‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 20 sur 21 · UN CHAMPION DE L'HOSTIE · texte numérisé non relu

UN CHAMPION DE L'HOSTIE

SAINT PASCAL BAYLON

LES autres bergers de ce coin d'Aragon l'appelaient couramment, dès sa petite enfance, le Frère Pascal. Etait-ce un hommage à sa piété, à son léger bagage de savoir, à ses scrupules? On ne savait au juste; c'était, du moins, le témoignage qu'ils le sentaient très différent d'eux-mêmes. Tout petit, lorsqu'il disparaissait de la masure paternelle, c'est vers celle de Dieu qu'il s'évadait : blotti dans l'humble église devant l'humble hostie, dans laquelle il retrouvait un autre enfant nommé Jésus, Pascal était extatique à l'âge où d'autres jouent. Tenté par les livres qui parlaient de Dieu, il voulait lire, écrire : ce n'était pas là, dans l'Espagne du temps, une science pour bergers. Mais Pascal se sentait entreprenant : un petit office de la Vierge lui était tombé entre les mains, il

demandait aux passants, et puis à la Vierge elle-même, de l'aider à déchiffrer. Rudimentaire était son ccritoire : quelques bouts de papier, glanés dans des déchets, et puis, dans un roseau creux enduit de résine, un peu d'eau, tant bien que mal teintée de noir de fumée, tels furent SCS premiers instruments de travail. Mais adieu le livre, adieu le roseau, lorsque ses troupeaux commettaient quelque incartade, qui se traduisait en dégâts sur le bien d'autrui ! Pascal alors ne pensait plus qu'à se châtier lui-même pour ces petits délits sociaux commis par ses moutons : il les réparait, durement, en donnant aux moissonneurs un vigoureux coup de main, et puis en vidant ses poches, volontairement, du peu de petite monnaie qu'elles contenaient. Pour des gourmandises de chèvres, pour des vagabondages de brebis, fallait-il que le voisin, le « prochain », pût conserver quelque amertume, et que les hommes cessassent de s'aimer entre eux ? Le petit Pascal ne pouvait tolérer cette pensée ; il voulait que dans le coin de terre où rayonnait sa houlette l'humanité

s'entr'aimât.

Lorsqu'il eut quatorze ans, il vit nettement, clairement, qu'il ne serait pas toujours un berger. Il lui parut que saint François, sainte Claire, lui adressaient un appel; et l'on raconta même plus tard qu'à cet appel une vêture avait succédé, et que la tunique d'un gris cendré qui désormais drapait le jeune Pascal lui avait été apportée par ses mystérieux interlocuteurs. Mais saint François était reparti,

Saint Pascal Baylon contemplant T Eucharistie.

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sainte Claire aussi; et Pascal trouvait, à Notre-Dame-de- LoretOj des Franciscains qui ne voulaient pas de lui. Au demeurant, il était un si parfait berger que son patron lui disait : Je t'adopte, je suis riche, je te ferai mon héritier. Pascal, lui, s'acharnait à vouloir demeurer pauvre et puis à devenir Franciscain. Et tout comme si déjà il eût été moine, il se faisait, au milieu de ses brebis, l'assistant lointain de toutes les messes du monastère, dont une cloche opportune scandait les minutes augustes. Un jour ses camarades le virent très ému, il leur raconta que devant ses yeux le ciel était comme déchiré, et qu'il apercevait l'hostie, et, en face d'elle, les anges agenouillés. Ainsi se révélait au jeune berger la permanente allégresse du ciel en présence du permanent miracle de la terre. Les Franciscains de Loreto, qui l'avaient réputé trop ignare, finirent en 1564 par l'accueillir, pensant à juste titre qu'un pâtre aussi favorisé servirait la messe avec recueillement.

Pascal, vingt-huit ans durant, allait être, dans diverses maisons de Franciscains, un simple portier, un modeste frère lai commissionnaire. Les couvents où il se plaisait étaient ceux où beaucoup de pauvres venaient cogner ; c'était un besoin pour lui de dépouiller pour ces autres Christs les escarcelles des Frères quêteurs et les platesbandes des potagers. Grande colère, parfois, des quêteurs : « C'est pour le couvent, disaient-ils, que nous avions

récolté CCS aumônes. » Et grande colère, aussi, des jardiniers^ qui se demandaient ce qu'ils mettraient le lendemain sur les tables. A quoi Pascal répondait, du fond de sa logette de portier, que Dieu peut tout créer en un instant; et l'on s'apercevait, soudainement, que les sacs des quêteurs avaient cessé d'être vides, et les plates-bandes d'être nues. Le Frère portier, récidiviste incorrigible, admirait avec un sourire cette complicité de Dieu. Et son visage s'illuminait d'une joie si tendre, si limpide, que les petits enfants, qui tout de suite devinent l'humeur vraie des grandes personnes, se pressaient autour de ce mortifié, comme autour d'un semeur de joies.

Cependant, sous sa bure, il portait contre lui-même la plus dure des sentences, libellée de ses propres mains, et par laquelle il se condamnait à « s'estimer comme un cadavre en putréfaction », à déclarer que quiconque voudrait le traiter selon ses mérites devrait mutiler chacun de ses membres, à accepter de mener jusqu'à la fin une vie de pénitence, au nom du Christ, en souvenir de lui. Dix années durant. Frère Pascal vécut de pain sec et d'eau claire : pour tout logis, dans l'un des couvents où il fit séjour, il se contenta d'un froid réduit, exposé à tous les vents, sous le clocher. D'année en année. Frère Pascal, en SCS courses, ressemblait à une sorte d'étui pourvu d'un mouvement d'automate : car son vêtement, sans cesse rapiécé, finissait par n'être qu'un amas de pièces superposées, rigides comme du carton, et prohibant toute aisance.

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toute souplesse, aux mouvements de son pauvre corps. Pascal, en cet accoutrement, fit au moins deux grands voyages, Tun aux extrémités de l'Espagne, l'autre en France. Dans un voyage il aimait la fatigue; il la cultivait tout le long du chemin. Il usait ses forces à psalmodier, et ne les réparait guère, assurément, en absorbant quelque morceau de viande gâtée. Et si Ton voulait le faire plaisanter, il fallait le questionner sur son parti pris d'ascétisme. Un jour qu'on lui demandait pourquoi il ne mettait pas son fardeau sur le dos de son mulet : « Vous croyez donc, répliquait-il, que je ne vaux pas ce mulet, et que cette bête vaudrait mieux que moi ? » Ainsi réfutait-il d'un bon mot l'indiscrète suggestion de certaines sollicitudes. Car il voulait, ayant « pour Dieu un cœur de fils et pour autrui un cœur de mère », avoir pour lui-même « un cœur déjuge », — de juge implacable, qui toujours censurait, toujours frappait.

Ce fut en 1570 que Frère Pascal prit la route de France : le custode des Mineurs déchaussés d'Espagne le chargeait d'une commission pour le ministre général de l'observance à Paris. Halte-là! crièrent certains Pères, dans le premier couvent de Languedoc où se présenta le voyageur. Pour les moines « ydolâtres », comme les calvinistes les appelaient, les routes étaient peu sûres; ce Frère Pascal, peut-être, allait à la mort. Son vêtement même devait le trahir, et, dans les seigneuries ou cités

calvinistes, le signaler à la vindicte publique. Mais Pascal appartenait à ses supérieurs, à Dieu; on le laissa, quand même, poursuivre ses étapes. Et tant bien que mal, il s'acheminait vers Paris, lorsque dans l'Orléanais son voyage lui parut se gâter.

Dans un village les pierres pleuvaient sur lui ; et puis, sous les remparts d'Orléans, des bandes d'hérétiques l'entouraient, l'interpellaient : « Papiste, crois-tu que Dieu est dans le sacrement? — Oui,* comme dans le ciel, » répondait Pascal. Et les hérétiques insistaient, une conférence en règle commençait. Le Frère lai, bien qu'il n'eût jamais eu le temps de pâlir sur les livres de théologie, n'était pas désarmé : il connaissait si bien les choses divines par l'amour, que très souvent ceux qui les connaissaient surtout par l'étude étaient venus interroger ce portier. Mais à ses arguments, l'hérésie opposa d'autres armes, et plus tard Pascal dira : « Prions pour ces pauvres gens d'Orléans ! Ils en ont grand besoin. Figurezvous que leur belle église est transformée en écurie. C'est une infamie. J'ai reçu là un petit cadeau de ces gens-là. Notre-Seigneur l'a permis ainsi. » Et Pascal montrera le vestige d'une fracture d'épaule, provenant d'un jet de pierre, par lequel avaient riposté, devant Orléans, les négateurs de l'Eucharistie.

A travers cet Orléanais où les passions religieuses étaient alors très wiwcsj circulait cet Espagnol, ce Frère lai, qui représentait ou proclamait tout ce que les calvinistes

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détestaient : la ténacité inflexible du catholicisme espagnol, la valeur de la pénitence, le mérite des œuvres. Dieu dans TEucharistie. Mais l'Espagne, en ce temps-là, était en délicatesse avec la France. « C'est un espion, peut-être! » s'exclamait, au delà d'Orléans, un seigneur calviniste auquel le voyageur était conduit ; et dans une autre bourgade retentissaient les cris de : « A mort le papiste ! » Un ingénieux sauveteur écartait la menace en cachant Pascal dans une étable à porcs, d'où le lendemain Pascal put s'esquiver. Mais lorsque plus tard le scrupuleux Frère lai se rappellera ce voyage, il se laissera toujours obséder par une façon de remords. Brusquement un cavalier était venu lui demander : « Moine, Dieu est-il au ciel? » Pascal avait dit oui, mais toujours Pascal se reprochera de n'avoir pas ajouté : « Et Dieu est dans l'hostie aussi » , et de n'avoir pas ainsi mérité le martyre. « Si j'avais été un vrai serviteur de Dieu, gémira-t-il, je ne serais pas sorti vivant des mains des huguenots. » Frère Pascal avait trente-etun ans lorsqu'il rentra de France ; ses cheveux blanchis, qui attestaient combien il avait souffert, eussent dû le défendre contre la sévérité de ses propres jugements. Mais quand Frère Pascal se jugeait lui-même, il était de ces juges qui n'ont que faire d'avocats ; son réquisitoire intérieur lui dictait ses arrêts.

« Que le Père, le Fils et le Saint Esprit te donnent l'amour des pauvres », souhaitait-il de son lit de mort, en

1592, à un enfant qu'il bénissait. Et les moines qui chantèrent sa messe de Requiem devant son cercueil ouvert racontèrent avec transport qu'au moment de l'élévation ses yeux s'étaient ranimés, et qu^ils avaient adoré, et que le regard posthume ainsi jeté par Frère Pascal à la terre avait été comme un hommage au voile terrestre du divin.

L'hostie, le pauvre, apparaissaient à saint Pascal Baylon comme les deux prolongements de la vie du Christ parmi les hommes, comme les deux aspects sous lesquels l'individualité du Christ survivait ; et ce n'était point par un labeur de spéculatif, mais tout simplement par l'accoutumance d'aimer, que son regard, pénétrant la transparence de l'hostie, pénétrant la transparence du pauvre, rencontrait le Christ et se posait sur lui, longuement, dans un loisir qui aspirait à devenir éternel.

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