LA PACIFICATION DE LA CORSE ET LA PRÉDICATION DU CHEMIN DE LA CROIX
IL eût aimé la solitude perpétuelle , pour le tête-à-tête avec Dieu; et d'autre part il aimait les hommes ses frères — les hommes du dix-huitième siècle, et désirait, en eux, faire revivre Dieu. Et s 'analysant lui-même, il sentait entre ces deux penchants quelque contradiction. Mais se tournant vers Dieu comme vers l'Unité suprême, il disait : « Ma vocation, c'est la mission et la solitude : la mission, afin d'être toujours occupé pour Dieu, et la solitude, afin d'être toujours occupé de Dieu. Tout le reste n'est que vanité. » Il se rappelait, au demeurant, que des retraites dans le désert ou sur quelque montagne avaient parfois interrompu les entretiens du Christ avec les populations de Palestine ; et cette diversité de penchants, qui eût pu disloquer une âme moins lucide et moins disci-
plinée, se résolvait en un beau rythme, où la concentration du contemplatif préparait l'épanouissement de l'apôtre.
Un matin de l'an 17 16, nu-pieds à travers la neige, « comme s'ils se fussent promenés sur un gazon fleuri », quelques Franciscains de Florence s'enfoncèrent en cortège, chantant le Seigneur, dans le cirque de montagnes qui discrètement enveloppe la ville. Dans un coin de désert dénommé VIncontro s'élevèrent huit cellules, sans autre mobilier qu'un morceau de bois brut servant d'oreiller, quelques couvertures de laine, une petite lampe, une tête de mort ; et l'institution de neuf carêmes annuels abrégeait singulièrement, pour les hôtes de ces petits réduits, les soucis de l'approvisionnement. Léonard naguère avait écrit au pape Clément XI : « Le monde s'écroule sous le poids de ses crimes, et l'honneur de Dieu, foulé aux pieds par la malice humaine, exige une réparation que lui fournira la pénitence volontaire des religieux. » Pour cette réparation, pour « souffrir et aimer », — selon la devise qu'il donnera plus tard à l'une de ses Philotées — Léonard s'en allait avec ses compagnons dans la solitude montueuse.
Florence vint les y trouver, tout Florence, à commencer par Côme III de Médicis et sa cour ; et Florence les ramenait pour qu'en bas ils prêchassent dans les sanctuaires de la cité. Et leur vie se partageait entre les montagnes où ils se rapprochaient de Dieu et la ville qu'ils rapprochaient de lui. « Notre plus grand parent, commentait Léonard,
est notre grand Dieu, envers qui nous avons des obligations infinies. »
Bientôt en Italie, lorsqu'on voulait citer un missionnaire dont le verbe fût une puissance, c'est Léonard que l'on nommait. Il est le trompette de l'Esprit-Saint, disait un personnage de la cour ducale. Sur son ordre, les cloches, elles aussi, se faisaient sermonnaires, sonnant à l'heure psychologique le « glas des pécheurs », pour achever de les faire frissonner. Un jour même, à San Germano, les notaires constatèrent et certifièrent que pendant douze heures les cloches, d'elles-mêmes, sans que Léonard les eût fait mettre en branle, avaient terrorisé la bourgade par la lugubre insistance de leurs sonneries. Rigoureusement, implacablement, Léonard montrait le flux de la vie s'écoulant vers l'éternité : « Jeune homme, où est ton enfance? Elle est passée, c'est de la poussière tombée. Homme d'un âge mûr, où est ton adolescence? Elle est passée, c'est de la poussière tombée. Vieillard, où est ton âge mûr? Il est passé, c'est de la poussière tombée. Notre vie n'est pas seulement une vie mourante, c'est une vie déjà morte en partie. » Représentons-nous le « glas des pécheurs », avec ses importunes résonances, scandant ces morts successives et secouant sans pitié les âmes encore rebelles ; ce Léonard était un formidable metteur en scène des vérités éternelles.
Il en parlait avec fièvre, avec une sorte de lassitude d'ici-bas, qui avait quelque chose de conquérant. Le spleen
isole ; mais les confidences de nostalgique ennui faites par Léonard à ses auditeurs possédaient l'entraînante vertu d'un acte de foi. « Mes frères, criait-il, récitez tous à voix basse un iAve Maria. Puissiez-vous m'obtenir la grâce de tomber mort sur cette estrade et d'aller vivre avec la bienheureuse Vierge Marie! » Et tandis que Léonard prêchait, certaines de ses dirigées, la reine Marie-Clémentine, femme du prétendant Stuart, la duchesse Acquaviva Strozzi, donna Helena Colonna, priaient. « De quatre à six heures, écrivait-il à l'une d'elles, je croise l'épée avec les puissances infernales. Unissez-vous à moi, élevez votre cœur vers Dieu, aux mêmes heures, et vous voilà missionnaire à peu de frais. » Il semblait qu'il voulût améliorer l'acoustique en organisant ainsi, autour de ses auditoires, la circonvallation des prières. Puis de temps à autre il disparaissait : la solitude le rappelait. « Jusqu'ici, annonçait-il en souriant, j'ai prêché les autres; à présent je vais prêcher le Frère Léonard. » Et se retirant dans son désert, qu'il qualifiait de noviciat du paradis, il prêchait le Frère Léonard, Dieu seul savait avec quelle dureté, et composait en lui « cet intérieur bien ajusté » qu'il jugeait indispensable au missionnaire.
La chaire chrétienne, quand Léonard y tonnait, faisait un tumulte d'orage; mais l'orage créait l'arc-en-ciel. Car, dans les consciences humaines, ce que surtout pourchassait Léonard, c'était l'esprit de haine : il voulait réapprendre
Saint Léonard de Port Maurice prêchant le Chemin de la Croix dans le Cotisée .
aux hommes à s'aimer. Six mois durant, en 1744, la yendettd, en Corse, trouva son dompteur, et ce fut Léonard. En ce temps-là, l'île de Corse était singulièrement troublée. Elle en avait assez, depuis 1729, du sans-gêne avec lequel la traitaient les fonctionnaires de Gênes, ces « ministres de rapine » ; elle sentait que l'Empire, que l'Angleterre, que le Piémont, avaient les yeux sur elle, et que ces yeux la convoitaient ; elle était pendant quelque temps le royaume d'un aventurier germanique, Neuhoff ; à un autre moment, lasse de chercher un roi et de n'apercevoir que des projets de tyrannie, elle se donnait à la Vierge sous le nom de « Royaume et République corse », et faisait peindre sur ses drapeaux l'image de l'Immaculée Conception. Léonard, débarquant là-bas pour une mission, eut tôt fait d'observer les griefs qui, entre la Corse et Gênes, avaient creusé un fossé; et très finement, dans une lettre à un homme d'Etat génois, il expliquait que les Corses étaient « touchés au vif», parce que Gênes les qualifiait de « sujets naturels » et, qu'il voulaient seulement être déclarés « sujets de convention ». Ces Corses avaient respiré l'atmosphère de leur siècle, et Léonard lisait mieux en leurs esprits que ne savaient y lire les boutiquiers de Gênes. Il se rattachait à la lignée des grands Franciscains du Moyen Age, experts à éclairer pour les puissants l'état d'âme des humbles. Mais les Génois, qui avaient pris la facile habitude de traiter la Corse en corvéable à merci, étaient mal disposés à appliquer les sug-
gestions franciscaines, et Léonard sentait qu'ils temporisaient et ne consentaient des concessions que pour les reprendre ensuite.
Tant pis pour Gênes : c'était assez de politique. Léonard allait s'occuper des âmes corses. Ces campagnes presque désertes, ces maisons en cendres, n'attestaient pas seulement la révolte des Corses contre la domination génoise, mais aussi les haines locales^ dont les Corses s'entredéchiraient. Les hommes en laissant s'allonger leurs barbes, les femmes en arborant certains signes à leurs coiffures, proclamaient à tout passant que leur famille avait une injure à venger; en deux ans, deux mille meurtres s'étaient commis. On venait à l'église en groupes armés, qui se menaçaient entre eux. Le sanctuaire prenait une turbulence de champ clos, la chaire planait sur une arène. Mais une chaire où montait Léonard ne pouvait être qu'une tribune de pacification. On le vit tout de suite à Mariana, la première ville corse qu'il évangélisa. « Nous trouvâmes trois factions sur le point de s'entr'égorger, écrivait-il. Mais dès les premiers sermons elles déposèrent les armes et se réconcilièrent publiquement. » Quelques jours après, une procession se déroula, où tous marchaient sous la même bannière.
Léonard devint le médiateur auquel les villages envoyaient des délégués, pour qu'il arrêtât l'effusion du sang. Provisoirement il ordonnait la trêve, avant que son éloquence créât la paix, en la faisant décréter par l'élan même
des âmes. Car c'est aux âmes mêmes que Léonard s'adressait, c'est elles qu'il visait. Il n'était pas dans sa méthode, de rafler les poignards et les arquebuses; il permettait qu'on les gardât chez soi. Pourquoi désarmer les bras, puisque les cœurs étaient désarmés ? Ce désarmement des cœurs, ce renoncement aux haines, étaient en pleine église, devant Léonard, constatés par les notaires; et Léonard, derrière lui, laissait des « pacificateurs » pour arranger les futures querelles. Un jour, à Isolaccio, un chef de faction nommé Lupo défendit à ses hommes d'aller entendre les missionnaires : il ne voulait pas que de ces loups Léonard fît des agneaux. Sur ces entrefaites, un incendie, une chute grave, rendirent Léonard invalide : il fallut le transporter blessé, sur un brancard. Et les Franciscains qui l'accompagnaient dirent à Lupo : « Puisque vous ne voulez pas signer la paix, aidez-nous du moins à porter notre Père. » Mais après cent pas, Lupo commanda halte : « Et pourtant. Père, protestait-il. Dieu me dit de ne pas signer la paix. — Ah ! mon fils, riposta Léonard, c'est le diable qui te le dit ; Dieu ordonne le contraire » . — Alors Lupo : « Si Dieu me l'ordonne, je veux le faire pour l'amour de Dieu. » Et Lupo et les siens déchargèrent leurs arquebuses, au cri de « Vive la paix! » Léonard racontait la scène au secrétaire de la république de Gênes, et il ajoutait : « Voilà comment la chute d'un Saul a converti le Lupo en agneau, mais Frère Léonard n'est pas devenu Paul, il est au contraire plus misérable que jamais. »
Il vécut soixante-quinze ans ; et jusqu'en 1 7 3 1 , date de sa mort, il prêcha. Toujours pieds nus, toujours tête nue, toujours déambulant, il n'acceptait d'autre salaire, pour SCS prédications, que les aunes de toile dont il avait besoin pour réparer son froc. Un de ses derniers gestes de sermonnaire, accompli sur sol romain, parut interpréter et parachever l'acte des nombreux martyrs qui jadis, dans le Colisée, avaient versé leur sang. A travers l'imposant amphithéâtre, Léonard disposa les stations du Chemin de la Croix; et dans cet endroit d'exception où pour Dieu les hommes avaient souffert, Léonard, en quatorze tableaux, prêcha Dieu souffrant d'avance pour eux.
La grande pitié de la Passion, sous l'influence des Franciscains du treizième et du quatorzième siècles, avait obsédé les auteurs de « Mystères ^^, les « ymagiers », les peintres; l'art et les âmes avaient connu et fait connaître, par des illuminations nouvelles, la voie douloureuse qu'avait suivie le Christ. Dans un siècle trop épris des jouissances pour aimer la gêne de souffrir, saint Léonard de Port-Maurice, au cours des trois cents missions qu'il prêcha, montrait à la foule chrétienne cette voie douloureuse comme le sillon où elle devait elle-même s'engager. Il rapprochait la croix des épaules de chaque chrétien; il en prêchait le portement, pour lequel toutes ces épaules devaient s'assister entre elles. La montée personnelle du Calvaire prenait l'aspect d'une étape nécessaire vers l'au-
delà. Sorti des cloîtres franciscains, le Chemin de la Croix, partout propagé par saint Léonard, devenait une dévotion populaire. Et lorsque à sa voix la foule chrétienne faisait escorte à la Véronique, escorte au Cyrénéen, elle ratifiait par cet émouvant cortège cinq siècles de familiarité entre l'Ordre Franciscain et le Christ souffrant.