LES ROIS DE LA FÈVE
Nous avons toujours eu une grande dévotion pour la fête des Bois, celte royauté au ral)ais et mise à la portée de tout le monde. r/est pour nous^ poètes d'idylles, une occa- Hion de philosopher doucement sur les honneurs et les grandeui*s, sur les embarras de la richesse et du pouvoir ; — pour les poêles ambitieux, c'est le moment d'emi>oucher le clairon lyrique et de faii'e éclater sur la pourpre de leurs strophes les Franges do-
128 Flt;UBlK£S PARISIENNES.
lées de leui-s rimes ; — c'est Tneure poulies poètes républicains de se soulever chancelant sur leur$ escabeaux et de souffleter encore une fois la face sanglante de la royauté. Ainsi Diderot^ i*oi de la fève, a-til laissé un impérissable monument de délire et de férocité dans un dithyrambe bien connu. — Tout Paris joue à la royauté le six janvier. D'obscurs boulangers ne sont occupés qu'à pétrir la pâte d'innombrables monai'ques et à mettre au four les destinées d'innombrables empires. Une telle royauté ne coule ni émeutes ni révolutions ; tout au plus une dent cassée, si le potentat s'est trop hâté à mordre son gâteau. Une fois pro clamé, on l'installe; et, ce qu'il a de plus pressé h faire, c'est de partager immédlateiTicnt son sceptre avec une femme, — c'est de se choisir une reine. Et point ne vacheri'iier pour cela ambassadeurs ou pléni|>oten-
FIGURINES PARISIENI^ËS. H9
liaires; notre roi traile ses affaires lui même, il trancJie du sultan; et^ se moquant de l'opinion publique^ il est homme à vous faire tout à rheure une majesté d'une petite plébéienne, pour peu que l'idée en passe par son cerveau, et sans se soucier autrement de déplaire à son cousin d'Autriche ou à sa cousine d'Angleterre.
Jje roi boit î — Tel est le cri dont on le salue ; car le roi de la fève n'a d'autre occupation que de vider sans relâche le verre qu'on lui remplit ; il appelle cela rendre la justice. Sa charte est écrite dans les flacons aux lèvres d'or qui flamboient à la lueur des bougies. Sa couronne est une serviette roulée autour de la tête. — Le roi boit ! Voilà tout le secret de cette royauté facile et souriante, à l'œil brillant, au front empourpré, à la bouche pleine de magnifiques et indul-
îïentes promesses. Le roi boit ! C'est la clé
de bien des énigmes obscures^ l'explication de bien des charades gouvernementales. Le roi boit ! C*est un bon mot ou une bonne action 9 l'abolition d'un privilège ou le sceau de l'Etat au bas d'une lettre de grâce. Le roi boit! Gela veut dire le roi qui oublie. Insensés ceux-là qui en appellent à Philippe à jeun. — Je parle du roi de Macédoine .
Le roi a bu ! — Ce n'est plus la même chose. C'est le roi qui fronce déjà le sourcil comme le Jupin de mythologique mémoire ; c'est l'homme qui se souvient qu'il est audessus des autres hommes et que d'un geste 11 peut faire courber toutes les têtes devant la sienne. Le roi a bu I C'est la satiété, c'est la réflexion^ c'est le second mouvement qu'écoutait seul Talieyrand. — Le roi qui a bu est muet et morose. Il promène autour de lui ses regards hébétés et pose sur. la table ses coudes alourdis. C'est le moment où, se
rappelant qu'il peut tout ce qu'il veut, il se demande ce qu'il lui reste à vouloir et quel nouveau divertissement il est susceptible d'inventer. C'est l'heure où il songe au taureau d'airain de Phalaris et aux cabinets acoustiques de Denys de Syracuse.
Les rois de la fève sont ainsi faits ; ils ont leurs Sardauapales et leurs Dioclëtiens , leurs monarques voluptueux ou ternbles.
Ceux qui se voient d'un œil patemel élever sur le pavois et qui s'entendent^ sans s*é mouvoir^ saluer d'une triple acclamation^ — ceux là sont les rois fainéants et débonnaires, les Dagobert delà fève, les Childérie du gâteau. Ceux qui, l'œil hardi, la parole vive,le gopier en feu,jettent franchement leurs bras au cou de toutes les femmes , leurs lèvres au bord de tous les verres, ce sont au contraire les rois verts-galants, Charles Vil et Henri IV. Ceux dont Vhypo-
crite prunelle fuit réclat et dont le sourire ne s'essaie qu'à la dérobée^ dont le visage reste impassible^ mais qui jouent activement, sous la table^ des pieds et des mains avec leurs voisines, — ce sont les diplomates et les débauches^ les Louis XI et les Louis XV.
Il y a enfin des Tois de toute sorte et de tout genre, des grands et des petits, des gras et des maigres, des bons et des méchants. C'est une parodie complète de tous ces malheureux pasteurs d'hommes qui sacnfient^ le bonheur et le repos de leur existence entière à la satisfaction d'avoir leur portrait gravé sur toutes les pièces de cinq francs de leur royaume.
Gela dure une nuit, pas davantage. — Le lendemain, le roi de la fève rentre dans la vie citoyenne et il n'en est pins parlé. A revoir, lertour.