croire que l'envie qui s'acharne après les favoris de la fortune ou de la gloire

s'arrête aux limites de ce monde. Nous n'ai* mons pas à entendre des panégyriques, même sur les tombeaux. Ou bien faut-il que les grands morts aient expié leur gloire, qu'ils aient eu une existence semée d'écueils, une vieillesse désolée par la misère ou rsJttandon. Alors la postérité se fait vengeresse ; elle ressuscite les oubliés et exalte les méconnus.

Aussi, ce que nous redoutons pour Gambetta, par exemple, devant le tribunal de l'Histoire, c'est sa trop haute et trop constante fortune. Cet homme a eu du bonheur jusque dans la mort : il n'a pas survécu à ses forces physiques, à sa puissance morale ; pendant .douze ans, il a été, lui, ce fils du peuple, ce Marins bourgeois, le maître des destinées de la France. Mais l'homme qui, vivant, a été hissé sur un piédestal risque fort d'en descendre au lendemain de ses funérailles.

M. Jules Simon, le rival malheureux de Gambetta, le consul terrassé par un tribun, a connu toutes les traverses de la vie publique. Il avait payé cher, pendant les dix-huit années de l'Empire, le droit d'être un jour membre

du gouvemement de la Défense, président du conseil des ministres et sénateur inamovible. Depuis 1839, il combattait, avec toutes les forces vives de Tintelligence et de l'érudition,

pour la cause de l'émancipation humaine; dès 1848, il avait fait à l'Assemblée nationale son apprentissage politique ; banni de l'Université en 1852, devenu le commis d'un éditeur, il n'avait cessé de jeter le cri de liberté, de se faire l'apôtre d'un socialisme rationnel, de prêcher la grande loi de justice et d'amour. Philosophe illustre, il descendait du cap Sanium jusque sur l'Agora : en même temps qu'il écrivait le Devoir^ ce livre de haute morale, il fondait des journaux pour répandre la vérité dans les ateliers, dans les mansardes, pour consoler les déshérités en leur montrant l'aurore du lendemain. Jamais sans doute il ne déchaîna les haines violentes, les passions révolutionnaires ; mais il parlait aux ouvriers comme on parle aux ignorants et aux malades. « Instruisez-vous de vos devoirs pour faire respecter vos droits, leur disait-il. C'est par l'observation de la loi morale que vous

comprendrez la sainteté de votre cause et que vous la ferez triompher. » L'égalité sociale? une chimère. Aussi, ce qu'il préconisait^ c'était régalité philosephique, riaviolabilité de la personne humaine.

Avec un pareil passé, avec une éloquence persuasive, un coup d'œil juste, un sentiment profond, on eût pu croire que M. Jules Simon serait Thomme de son temps, le Périclès qui grouperait autour de lui toutes les forces de la jeune République. U n'en fut rien. Trahi par la droite, renié par la gauche, M. Jules Simon aura passé sur cette mer houleuse sans pouvoir jeter l'ancre ; il n'aura pu mettre ses facultés admirables au service de son pays. C'est, dira-t-on, un rêveur impuissant, un ambitieux déçu : l'histoire fera justice de cette accusation. M. Francisque Sarcey, dcmt le témoignage n'est pas suspect, écrivait na* guère : « M. Jules Simon est le meilleur et le plus simple des hommes ». Nous voudrions que cette phrase fût gravée un jour sur son tombeau. Ceux qui ont l'honneur d'approcher M. Jules Simon connaissent ses vertus privées.

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ses qualités d*honnâte homme et d'homme de bien. Qu'on ne croie pas que cette bienreiiiance soit affectée, que cette courtoisie soit factice, que cette bonté soit une lettre à vue tirée sur la reconnaissance publique.

Quand il était puissant, n'a-t-il pas fait assez d'ingrats? C'est au pouvoir que l'on peut juger les hommes politiques. Or, M. Jules Simon est peut-ôtre le seul ministre qui ait payé toutes les dettes de l'amitié.

Je suis d'autant plus à l'aise pour louer l'auteur du Devoir, que sa rie politique est vraisemblablement terminée et qu'il ne dispose pas aujourd'hui de la moindre souspréfecture^ pas même d'un bureau de tabac de troisième classe. Mais il m'a honoré de son amitié, il m'a éclairé de ses conseOs quand, an sortir de l'adolescence, la vie se bifurque et qu'on risque de se tromper de chemin ; je suis donc heureux de lui rendre on hommage public, surtout sachant qu'il y a à cette franchise quelque danger.

C'est cette aveugle fatalité dont il semble frappé, qui donnera à M. Jules Simon une

figure épique dans la galerie de l'Histoire.

Il est rOEkiipe de son parti ; il en est aussi le Moïse, car il a entrevu la terre de Ghanaan et il n'y a pas mis le pied. A lui la peine, à d'autres Thonneur. Mais Tavenir le remettra à son rang, entre Démosthène et Gicéron, entre Thémistocle et Brutus.

Quel sort lui a donc été jeté? Pourquoi le hasard, qui tire de Teau tant d'hommes politiques que l'on croyait noyés, n*a-t-il pas permis qu'il se relevât de sa première chute?

C'est parce qu'il n'a point voulu suivre le parti d'avant-garde dans toutes ses revendications. M. Jules Simon est-il donc un rétrograde?

Non. Mais tandis que les événements marchent, il reste fidèle à lui-même, à son passé, — à ses illusions, si l'on veut, — sans que l'appât de la popularité puisse lui arracher quelque concession. Il ne s'est point enrégimenté dans un parti ; il n'a voulu que la vérité pour programme et la liberté pour drapeau.

Et puis, qu'on ne l'oublie pas: M. Jules Simon est un philosophe ; c'est un homme de doctrine, qui entrevoit l'idéal social, comme

ridéal moral, au-dessus de tous les faits contingents; et peut-être méconnatt^il trop les restrictions qu'un parti, quel qu'il soit, est obligé de faire à ses principes pour assurer la sécurité du lendemain.

Mais on ne dira pas que ce fils du peuple a trahi le peuple, car il aime à parler de sa modeste origine et de ses pénibles débuts. Son père, après avoir perdu sa fortune, s'était retiré au bourg de Saint- Jean-Brévelay. Ainsi, cet homme du monde, qui porte Télégance académique en sa personne comme en ses discours, a été élevé dans une pauvre chaumière de la Bretagne. Avec le courage d'un Amyot, il fit ses études au collège de Vannes, n'ayant que 250 francs par an pour payer son externat, pour acheter des livres, pour se loger, pour se vêtir et pour manger. Plus d'une fois l'estomac dut être sacrifié au profit de l'esprit. Quelques leçons qu'il donnait à

ses camarades augmentaient un peu son budget ; mais c'était la misère, une misère noire, où seuls Tamour de l'étude et l'avenir entrevu jetaient un rayon d'espérance.

Gela dura longtemps, même à Paris au sortir de l'Ecole normale, alors que le pauvre suppléant couchait dans un grenier de la place de la Sorbonne et faisait pour douze sous, chez Flicoteaux, un maigre repas par jour.

Enfin la Revue des Detae-Mondes fut la providence du jeune philosophe. Rebuté par quelques journaux, il n'osait plus se présenter dans les bureaux de rédaction; Buloz surtout, avec sa réputation farouche, l'intimidait. A cette époque parut un mauvais ouvrage sur l'Ecole d'Alexandrie; Jules Simon ût un article sur ce livre, et, prenant son courage à deux mains, il se rendit un soir dans la rue Saint-Benoit, où étaient les bureaux de la Revue. Mais, arrivé à la porte, les forces lui manquèrent ; sa fierté se révolta & la pensée d'un refus. U allait emporter son article, quand il aperçut une boite à la portée

de sa main. Ge n'était pas la boite aux manuscrits, c'était la boite aux journaux. Dans son trouble, il y jeta son article, et il s'enfuit sans retourner la tête.

Buloz fut tout étonné, le lendemain, de trouver un manuscrit parmi les gazettes.

Peut-être, grâce à ce hasard, l'examina-t-il plus attentivement ou plus vite ; quoi qu'il en soit, Jules Simon reçut, peu de temps après, les épreuves de son article, et il fut, à partir de ce jour, un rédacteur assidu de la Revue.

Longtemps après, le célèbre philosophe, devenu ministre, s'est-il souvenu de cette première page de son histoire littéraire, quand il a fait donner à Buloz la croix de la Légion d'honneur? C'était d'ailleurs un acte de tardive justice. Non seulement Buloz avait fondé la plus importante Revue, mais il avait été administrateur de la Comédie -Française.

M. Jules Simon était depuis longtemps brouillé avec lui, lorsque un jour, en 1871, il apprit par M. Thiers que Buloz demandait la croix.

— Comment ! dit-il, il est au moins commandeur.

— En tout cas, vous ne voyez pas d'inconvénient?... répartit M. Thiers.

— Pas le moindre. Je vais envoyer mon secrétaire chez Buioz pour lui dire que, s'il n'est que chevalier, je le nommerai officier.

Non, il n'était pas chevalier *,

Nous ne prétendons pas juger ici l'œuvre philosophique de M. Jules Simon; tout au plus essayerons-nous de la caractériser en quelques mots. Selon nous, son système procède plutôt de l'enseignement que de la recherche spéculative. Certes, il ne voudrait pas qu'on l'appelât un positiviste; et cependant nous oserons qualifier sa doctrine : « un positivisme moral ». n y a des abstractions où l'esprit humain se perd, des problèmes métaphysiques qui, par leur essence même, sont con-

* Ces souvenirs nous ont été contés par M. Jules Simon loi-mème. Nous les croyons inédits.

damnés à n'être jamais résolus. Ces hardiesses de Titan qui veut escalader le ciel sont un danger pour notre raison. N'existe-t-il pas, de l'aveu même de Pascal^ ce chercheur audacieux, un « au delà » que notre connaissance n'atteindra jamais ? Tout ce qui peut rendre l'homme meilleur, en lui enseignant la noblesse de sa naissance et la loi de sa destinée, voila le cercle psychologique et moral où M. Jules Simon enferme ses investigations.

Gomme Socrate, il a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. Ses meilleurs ouvrages sont ceux où il étudie l'état de l'homme dans la société. Et sa politique n'est pas une utopie : la science économique y coudoie à chaque page les principes platonîdens.

On a dit beaucoup de mal de Yéclectisme :

j a-t-il cependant un seul système qui, adopté dans toute sa rigueur, puisse satisfaire l'esprit humain? M. Jules Simon, comme son maître Cousin, ne méconnaît pas les découvertes de la physiologie moderne ; mais il ne veut point que l'on confonde le monde matériel avec le

monde de la pensée. H croft à T&me et U croit à Dieu : voilà les fondements de sa métaphysique. En philosophie, nous le comparefons ▼olontiers à Gicéron, qui était surtout an éradit et xm moraliste. M. luks Simon a étth dié la doctrine des principales écoles, il a commenté Maton et Aristole, U a suivi en historien les dicdecticiens d'Alexandrie jusque dans leurs aberrations, et il a dégagé de cette encydopédie les fondements élem^s de la vérité.

de « positivisme moral » -^ une antithèse par laquelle nous avons essayé de caractériser la double tendance de M. Jules Simon *- se retrouve dans ses réformes universitaires.

Lui, l'attique, nourri du miel de THymète et du lait d'Amalthée, il a prouvé qu'il était bien de son temps, lorsque^ profitant de son passage au pouvoir, il a rajeuni renseignement de la France au mépris de la routine, et adapté

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les programmes imiversUaires aux besoins de la société moderne.

Nos pèreSy élevés dans les « humaniores litter» », se flattaient de ne pas connaître le premier mot des sciences. Aujourd'hui, il n'est pas un bachelier es lettres qui ne sache lire dans les astres et qui n'ait trouvé au fond d'un creuset les mystérieuses lois de la matière. CSertes, nous sommes, plus que quiconque, épris de beau langage; mais il faut avouer que l'étemel thème grec et le prosaïque vers latin étaient devenus deà exercices bien stériles. Tout le monde à présent est utilitaire, parce qu'il n'y a plus de privilégiés, plas de cadets, et que tout le monde combat pour la vie. k une société nouvelle, il fallait donc un enseignement nouveau.

Parlerons-nous, après tant déjuges autorisés, de Jules Simon écrivain et orateur?

Gomme Gicéron, auquel nous le comparions tout à rheure, il possède au suprême degré l'art de dire : il a, à la fois, le don du style et le don de la parole. Ce n'est pas assez de convaincre, il veut charmer ; il veut que Tar •

gument pas^e par le cœur pour arriver plus sûrement à Tesprit. Ne possède-t-il pas trois puissants leviers : la voix, la diction, le geste? Il n'en faudrait pas tant pour soulever le monde. A la tribune, M. Jules Simon est tour h tour ironique, inspiré, harmonieux, véhément. Ses discours resteront pour nos fils des modèles oratoires; mais nous pourrons dire à ces tard-venus, comme Eschine à ses disciples après la lecture d'une harangue de Démosthène :

« Eh ! que serait-ce, si vous aviez entendu rugir le Lion ! »

ALBËRIG SECOND

Un jour, au café de la Régence, Alfred de Mnâset, voyant le nom de Théophile Gautier au bas d'un feuilleton de la 'Presse^ froissa le journal avec colère et le jeta à ses pieds.

— Cest grande honte, dit-il, de voir un si genHl poète tourner ainsi chaque semaine la meule du feuilleton. Où sont les Emaux et Camées?

Théo, assis & une table voisine et fumant sa chibouque, avait entendu Fauteur de BoUa:

— Messire, répondit-il en venant le saluer profondément, il n'y a plus d'aristocratie, car la vie est dure : les poètes se font journalistes, comme les gentilshommes se font maqui-

gQODS. Pégase est un cheyal de sang nous faisons caracoler aujourd'hui el nous troquerons demain.

Gautier disait vrai. On ne s'enrichii plus à écrire des romans et des poèmes faire des rallje-papers ou des chass courre ; heureusement le journalisme n'est pas toujours un commerce d'esp favorise le commerce de Tesprit. Ce Tattersall des lettres.

n y a des écrivains que le journal a tout entiers ; rien ne restera d'eux qu'ui venir. Albérîc Second, maître chroniq n'est pas de cette école viagère. Tout ( pandant son esprit dans le Figaro, dai Grand Journal, dans le Gaulois, dans ] vers Ulustréf il a écrit des romans et de médies, il a « fait des livres » qui sont a; à lui survivre.

Lire une page de ce spirituel et tou écrivain, c'est rafraîchir sa pensée, retrouver l'esprit perdu des conteur xvui* siècle, mais un esprit qui ne s'e:

jamais aux dépens du cœur. Ce qui car

ALBÉRIC SECOND SHf

rise le talent d'Albéric Second, c'est l'honnêteté. Noms entendons ce mot comme on l'entendait à la cour de Louis XIY : Thonnêteté, fleur du langage et des manières, chevalerie des sentiments, distinction italienne mitigée par la galté gauloise.

Depuis lors, la littérature a suivi deux cou^ rants opposés. Des écrivains qui se piquaient de beau langage sont tombés dans la mièvrerie ou dans le pironisme; d'autres, qui avaient des prétentions philosophiques et sociales, ont démocratisé leur style, comme si la pditesse des cours devait être bannie du monde nouveau. ,

Puis, après les fantaisistes et les réalistes, nous avons eu, en ces dernières années, des romans d'un sentiment plus élevé et d'un goût plus pur. Des écrivains comme Ludovic Halévy, Georges Ohnet, Henri Gréville, André Theuriet, n'ont pas craint de chercher dans la famille des sujets d'inspiration. Dans cet ordre d'idées, on peut dire que M. Albéric Second est un chef d'école ; il y a longtemps que l'Académie française lui a rendu hom-

mage en coaronnant les Demoiselles du Ronçay, une touchante histoire qui a tous les mérites de l'invention, de la sensibilité et du style.

Et pourtant, le monde des châteaux, les antiques douairières, les tapisseries aux teintes mortes, les parcs romantiques dans la soUtude des champs, les blondes filles aux figures de keepsake : tel n'a pas toujours été Tunique objet de ses études. M. Albéric Second, qui naquit avec le don dramatique, a vécu au théâtre autant qu'à la ville. Les coulisses n'ont pas de secrets pour lui; il en connaît bien les hôtes famiUers, comédiens et comédiennes, artistes et grands seigneurs. Il fut l'ami du comte d'Orsay et du duc de Momy, qui l'initièrent à la haute vie ; il fut commissaire impérial au théâtre de TOdéon ; il est enfin un des auteurs dramatiques les plus applaudis de notre époque.

C'est dans la comparaison de ces deux existences, la vie mondaine et la vie familiale, que M. Albéric Second a puisé la plupart de ses sujets. Quoiqu'il connaisse son

Paris mieux que personne, il revient toujours aux grandes traditions de sa race. Descendant d'une noble famille de robe, il est loin d'avoir Fesprit juridique, mais il aime à se retourner de temps en temps vers les portradts de ses aïeux.

Et malgré renseignement de ses fictions, malgré la gravité de sa morale, quelle bonne humeur dans le récit et dans le dialogue !

C'est Gil Blas converti, mais gardant précieusement sa soutanelle d'étudiant, comme le berger devenu roi gardait sa houlette et son pipeau.

L'homme, dans Albéric Second, est aussi entraînant que l'écrivain. Il suffit, pour l'aimer, de lire son Tiroir aux Souvenirs, un charmant volume de mémoires où il se révèle tout entier. Par l'esprit, il a toujours vingtcinq ans, quoiqu'il soit né en 1817. Son père était président du tribunal de première instance à Angouléme. Albéric fit ses études au collège de cette ville, où il eut pour professeur de philosophie M. Mourier, plus tard vice-recteur de l'académie de Paris. Il arriva

au quartier latin à dix-sept ans, pour faire son droit. Mais quel que fût son amour pour les Pandectes et les Institutes, la littérature l'attirait particulièrement. Il se reposa donc des études sévères en écrivant des comédies pour le théâtre du Panthéon et en puMiant son premier roman dans le Siècle, que Dutacq venait de fonder.

Bientôt, par ses intéressantes chroniques enlevées à la pointe de Tesprit, Albéric Second contribua à la fortune de la Presse, du Constitutionnel, du Figaro, de l'Evénement, en Gaulois, du Moniteur universel et de vingt autres journaux. Gomme Sainte-Beuve, comme Jules Janin, comme Théophile Gautier, il avait la faveur du public; et ce règne a duré quarante ans, sans la moindre révolution de palais. Aujourd'hui, le journaliste a pris sa retraite, mais le romancier, Tauteur dramatique est encore debout.

Un des plus beaux succès d' Albéric Second, au théâtre, n'a que trois ans de date : nous voulons parler de la Vie facile, qui fut jouée supérieurement au Vaudeville par Dupuis,

▲LBÊRIC SECOND 55

Dieudonné, Vo^y et M"« LegaulL Qu'on me permette d'évoquer ici un souyenir personnel. Albéric Second venait de perdre son frère, enlevé subitement ; il s'exila, parce que Paris n'est pas la ville de la douleur. Impossible de retarder la représentation : tout était prêt, et l'on sait que les directeurs de théâtre n'attendent pas. Je me rappelle avec quelle bonne grâce Albéric Second me fit donner son fauteuil d'orchestre. Certes, je ne pouvais pas remplacer l'auteur ; mais il me semblait qu'il ne serait pas tout à fait absent le soir de sa « première » puisqu'il y aurait dans la salle un ami entièrement dévoué à son succès. Ce soir-là, Dupuis ne joua pas devant un parterre de rois, mais je puis dire que toutes les illustrations de Paris emplissaient le théâtre du Vaudeville. C'avait été, depuis huit jours, une chasse aux billets ; si bien que, quand j'arrivai à la porte avec mon coupon à la main, un marchand de contremMxpies, regardant par dessus mon épaule, me dît:

' — Vous aTez une bien bonne place, mon* sieur.

Et comme je ne répondais point, il ajouta :

— La cédez-vous pour trois louis?

— Non.

Il alla jusqu'à cinq; mais je ne l'entendais pas.

Le marchand de contremarques ne m'avait point trompé en me disant que la place était bonne. A droite, Auguste Yitu; à gauche Francisque Sarcey ; autour de nous, Paul Perret, La Pommeraye, Henri Rochefort, d'Ennery^ Arnold Mortier, toutes les célébrités de la critique et de l'art théâtral. Au balcon; beaucoup de jolies femmes splendidement « déshabillées »; dans une avantscène, la famille de Victor Hugo, avec M. Yacquene et M"*® Judith Gautier.

Ce fut pour moi une délicieuse soirée.

La Vie facUe était un chef-d'œuvre de modernité, et le succès n'en fut arrêté que par les premières chaleurs. Le soir même, avant de me coucher, je ûs un compte rendu intime, et l'auteur a bien voulu me dire plus tard qu'il avait conservé dans ses archives ce

modeste hommage, à côté des hymnes des feuiUetomiistes.

La Vie facile n*est pas le seul succès dramatique d'Alhéric Second. Le Théâtre-Français a joué de lui la Comédie à Femey. Les spectateurs de cette époque — il y a de cela trente ans — n'ont pas oublié combien Geffroy fut admirable dans le rôle de Voltaire,

Joué et acclamé sur toutes les scènes, au Gymnase, au Palais-Royal, à TOpéra-Comique, aux Nations, Albéric Second le fut aussi à Saint-Gloud, sur. le théâtre de l'Empereur.

L'Impératrice, qui achève sa vie dans les larmes, riait naguère à tous les spectacles, parce qu'elle comptait sur l'éternité du trône : elle acclimatait la comédie dans ses châteaux et dans ses palais, continuant ainsi la tradition de Louis XIY. Albéric Second était, avec Octave Feuillet, un de ses Molières, — Mohère, moins le Misanthrope et le Tartufe. — C'est pour la fête de l'Impératrice que l'auteur de la Semaine des quatre Jeudis écrivit un jour cet acte charmant : le Baiser anonyme. A ce propos, un journal hasarda quel-

58 FIGURES PARISI8NNES

qnes épigrammes ; mais Toppo^ition é timide encore, et Tarticle n'avait point de gnature. « H parait, disait cette gazette, < Ton reçoit des « baisers anonymes » dans arenues de Saint-Qotid. » Et Albérîc Sec( répondit au pamphlétaire inconnu ; « M* sieur, si mes baisers sont anonymes, mes ticles ne le sont pas ».

On a dît , de tout temps, beaucoup de i des sous-préfets; c'est la manie des écoi mistes. U faut bien croire cependant q y en a de spirituels , puisque Albéric Sec( fut, dans sa jeunesse, sous-préfet de Casi lane. H eût pu faire un préfet tout comme autre, mais il préféra renoncer à Tadmii tion, parce que les lauriers littéraires poussaient pas dans les jaurdins de la so préfecture.

iLLEXANDRË DUMAS

La nature, qui n'arien refusé à M. Alexandre Dumas ÛIs, ni le talent — dans vingt ans, nous écrirons le génie, — ni la fortune, lui a pourtant joué un mauvais tour en le faisant naître d'un père illustre, doué lui-même de tous les dons de Tintelligence. Je demande pardon à M. Dumas de cette vérité qui ressemble fort à un blasphème.

Dans sa piété filiale, il s'est toujours plus préoccupé de la gloire de son père que de la sienne propre ; et certes, il ne voudrait pas qu'on effaçât de sa généalogie ni de son cœur le nom de l'auteur des Mousquetaires.

Mais combien de fois ai-je entenda tenir ce propos absurde : « Dumas fils a été heureux que son père naquit avant lui, pour lui tracer la voie, lui remettre un nom glorieux, lui laisser tout un personnel de lecteurs, d'éditeurs, de directeurs, pour l'aider en un mot de sa popularité et de sa fortune ». Or, le fils de Napoléon, s'il eût vécu,, aurait-il osé gagner des batailles ? Rien n'est plus difficile à porter qu'un grand nom. On est plus exigeant pour le fils d'un grand homme que pour le premier venu. Combien d'enfants pourraient dire, en recevant le dia- ^ dème de la célébrité, ce que Gharlo o R asait

s/ V ^ ^ à son sacre : « Cette couronne me blesse le front ! » Quand on s'est acquis , comme M. Dumas fils, une grande notoriété dans les lettres, on ne relève que de sa propre individualité. On est un produit spontané de ce grand générateur : le Génie. Alexandre Dumas père a donné à son fils la vie, l'amour^ la notoriété, la fortune ; mais il ne lui a pas donné la gloire, dont il n'avait que l'usufruit. L'écrivain, qu'il naisse d'un aflâranchi comme

lo'^

ALEXANDRE DUMAS tô

Virgile, ou qu'il descende de Vénus comme César, est toujours fils de ses œuvres *.

Nous tenons en grande vénération Fauteur de Monte-Cristo : il fut l'esprit le plus fécond, le plus gai, le plus sain de son siècle et de tous les siècles ; c'était un magicien, un évocateur de songes, créateur dans le vrai sens du mot, car il faisait quelque chose avec rien, un roman ou un drame avec deux lignes de légende, un type étemel avec un simple nom historique exhumé de Brantôme ou de Saint- Simon. Mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit. Nous ne tenterons même pas d'établir un parallèle entre le père et fils. Pour cela il faur drait une commune mesure, et les deux Dumas n'ont rien de commun que le talent. On a dit : « Le drame se présente au père par l'idéej au fils par le fait ». Nous reprendrions

* Encore un grand nom qui est appelé à s'éteindre, car M. Alexandre Dumas n'a pas de fils. L'héritier des Damas, c'est le jeune Lippmann, qui porte fièrement le prénom d'Alexandre, comme son aïeul, son bisaïeul et son trisaîeol maternels. Ce joli bambino a bien choisi ses parrains : Heissonnier et Protais. Déjà il tient hardiment le crayon et le pinceau. Noblesse oblige!

cette formule à notre compte, si les petits journaux n'en avaient pas abusé. D*où vient cette profonde divergence? Du tempérament d'abord, et puis de Tépoque. Depuis cinquante ans, Tesprit humain a fait peau neuve : de romanesque et de romantique, on est devenu utilitaire ; le rêve a été remplacé par Faction. A tous les âges de l'histoire, on a vu le libre examen succéder à la fiction, la philosophie à la poésie.

L'homme commence par regarder au-dessus de lui : c'est l'époque de la foi, de la métaphysique, de l'épopée indienne ou homérique ; il regarde ensuite autour de lui : c'est le triomphe des arts et de la matière ; puis il regeurde en soi-même, il fait du moi sa propre divinité, ou plutôt il s'aperçoit que le divin est en lui, et il applique toute son industrie, toutes ses fonctions organiques, intellectuelles et morales à accomplir son but terrestre qui est le progrès de l'humanité. Ainsi l'homme qui se repose extatiquement en Dieu et celui qui, au nom de la matière, nie Dieu sont également éloignés de la vérité. L'âme hu-

maine : voilà le pont jeté entre la terre et le ciel. Après avoir demandé au dogme son soutien, à la matière son néant, l'homme trouve en lui-même les prolégomènes de sa destinée, la révélation de sa loi.

M. Alexandre Dumas fils appartient à cette époque d'examen, à ce cycle psychologique et moral où Thomme, ayant triomphé de la matière, cherche la vérité non pas dans Teau comme Thaïes, dans le feu comme Heraclite, dans Tair comme Anaximène, mais dans le cœur humain, dans ce viscère où viennent retentir toutes nos impressions, tous nos sentiments, toutes nos idées. Loin de lui les théories de « Tart pour Fart » 1 II veut connaitrej il veut rendre les hommes meilleurs en les rendant plus conscients. A quoi hon la Beauté, dira-t-il, si elle n'est pas la forme du Bien? Le but qu'il poursuit, ce n'est pas le plaisir, c'est la vertu.

Ces prémisses paraîtront étranges à tous les honnêtes lecteurs qui n'ont sur M. Alexandre Dumas que l'opinion courante, qui le connaissent surtout par ouï-dire et qui en font.

sur la foi d'une yieille légende» le rédempteur des Mes perdues. Pour moi, avant de prendre la. plume, je yiens de lire l'œuvre tout entière de M. Dumas, dont je ne connaissais que le répertoire classique; j'ai lu ses pièces, ses préfaces, ses Entr'actes. Je croyais entrer dans un théâtre, je me suis trouvé dans mie église ; mais le prédicateur s'appelait Alexandre Dumas. D'abord, j'ai écouté d'une oreille profane, comme un homme du monde qui va au sermon quand le P. Monsabré est sur l'affiche. J'admirais surtout le talent de récrivain, préfacier ou auteur dramatique, sa logique serrée, ses mots éclatants comme une note cuivrée dans un concert d'harmonie, son art tout à la fois exubérant et progressif, sa science des tons et des reflets, ses épigrammes tombant dru comme une pluie de dards, sa réplique aisée, mordante, ne brisant jamais la chaîne des idées, maû donnant du relief à l'expression. Puis, après mon esprit, mon cœur s^est ouvert ; il y avait longtemps, je le proclame, qu'une lecture n'avait produit sur moi un efTet aussi bien-

faisant; je me suis senti meilleur, moins égoïste, plus disposé à aller au fond des choses et à en scruter le mystère. Depuis des milliers d'années, le monde juge d'après des sentences toutes faites ; or, le sens moral est susceptible d'éducation : la sagesse des nations n*est pas une jurisprudence constante, définitive ; il faut parfois réviser sa procédure et réformer ses arrêts. Mais si vous l'osez, votre génération vous traitera d'écrivain paradoxal, d'esprit faux, d'homme dangereux, jusqu'au jour où l'humanité vivant enfin sur les hauteurs, comme l'aigle, regardera la vérité en face sans en être éblouie.

Sans doute, cette étude serait beaucoup plus intéressante, je veux dire plus accetsible, si j'en faisais un recueil de toutes les anecdotes dont les deux Dumas furent les héros ; je pourrais donner aussi leur signalement légal, raconter des propos de coulisses,

m*mtrodaire furtivement dans Fhôtel de Tayenue de ViUiers et vous en détailler les splendeurs. Je pourrais écrire « la journée de M. Alexandre Dumas » comme Dangeau écriTait la journée de Louis XIV. Mais la chronique s'est épuisée, à force de fécondité ; tout a été dit sur ce point par des journalistes indiscrets, qui semblent avoir transformé la loge de leur concierge en un cabinet de travail. N'est-il pas plus intéressant de prendre l'écrivain corps à corps et d'étudier, non seulement son œuvre, mais la gestation de sa pensée ? Pour M. Alexandre Dumas, le théâtre est un moyen et non un but ; c'est une forme littéraire à la faveur de laquelle il pose à la foule une question morale, dont il tire lui-même la solution d'après les principes humanitaires et chrétiens. L'ancienne comédie, qui s'attaquait aux défauts et aux ridicules sans jamais corriger personne, est selon lui u un miroir dans lequel qn ne voit que son voisin ». Et il essaye de faire au profit du bien ce que Ménandre, Térence, Molière, Regnard ont vainement tenté contre

le mal. Quels sont donc les principes snpé* rieurs de sa doctrine, la raison de son apos* tolat ?

On a prétendu que M. Alexandre Dumas, depuis la Ikme (mx Camélias jus^'à henUsy avait fait Tapologie de la « fille » ; môme, un soir que l'on représentait au Gymnase les Idées de M^ Aubray, M. Mirés, un financier malheureux dont les démêlés avec dame Justice sont demeurés célèbres, crut devoir quitter la salle en jetant avec indignation ce mot à la Brntus : « Cest à dégoûter de la vertu 1 » Or, le mariage et la famille, selon ridéal chréti^i, voilà la base de sa morale ; et pour mieux apprécier les cas particuliers que M. Alexandre Dumas a mis en scène dans chacune de ses pièces^ nous allons analyser cette brochure célèbre^ V Honme-Femme, où il a fait la synthèse de ses idées, la déclaration de ses principes. Connaissez-vous le dialogue du Banquet j de Platon, sur T Amour? C'est à cette haute conception de Tunité dans la dualité que M. Dumas a puisé son titre, sinon sa doctrine. « Les deux manifestations

70 FlGUaBS PARISIENNES

extérieures de Dieu, dit-il, sont la forme et le mouvement : le masculin est mouvement, le féminin est forme. » Ainsi un homme et une femme s'unissent pour une œuvre commune.

Dualité sainte, en regard delà trinité céleste, l'Hamme^Femme est donc un être en deux personnes, qui communie sous les espèces de Tamour. Or, le masculin et le féminin, qui devraient toi^jours être unis, sont souvent en lutte Tun contre l'autre. M. Alexandre Dumas essaie de remonter aux causes et de faire la part des responsabilités. Avec un talent merveilleux, il développe sa thèse philosophique, dont il laisse à chacun le soin de tirer la conclusion. Qu'on nous permette donc de traduire dans un langage moins élevé, mais plus courant, les idées de Fauteur et d'indiquer les réflexions pratiques qu'elles nous ont suggérées.

M. Alexandre Dumas divise les femmes, socialement, en trois ordres : les femmes de temple, les femmes de foyer, les femmes de rue. Les femmes de temple, ce sont toutes les vierges, qu'elles vivent à l'ombre du cloître ou

ALEXANDRE DUMAS 7f

dans la sainte atmosphère de la famille ; les femmes de foyer, ce sont les épouses et les mëresy celles qui ont saciiûé aux lois physiques de Tamour ; les femmes de rue, ce sont les courtisanes, qui vendent au premier venu ce que les autres donnent au seul homme qu'elles ont choisi. Or, il ne faut pas s'en rapporter pour cette classification aux simples apparences. Telle vierge, élevée dans le gynécéOy ne voit dans le mariage qu'un acte d'émancipation et se prépare d'instinct à tous les débordements ; au contraire, telle courtisane qu'une première faute ou une première douleur a entraînée dans le vice se débat désespérément au fond de cette fange et meurt avec la honte au front et le dégoût au cœur.

Ainsi, la nature et la société ne sont pas toujours d'accord. On naît avec la vocation de la virginité, de la maternité ou du vice ; et malheureusement la classification sociale se fait un jeu des destinées : elle méconnaît les instincts pour ne voir que les situations ; elle rapporte tout à son échelle, qui n'est pas l'échelle de Jacob. Mais cette confusion est iné-

72 FIGUaBS PARISIENNES

TÏtable, et M. Dumas ne nous enseigne pas le moyen d'y remédier.

Tout en disant aux hommes : « Sachez choisir votre épouse »» il ayoue que, même arec une grande sagesse, on peut se tromper sur ce choix. Si F homme et la femme qui se recherchent, qui s'appeUent pour réaliser ToDiivre commune — Tenfant — s'en tenaient Ton et l'autre à cet unique amour; si la femme, qui est la forme, ne recevait de l'homme le moavement que pour donner la vie à ce petit être créé à leur double image, le problème serait résolu : un ordre immuable présiderait à la marche de l'humanité. Le mariage étant l'unique moyen, et la maternité l'unique but de l'amour, il n'y aurait {dus de femmes adultères, plus de filles séduites, plus d'enfants abandonnés, plus de ces vices honteux qui sont l'envers de la passion. Mais les choses ne se passent pas ainsi. A qui la faute? demande M. Alexandre Dumas. Et il n'hésite pas à répondre : <c A l'homme »,

Ce problème s'est posé souvent aussi devant ma pensée; il y a trois ou quatre ans, j'écrivis

pour un journal parisien qui voulait bien ao cueillir ma prose d'adolescent * un article qui avait pour titre : Parctdoœe contre l'amour, et où je fustigeais, avec toutes les sévérités de l'inexpérience, les turpitudes de la passion. En prenant de l'âge, on devient plus indulgent, mais devient-on meilleur? J'admire M. Dumas d'avoir osé, au nom des principes, braver le ridicule, démasquer l'égoîsme et flétrir le vice. L'homme et la femme ne seront jamais en parfaite h^irmonie, tant que le mariage sera pour celle-ci un commencement, pour celu îlà uue fin. Que l'homme arrive donc, chaste, à la porte du mariage ; voilà l'étrange conclusion qm s'impose à tout esprit sincère, plus soucieux de la vérité que de l'opinion. Ne riez pas, monsieur, ne souriez pas, madame, et veuillez m'accorder une minute de réflexion.

« H faut, dites-vous, qu'avant de se marier,

* Le Jour, fondé pur HM. Andrieux et Dôtroyat. C*est M. Armand Sil^estre qui airait bien touIu me présenter au flecrèUiire de la xédaetion. Etudiant en droit de première année, plus riche d'espérance que de chèques, je fus tout heureux de donner à ce journal, pendant quelques mois, des chrooJqiMS à deui sons la ligne.

un jeune homme connaisse la Tie: il faut qu'il ait eu des maîtresses. » Personnellement, je yous remercie beaucoup de votre indulgence et je me reproche même d'en avoir un peu trop profité. Mais ce n*est pas de cela qu'il s'agit. Vous trouvez bon, chère madame, que votre fils ait des maîtresses ; vous le grondez pour ses dérèglements; vous lui dites avec une grosse voix : <( Monsieur mon fils, vous êtes incorrigible », et au fond du cœur vous vous réjouissez de ses bonnes fortunes. H est si beau cet enfant ! Gomment les femmes ne l'aimeraient-elles pas? Ah! quand vous vous promenez à son bras, vous relevez la tête, et si une femme se retourne pour le voir passer, vous êtes de moitié dans son triomphe, vous faites entrer ce succès profane dans le compte de vos joies maternelles. C'est bien. Mais où choisira-t-il ses maltresses? Il j a trois catégories de femmes qui se donnent ou qui se vendent : les filles séduites, les femmes adultères, les courtisanes. Vous qui avez tant d'indulgence pour les mauvais sujets, vous allez reculer devant les conséquences de vos prin-

cipes. n faut, en effet, que « pour s'amuser » monsieur yotre fils se ruine avec la une telle, ou bien qu'il trompe un de ses amis, ou bien qu'il abuse d'une pauvre fille qu'il rendra mère peut-être et qu'il abandonnera ensuite.

J'allais oublier les veuves ; mais il n'y en a pas assez'pourtous les célibataires. Egoïsme, scepticisme, lassitude physique et morale : voilà le résultat de cette vie de plaisir, qui, comme une comédie, finit presque toujours par un mariage. L'homme n'a plus d'illusions, mais il apporte en échange, dans sa corbeille de noces, des goûts pervertis, des sentiments blasés. Vous pensez bien que sur ce chapitre je ne puis tout vous dire, mais vous m'entendez à demi voix. Monsieur ne tardera pas à convertir madame. Ecoutez ce mot d'ordre qui circule dans l'alcôve, éclairée par la faible darté d'une veilleuse : « Pas d'enfants I »

La femme est ou sensuelle ou coquette : dans le premier cas, elle terrasse ce mari blasé et passe bientôt à d'autres amours ; dans le second caSy elle dédaigne l'œuvre de chair qui menace la pureté de sa forme et flétrit la fraîcheur de

son teint, elle ferme la porte de sa chambre à ce mari encombrant et l'envoie porter sa flamme ailleurs. Plus de foyer, plus de famille. Et toutes les comédies du ridicule, tous les drames de la honte, toutes les tragédies de la passion sont autant de corollaires à ces mœurs civilisées que les sauvages ne nous en^neraient pas. M. Alexandre Dumas a mis le doigt' sur la plaie, il en a sondé la profondeur et indiqué la guérison. L'amour de l'enfant, voilà, selon lui et selon nous, la sauvegarde de la femme, la rédemption de la fille !

n est une théorie où nous n'osons pas suivre l'auteur, bien qu'il l'ait étayée sur une paraphrase de la Bible. T/homme, dit-il, communique directement avec Dieu, puisque Dieu, après l'avoir pétri dans le limon, lui a soufDé ime &me ; la femme, tirée du sein de l'homme, n'est que de seconde création. C'est par Eve qvie le mal est entré dans le monde ; en écoutant les conseils de la femme, Adam a devancé son heure, et le fruit de ces amours prématurées. Gain, a été maudit par l'Etemel. Commentant ensuite avec une véritable éloquence

les grandes pages de l'histoire sacrée, il arrive à. cette double conclusion : « Mauvaises tendances congéniales de la femme ; — nécessité pour r homme de savoir diriger cette auxiliaire, qui n'a jamais de direction propre ». L'homme ne peut arriver à ce résultat qu'en sanctifiant la femme par le mariage et la maternité. Si, méconnaissant cette loi de sa destinée, il écoute le serpent et ferme Toreille à la voix de Dieu, c'en est fait de sa dignité et de soA bonheur.

M. Alexandre Di^mas, qu'on se plaît à accuser d'immoralité, — ce qui est le comble de ri^orance ou de la mauv^isp foi, — a éci^t quelc[ue part ces simples paroles, d'une moralité bourgeoise : « H n'y a pas de plus beau spectacle que celui d'une honnête femme », Et donnant des conseils à un jeune homme de vingt ans, il dit encore:

« Quand tu rencontreras une femme, après coQcuae avant ton mariage, si elle est en bas, t&ch^ de la faire remonter ; si elle est en haut, ne la fais jamais descendre. — Ce n'est pas par la possession physique qu'on apprend à

connaître les femmes. — Marie-toi dans n'importe quelle classe, pourvu que celle que tu épouseras soit croyante, pudique, laborieuse, saine et gaie, sans ironie. — Garde-toi d'imposer à ta femme la maternité: fais-la lui d'abord comprendre et désirer. — Les nombreux enfants, c'est non seulement la bénédiction de la famille, c'est l'exemple, et l'exemple vaut mieux que la leçon, sans doute parce qu'il est plus difficile à donner. — Sois aussi irréprochable toi-même que tu demandes à ta compagne de l'être, afin de ne lui causer aucun chagrin et de ne lui fournir aucune excuse. — Nul autre homme que toi ne doit plus jamais pénétrer dans son &me, quel que soit le caractère particulier dont il est revêtu. »

C'est à la fin de ces conseils d'une élévation évangélique que M. Alexandre Dumas a écrit le fameux Tue-la, un de ces mots à sensation dont il a le secret. Aujourd'hui le divorce, pour le triomphe duquel M. Dumas a courageusement combattu, est venu donner à l'homme trompé une réparation pacifique ; la

loi, en sauvegardant son honneur, a désarmé son bras.

Partant de ce concept qui s'inspire de la morale la plus doctrinaire et la plus pure, on apprécie en toute vérité les comédies de M. Alexandre Dumas ; on en comprend non seulement la lettre, mais l'esprit. Nous ne ferons pas l'analyse de chacune de ses pièces, car tout le monde les connaît, depuis la Dame aux Camélias, cette touchante histoire d'une « fille de douleur » dont la fatalité a fait une fille de joie et qui se purifie par l'amour, par le sacrifice, par la mort, jusqu'à Denise, la fille pauvre, aimante, naïve, abandonnée par son amant, reniée par son père et sauvée par un honnête homme qui efface le souvenir de cette faute unique expiée dans les larmes.

Quant au procédé dramatique de M. Alexandre Dumas, à sa manière littéraire, il est aisé d'en donner la formule ; elle est du domaine

de toutes les écoles et de tous les siècles, elle appartient à Aristophane comme à Molière; la Yoici, telle qu'Alexandre Dumas Fa exprimée lui même :

« Le premier acte clair, le dernier court, et de Fintérêt partout ».

Le théâtre de M. Dumas nous a fait un peu ouhlier ses romans : c'est une injustice. La Vie à vingt ans^ Antonine, Sophie Printemps^ la Dame aux Camélias, le Roman d*une femme, contemporains de ses premières pièces, sont dignes de son œuvre dramatique. Mais il en est un surtout, V Affaire Clemenceau, où Fauteur a condensé toutes ses théories. Ces « mémoires de Faccusé » sont à la fois un plaidoyer et un réquisitoire. Ce n'est pas, à proprement parler, un roman; c'est le récit sincère, véridique, douloureux d'une vie humaine, depuis le berceau jusqu'à la cour d'assises. M. Alexandre Dumas n'a pas tenté la réhabilitation du forçat ; car son héros est un honnête homme. Coupable selon la société, Pierre Clemenceau est innocent selon la nature. D'où vient cette monstrueuse contra-

ALEXANDRE DUMAS 8i

diction qui est dans tout ? L'homme d'ordre, le bourgeois satisfait, le magistrat impeccable écarte la question au lieu d'essayer de la résoudre. Le Gode en main, il ne songe point à descendre dans les profondeurs de Tâme humaine ; sa psychologie tient tout entière entre deux articles de loi. Or, les hommes font les lois à l'image de leurs mœurs, et les mœurs sont le produit hybride de la jouissance et de l'intérêt. Les religions elles-mêmes, immuables dans leurs dogmes, subissent l'empreinte des mœurs au lieu de les réformer.

Rendre nos idées et nos actes en harmonie aTec les lois naturelles, voilà la question.

Gomme Sedaine, mettant en action les sermons de Diderot, M. Alexandre Dumas fait des « philosophes sans le savoir ». La thèse n'est pas dans la bouche de ses personnages ; elle est dans les situations. H leur arrive rarement de discuter eux-mêmes le pour et le contre ; mais en posant au public un problème moral, M. Alexandre Dumas oblige chaque spectateur à faire son examen de conscience.

Diderot, le orateur du genre, n'était qu'un

moraliste déclamateur ; Sedaine et Doïaas sont des auteurs dramatiques *.

Nous avons dit que Diderot eut, le premier, l'idée de la tragédie bourgeoise. Il faut, selon lui, chercher une littérature dramatique qui soit en rapport avec notre état social, le théâtre devant être le miroir fidèle de la société. Plus tard» Stendhal reprendra cette théorie, à propos des romantiques et des classiques ; et voici comment il définit les deux écoles : « Le romantisme est Tart de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans rétat actuel de leurs habitudes et de

* n ne faut pas oublier, en parlant de Diderot et de Sedaine, leur contemporain et leur émule, Sébastien Mercier. Une des étrangetés de cet écrÎTain, trop ignoré anjourd'hat, c'était sa haine pour la nature et pour Tart. Parisien de Paris, il ne comprenait rien, hors du domaine de Tidée. Jamais il ne se fût extasié, comme Diderot, detant un coin de paysage, un tableau, une statue. Le chant du rossignol agaçait ses nerfs ; et les objets d'art, les rases d*or et d'argent, les porcelaines de Sèvres, que la postérité enferme avec tant de soin dans les vitrines des musées, lui semblaient bons uniquement à servir aux usages domestiques.

An contraire, on connaît la passion de H. Alexandre Duaus pour l'art et pour la nature. U n'a pas écrit des Salant, comme Diderot ; mais il collectionne des chefs-d'œuvre. Sa maîtres de prédilection^ ce sont les Flamands et les Hollandais.

ALEXANDRB DUMAS 83

leurs croyances y sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le elassieisme, au contraire , leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière- grands -pères ». Ainsi, les hommes d'une société aiment à se reconnaître dans les œuvres contemporaines. Mais à cette théorie du plaisir dans la ressemblance, Diderot igoutait YutUe. Il espérait tirer, des mœurs licencieuses de son siècle, des éléments féconds de drame, et ramener les hommes au bien par le spectacle de leurs malheurs domestiques, conséquences de leurs iautes ou de leurs erreurs. Or, Diderot s'en tient au manifeste ; ses œuvres ne sont pas à la hau* teor de ses doctrines, parce qu'il y manque le principal agent dramatique : l'action.

Alexandre Dumas est allé beaucoup plus loin ; il a plaidé à coups de chefs-d'œuvre la cause de la comédie utUitaire et de la tragédie bourgeoise. Faut-il citer le Demi-Monde, le Fils naturel^ les Idées de M^ Aubray^ l'Étrangère y pour ne parler que des pièces les plus acclamées?

84 FI6DRK8 PâBISIENNBS

Plus tard, la postérité, qui aime les aphorismes, écrira sur l'urne funèbre où reposeront les cendres de ce grand penseur et de œ grand artiste :

« AuxAiiDRE DmiAs fils : «H MoHère éotangé' lise par IMerot. >»

AUGUSTE VACQUERIE

AUGUSTE VACQUERIE

Et je pensais : « Il n'y a plus de cabales. On ne se bat plus ^our Phédre^nï pour Hemani».

Je me rappelais ce mot de Nanteuil à Gautier qui lui demandait trois cents jeunes gens pour soutenir le succès du dernier drame de Victor Hugo, les Burgraves : « Allez dire à votre maître qu'il n'y a plus déjeunes gens 1 » Si la jeunesse a encore aujourd'hui, en effet, ses jours d'orage, ses nuits d'effervescence, elle ne se rue pas à la porte des thé&tres pour applaudir les drames, fronder les bour* geois et siffler les tragédies. U arrive parfois

à une bande d'étudiants d'assaillir une brasserie et d'en défoncer la devanture; mais rOdéon et le Théàtre-Glunj n'ont rien à craindre de ces explosions juvéniles. Ou bien une pièce plaît, et l'on applaudit du bout de ses gants ; ou bien elle fait bâiller, et l'on sort avant la fin. Pas de récriminations, pas de colères, pas de petits-bancs jetés à la tète de l'ouvreuse, pas de coups de poings sur le nez des contrôleurs. Il n'y a que M. Alphonse Daudet qui ait le privilège de soulever des tempêtes au théâtre ; encore, ce sont des tempêtes dans un verre d'eau, et la politique y est souvent moins étrangère que Fart.

Je réfléchissais ainsi, mélancoliquement, sur l'indifférence de nos contemporains pour les œuvres du génie ou de la sottise humaine, quand je lus par hasard, dans un journal qui date de bientôt quarante ans, le compte rendu orageux de la première représentation de Tragaldabas, l'amusante soirée I C'était peu de temps après la révolution de Fè* vrier. Frederick Lemaitre, affolé par les dameurs de la cabale, s'arrêta au milieu de

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son rôle et se mit à crier : « ViTe la République i »

Quelques mois plus tard, M. Vacquerie assistait à je ne sais quelle première représentation, une « représentation houleuse », comme on dit en langage de coulisses. Son voisin sifflait comme une fauvette. Dans la grande tempête qui se déchaînait contre la pièce, ce coup de sifflet strident, qui tombait par instants en notes perlées, faisait Teffet d'une Toix d'oiseau affolé par Forage. C'était harmonieux et harmonique : une mélodie de Wagner s'élevant de l'orchestre, à demi voi* lée par le tapage des haothois et des cni- Trea.

•— Oh ! comme tous sifflez bien, monsieur 1 s'écria M. Vacquerie enthousiasmé.

— Que serait-ce, monsieur, répondit nairement cet homme qui ne le connaissait pas, si j'avais encore ma bonne clef forée de la première de TragaHahas l

Eh quoi I M. Auguste Vacquerie, dont je lisais dans le Bappe2 les causeries étincelantes, avait subi au théâtre un échec aussi irrémé-

diable 1 Je songeai aussitôt à toutes les platitudes qui s'étalent à la pleine lumière de la rampe et qui ne soulèyent ni Findignation ni le dégoût du public; et je dis en moi-même:

a II faut donc avoir bien de Tesprit pour être sifflé ! » Or, je puis maintenant me faire une opinion sur Tœuvre de M. Yacqpieriey car je Tiens de lire Tragaldabas, dans la riche édition publiée par l'éditeur Ghamerot et illustrée par Edouard Zier. Ge que Fauteur appelait autrefois « un drame bouffon » est une ravissante comédie shakespearienne, qui se déroule en pleine fantaisie, loin des situations banales et des réalités bourgeoises ; une œuvre poétique, ailée, amoureuse, où le sourire se mêle aux larmes, la boufifonnerie au sentiment. Cervantes, Rabelais, Shakespeare n'ont-ils pas eu leurs heures de gaité exubérante ; n'ont-ils pas confondu le comique et le tragique dans leurs évocations puissantes qui sont l'image même de la vie, entrevue à travers le prisme du rêve ?

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Auguste Vacquerie est le dernier des romantiqueSy comme Philopœmen fut le dernier des Grecs.

Nous sommes amené à dire quelques mots de cette époque mémorable, de ce combat légendaire dont M. Vacquerie est un des rares suTTiyants. Gomment naquit et s'enrenima la querelle? Les romantiques disaient : « Je prends le Beau où je le trouve ». Les classiques ne reconnaissaient d'autre modèle que Racine, d'autre censeur que Boileau. Inquiétés sur le terrain littéraire, ils firent du patriotisme leur camp retranché. Us combattaient pour les traditions nationales et ils appelaient le romantisme une « inyasion germanique ». L'année 4815, qui arait fait de si cruelles blessures au sein de la patrie, devenait pour eux un argument pathétique^ qui touchait le cœur, sinon la raison. Le Rhin, c'était l'ennemi. Et l'on osait parler de GoBthe,

de Schiller, de Wieland, de Klopstock, de Schlegel ! Ce n'était point assez que les émigrés eussent ramené avec eux les baïonnettes prussiennes : il fallait encore qu'ils nous imposassent cette littérature allemande, qui avait si souvent déploré nos victoires et exalté nos défaites. Richelieu, lui aussi, n'ayait41 pas jadis tenu rigueur à Pierre Ck)r]ieiUe, dont le Cid célébrait la valeur castillane au moment où les Espagnols, maîtres de Gorbie, mettaient en péril les armes françaises? 11 faut convenir que ces arguments devaient toucher les irrésolus, les timides, ks chauvins, qui ne comprennent pas que l'art est (Htoyen du monde.

Ainsi, quand les romantiques disai^it : (* Gorthe! Shakespeare l » on leur répondait : <c Waterloo l » Et lorsque, en 1823, une troupe d'acteurs anglais vint jouer Hamlet à Paris, le parterre s'insurgea, une pluie de projec** tiles tomba sur la scène, et, du miltea des huéeSf s'éleva ce cri iavraisemblable : « A bas Shakespeare I c'est ua aide de cam]^ de Wellington I » Bien des gens ne crurent pas

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à on anachronisme 9 et le public demeura persuadé que William Shakespeare avait combatta aux Quatre^Bras, sous le drapeau de FAngleterre.

Victor Hugo n'a pas inventé le romantisme; il a trouvé la lutte ouverte, mais d'une échauffourée il a fait une révolution. Dès 1818, un cUflsique obstiné, M. de Saint-Ghamans, avait tiré la première passe ; tous les critiques de récole de La Harpe avaient prôné son pamphlet, VAnti'Bomantiquet tombé aujourd'hui dans le plus parfait oubli, et qui n'a rien prévalu contre la préface de CromweU, publiée neuf ans après. Ainsi Victor Hugo fit succéder l'état de guerre à l'état de représailles ; il appuya ses théories par des œuvres. Et quels que soient les archaïsmes, les exagérations, les invraisemblances qu'une critique voltairienne veuille y relever aujourd'hui, nous prétendons que les drames de Hugo ne sont pas seulement des protestations hardies, des revendications hautaines, des défis audacieux : ce sont des oniores, au même titre que les poènes dramatiques d'Eschyle

OU les tragi-comédies de Ck>nieîlle. Certes, la jeune école a été dure aux anciens; mais, dans la lutte, peut-on toiyours mesurer ses coups? C'était un duel corps à corps, où toutes les bottes étaient permises, même les bottes secrètes. Aujourd'hui les romantiques ont fait leur œuvre d'émancipation. La li* berté étant conquise dans l'art, il n'y a plus de barricades. Le romantisme, par sa définition même, se condamnait à ne plus être un parti le jour où il arriverait au pouvoir; il est donc mort comme école, comme secte, comme cénàde. Hélas ! il n'a pas été remplacé. On rit beaucoup aujourd'hui des geêlio^ de Marie Tudor et des tavemiers de la Tour de Nesle; mais qu'a-t-on mis à la place? Us étaient, eux, — les Hugo, les Dumas, les Yacquerie, les Meurice^ — la génération de l'enthousiasme : nous sommes la génération du doute; pis que cela, la génération de l'indifférence. Aujourd'hui on ne se bat plus pour un drame; ce serait du dernier mauvais goût. Soyez corrects, messieurs !

H y a, de nos jours^ un nouveau type de cri-

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ûqae : le « critique froid ». Celui-là ne connaît ni les haines violentes, ni les enthousiasmes passionnés. Franchement , nous aimions mieux M. de Feletz et M. Nisard, avec leurs rigueurs dogmatiques. Les sociétés sont comme les planètes : elles se refroidissent en vieillissant. D'ahord nébuleuses, — rage lyrique, — elles passent à Tétat incandescent ; puis la croûte se forme^ surface solide qui gagne insensiblement les profondeurs les plus cachées : l'âme de la terre ou Tâme du peuple. Oui, ce nuage d'or, qui s'appelle Fidéal, se résout peu à peu en une glace transparente. Alors la littérature devient timpide; si limpide, qu'on n'y trouve plus la moindre fantaisie, ni la moindre couleur.

L*arc-en-ciel déteint verse siir le sol ses gouttes de pluie qui inondent sans féconder. La poésie elle-même se fait prose, pour avoir le droit de vivre sous ce ciel prosaïque où:

les nuages aux teintes infinies n'amoncellent plus leurs formes bizarres, leurs masses orageuses ou leurs voUes crépusculaires. Gomme P^ète et comme critique, M. Auguste Yac-

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querie n'est pas de cette école qui a pris pour devise le Nil mirari d'Horace et qui a coupé, au nom da goût, les ailes de rinsinratioiL Je ne sais si une aube nouv^e éclaii«ra le zz* siècle ; mais que Dieu garde nos fils de ce désenchantement qui refroidit nos enthousiasmes, glace notre verre et creuse au corn de notre bouche un pli moqueur! Quel rénovateur nous débarrassera du comique-froid, du dandy-froid, du critique-froid? CTen est assez de ce lunch intellectuel.

M. Auguste Vacquerie a placé en Espagne la scène de Tragdidabas et des FunéraUles de VHanneur. L'Espagne» avec ses balcons» ses jalousies, ses guitares, ses mantilles, ses castagnettes, ses dagues, ses rosaires, ses légendes mystiques et chevaleresques, est pour lui une seconde patrie, le oiajorafc inaUénable de sa Muse.

Victor Hugo avait étudié l'Espagne dans

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Hem«R* et Ruy-Blas ; Musset débuta dans la poésie par des Cantes d'Espagne; Théophile Gautier a écrit sur ce pays un beau livre et il la chanté en plus d'un poème. On peut dire que la terre de Gharles-Quint a été la seconde patrie des romantiques. Il ne faut pas oublier, d'ailieurst que le Cid lui-même, le chefd'fleuTre de Corneille, est sorti d'un drame de Goilhem de Castro. Après Fantiquité, qui a été la première pourvoyeuse de notre littérature, le pays des Maures afoumi ànoa poètes et à nos artistes un vaste champ d'études.

Et cela se comprend. Les Arabes, venus d'Asie au moyen âge, ont apporté à Grenade, à Gerdooe, à SéviUe, à Tolède un art original, tpà a introduit de nouvelles semences dans cette sauvage Hespérie. Ce n'était point assez de connaître le Beau classique de la Grèce, qui avait déjà, été mis au pillage, imité, défiguré par les poètes et les artistes romains. AlftUait toner ce sol devenu stérile pour avoir trop produit ; il fallait régénérer ce »&ng par un croisement habile, car les( vieilles races latines, s'unissant toujours entre

elles, tombaient d'épuisement, comme ces jeunes princes issus du cousinage, pur-sang éteints qu'une mésalliance aurait régénérés.

Aussi, dans notre haras intellectuel, les romantiques ont-ils appelé tour à tour les Maures du Guadalquivir, les Germains des bords du Rhin, les Angles et les Bretons de la Tamise. Galderon, Shakespeare, Gœthe ont été les régénérateurs de l'idée française. Et Victor Hugo a poussé ses branches gigantesques, en greffant des rameaux exotiques sur le vieux tronc national.

Mais tandis que Shakespeare et Gœthe sont, dans l'histoire littéraire de leur pajs, de lumineuses exceptions, il y a eu au contraire dans l'Espagne du moyen âge un merreilleux épanouissement de littérature et d'art. L'Espagne est aussi le pays de la chevalerie par excellence ; c'est le pays des chansons, des boléros, des amours. Quoi d'étonnant à ce qu'il ait tenté des poètes qui étaient ravis par la grandeur épique de ses légendes, par le pittoresque éclat de ses paysages et le caractère singulier de ses mœurs ?

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Tragaldaba$y de M. Vacquerie, n'est qu'une fantaisie amoureuse, un joli cai«ice d'imaginatios. Mais quelle verve 1 quelle couleur !

quelle originalité exquise 1 On fait à chaque page des découvertes imprévues; et Tintéréty suspendu jusqu'à la fin, conduit à un dénoûmeut inattendu.

Ce Tragaldabas est un prodige de couardise ; c'est l'antithèse du vaillant Eliseo, un brave celui-là, un héros de sérénades, qui sait jouer de la dague comme de la guitare.

Or, Tragaldabas a une cousine, doua Gaprina, qui dit être sa femme pour pouvoir vivre plus librement. Eliseo, afin de toucher le cœur de la belle, lui promet de l'épouser si elle devient Teuve; mais on pense avec quel soin jaloux il va veiller sur les jours de ce prétendu mari. Et Tragaldabas, surpris par tant de sollicitude, s'habitue facilement à la protection d'Eliseo. De couard qu'il était, le voilà devenu railleur, iasdent, provocateur. Ce Thersite prend des attitudes d'Achille. Il se paye le luxe d'un duel avec un fameux spadassin, Iliaoioro, dont il a enlevé la maîtresse. Mais il

comptait sans son hôte; il a^ait espéré qu'Eliseo se ferait le vengeur de sa querelle, et Eliseo qni a tout appris, qui sait désormais que dona Gaprina n'est pas la femme de ce drôle, lui laisse fendre l'oreille par Minotoro.

Tout autre est le drame en sept actes de M. Vacquerie : les Funérailles de VHonneur.

Sept actes 1 Gomme nous sommes loin de la poétique d'Horace et de l'abbé d'Aubignac I Cette fois, c'est d'un drame qu'il s'agit, un vrai drame romantique, avec ses horreurs, ses Mssons, ses épouyantements. La scène se passe à Séville, au tiy* siècle, sous le règne de ce Pedro le Cruel qui rappelle le souvenir de Du Guesclin et des Brabançons. Le drame est écrit en prose, d'une main ferme, par un artiste qui frappe des phrases à son effigie, comme un souverain frappe des médaUles.

C'est une des « données » les plus audacieuses que je connaisse, après VCEdipe de Sophocle

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et la Phèdre d'Eoripide : une mère déshonorée par ses passions et vengée par son fils — sur lui-même;

Dona Béatriz de Lara est la maîtresse de Pierre le Cruel, qui exerce sur elle la fascination du serpent sur Toiseau. Pour tromper son amour, elle fait' à ce prince une vertu de son implacabilité : elle l'appelle le Justicier, parce qu'il est sévère comme la Loi et fatal comme le glaive. Béatriz a un iilSy don Jorge, qui, tout jeune encore, vient de se couvrir de gloire dans la guerre d'Aragon. De retour à Séville, après une absence de deux ans, don Jorge apprend que sa mère est déshonorée. On juge de sa douleur. La sombre mélancolie d'Hamlet n'est rien auprès de la sienne. Certes, c'est un devoir sacré de venger l'assassinat d'un père ; mais l'horreur du crime ne rejaillit pas sur l'enfant. Au contraire, le déshonneur de Béatriz, c'est le déshonneur de son fils, et rien ne saurait effacer cette double tache. Jorge conspire, il est découvert; et Pierre le Cruel, au lieu de l'envoyer à l'échafaud, lui laisse la vie.

malédiction ! Ne plospoutoir assassiner son ennemi ! Jadis, Galon d*Utique, redontant la clémence de César plus que sa colère, s'était donné la mort.. Que va faire don Jorge? n aurait voulu périr sous le glaive du roi, et le roi lui rend la liberté. Peut-il attenter à la tie de celui qui, pour son malheur, lui laisse la Tie ? Non, tous les principes dieraleresques s'y opposent ; et aussi l'intérêt du drame, qui exige un dénoùment impréru. Or, le dénoûment est trop imprévu, peut-être, n est non* veau, original, d'une excentricité puissante; et le pubUc n'aime pas que l'on dérange ses habitudes, son culte, ses superstitions. « Si j'étais à la place de don Jorge, que feraîs-je? » se demande chaque spectateur. Et remarquez que c'est là une question de casuistique, difficile à résoudre. Suivant son tempérament morai, celui-ci répondra : « Je tuerais le roi i> ; celui-là : « Je me tuerais »; cet autre : <c le m'éloignerais de la cour et de ma mère, et je m'efforcerais d'oublier ». Ces dénoûments sont les seiils probables; il n'est venu, crôyez-le bien, d'autre idée à personne. Or, le

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premier expédient — Tassassinat — n'est pas ehevflJeresque ; le second — le suicide — n'est pas original; le dernier — Toubli — n^est pas dramatique. M. Yacquerie a donc voulu trouver autre chose, ce qui fait honneur à son imagination, mais ce qui déroute un peu l'esprit du public. Don Jorge se retire dans un monastère, comme Charles-Quint, et là il fait des funérailles à ^son honneur ; il descend dans la fosse un cercueil vide, où tout le meilleur de lui-même est enseveli. Mais cet honneur, qui est un précieux mobile d'action, un puissant levier moral, se le figure-t-on bien sous les traits d'un cadavre imaginaire? Le publie veut voir avant de s'émouvoir, et cette abstraction doit le laisser froid, queUe qu'en soit la hante portée littéraire et philosophique. Les FtméraiUes de VHormeur n'en demeurent pas moins un des plus beaux drames que nous ayons lus, car le style y est à la hauteur de la conception, et toute pensée de succès facile en est refigieusement bannie. M. Auguste Yacquerie a travaillé pour ce ^éâtre idéal dont l'avenir est l'imprésario.

D'ailleurs, sur le théâtre contemporain, M. Auguste Yacquerie n'a pas connu que des chutes : Jean Baudry obtint un éclatant succès ; et cette puissante comédie, qui procède de Regnard et de Diderot, est restée au répertoire du Théâtre-Français.

Gomme tous les vrais écrivains, M« Auguste Yacquerie n'a jamais sacrifié le style. La forme est souvent génératrice de l'idée ; en s'exerçant à écrire, on s'exerce à penser.

Nous voudrions pouvoir citer mainte strophe de VEnfer de FEsprit et des Demi-teinteSy mainte page des Profils et Grimaces et des MieUes de VHistoire. M. Auguste Yacquerie est en effet un maître écrivain ; mais ce n'est pas un rhéteur comme Isocrate, car il a mis sa verve, son inspiration, son éloquence au service d'une grande cause, celle de la Liberté. Ce démocrate doit paraître, il est vrai, bien arriéré aux anarchistes, aux communistes,

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aux collectivistes : il croit, avec tous les esprits sages, que Tordre est le fondement des sociétés ; et il a le courage de le dire, parce qu'il aime le peuple avec le désintéressement des grandes âmes et qu'iL n'attend rien de la fa- Yeur publique. Le Rappel, où il met chaque jour sa pensée, est le défenseur du droit contre l'oppression, de la vérité contre l'erreur, mais non des insurgés contre la loi.

M. Yacquerie s'est souvenu des immortels entretiens de Socrate avec son disciple Griton et il y a conformé sa conduite. En politique, le Droit ; en art, le Beau — comme corollaire du Vrai : voilà son évangile.

M. Auguste Yacquerie est, avec M. Paul Meurice, l'exécuteur testamentaire du grand poète dont le monde entier porte le ^ieuil *. La dernière fois que je le vis, c'était au che-» vet de Yictor Hugo. Oh 1 comme elle est présente à ma pensée, cette mémorable après-

* Le frire de H. Angnste Vacqnerie afait épousé Léo. poldine Hugo, fille du grand poète. On sait quelle fut la fin malheureuse de ces jeunes époux, qui périrent dans un nau- Irage en Seine, à Villcqoier.

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midi du lundi de la Pentecôte, où, par une insigne faTeur, je fus introduit auprès da mort illustre! Je retrouve dans mes notes quotidiennes, dans mon journal intime, la sténographie de mes impressions :

« Paris, 25 mai.

J'arrive de chez Victor Hugo ; je l'ai vu péde, endormi, glacé sur son lit funèbre.

« La dernière fois que je le rencontrai, il portait solidement ses quatre-vingt-trois ans; il parlait peu, mais son génie et sa bonté se reflétaient dans son sourire. Aujourd'hui, c'est le grand silence^ c'est l'immobilité du marbre.

• ff Je ne sais qudle joie égoïste se mêle à l'émotion douloureuse que j'ai ressentie tout à l'heure. C'est une consolation d'avoir dit adieu à Victor Hugo, d'avoir revu ce visage auguste qui va rentrer dans le néant. Certes, scm esprit vivra toujours dans ses œuvres ; il a déjàpris place dansl'Olympe, à côté d'Homère,

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d'Eschyle, de Dante, de Shakespeare, tous les immortels. Mais le corps qui fut rinstroment de ce génie n'a-t-il pas droit aussi à notre Téoération ? Qui retrouvera la cendre d'Homère? Qui élèvera un autel sur ces reliques sacrées? Or, dans quelques siècles, dans quelques années peut-être, tout ce qui fut matière dans Victor Hugo sera remis au creu* set ; les molécules se désagrégeront, et ces nobles débris deviendront un limtMi où le sculpteur mystérieux pétrira des formes nouveUes.

« Aussi, j'ai regardé longtemps les restes mortels du poète, et j'ai moi^ ses traits dans mon souvenir.

« n est quatre heures environ, nous passons devant l'arc de triomphe de l'EtoUe, où déjà l'on élève le catalfaque;.puis, nous entrons dans l'avenue d'Eylau. Sur les plaques indicatrices le nom de l'avenue est effacé ; on va y inscrire celui do Victor Hugo. L'ave&ue tout entière portera donc le nom du gra&d

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homme ; il sera conduit à Tare de triomphe sans sortir de chez lui.

« Nous arrivons au n^ 50. Notre voiture, qui avançait avec peine à travers la foule, va se garer dans une rue voisine ; car il est défendu de stationner devant la porte. Sur le trottoir, à droite et à gauche de la maison, une foule bien rangée attend : tous ces genslà veulent inscrire leur nom sur les registres. Un sergent de ville garde la porte : la sonnette lui est confiée, et la consigne est sévère.

« M. Auguste Yacquerie donne au domestique Tordre de m'introduire. Me voici dans le grand salon du rez-de-chaussée. Je salae M"** Lockroy et H^^« Jeanne Hugo, dont les beaux yeux sont remplis par les larmes. J'ai le temps de jeter un coup d*œil au portrait du Mattre par Bonnat et à son buste par David d'Angers. Partout, des couronnes, des gerbes de fleurs.

« Enfin, on me conduit dans la chambre mortuaire. Sur son lit à colonnes torses, Victor Hugo repose, comme une statue coachée sur un tombeau. M!^^ Glaize, la nièce de

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M. Yacquerie, pleure au pied du lit. Georges Hugo, sur le seuil delà porte, semble attendre le réveil de son aïeul ; il me tend la main.

«< Mais, TOUS le dirai-je? la peur m'a pris entre ce mort et cet enfant. Jamais je n'oublierai l'impression profonde que j'ai ressentie. J'ai pris congé de MM. Lockroy, Yacquerie, Meurice, Gouzien, Lesclide, réunis dans une chambre voisine, et j'ai quitté la petite maison où habite pour quelques jours encore celui qui fut si grand. »

M. Auguste Yacquerie était le disciple bienaimé du Maître. Yictor Hugo disait de lui, comme le Christ disait de saint Jean : « C'est en lui que j'ai mis toute ma confiance ». Un jour, le grand poète, terrassé par la maladie, sentit approcher sa fin ; et il souriait à la mort, cette nouvelle épousée.

— Yous vous sentez mieux? demanda Auguste Yacquerie.

— Je suis mort, répondit Hugo avec la résignation des immortels.

— Vous êtes très yiyanty au contraire.

— Vivant en vous.

Grfut une de ses dernières paroles. Et |

Victor Hugo plane, en effet, sur la vie et sur rœuvre de Vacquerie, comme une radieuse image de la Muse.

Je suivais, il y a trois ans, le convoi de Jules Sandeau. L'auteur de Mademoiselle de la Seiglière s'en allait modestement, comme il avait vécu. Ce n'étaient point ces funérailles broyantes qui ressemblent à un triomphe, et qui sont souvent pour les héros de la politique le De Profundis de la gloire. La théorie funèbre s'avançait lentement, dans le silence des douleurs profondes; partie de l'Institut, elle remontait l'étroite rue de Seine, et la foule ne se pressait pas en rangs serrés sur les trottoirs pour voir ce spectacle si connu à Paris : l'enterrement d'un immortel. Mais

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dans le cortège figuraient tous les grands noms de France, je parle de la noblesse des poètes, des romanciers, des artistes, des philosophes et des savants. Bien jeune encore, à peine échappé de Técole, j'avais demandé à l'amitié d'Arsène Houssaye la faveur de son patronage, et le célèbre écrivain m'avait pris sous sa garde. Ge jour-là, je m'en souviens, le poète des roses pleura des larmes amères; c'est que, dans cette vieille église de Saint- Germain-des-Prés, la dernière étape de Jules Sandeau avant le sépulcre, il disait le dernier adieu à l'un des compagnons les plus aimés de sa jeunesse.

Avec Hugo, combien il en avait vu tosaher autour de lui l U évoquait leurs mânes» dans cette antique abbaye tendue de noir, et le miragei de ses vingt ans planait au-dessus du cercueil comme une image constante sur un tombeau*

Edmond About était notre plus proche voisin; je ne l'avais encore jamais vu. A sa stature plébéienne et à ce sourire qui reflétait toutes les noblesses et toutes les malices, je

m'expliquai son œuvre. Attentivement je prêtai Topeille quand, se penchant vers Arsène Hoassaye, il lui dit d'un ton étrange :

— Pauvres immortels ! L'Académie est sur le chemin du cimetière.

Je me suis souvenu de cette parole pro* phétique en apprenant qu'About était mort membre de l'Académie française, sans avoir encore pris place dans le fauteuil de Jules Sandeau, où il devait s'asseoir I

Quand on sortit de l'église, la conversation se continua entre mes deux voisins illustres. Gomme Os parlaient des écrivains de l'époque romantique, presque tous disparus, je leur demandai, moi qui venais de lire les Truands:

— Connaissez-vous Lottin de Laval?

— C'est un ancien, dit Arsène Houssaye.

n est mort voilà longtemps ; je le rencontrais autrefois chez M>^* de Lamartine et chez urne pankoucke.

— Celui-là a eu la prescience, ajouta Bdmond About. Au lieu de frapper à la porte de l'Académie, il est venu se loger au Louvre. Jeune homme, allez au Musée assyrien : voua

▼errez les collections qa'il a rapportées d'Asie. Les livres passent, les inscriptions restent.

Et ce fut tout. Une voiture nous attendait :

je repris avec Arsène Houssaye le chemin des Champs-Elysées*.

Connaissez-vous cette petite ville normande que M "^^ de Staël a définie : une chenille dans une corbeille de verdure? C'est Bemaj, assise dans la prairie, au confluent de trois vallées, et protégée par une ceinture de collines couronnées de bois.

J'arrivai à Bemay dans l'automne de l'année 4883.

La « corbeille de verdure » de Corinne s'épanouissait ; des nuages nacarat flottaient sur le fond laiteux du ciel; la forêt était

* Plus tard, le XIX* Siècle m'ouvrit ta porte. J*ei» ma place, un instant, dans cette courageuse plmlange. Mais la mort devait frapper About, par derrière, sans que les hasards de la vie m'eussent Jeté une seconde fois sur son diemin.

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comme une palette où la pourpre éclatante des chênes se mêlait à la verdure cuivrée des sapins.

J'apercevais, sur la crête d'une colline, une sorte de palais oriental, dressant ses minarets au-dessus de la vallée et montrant sa façade polychrome à travers les arbres d'un parc. Ce fut comme une vision des Mille et une Nuits, et je demandai quel calife habitait là-haut. On me répondit, avec une parfaite indifférence :

<— C'est M. Lottin de Laval.

Cet homme célèbre, jetant un déû à la gloire, s'était volontairement voué à l'oubli, et il continuait à travailler avec l'ardeur des jeunes, pendant que les rares survivants de son époque le croyaient depuis longtemps dans le tombeau. Je voulus ardemment le connaître, mais je pris un chemin de traverse. A quelque temps de là, M. Lottin de Laval ayant offert, pour une bonne œuvre artistique, un tableau et plusieurs moulages, je publiai dans le J(nirnal de Bemay un court article qui était l'hommage discret d'un in-

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connu. Deux jours après, je recevais la visite d'un beau vieillard, que j'aurais aisément pu prendre pour un de ces chefs arabes, à la fois prêtres, guerriers et poètes. Deux grands yeux noirs, dont la flamme était adoucie par Fombre des cils, brillaient dans une face légèrement bistrée, au galbe oriental, encadrée par de longs cheveux blancs et par une barbe fine, taillée en pointe. L'allure était d'un gentilhomme, sans que la distinction des manières étou£Eàt la bienveillance du cœur. Le noble étranger se nomma : c'était H. Lottin de Laval. Notre connaissance fut vite faite.

M. Lottin de Laval trouvait un admirateur, moi je trouvais un ami : j'ose dire que j*avais le meilleur lot.

les savantes conversations, les foUes équipées vers le pays du soleil! J'ai visité l'Arménie, le Kurdistan, la Perse, j'ai vu Bagdad, j'ai vu Schiraz, sans quitter la grande galerie du château ou l'atelier du maître.

Lord Byron, dans le Pèlerinage de ChUde Harold, maudit rAngleterre, sa patrie, en lui reprochant d'avoir mutilé les monuments de la Grèce et dé FOrient pour orner ses musées avec les bas-reliefs, les statues, les colonnes , le marbre, le granit, le gypse, Talbàtre:

tous les débris de la civilisation antique.

La France s'est toujours montrée plus chevaleresque, quoiqu'elle eût au moins un égal sentiment de Fart et qu'elle fût fière de posséder les merveilles d'un autre âge. Mais, le plus souvent, elle respectait les originaux, se contentant de prendre l'empreinte des œuvres dont elle ne voulait point dépouiller leur terre natale. Combien de précieux moulages, au Louvre, dans le Musée des antiques; combien de fùC'Simile qui donnent l'illusion des modèles, et portent en eux le même enseignement ! Le curieux, l'amateur, qui se promène à travers ces ruines éloquentes sans

quitter Paris, songe bien rarement à payer de reconnaissance les hommes qui ont doté la France de tant de richesses accumulées par les siècles ; il ne sait pas au prix de quels sacrifices les savants voyageurs, égyptoiogues ou assyriologues, ont arraché aux sables da désert les monuments d'un art évanoui. Ici, c'est un sarcophage contemporain de la grande pyramide, plus loin un bas-relief des palais de Persépolts ou de Khorsabad, ailleurs le fronton du temple de la déesse Hathor, ou des inscriptions de Ninive, de Babylone et de Schahpour.

Parmi ces vaillants explorateurs, il en est un dont le nom fit grand bruit de 1847 à 1851 : Lottin de Laval.

A quoi bon avoir découvert les temples d'Isis et de Baal, les obélisques orgueilleux de Sésostris, les bas-reliefs où Nabuchodonosor gravait le souvenir de sa gloire, si le voyageur européen ne pouvait en saisir l'empreinte ? Ou bien il fallait piller le déserf, comme les Scénites pillent les caravanes; ou bien il fallait mouler tous ces fragments de

Faatique sculpture orientale. • Mais comment faire des moulages en plâtre, dans un pays perduy peuplé d'ennemis ; comment rapporter ces bas-reliefs encombrants, ces monolithes gigantesques qui mesuraient jusqu'à 70 pieds de haut? H eût fallu un navire de FEtat, une colonie d'artistes, et de nombreux millions. C'est alors que Lottin de Laval inventa la Lottinoplastie. Seul, presque sans argent, il parcourut la Ghaldée, la Babylonie, le Kurdistan, la Perse, puis l'Arabie Pétrée et l'Egypte ; et, à l'aide de son procédé nouveau, il put rapporter en France des miUiers de monuments dans son modeste bagage de touriste. Ce fut une nouvelle invraisemblable, mais il fallut bien en croire ses yeux quand on vit cette collection exposée, en 1847, dans une des salles du Louvre. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres daigna s'émouvoir; elle vota des félicitations enthousiastes au hardi voyageur qui avait « enrichi la galerie assyrienne du Louvre, grâce à la fidélité de son procédé de reproduction, ainsi qu'à ses attentives et courageuses re-

cherches ». L*Etat acquit alors le secret de la Lottinoplastie ; mais c'était pour le donner à Fresnel, à qui Mérimée, SQn cousin, tout puissant dans les conseils de l'Elysée, avait fait confier une mission en Asie. Néanmoins, Lottin de Laval eut son tour, après avoir été en butte à toutes les tracasseries des demisavants que son triomphe empêchait de dormir. A la fin de 1849, il fut chargé d'explorer la péninsule du Sinal, dans l'Arabie Pétrée, et de relever les monuments de toutes les époques et de tous les styles qui y avaient été signalés incomplètement par les voyageurs.

Outre de précieux moulages, cette expédition pacifique nous a valu un volume. Voyage dans Un péninsule arabique du Sinai, qui révèle l'histoire, la géographie, l'épigraphie de cette contrée célèbre où les Pharaons avaient fondé des colonies et où Moïse erra pendant quarante années à la recherche de la Teire Promise.

C'est le commentaire scientifique de l'Exode, l'histoire sévère venant au secours de la poésie biblique pour la contenir et l'expliquer.

Quel que fût le retentissement de ses tra-

Taux, Lottin de Laval avait trop vulgarisé ses découvertes pour en garder longtemps le monopole et en recevoir la récompense. Des personnages influents, armés de son procédé, partirent avec la sauvegarde de TEtat ; son œavte fut continuée par d'autres, qui devinrent les Amerigo Yespucci de ce nouveau monde. Et l'initiateur, le savant qui avait inventé l'art du moulage, l'archéologue qui avait doté le Louvre au détriment de sa fortune, de sa santé, et presque de sa vie, alla soigner ses douleurs dans un coin de là province, où il se résigna à vivre oublié, dans les consolations de la famille. On devine ce qu'un tel homme dut faire de sa demeure.

Lui qui avait habité des palais, il ne pouvait mourir dans une chaumière. Il se mit donc à l'œuvre, construisit un vaste bâtiment en briques, d'architecture orientale, et, lentement, heure par heure, y reproduisit par le pinceau, par le burin, par le modelage toutes ses visions artistiques.

Cest dans cet étrange château de la Normandie que M. Lottin de Laval vit encore au-

joard*hui, quoique beaucoup de gens le croient mort depuis vingt ans. C'est là que nous l'avons vu, que nous avons parcouru ses collections, que nous avons étudié cette physionomie originale, cette intelligence supérieure, multiple, infinie, dont nous allons essayer de faire la genèse.

Tout homme aj3on ingentum, ses propensions fatales, une sorte de physiologie intellectuelle. Son cerveau et ses sens sont organisés en vue de certaines fonctions particulières. C'est ce que le vulgaire appelle une vocation. M. Lottin de Laval est né artiste.

Mais il y a les artistes de l'art, les artistes de la poésie, les artistes de la science. M. Lottin de Laval commença par la littérature.

Avec Victor Hugo, le vicomte d'Arlincourt, Alexandre Dumas, il eut le mérite d'arriver un des premiers dans un genre qui a trouvé depuis bien des imitateurs : le roman histo-

rique. Les grandes époques de notre histoire le tentèrent; il en saisissait le caractère pittoresque, étant moins sédait par la psychologie des passions, par la vie intime du cœur, que par les mœurs légendaires et Tarchéogie grandiose des siècles disparus. Avide de savoir, de comprendre et de créer, M. Lottin de Layal ne âe contenta plus de l'histoire qu'il liscdt dans les vieilles chroniques. Quand il fut las de déchiffrer des chartes poudreuses, de parcourir des collections de mémoires depuis YiUehar^ouin jusqu'à Tallemant des Réaux; quand il eut raconté les prouesses de Tancrède de Sicile, les malheurs d'Enguerrand de Marigny, les galanteries de Bassompierre, il voulut étudier l'histoire sur les ruines, écrire des faits que nul Hérodote n*eùt racontés, demander aux caractères cunéiformes les secrets d'Artaxerxès, retrouver l'empreinte des pas de Moïse, de Caleb et de Josué dans le sable des déserts arabiques. Il partit pour FAsie-Mineure ; il vécut pendant plusieurs années de la vie oiientale. Simple ambassadeur de la science,

il donnait audience, sur les ruines de Babj* lone ou de Ninive, à tous les souyenirs du passé. Quelle évocation, depuis Nemrod jus-* qu'à Xerxès, depuis Omar jusqu'à Ilaroun-al- Raschid ! La ciyilisation ancienne était là. Et à deux pas de la motte de terre recouvrant le tombeau oublié de Sémiramis, Bagdad sur* gîssait avec toutes les féeries du moyen âge, avec ces palais qui sont encore des chefsd'œuvre de dessin et de couleur, caprices de la pierre et du pinceau, arabesques foUes, dômes en émaux étincelants où le soleil étendait sa patine d'or *.

Si M. Lottin de Laval avait été un savant vulgaire, un démolisseur de ruines, un terrassier qui bouleverse les tumuli, comme les enfants cassent leurs jouets, pour voir ce qu'il y a dedans, nous n'aurions point pour lui la même sympathie, disons mieux : la

* La gftlerie aiiyrienne da LooTre compte 134 moDunento rapporté! par M. Lottin de Laval de sa première misùon. La ^erie égyptienoe en compte SS2, recueillie par loi dans la preaqu'ile du Sina! et dana l'Egypte moyenne : ce qui fait 416 pièces, auxquelles il faut ajouter 387 inscriptions rëlcTées par le même Toyageur : en tout, près de 800 mouoenis.

même admiration. Mais le savant n'était pas un détronsseor qui creuse les tombes pour y trouver un anneau d'or oublié à la phalange décharnée d'un cadavre ; c'était un artiste, un poète amoureux du beau, et qui voulait, en remontant le passé, se retremper aux sources étemelles. Le connu lui semblait fade ; les musées encombrés de touristes qui s'en vont, un guide à la main, admirer sur commande des chefs-d'œuvre qu'ils ne com* prennent pas, l'ennuyaient comme des mélodies trop rebattues que l'orgue de Barbarie a traînées dans le ruisseau. Il lui fallait des sensations nouvelles, des sentiments ignorés, des jouissances imprévues. Le Beau a ses raffinés, comme l'amour.

Et ceci fera l'effet d'une fable, contée par Scheherazade dans ses mille et une nuits enchanteresses. On ne croira pas que Lottin de Laval a tout appris — ou plutôt tout deviné — pour arriver à comprendre l'incompréhensible, c'est-à-dire à pénétrer les secrets de l'Orient, où nul ne l'avait initié. C'est pourtant un chapitre véridique de sa vie in-

▼raisemblable. Il étadia les langues sémitiques, il se fit assyriologue pour avoir le droit d'habiter en sultan le palais des Pagratides, d*errer sur les ruines désolées de Tadmor et de réveiller quarante siècles d'histoire qui étaient les archives inexplorées de la civilisation. Qu'il consulte la Bible ou Hérodote, qu'il demande à la terre les vestiges de l'empire assyrien ou qu'U contemple l'œuvre des califes, encore debout : c'est toujours l'artiste inassouvi, qui traverse, comme Platon, la caverne de la science, pour arriver à la lumière de l'idée. Car la science ne fut pour M. Lottin de Laval qu'un mstrument. Il comprit, dans sa haute métaphysique, que la matière n'est pas une fin, que le langage n'est qu'une expression de la pen. sée, que l'architecture n'est qu'une traduction de l'idéal plastique, un décor superbe, une fantaisie de l'imagination; il comprit que la linguistique, l'épigraphie, toutes les classifications ardues, ne sont que des procédés, des tentatives dont le but est au delà, dés phares éclatants qui doivent éclairer les

profondeurs de Finfini. Malheur à celui qui regarde paresseusement tourner le fojer de lumière, heureux d'avoir allumé une flamme et ne voyant rien dans l'atmosphère rayonnante de cet astre 1 H a travaillé pour les âatres : car, au-dessus de la science, il y a l'art ; au-dessus de la grammaire, il y a la poésie ; au-dessus de l'homme, il y a Dieu.

M. Lottin de Laval a suivi cette progression naturelle. La troisième phase de sa vie est consacrée à l'exercice de l'art, dont il avait le génie, et dont il a pu, à loisir, apprendre tontes les formules en passant à travers le monde. Il peint, il sculpte, il grave, il cisèle ; il possède la variété dans le talent, comme les grands artistes de la Renaissance, qui dédaignaient orgueilleusement les spécialités.

Tous les arts plastiques ne sont-ils pas frères? L'esprit de l'un n'est-il pas l'esprit de l'autre? Pauvres pygmées, qui croyez aujourd'hui être

des artistes parce qae vous dessinez ane académie ou que vous étendez sur une feuille de papier de pâles couleurs d*aquarelle ! Les tableaux de M. Lot tin de Laval suffiraient à sa gloire. Mais visitez sa magnifique demeure ; entrez seulement dans Féglise Sainte-Croix de Bemay, contemplez la superbe pierre tombale dont il a si généreusement doté le pays et où il a résumé tous ses dons d'artiste *. N'est-ce pas qu'il y a, par le monde, cent personnages dont la renommée obscurcit sa gloire, et qui n'auront pas mérité, comme lui, -les bandelettes de l'immortalité?

* Pierre tomulftire de Guillaonie d'AuTillan, TiDg^-eiiième abbé du Bec (1309-1418). Cette pierre, qui était TœaTre d'ua imagier du commencemeiit du xr* siècle, Jean de Cham* brày, fut mutilée i la RéTolution. M. Lottin de Laval l'a regraTée au trait; il en a reconstitué la tète et les mains ; il a doré et enlaminé les vêtements épiscopaux ; il a enchâssé dans la mitre et la crosse des perles, des émaux et des pierres précieuses ; il a gravé, sur des lames de cuivre incrustées dans la pierre, Tinscription gothique qui recelait les noms et qualités du défunt. En un mot, M. Lottin de Laval, en reconstituant, avec toute la mag^e de Tart, Tœuvre mu< tilée de Jean de Charabray, en répandant 1'<m*, la couleor et les pierreries sur cette dalle fruste où il avait dû d'abord faire courir le burin, a retrouvé un art aigoard*htti perdu : la polychromie du moyen âge.

Nous ne voulons pas dire qae le siècle soit injuste et que M. Lottin de Laval doive être dassé dans la phalange des incompris. Les illustres amateurs de tableaux connaissent ses toiles, les lecteurs de 1830 connaissent ses romans, l'Institut de France connaît ses découvertes. Et si le nom de Lottin de Laval semble être rentré dans l'oubli, c'est que le vieil artiste a renoncé volontairement aux voluptés amères de la gloire. N'a-t-il pas eu raison de penser que les hommes heureux n'ont point d'histoire? Il a travaillé, sans relâche, loin des journaux et des expositions publiques ; quand il vient de terminer une cDUTie nouvelle, il n'envoie point une note indiscrète à quelque publiciste bavard. Sans sond de l'heure présente, il dédie ses œuvres au Lendemain. L'Avenir, voilà son légataire universel. XSe qu'il veut avant tout, c'est jouir de son bien, peindre, ciseler, bâtir ; aurait-il le temps de tout faire s'il courait les cercles et les antichambres? Quelques admirations d'élite, jointes à la gloire bruyante de son passé, lui suffisent. Il passe son temps à or-

ner sa demeure, à retrouver chez lui, dans ses salons, dans ses divans, dans ses moucharabyés, les horizons parcourus aux heures vaillantes de la jeunesse.

Gomme les empereurs, il travaille pour sa maison.

ALEXANDRE PIEDAGNEL

ALEXANDRE PIEDA6NEL

Sainte-Beuve parlant de M. Alexandre Piedagnel disait un jour : « Il cherche le mot et non la phrase, et, Témotion atteinte, il s'arrête, trouvant que la page finit là ». Ce sera l'épigraphe de cette étude, consacrée à un homme dont le nom n'est peut-être pas aussi populaire que celui des romanciers feuiUetonnistes, mais qui s'est acquis dans les lettres une gloire honorable, appelée à lui survivre. La sobriété, — que Prosper Mérimée appelait la première qualité de l'écrivain, — c'est-àdire le souci de la perfection, la délicatesse de la pensée, le tour artistique de la forme : voilà les principes auxquels les vrais poètes et les vrais prosateurs sacrifient la renommée

tapageuse, la fécondité malsaine, les entreprises commerciales, et ce suffrage insultant de la foule qui ne comprend rien aux œuvres d'art. Les éditeurs n'affichent pas en leur honneur de larges placards illustrés; les directeurs de journaux ne fondent pas sur eux des espérances à l'époque critique des réabonnements; on ne voit nulle part leur nom en vedette. Hais sur les rayons discrets d'un bibliophile, on est certain de trouver leurs livres, en bonne compagnie, sous la reliure maroquinée où ils se drapent, comme des rois de la pensée que l'on couche dans un manteau de pourpre à l'heure du dernier sommeil.

La première fois que je vis M. Alexandre Piedagnel, c'était au Théâtre-Français — en 1872, je crois — un soir de première représentation. Il occupait le fauteuil de Jules Janin. Ce souvenir se perd dans le vague de mon enfance, et je n'ai rien gardé de la pièce que le titre, car pour moi le spectacle était plutôt dans la salle, où s'étaient donné rendez-vous, ce soir-là, les critiques célèbres du

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temps : Théophile Gautier, Albéric Second, Xavier Auhryet, Paul de Saint-Victor, sans parler du Tout-Paris de la politique, de la littérature et des arts. Quel était donc cet homme jeune encore, — à la tournure militaire, aux allures franches et vives, aux traits finement dessinés, avec une pointe de maUce dans l'expression, comme un médaillon du xvm* siècle, -^ qui siégeait dans le fauteuil où Jules Janin, retenu chez lui par la goutte, ne pouvait venir s'asseoir? C'était le secrétaire intime de Termite de Passy, son disciple fervent et son collaborateur.

Vous vous souvenez de ces feuilletons du lundi qui, pendant près d'un demi-siècle, firent la fortune du Journal des Débais. A propos des pièces nouvelles, Janin brodait d'admirables fantaisies. Si, le soir de la « première », il s'était attardé au foyer, son imagination suppléait à sa vision, et il écrivait des pages charmantes où le souvenir des lettres grecques et latines jetait un rayon de soleil sur les plus ternes sujets. C'est de lui que l'on pouvait dire, en s*inspirant du vers

d* André Ghéoier : <r Sur des drames nouveaux, il fait des feuilletons antiques ». Si antiques qu'ils fussent, et à cause de cela peut-être, les feuilletons de Jules Janin n'ont pas vieilli.

Or, le génie est une lumière qui s'éteint à force de briller. Avec l'âge, le corps s'affaiblit, les ténèbres descendent autour de l'intelligence, et le nom d'un grand homme survivant à son talent n'est plus qu'un crépuscule qui jette encore une lueur de gloire après le coucher de l'astre. Ainsi Jules Janin fut frappé quelques années avant sa mort. Mais les hommes de lettres ne se reposent jamais.

Gomment se résigner au silence quand on a tenu sous le charme, pendant cinquante ans, plusieurs générations de lecteurs? Cette retraite eût hâté sa fin, et si, comme Charles- Quint, il s'était couché vivant dans son cercueil, il ne se fût point réveillé. Heureusement Jules Janin avait pour ami de la dernière heure un homme qui, après avoir rempli des fonctions importantes dans la marine, s'était voué platoniquement au culte des lettres :

M. Alexandre Piedagnel. Quoiqu'il se fût déjà

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fait connaître par de nombreux travaux personnels, le jeune officier qui arrivait du Mexique, où il avait gagné la croix d'honneur, fit à son vieux maître, à son illustre ami, l'hommage discret de son talent, ie ne sais pas au juste quelle part M. Alexandre Piedagnel a prise aux dernières œuvres de Jules Janin. Il ne voulut jamais paraître s'en attribuer le mérite ; mais tous ceux qui ont vécu dans l'entourage du bon h J. connaissent cette pieuse collaboration. M. Armand de Pontmartin écrivait, dans la Gazette de France, au lendemain de la mort du grand critique : « Gomment parler des auxiliaires, des consolateurs de Jules Janin, de ceux qui l'aidèrent à travailler encore quand il ne vivait presque plus, sans nommer M. Alexandre Piedagnel? »

Et il ajoutait : « Ecrivain et poète distingué, il nous doit un livre sur l'homme dont il a recueilli les dernières pensées, adouci les derniers moments, rédigé les dernières dictées ». M. Alexandre Piedagnel a écrit ce livre, ûdèle et charmante étude où Jules Janin revit tout entier.

Rien n*est plus touchant que de Tentendre parler, encore aujourd'hui, du temps passé au chalet de Passy, en compagnie de Fami d*Horace. U aime à s'entretenir avec moi de son cher J. J., parce qu'il sait que, dans le cimetière où le maître repose, quelqu'un connaît encore le chemin de son tombeau.

M. Alexandre Piedagnel habite, à NeuiUy, un petit ermitage dont M"^* Piedagnel fait les honneurs avec une bonté et une distinction parfaites. C'est un véritable musée encombré d'œuvres d'art et de bibelots. On y trouve à chaque pas le souvenir de Jules Janin : ici son fauteuil, là son portrait avec cette dédicace écrite d'une main tremblante :

Abrite, 6 mon complice, eo ton logis ami.

Ce goiitteui par !«• ans toat courbé, font blanchi.

Sur les murs aux élégantes tapisseries, on voit, parmi une foule d'œuvres intéressantes, plusieurs toiles et dessins de J.-F. Millet, le peintre des Moissonneuses, dont M. Piedagnel fut aussi l'ami et Thistoriographe. Il a écrit un charmant volume, les Souvenirs de Barbi'

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ton, sur la vie intime de ce grand artiste épris de la nature et qui la brutalisa même parfois pour l'avoir trop aimée.

H. Alexandre Piedagnel, qui est un poète de race, a publié trois recueils de vers : Avril, Hier et En Route. Ce dernier vient de paraître chez Fischbacher, richement édité, comme toujours. Quelle jeune et frsdche inspiration ! M. Piedagnel a étudié les poètes du xv» et du xvi* siècle ; il en a la grâce, la simplicité, la malice gauloise, et cette suavité qui faisait de Ronsard un si charmant rimeur quand sa muse, oubliant le grec et le latin, daignait parler la bonne « langue françoyse », défen* due par Du Bellay et illustrée par Villon. Gha« cun de ses sonnets vaut un poème, nous pourrions dire un tableau, genre ou paysage, car ils ont la rigueur des lignes et Téclat du coloris. Citons au hasard quelques pièces dans ce dernier volume: au pouliguen (à Pierre Loti) ; NOCES DU samedi (à Gustave Nadaud) ; aoNDRL (à Léon Tyssandier] ; la marquise, mar-

CHé DE CAMPAGNE, la CÔTE SAUVAGE, etC.

Nous ne ferons point la nomenclature des

œayres en prose de M. Alexandre Piedagnel.

Collaborateur de la Bevtie de Farts, du Nom jaune, du Figaro, du Gaukris, de VArtisie^ il a réuni en quelques volumes ses récits, ses contes, ses fantaisies, ses études littéraires. H faut pourtant mettre hors dé pair ce beau Uyre sur les Ambulances de Faris, qui est comme la re- Tanche du patriotisme humilié mais non vaincu. M. Piedagnel a publié des préfaces exquises pour des éditions de luxe de Bernardin de Saint-Pierre, de Gazotte, de Favart, de Xavier de Maistre, d*Hégésippe Moreau. Tout, cela est marqué au bon coin; Sainte-Beuve en faisait le plus grand cas, et TAcadémie firançaise a décerné deux prix à ce fin lettré *.

* Voir dans la Littératwre fratiçaiêe, du colooel Staaff, UDC carieusc lettre écrite par Sainte-BcuTe i Alexandre Piedagnel, à propos de son poème sur Benri Murgi». ^ Ces Leçons de littérature, que notre ami le colonel Staaff, aide de camp de S. M. le roi de Suède, a dédiées i la France, sont peut-être Touvrage le plus intéressant qui ait été entrepris sur les auteurs contemporains. Noos en recommandons la lecture aux jeunes rhét^MÎdcns confinés dans l'étude du siècle de Louis XIV. Le colonel Staaff m'écrirait, le 25 décembre iPSS : « Nos élèves de l'Académie de Cariberg connaissent mieux que vous tous les écrivains français de ce siècle; car nul n'est prophète dans son pays. Les Français sont presbytes: ils ne voient que de loin »

ALEXANDRE PIEDAGNEL 143

L'auteur de En Boute est au dilettante.

Gomme le poète de Tibur, il possède cette aurea fnediocritas qui affranchit Thomme de lettres de la servitude. C'est Tami de la nature, des réunions intimes où Ton parle d*art et de poésie, récrivain qui aime ses aises et qui, respectueux en face de Tinspiration comme devant une femme, attend toujours qu'elle lui tende la main. C'est ainsi que les grandes œuvres ont été faites, dans un paisible enfantement. Combien d'hommes illustres, que leur renommée ou leurs besoins obligent k produire, et qui font métier d'esclave I Us tournent chaque jour la meule, sous le fouet de la misère, sans avoir le droit de s'arrêter un instant pour se recueillir et pour rêver.

Leur imagination est bien musclée; ils en sont flers, comme un athlète qui montre à la foule ses biceps noueux. Mais ils exercent leurs forces sans nourrir leur sang. Il faut à la pensée ses heures de réfection et de repos : l'étude est la manne de l'esprit, la rêverie en est le sommeil.

Que reste-t-il de cette mouture incessante

H4 FIGURES PARISIENKKS

OÙ il y a pLos d'ivraie que de bon grain ?

Rien : des œuvres séniles qne le nom d*un écrivain recommande pour une heure; des œuvres viagères disparaissant, comme ane petite rente qui s'éteint, quand l'auteur descend dans le tombeau. Où sont les in-folios de Pétrarque, les romans interminables de l'abbé Prévost, les encyclopédies de Lamartine ? La postérité ne conserve que les Sonnets, un soupir; Manon, un aveu; les Méditations, un sanglot. Et parmi les vivants, combien de glorieux -dont l'avenir n'embaumera pas le cadavre! combien de pharaons laissés à la poussière des tombes, et qui n'auront pas même les bandelettes de l'immortalité !

Il y a des écrivains de mérite, qui travaQlent pendant cinquante années, artisans laborieux : le succès daigne quelquefois leur jeter en passant un modeste salaire ; ils prodiguent leurs forces, mettent courageusement le doigt sur les plaies de leur cœur, ouvrent leurs veines pour répandre dans l'œuvre écrite le flot de la vie. Pauvre homme ! tu as découpé et relié ton existence en vingt volumes; tu t'es

ALEXANDRK PlËDAti>EL 145

interdit pendant cinquante ans le plaisir de lire, — la joie de ceux qui n'écrivent pas; — ta n'as jamais pu fermer l'œil intérieur ourert sur ton &me, parce que c'est ton métier d'obserrer et non de jouir. Devant un beau clair de lune, tes sens n'étaient pas épanouis ; tu te tenais debout, un carnet à la main, prêt à décrire ce que tu voyais et ne sentais pas.

Nouveau Faust, tu traînais partout ta science, ton horrible science que je vendrais pour une heure d'amour^ Parfois, il est vrai, ton nom était cité avec éloges ; une bouffée d'encens grisait ton cerveau et lui donnait des visions de gloire. Hélas I tes livres bien-aimés, lus par une génération, iront rejoindre chez les petits-fils de Barbin ceux qui y sont enfouis sous la poussière des siècles. Il restera de toi ce qu'il reste d'un papillon que l'épingle mortelle a fixé sur le liège : une étiquette » et une aile brisée — dans la classification universelle. Ah! ceux dont la postérité chante les vers ou redit la prose sonore, ceux-là &*ont pas perdu la poudre diamantée qu icintillait sur leurs ailes. La mort n'est pour

446 FIGURICS PARISIB.N.NËS

eux que le passage qui conduit à la gloire, comme la nuit qui assombrît le ciel pour ramener ensuite un jour plus beau.

Une fois, chez M. Alexandre Piedagnel, nous lisions à haute voix une curieuse page des Menagiana^ où le TÎeux maître de M*^* de Séyigné se fait le défenseur des romans qai avaient charmé sa jeunesse : « Ceux qui blâment la longueur des romans de MU« de Scudéry, écrivait Ménage, font voir la petitesse de leur esprit... » M. Piedagnel s* arrêta sar ce mot qui eût fait bondir Despréaux :

^ Mon enfant, me dit>il , n'écrivez jamais d'ouvrages en dix volumes.

— Pourquoi? lui demandai-je.

— Parce que c'est trop lourd à emporter quand on s'en va. Garon n'aime pas les gros bagages.

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