‹ Figurines parisiennesChapitre 13 sur 14 · SILHOUETTES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

SILHOUETTES LITTÉRAIRES

Deux étrangers riches et mystérieux étaient cachés l'autre dimanche dans une loge de la salle des Concerts Bonne-Nouvelle. Dérobés en paiiie par une draperie rouge à larges glands^ ils assistaient à la séance annuelle d'une société justement célèbre en Europe et qui ne compte pas moins de cinq cents membres, cinq cents hon^mes d'esprit, (le talent ou de génie ; cinq cents plumes

toujours fraîchement taillées et sans cesse imbibées d'encre. Comment ces deux étrangers avaient-ils réussi à s'introduire dans cette réunion <|u'aucun journal n'avait annoncée et que ne protégeait même pas le moindre militaire à cheval ? Telle était la question que se posaient les auteurs^ justement intrigués^ mais intérieurement flattés, car, pour beaucoup d'entre eux, il paraissait évident que la corruption n'était pas étrangère à l'événement; plusieurs même allaient jusqu'à s'imaginer que la susdite loge avait été louée deux mille francs par le propriétaire delà salle.

Quoi qu'il en soit, on peut avancer hardiment, en effet, que bien des gens auraient payé fort cher le plaisir de contempler et d'entendre, pendant plusieurs heures, ces écrivains brillanls* féconds, ingénieux, lenliros, doctes on moqueurs; ces romanciers

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qui voient partout des prétextes à volunoe, comme rbuissier Jovial voyait partout des prétextes à chanson ; ces vaudevillistes tou* jours àTaguet des romanciers, ces poêles en cravate de printemps, ces critiques farou* ches, habillés tout de noir, et àoiai les poignées de main sont portées à un prix inestimable sur la cote des intérêts littérairei^. L'occasion était belle pour les regarder bien en face ; car on ne les rencontre, groupés, qu'aux premières représentations tout à fait solennelles ; encore faut-il les chercher avec quelque peine au milieu de la lumière et du fouillis changeant des robes de soie, dans les lignes uniformes de Torchestre ou au fond des baignoires ténél»'euses, qu'ils tapissent comme des cariatides en habit d'Elbeuf . Souvent même alors, la lorgnette, égarée par des indications trompeuses, s'ai*ri>te avec complaisance sur tel notaire qui

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lui est désigné pour éirç Eugène Sue oh Gustave Plauche^ sur telle bourgeoise grassouillette et sévère qu'on lut fait prendre pour George Sand.

De telles erreursétaienl impossibles à rassemblée de dimanche^ où l'appel nominal dissipait tous les doutes. Certainement, sur les cinq cents membres, on remai*quait beaucoup d'absents : d'abord^ ceux qui ne savent pas résister aux agaceries des premiers soleils et qui sont partis pour la province en fleur ; ensuite^ cette classe flottante de membres capricieux ou distraits, dont les noms^ inscrits sur les registres de la Société, ofFrent en marge : domicile inconnu ; et puis enfin les feuilletonnistes de théâtre^ dont les comptes-rendus, paraissant unanimement le lundi, nécessitent pour eux l'absorption entière du dimanche.

11 n'y avait donc aucun feuilletonnisto de

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théâtre à celle réunion ; c'était le sl'uI côté

de la littératui*e qui ne fût pas représenté. M. Jules Janin s'évertuait chez lui à arracher de son flanc le javelot lancé d'une main sûre parM. Nestor Roqueplan ; Ml Lireux mettait du rouge à des plaisanteries centenaires et des mouches en taffetas à des épigrammes, exemples de la plus fabuleuse longévité ; M. de Matharel continuait à être le gazetier le mieux informé, et M. Edouard Thierrv le critique le plus consciencieux.

Ces messieurs exceptés, on peut dire que toutes les écoles littéraires se trouvaient en présence dans la salle Bonne-Nouvelle, depuis récole du cantisme , ligurée par quelques discrets rédacteurs de la Revue dea Deux-Mondes, jusqu'à l'école du coloiis et de l'épanouissement, en tête de laquelle on distinguait le profil, bizarre comme un mascaron, do ce jeune pm'lo connu par ses sou-

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pers (1). Les païens et les cbrëliens, les membres de l'Institut et les quarts d'auteurs dramatiques^ ceux qui font de gros livres et ceux qui font de petits quolibets^ étaient confondus dans ce pêle-mêle fraternel ca^

pabie de dérouter au premier abord La vater lui-même ; car bien des caractères juraient avec leur visage, bien des réputations mentaient à leur physionomie : tel homme sérieux, tel naturaliste, ébouriffé comme un spectateur d'Hernani (2), causait avec force gestes et foix» gorges chaudes, avec un écrivain bouffon (3), qui Técoutait d'un air navré, en penchant sur son épaule une tête de professeur au Collège de France.

A rencontre de toutes les idées reçues et de toutes les prévisions, les romantiques

(DM. Philoxènc Boycr.

(-2) M. Achille Comte.

(3) M. Commci'soii.

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étaient devenus chauves et les cls^ssiques avaient laissé cratre abondamment leiu* chevelure. On se demandait, avec la curiosité des choses nouvelles, où étaient ces jeunes gens goguenards qui se sont un jour affublés si maladroitement du nom de Bohémesy et le regai'd se fixait sur le gilet blanc de M. Henri Murger, qui ne peut plus dirr comme autrefois, dans son idiome pittoresque : c( Le printemps fait pousser les bou^ tons partout, excepté à mon habit » .

M. le baron Taylor^qui est le protecteur de toutes les associations artistiques, présidait l'assemblée. Âcôté de lui, c'est-à^ii^ placé devant le bin*eaij, nous apercevions le tMbiiophile Jacob, qui passe encore dans quelque» provinces pom* un vieillard au chef branlant, et dont le nom fait songer vague ment aux reptiles empaillés suspendus au plafond des antiquaires. Le bibliophile Jacob

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a de beaux cheveux di^poséis en rouleau, sa tatUe est étevée> et ses lunettes' ne lui servent qu'k amortilr le feu de deux yeux trèsobiservateurs, très-malins. tVmrtant, faut<il le dire? en dépit de tout cela, sa jeunesse parait apocryphe; on est tenté de n'y pas croire : c'est la jeunesse du Tîeil Eson, sorti de kt manaite où ses filles Tout fait bouillir avec des beii)es.

Auprès de ce spirituel revenant^ était assis le plus studieux des Fràncs-Gooitols^race intelligente a l'excès, et qui, sous une apparence de rusticité, cache les plus souples et les plus habiles qualités de Tesprit ; celui-ci ( h*ai-je pas nommé M. Francis Wey? ) a directement hérité de son compatriote Nodier ; comme lui il écrit des traités de grammaire et des contes travaillés avec charme; en outre> il compose sournoisement de grandes comédies en cinq actes pour lé Théâtre-

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Français, lis marquent tous solidement leurs pas dans le monde, ces Francs-GomtoÎK, qu'Us s'appellent Fonrîer, Victor Hugo, Proudhon ou même Courbet.

Non loin de M. Francis Wey^ entre M. Nolé-Gentilhomme et M. Jubinal, membre du Ck>rps législatif^ setcnait, dans une attitude qui essayait d'être imposante, un gros homme rappelant Balzac par la chevelure et le cou apoplectique. C'était ce lugubre M. Léo Lespès, amant de la Morgue y qui signa longtemps ses productions cadavéreuses du titre inexpliqué de Commandeur, Revenu aujourd'hui à des sentiments meilleurs^ ce sergent Bertrand du roman-feuilleton n^a plus rien de fantastique que son gilet de ve-» lours enguirlandé d'une multitude de cbal nés d'or; alMmdonnant le cimetière pomrlc gynécée, il est devenu un infatigable et spirituel fondateur de journaux domestiques;

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et s'il lui anive encore de se surprendre à lailler un linceul^ par un reste concevable de vieiUe habitude^ il a du moins le soin de le broder au plumetis ; ce qui fait que ses trépassés de maintenant peuvent être mis sans danger sous les veux des demoiselles.

Si du bureau notre attention descendait dans le parterre des hommes de lettres non gradés, nous rencontrions M. Paul Féval^ un romancier qui semble regretter d'avoir eu du talent et qui se venge cruellement aujourd'hui des journaux qui l'ont repoussé lors de ses débuts^ en leur livrant sous son nom des rognures ^'Ânne Radcliffe. Jeune encore et élégant^ rempli de manières .rieuses et cordiales^ il s'entretenait pardessus la barre du bureau avec cet autre romancier et cet autre Breton dont l'œil Ueu est si terrible^ M. Gabriel de La Landelle, ancien marin, qui fait le cabotage en litlé-

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rature. Plusaudacieui qu'Alexandre Diuna^, lequd n'a découfert que la Méditerranée; celui-là a découvert la mer» dont il s'apprête à écrire rhistoire jusqu'alors inconnue. Entre deux répétitions» M. Marc Fournier avait quitté le théâtre de la Porte -Saint- Martin pour venir seprésenUr aux suffrages de ses confrères et solliciter d'eux le titre de memlnre du comité; il portait l'habit noir directorial» serré et boutonné jusqu'au cou»

ce qui faisait ressortir davantage sa figure pâle» genevoise» contractée» amère, démenti singulier à sa nature enthousiaste, à sa conversation bruyante. En ce moment» il demandait sa voix à un charmant garçon»

vêtu à peu près comme un villageois» pantalon gris» gilet de couleur bachique» quel»

que choàe entre le vigneron et le ménétrier, Tauteur des Ewcentriquesy enfin (i).

Dans un -autre rayon» la figure anguleuse,

(I) M. Champfleary.

FIGURINES PARISIENNES. ill>

le nez long ci pointu, le menton tin do M. Ëlie Bertbet apparaissaient à peu de dislance de M. Âmédée de Bast^ grand vieillard basané : deux gloires de cabinet de lecture. M. de Bast dont le nom semble appeler celui de M. Dinocourt, représente plus particulièrement l'école disparue des Ricard, des Sîgnol, des Ràban^ qui publiaient, il y a \ingt ans, des études de mœurs intitulées ,• la Lin gère, k Porteur cTEau, h Pompier et la grande Dame, les Brigands-demoiselles, l'Archevêque el la Danseuse, la Princesse et le Carabin, etc., genre complètement évanoui. A présent, M. Amédée de Bast écrit de savants ouvrages sur les galeries du palais de Justice. M. ElieBerthet, avec Tauteur des Mousquetaires et d'Eugénie Grandet, a inauguré en France l'ère féconde dii romanfeuilleton; cinquante volumes ont témoigné de sa puissance créatrice et lui ont acquis le

UO PIGUIUNES PAIUSIKNNES.

droit au repos, dont il parait user depuis quelque temps. Citons encore au hasard, dans les divers groupes, M. Horace Raisson, qui fut un instant le collaborateur d'uu autre Horace, Horace de Saint-Aubin ; M. André Thomas, dont le talent vivace et franc rappeUe Frédéric Soulié; M. Lafitte, Tamusant rédacteur des Mémoires de Fhurij^ ancien coméJien lui-même; enfin, cet excellent \ieiUard, connu de tout Paris, et qui poursuit depuis trente ans, avec un courage digne d'être offert en exemple aux Jeunes gens, la représentation d'un grand drame, le Négociant sous-marin.

Trois heures s'avançaient. La sonnette du président annonça que la séance était ouverte, et la lecture du rtppoit commença.

Ce rapport a entretenu les gens de lettres de leurs intérêts matériels, de leurs petites ventes et de tout ce qui s'ensuit. Nous nV

vons pas à apprécier id ce document, duquel il appert avec trop de clarté que le dégagement des biens de ce mcMide est une pratique facile à celte Société. Pour en rejeter la faute au dehors, nous nous contenterons de faire remarquer que le gouvernement, qui a des concours pour les musiciens, des expositions, des achats et des commandes pour les peintres, des théâtres pour les auteurs dramatiques, n'a rien pour les hommes de lettres proprement dits, c'est-à-dire pour les poètes, les romanciers et les critiques; rien, pas même les prix d'académies qui sont le produit de fondations particulières. N'es-ce pas le cas ou jamais de rappeler cette grande idée de Balzac, indiquée dans IsiRevfte parisienne, d'un Moniteur de la littérature, et de demander au gouver^ nement la création d'un recueil, indépendant de toute coterie, où « l'écrivain qtîi

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aime l'art et ne fait ^è des lettres un pioyen d'aiTîver au pouvoir y» pût trouver à vivre?

Le rappcMt termiaé^ on a procédé, par la voie du scrutin secret^ au renouvellenient des membres du comité. Parmi les norai nations nouvelles, nous avons i*emarqué celle de M. Théophile Gautier, fioëte lyrique^ ainsi que l'indiquart un bulletin facétieux.

M. Théophile Gautier ne Ta empoilé que d'une seule voix sur M. ElieBerthet : il no l'eût certainement pas emporté sur M. P.

du Terrail, car un des préjugés de -cette Société, préjugé qu'il nous faut malheureusement bien constater, est de croire que les poètes et, en général, tous les hommes de vive imagination sont inaptes aux questions d'intéi^t, aux discussions de chiffres. C'est une erreur qu'il est temps de détruire. Chacun des grands écrivains arrivés de cette époque est doublé d'un homme d'af-

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faires^ et a «n lui l'aptitude qui fait les financiers.

Sans rappeler encore Baliac, dont les traités avec les journaux sont restés des modèles d'entente* commerciale, ni Frédéric Soulié^ qui avait tenu les livres dans une scierie mécanique^ nous demanderons quelles preuves de gaucherie ont donné dans leurs rapports d'argait M. Victor Hugo^ par exemple, ou bien M. Eugène Sue^ Thomme aux cent mille francs du Juif Errant ? Plusieurs écrivains ont pu être victimes, comme tout premier venu, des hasards de la spéculation ou de leur propre prodigalité; mais qui donc, je le demande, a pu léser M. Alexandre Dumas, M. de Lamartine, M.Gozlan ou M. Alphonse Karr?

C'est une prétendue naïveté, que cette naïveté en matière de négociation que l'on voudrait imputer aux gens de lettres; la

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plupart^ au contraire, et c'est un éloge que nous prétendons leur adresser, en remontireraient à yn caissier de banque, et les plus extrêmes humoristes savent passer avec une facilité égale des contes d'Hoffmann aux comptes de Barème. Rien que de trèslouable en tout cela ; il est presque injurieux .de vouloir sans cesse les parquer dans l'idéal, et de leur refuser des qualités solides qui ont cependant appaiienu à bien des auteurs français : témoin Voltaire que le succès de ses tragédies n^empêchait pas de faire le commerce avec la Hollande, et Beaumarchais, qui vendait des fusils dans les entr'actes de ses drames.

Il y a eu plusieurs ballottages à la fin de la séance, pendant lesquels s'est fait jour Tespritsarcastique et joyeux des plus jeunes membres de la Société, impatients, sans doute, de la longue durée du scrutin. Des

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bulletins^ évidemment inspirés par un sentiment foiàtre^ ont offert les nom» de Lamirai (de la Seine)^ d'Alexandre Dufat de M. de Riancey et de Golardeau. 11 était près de six heures lorsque rassemblée s'est séparée.

Plusieui*s personnes^ chez qui les préoccupations galantes ont toujours dominé les^ autres préoccupations^ remarquaient avec un désappointement réel que les femmes de lettres faisant partie de la Société, et pour lesquelles une tribune spéciale avait été réservée, n'avaient point jugé à propos de venir embellir la réunion de leur présence.

Cela est à regretter, car parmi ces dames, couronne charmante de toute agglomération d'habits noirs, il en est de fort jolies, surtout de très-gi^acieuses ; leur absence était d'autarit moins prévue que quelques-unes sont réputées pour être spirituelles au point de

ne pas plus redouter la Batterie que répigramme, Tadmiration que l'indifféreDce.

Les deux étrangers dont nous avons parlé au commencement de cet article^ et dont l'attention avait été continuellement tenue en éveils n'ont quitté la loge où ils s'étaient introduits que lorsque le pas du dernier homme de lettres a cessé de retentir sur le seiittdela salie Bonne-Nouvelle.

C'étaient ua commissaire de police et son clerc.

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