‹ Figures parisiennesChapitre 9 sur 10 · FRANCISQUE SARCEY · texte numérisé non relu

FRANCISQUE SARCEY

FRANCISQUE SARCET

« J'ai fait deux métiers dans ma vie : celui de professeur et celui de journaliste, auquel j'ai joint, comme annexe, celui de conférencier. » C'est ainsi que M. Francisque Sarcey, dans ses Souvenirs de jeunesse^ résume luimême l'histoire de sa vie. Son « métier », depuis l'apprentissage jusqu'à la maîtrise :

voilà en effet toute son histoire; 11 eut pour père un chef d'institution, comme si la nature voulût le consacrer à l'étude dès le berceau. Depuis, il a vécu penché sur les livres, comme un forgeron sur l'enclume : au lycée, à l'Ecole normale, dans l'enseignement et dans la presse. 11 y a des destinées plus brillantes, il n'y en a pas de plus utiles. Sarcey est un

travailleur et s'en honore, n a conté allègrement dans ses Souvenirs les années laborieuses de sa jeunesse et cette vie intérieure, méditative, dont son caractère et sa nature physique lui faisaient une nécessité.

Affligé d'une extrême myopie, il avoue volontiers être peu sensible aux beautés de la nature. Ne pouvant admirer le monde extérieur, il s'est donc renfermé en lui-même.

Nosce te ipswn! Et pourtant il y avait en lui un observateur. On trouve dans quelques-uns de ses livres, dans Etienne Moret, dans le Piano de Jeanne, des peintures d'intérieur, des traits de physionomie que Balzac n'eût pas désavoués. Mais il excelle surtout dans les caractères, grâce h cette patiente étude psychologique dont il fut l'auteur et le sujet.

Pour un tel homme, la vie sociale dut être une charge, une distraction inopportune qui le tirait de son rêve. La faiblesse de sa vue, en lui causant plus d'une méprise, augmentait sa timidité et, disons le mot, sa sauvagerie.

Je ne raconterai pas ses vicissitudes au

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sortir de cette Ecole normale où il connat About, Taine, Prévost-Paradol, toute une légion de futurs grands hommes. Qui oserait reprendre en sous-ordre ce qu'il a si bien narré dans ses Souvenirs? Passant d'une classe à une autre, d'un lycée à un collège, d'un collège h un lycée, il était traqué par l'administration qui, en ce temps-là, ne tolérait pas, à ce qu'il parait, un esprit frondeur et une vaillante franchise. On comprend qu'après toutes ces misères, Sarcey soit devenu un ennemi acharné de l'Empire. Un jour, entre autres mesures vexatoires, une circulaire du ministre de l'Instruction publique donna Tordre aux professeurs de couper leur barbe. L'Université, dans sa noble indépendance, était alors hostile au gouvernement, et le ministre crut sans doute que l'esprit d'opposition résidait dans la barbe, comme la force de Samson dans sa chevelure.

Je ne sais quel démon le poussant, Sarcey fonda à Grenoble, où il enseignait la philosophie, le Courrier des Alpes. Puis, disant adieti à l'Université, aima parens, qui était une

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marâtre à cette époque, il vint se jeter à Paris dans la grande mêlée littéraire et politique. Le voilà rédacteur à l'ancien FigarOf puis à VOpinion naUmak. Tout cela est déjà bien loin de nous. Notre génération se sou* vient surtout de sa longue et brillante collaboration au XIX* SiècUt à laquelle la mort d'About devait mettre un terme prématuré.

Aujourd'hui, Francisque Sarcey répand son jugement et son esprit dans ses chroniques de la France et de VEstafettCt dans son feuilleton dramatique du Temps^ dans sa critique littéraire de la Nowelle Revue et dans ses conférences de la salle des Capucines. On dira plus tard « la Main de Sarcey » comme on a dit « la Main de Fontenelle >». Cette main-là est pleine de vérités ; mais il n'hésite pas à l'ouvrir,

n faut au moins citer, un des ouvrages les plus célèbres de Sarcey : le Mot et la Chose, charmant volume de philologie, qui ouvrirait à son auteur les portes de l'Institut, si les académiciens se souciaient sérieusement de la Grammaire et du Dictionnaire.

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M. Sarœy, avec une modestie qui a bien sa fierté, a donné lui-même la définition de son talent : « Un pédadogue au bon comme au mauvais sens du mot. Gela sonna comme une nouveauté; on cria de toutes parts au pian, mais ce pion était quelqu'un ».

Le mot de pion est injuste ou insuffisant ; il marque bien la méthode des articles de Sarcey, mais il n'en dit pas le charme familier, ce laisser-aller apparent, ce style voltairien « qui colle à la pensée comme un habit bien fait ».

Si j'avais à caractériser d'un mot Francisque Sarcey, je dirais que c'est un « épistolier »; non pas un épistolier comme Voiture, qui écrit pour dire qu'il n'a rien à dire, mais un philosophe et un critique qui donne, sous forme de lettre, la substance de sa pensée.

Son correspondant, ce n'est ni H. de Pomponne, ni le chancelier d'Aguesseau, c'est le public. Hais voyez les autres écrivains :

comme ils sont loin de leurs lecteurs ! Ils en sont séparés parle 8<y/e, c'est-à-dire parla pose littéraire.

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Or, il faudrait s'entendre sur ce mot de style. C'est ici la préoccupation exclusÎTe de la forme, la mise en scène des idées, la magie des mots. H. Francisque Sarcey a du style, puisqu'il écrit la pure langue française ; il pourrait, tout comme un autre, échafauder des périodes, mais il s'en gard^abien, parce que ce n'est pas un artiste, c'est un penseur. D'ailleurs, ni métaphysicien, nipsychologue.il opoii que le bon sens doit gouTemer le monde et il se fait l'apôtre de cette philosophie pratique que l'on pourrait appeler l'art de la vie. On lui a reproché d'être un peu positif, on lui a reproché d'être bien portant ; or, n'avons-

nous pas eu assez de Don Quichottes, de Werthers, de Hanfreds, qui pleuraient sur le vide de leurs idées et le néant de leurs rêves? La vérité ne proscrit pas l'idéal, mais elle le dirige. Platon, qui aimait le Beau, ne le définissait-il point « la splendeur du Vrai » ?

Voilà pourquoi M. Francisque Sarcey, qui n'est pas rebelle à l'enthousiasme et qui loge dans un coin de son cœur ses dieux littéraires, ne se croît pourtant pas obligé de faire du

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paradoxe pour intéresser ses lecteurs. Son esprit est une arme de combat et non point une de ces épées de parade que Ton fait tourner en moulinet au-dessus de sa tète.

Je sais bien que Pascal a dit : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ». Mais ce n'était qu'une boutade de misanthrope, le cri de révolte d'une conscience qui arrive au scepticisme par le chemin de la foi. Il y a heureusement des vérités étemelles, contre lesquelles les climats et les latitudes ne peuvent rien.

Or, dans cette multitude d'événements qui surgissent chaque jour, dans ce fourmillement d'erreurs qui se propagent, dans cette vénalité des éloges, dans cette âpreté des blâmes, il faut faire la part de la raison.

S'agit-il d'une pièce nouvelle ? Combien d'intérêts différents sont en jeu l D'un côté la caisse du directeur, la gloire de l'auteur et la vanité des artistes ; de l'autre la bonne foi du public et le respect de Tart. Et maintenant, le lendemain de la Première, rédigez un feuUleton, c'est-à-dire un jugement, et soyez juste.

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Cest là le rAle de Sarcey, en politique comme en littérature. U ne craint pas de passer pour un Joseph Prudhomme auprès des cerveaux creux qui ne rêvent que l'impossible et rinvraisemblable. La postérité lui rendra cette justice : c'est qu'il aura exercé sur son temps une sage influence. U est le conseiller intime de toute une génération, un conseiller qui ne trompe jamais. Le comte de Kératry disait à madame Sand à ses débuts : « Au lieu de faire des livres, faites des enfants ». M. Sarcey fait mieux que des œuvres, il fait des hommes.

Aussi comme son public l'aime I On reçoit la Revue ou le Temps des mains du facteur, comme on recevrait la lettre d'un ami. Et c'est bien ce tour épistolaire, cette simplicité savante, cette familiarité délicate où s'absorbent les qualités du publiciste.

A force d'art, Tart lui-même est banni.

Jules Janin et Paul de Saint-Victor, ces deux maîtres du feuilleton dramatique,

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