‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 2 sur 21 · LA PAUVRE DAME · texte numérisé non relu

LA PAUVRE DAME

SAINTE CLAIRE D'ASSISE

A V origine de sa sainteté, il y eut la désolation d'un foyer et le scandale d'une cité. Dieu, parfois, aime ces commencements étranges. N'était-ce point assez que la jeunesse dorée d'Assise eût perdu, dans la personne de François, l'un de ses plus fringants cavaliers? Claire, à son tour, et sous l'impulsion du même souffle, quittait une famille qui l'aimait. Ayant entendu saint François « prononcer avec suavité le très doux nom de Jésus », elle allait immoler à ses pieds, aux pieds de quelques Franciscains, l'éclat de sa chevelure et la naïveté vibrante de sa ferveur; elle devenait une « pauvre Dame » et faisait de sa petite sœur Agnès une « pauvre Dame » comme ellemême. Et ceux-là mêmes qui ne briguaient point ces destinées d'exception sentirent que l'Évangile n'était point

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banal, — cet Evangile dans lequel les deux pauvres Dames avaient lu l'impérieux désir de Jésus.

La petite ville d'Assise était en émoi. Les libertins (il y en avait dans l'Italie d'alors) souriaient de ces extravagantes boutades de mysticisme par lesquelles des existences s'engageaient irrévocablement. Il se trouvait aussi des âmes pieuses pour sourire : Claire ne les avait pas consultées; elle aurait dû chercher une façon plus sage d'aimer Dieu. Mais Dieu, qui pardonnait au sourire des libertins, détestait cette autre nuance de sourire — celle des âmes pieuses. Et c'est en vain que publicains et pharisiens confondaient leurs ironies ; du haut de la montueuse terrasse qu'occupe Assise^ ils voyaient, dans la plaine, s'élever comme deux nuages de prières : l'un flottait pardessus Sainte-Marie des Anges, où François veillait; et l'autre couvrait, comme d'un voile inviolable, la petite retraite de Saint-Damien, où Claire s'installait en 12 12, et où, quarante-deux ans durant, elle devait veiller. Séparés par une demi-lieue de terrain, François et Claire veillaient ensemble, unis par l'une de ces amitiés que la plume humaine n'ose définir de crainte de les dénaturer ou de les diminuer.

Ils avaient fait bon marché de leurs familles, de leurs richesses, de leur bien-être, de leur avenir; hormis Dieu, ils n'avaient plus que deux amours : celui de la pauvreté et celui d'Assise. Le patriotisme municipal avait un caractère

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si intense, dans les villes italiennes du moyen âge, que les âmes les plus attirées vers le ciel gardaient un lien avec la terre ; et ce lien, c'était le lien civique. Saints et saintes d'alors — même les toutes petites saintes comme Rose de Viterbe — mettent au service de leurs minuscules patries les grâces d'élite dont le dépôt fait leur gloire. Nulle part on ne voit mieux que dans les histoires locales de ce temps comment l'opulence de la piété individuelle assure à ces âmes une fonction sociale ; servir Dieu leur est un moyen de sauver leurs concitoyens. Elles ne sont point un luxe, ces âmes-lâ, dans l'Italie du moyen âge ; elles sont un rouage de l'existence collective. Exceptionnelles elles naissent, exceptionnelles elles restent, mais ce sont des exceptions prévues, et la cité compte sur elles pour sa sauvegarde au moins autant que pour sa parure. La vie de sainteté est, à cette date, une forme du devoir civique, et non seulement la plus auguste, mais aussi la plus efficace. C'est ainsi que sainte Claire, s'il en faut croire la légende, fit fuir, en 1242, vingt mille Sarrasins. Guidés par un singulier flair, ils avaient senti, dans le petit monastère de Saint- Damien, le meilleur bastion d'Assise : et tout d'abord, c'est au bastion qu'ils visaient. Claire monta sur le mur, et les Sarrasins firent retraite. On raconta plus tard que, dans SCS mains de « pauvre dame », elle avait pris l'ostensoir contenant l'Hostie, et devant l'Hostie le Croissant s'était effacé. Assise fut sauvée par cette vaillante que la maladie, déjà, avait longuement minée.

Sainte Claire d'Assise.

Miniature, seconde moitié du xni'' siècle. Ms. Arsenal 604, fol. 96^^°.

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Le trait est caractéristique. Qu'importe, en vérité, qu'une critique sévère en conteste certains détails ? ce n'est point le récit qui m'intéresse ici, c'est le symbole. La mémoire et l'imagination du peuple d'Assise évoqua longtemps la figure de sainte Claire comme celle d'une chrétienne qui faisait sortir Dieu, si l'on ose ainsi dire, pour assurer le salut temporel de la cité, — comme celle d'une contemplative qui, par la force même du laisseraller auquel s'abandonnait sa confiante contemplation, entrait en victorieuse dans les voies de l'action, — comme celle d'une sainte qui n'abîmait sts propres volontés dans sa résignation personnelle que pour refuser de se résigner aux périls et aux malheurs qui menaçaient ses concitoyens. Cette sorte d'insurrection de sainte Claire et de l'Eucharistie, balayant soudainement les Sarrasins, c'est l'image, adéquatement exacte, lors même qu'elle ne serait point parfaitement historique, de la mission de defensor civitdtis que les hommes du moyen âge attribuaient au Christ, et dont ils rendaient responsables les âmes riches en sainteté, véritables fonctionnaires d'expiation. Et sous les prières de Claire, de cette rayonnante recluse qui aimait à s'appeler la petite plante du bienheureux Père François, et dont l'idéal et la règle de vie peuplaient de monastères de Pauvres Dames la chrétienté toute entière, la petite ville d'Assise se blotissait, s'abritait.

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