‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 1 sur 21 · LE PETIT PAUVRE · texte numérisé non relu

LE PETIT PAUVRE

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IL voulut la pauvreté, il la cultiva, comme une méthode souveraine de liberté, comme un besoin suprême de sa piété. Car les richesses de son père, le marchand d'Assise, ne pouvaient être qu'une entrave pour le jeune converti qui, renonçant aux gaietés de son âge, voulait prendre élan vers la solitude, afin d'y trouver Dieu, ou vers le monde musulman, afin d'y porter Dieu. Et puis il lui semblait que garder quelque attachement pour ces richesses, c'était marchander à Dieu une parcelle de son cœur; et tout en professant bien nettement, ainsi qu'il le précisera dans la Seconde I^ègle, qu'on ne devait se permettre ni de mépriser ni de juger les gens bien vêtus et bien nourris, il devint, lui, un mal vêtu, un mal nourri, un maître de vie simplifiée et de donation à Dieu, sous les enseignes de la

FIGUPUNES FRANCISCAINES

pauvreté. Sa gaieté subsistait, mais transfigurée. Elle continuait de chanter, au coin des carrefours, mais c'étaient les louanges de Dieu qu'elle chantait. Et lorsque Innocent III eut permis à François d'établir un ordre religieux, et de prêcher, il apparut aux hommes comme un paradoxal professeur de joie, puisque, pour être ses disciples, il leur fallait se dépouiller de tout ce qui communément leur donnait l'illusion d'être joyeux. Mais non, ce n'était pas un paradoxe : il suffisait de regarder François, sa silhouette vérifiait sa parole ; et sa vie même d'immolations, se déroulant comme un cantique, acquérait la puissance d'un argument. D'étape en étape, cette vie se déliait de la terre, jusqu'à ce jour de printemps de l'an 1224 où Jésus, sur l'Alverne, scella par les stigmates la conformité de l'âme de François avec la sienne, fruit du mariage avec Dame Pauvreté. François stigmatisé, descendu de l'Alverne, était comme un portrait du Christ et, tout en même temps, comme une image visible des invisibles tendresses; et deux années durant, la plaine d'Assise, encore, posséda cette image, encadra ce portrait.

Notre époque réservait à saint François une étrange fortune. Tous le croient connaître, tous le croient comprendre. Les artistes attachent leurs regards à son regard, et les dévots attachent leurs pas à ses pas. Un certain dilettantisme s'engoue de lui, comme d'un personnage à la mode, et la piété chrétienne, impatiente d'action, éprise

d'apostoliques conquêtes, se groupe de plus en plus sous les auspices de ce maître. Les jeunes panthéistes, en leurs pâles et souvent prétentieuses rêveries, se plaisent à saluer dans saint François l'âme qui sut communier avec la nature et entrer en contact avec l'Ame universelle. Le protestantisme lui fait des coquetteries, et volontiers découvrirait je ne sais quoi d'hérétique ou de semi-schismatique dans sa joyeuse et féconde liberté d'enfant de Dieu.

Les ascètes le vénèrent, comme ils firent de tout temps ; ils honorent en lui un prodigieux maître de renoncement, et leur pensée s'attarde sur le luxe dont il prit congé, sur le manteau dont il se dénuda, sur la plate-bande d'épines dont il se fit une couche. Les hommes d'action, qui s'enrichissent des grâces obtenues par les prières des ascètes, et qui, forts de cette ressource, s'essaient à collaborer à l'établissement du royaume de Dieu, cherchent et trouvent, dans la vie et dans la doctrine de saint François, une incessante leçon de justice sociale — de cette justice qui est comme l'aspect concret et l'épanouissement extérieur du règne divin.

Une telle variété d'hommages, une pareille diversité de sympathies, laisserait croire que François d'Assise fut une bien complexe individualité. Rien de plus naturel, pourtant, ni de plus spontané, ni de plus simple : François sut aimer. Il aima tout en Dieu et Dieu en tout. Et voilà pourquoi les idéalistes, dont la pensée fréquente les nuages en la compagnie des oiseaux, célèbrent, en saint

François, celui qui sut aimer les tout petits de la création. Et voilà pourquoi les réalistes de la vie active, décidés à compter à l'avenir avec ce grand fait qu'on appelle la démocratie, célèbrent en saint François celui qui sut aimer les tout petits de l'humanité.

Il chérissait, en tous, les créatures du Père qui est aux cieux.

C'est un trait capital, dans la physionomie de saint François, que son amour de la nature, et l'on peut supposer que l'exemple même qu'il donnait ainsi dut agir sur son époque. Le péril d'alors était l'esprit manichéen, réveillé chez les Cathares en Italie, chez les Albigeois en France ; c'était la tendance à tenir la vie pour impure et maudite, à considérer la nature comme l'œuvre d'un démon, et comme un crime détestable la « volonté de vivre ». Entre les fondateurs des deux grands Ordres mendiants, les rôles furent curieusement partagés : saint Dominique réfuta le manichéisme par sqs prédications, et saint François par ses cantiques ; le premier opposa la doctrine, le second opposa l'allégresse. La création lui apparaissait comme une œuvre d'art pure et sainte, qu'il fêtait et par laquelle il était fêté, comme une symphonie concertée par le bon Dieu, et dans laquelle le péché de l'homme avait seul introduit de fausses notes. Et les âmes gagnées par saint François étaient à jamais abritées contre les sombres erreurs manichéennes : à l'avance

Saint François d'Assise.

Son plus ancien portrait par un anonyme. Subiaco, Sacro Speco.

elles en étaient victorieuses, — victorieuses par la joie.

Les textes sacrés sur les cieux qui racontent la gloire de Dieu, sur les choses visibles qui emportent vers les choses invisibles, avaient eu, jusqu'alors, la force et la dignité d'arguments apologétiques ; ils se réalisèrent, avec je ne sais quoi de fascinant, dans la vie du pauvre d'Assise. « Nous qui avons vécu avec lui, lit-on dans le Miroir de perfection, nous le voyions à tel point se réjouir, intérieurement et extérieurement, de tous les objets créés, que lorsqu'il les touchait ou les regardait son esprit semblait être au ciel et non sur la terre. »

Il aimait la nature comme une occasion constante de bénir le Créateur. « Le matin, disait-il, lorsque le soleil se lève, tous les hommes devraient louer Dieu, qui a créé cet astre pour leur profit ; car c'est à lui qu'ils sont redevables de voir toutes choses. Et le soir, lorsque arrive la nuit, tous les hommes devraient louer Dieu pour la création de notre frère le feu, qui donne lumière à nos yeux pendant l'obscurité. » Et, dans les couvents de l'Ordre, les jardiniers devaient faire s'épanouir « nos sœurs les fleurs », pour que leur beauté excitât à louer Dieu.

Il aimait dans la nature, aussi, avec une subtile tendresse, toute une série de symboles, derrière lesquels ils discernait, à sa façon, quelque chose de Dieu. L'eau, par exemple, cette « sœur très utile, et humble, et chaste », lui rappelait le baptême et la purification par la pénitence ; et tel était son respect pour l'eau, pour cette symbolique

merveille, que, lorsqu'il se lavait les mains, il choisissait un endroit où les gouttes tombant de ses mains ne pussent pas être foulées aux pieds. Tout arbre lui rappelait la croix, ce bois mort sur lequel la mort produisit la vie. Il ne marchait sur les rochers qu'avec précaution, parce qu'ils le faisaient souvenir de cette pierre symbolique qu'on nomme la pierre d'angle. On eût dit qu'il attendait de la nature une béatitude plutôt qu'une jouissance ; son contact avec elle offrait d'exquises timidités ; et jamais elle ne fut plus chastement aimée.

Rien de commun entre ces nuances d'intimité et la passivité sensuelle et jouisseuse avec laquelle le panthéiste s'identifie à la nature, s'oublie en elle, s'effondre en elle. Si différent qu'il fût, par ailleurs, de ces hommes de conquête qui mettent leur orgueil à asservir la nature et à la maîtriser, saint François, pourtant, avait sa façon, une façon bien personnelle, de lui parler en maître. Avec une impérieuse douceur, « ce héraut du grand roi », ce « jongleur de Dieu », exigeait de la nature qu'elle collaborât avec lui dans cette besogne sacrée. Il ne lui demandait pas seulement qu'elle fût un moyen de connaître Dieu ; il voulait qu'activement elle prêchât Dieu. On vit un homme se faire professeur d'éloquence pour le reste de la création.

Lorsqu'il répétait au bréviaire l'hymne d'Ananias, d'Azarias et de Mizaël : « Louez le Seigneur, toutes les œuvres du Seigneur ! » saint François, sincèrement, ardemment, apostrophait toutes les créatures auxquelles

tour à tour ces trois jeunes hommes adressent leurs lyriques sommations. Faisant construire un jour une petite chapelle, il fit peindre sur le devant de l'autel certaines de ces apostrophes : « Louez le Seigneur, ciel et terre ! Louezle, toutes les eaux courantes ! Louez-le, tous les oiseaux du ciel ! » Il interpellait le ciel, la terre, l'eau, comme il eût interpellé de simples fidèles.

Les oiseaux dociles l'écoutaient. « Mes bien chers frères, leur disait-il un jour, vous devez beaucoup à Dieu, et il faut que, toujours et partout, vous le célébriez. » Et de ses lèvres les oiseaux apprenaient tout ce qu'ils devaient à leur Créateur : des ailes pour voler, un double et triple vêtement, un ornement délicat et multicolore, leur nourriture, leur belle voix, des sources bien claires pour y boire, des arbres bien hauts pour y nicher. « C'est ainsi, continuait-il, que le Créateur vous aime. Mais vous, mes frères les oiseaux, il faut que vous vous gardiez bien d'être ingrats envers lui, et que toujours vous vous occupiez activement à le louer. » Ce jour-là, entre le ciel reconnaissant et la terre reconnaissante, les oiseaux reconnaissants chantèrent, et l'alouette à capuchon, « oiseau bien humble », qui donnait aux Franciscains des leçons d'humilité, mérita que saint François la recommandât une seconde fois comme modèle, pour sa façon délicieuse de louer Dieu. Ainsi la gent ailée rendait-elle aux Frères les leçons que le Père fondateur lui avait données.

Un miroir passif de Dieu, un demi-symbole de cer-

taines choses divines, et puis, enfin, une active apôtre de Dieu : telle était la nature d'après saint François. Ainsi la concevait-il, ainsi voulait-il qu'elle fût. Les primitifs italiens qui, dans leurs tableaux de sainteté, associèrent le paysage à l'impression religieuse, traduisirent le rêve de ce merveilleux précurseur qui fut, tout à la fois, l'un des hommes les plus détachés des jouissances humaines et l'un des plus puissants instigateurs dans le domaine de l'art. Car le nom de Dieu, François le retrouvait, même, dans les lettres d'un beau livre : « Ce qui s'y trouve de beau, remarquait-il, n'appartient point aux païens, ou à tel homme, mais à Dieu d'où découle toute beauté. »

Peu de mois avant sa mort, malade, accablé par de cruelles souffrances, il chantait encore Dieu, puisque la voix lui restait. Devant ses yeux à moitié clos, le soleil était comme caché ; mais c'était pour le soleil encore, pour le soleil « beau et rayonnant », qu'il avait hâte de remercier Dieu. A cette vigile de l'autre vie, une sorte de voile lui dérobait à peu près le monde extérieur ; mais les beaux paysages qu'il avait si souvent contemplés, admirés, harangués, éclairaient encore son âme recluse. Ils ne faisaient plus qu'un, ces paysages, avec sa vie intérieure, et de ses lèvres le Cantique du 5o/a7 jaillit.

Ainsi prenait-il congé de ce monde en se réjouissant de sa beauté. Il ne possédait rien ; il n'y avait, dans la création, rien qui lui appartînt en propre, et jamais voix humaine ne mit plus d'ardeur à remercier Dieu pour tous

les prestiges de la création. Et quand sa Sœur la Mort arriva, François, pour chanter cette sœur bien-aimée, ajouta une dernière strophe au Cantique du Soleil, Les païens et les païennes qui sentaient la mort approcher regrettaient autrefois la lumière du jour ; mais François agonisant, ce François qui avait, lui aussi, aimé et célébré le soleil, entrevoyait une autre lumière, et François mourait en chantant.

Aimer Dieu dans la nature, c'est une première étape de l'amour. Si François ne l'eût point dépassée, il demeurerait un beau type de religiosité ; il ne serait point un saint ni un conducteur d'hommes. Les tout petits de la création obtenaient les complaisances de ses heures de loisirs ; les tout petits de l'humanité obtinrent le dévouement de sa vie. Il aimait en ceux-ci, par surcroît, les frères du Fils de Dieu.

Et le rôle historique de saint François découla de l'intelligence profonde, pénétrante, qu'il avait de la fraternité chrétienne. Le monde féodal commençait de tomber en décadence ; la hiérarchie seigneuriale, en beaucoup d'endroits, cessait d'être tutélaire ; elle n'était plus qu'exploiteuse ; elle conservait ses droits, négligeait sts devoirs. Tout doucement, sans secousses mais sans faiblesse, saint François d'Assise fit passer, à travers cet édifice, un souffle de christianisme; et tout ce qui était suranné, tout ce qui était fragile chancela sous la poussée de ce souffle. Et

partout où les seigneurs ne remplissaient plus leur devoir de protection, et partout où ils abusaient de leurs prérogatives, le règne de la mutualité chrétienne commença. Le saint d'Assise qui dès 1210 réconciliait dans cette ville, par un traité solennel, nobles et manants, n'invoquait pas l'abstraite fantasmagorie des « droits de l'homme » ; il invoquait l'aide réciproque des hommes, faisant appel à leur amour même de Dieu pour qu'ils s'aimassent entre eux comme Dieu les aimait tous. Le Tiers Ordre, formellement soumis aux prêtres qui vivaient « selon la forme de la sainte Eglise » et que saint François honorait comme sts propres « seigneurs », fut une organisation de cette entr'aide, une expansion de ce mutuel amour. C'est à la vertu de douceur que le Sermon sur la Montagne assure la prise de possession de la terre ; et dans l'histoire de l'humanité les mots d'amour sont en définitive les plus révolutionnaires. Léon XIII, en recommandant aux catholiques de marcher à la suite du Poverello d'Assise, a montré tout ce que la tradition évangélique et franciscaine conserve de ressources inexploitées et d'énergies rénovatrices. Le Poyerello d'Assise peut devenir en notre âge, comme il le fut en son temps, l'artisan des saines et vraies nouveautés, celles qui sont filles du passé chrétien et qui, grâce à cette filiation, se présentent avec un reflet d'éternité.

Il fut chrétien jusqu'à épuisement, il fut intransigeant dans les applications pratiques de son christianisme, il en

déduisit toutes les conséquences sociales ; le seul nom de saint François trace un programme. Il fut large, familier, universellement sympathique, universellement aimant ; il fit comprendre, par sa personne elle-même, que l'intransigeance n'éteint point le rayonnement, que l'ascétisme n'amortit point l'éclat du sourire, et que la sévérité du réformateur social n'exclut point la gaieté des alléluias ; le seul nom de saint François crée une atmosphère.

Et c'est en suivant son programme, pour nous, que nous ressusciterons son atmosphère autour de nous.

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