UNE BIBLIOTHÈQUE DE GRISETTE
Emile Debreaux^ qui fut le Gentii-Bei*nard des grisettes, a fait une chanson intitulée : Ne montez pas chez elles. Dans cette chanson, notée sur l'air de la Catacouay il décrit le désordre pittoresque de leur ameublement et rit tant qu'il peut des loques éparpillées, des coi*sets errants, des bas qui sèchent sur des ûcelles, des carafes qui implorent les coquilles d'œufs purificatrices.
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Il n'oublie qu'un trail : il ne paiie pas de la bibliothèque des grisettes^ une des choses qui provoquent le plus l'étonnenient et l'hilarité.
Cette bibliothèque est une dans lotîtes les mansardes. Elle se compose invariablement à'Hippolyte, comte de Douglas, de Maria ou f Enfant de Vinfortune^ — et d'un Almanach des Amours ou Almanaeh de la Closerie des Lilas, je ne sais plus lequel, mais il est reconnaissable par un frontispice colorié représentant des étudiants en béret qui portent triomphalement sur leurs bras une grlsette, agitant en l'air une queue de billard. Sur le devant, on aperçoit un symbolique Déranger, recourbé par en haut comme une canne, et regardant passer le joyeux cortège avec un sourire — trèsmal venu sur la pierre lithographique.
Le même almanach contient presque
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toujours des fragments poétiques de Privât, tel que l'hymne célèbre où se rencontrent ces deux vers rimes avec une lare fierté :
Le boulevard od Ton cfiudoie La jeune fille au long cou d*oie.
La bibliothèque des grisettes a ses éditeurs particuliers et ses auteurs spéciaux.
Parmi les premiers, Renault et Krabbe sont ceux don{ le commerce est le plus considérable; ils font refaire, en falsifiant le tita», les oeuvres à succès que les petits lecteurs n'ont pas les moyens d'acheter ni même de louer. C'est ainsi qu'on peut se procurer chez eux pour six sous V Histoire du fameux comte de Monte-Cristo et de ses trésors, les Aventures de d*Artagnan et de ses troiis coni"^ pagnonSy Maihilde ou l'Innocence d'une jeune femme, les Mystères de la Tour de Nesky etc., etc.
Je croyais, jusqu'à présent, qu'il n'y avait
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qu^unseul nom pour désigner ce trafic : contrefaçon. Il paraît que les libraires susdits, en ont trouvé un autre^ qui est : réduction.
Ë# octiors de ces réductions, on ne distingue pas un grand nombre de romans inédits^ dans le sens absolu du mot. La vogue est toujours aux Amours d'une jeune servante et d'un soldat français. Dans ce genre, Pécatier et Picquenard n'ont pas encore rencontré de rivaux.
N'oublions pas de mentionner, au milieu de cette nomenclature, un minime bouquin, épais et carré, — de la forme d'un pa^ré vu au petit bout d'une lorgnette, — ayant pour titre : la Goguette de Lilliput, et oraé des trois profils de Piron, de Gallet et de Collé. C'est un recueil de vieilles chansons grivoises qui menacent de se perpétuer à travers les siècles, en ramenant toujours le même sourire sur Tair de Turlurette, et le même
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clignement d'yeux à propos du rerrain : Eh bien!,,. Vous m^entendez bien.
Mais de tous les liviies affecttonnus par les grisettes^ celui que vous êtes le plus certain de rencontrer au fond de la corbeille à ouvrage^ à côté du jeu de cartes tradition^ ne\, du dé à coudre et de l'œuf en bois qui sert à repriser les bas, le Ihre le plus consulté et partant le plus recroquevillé à ses angles, celui qu'on s'empresse d'ouvrir au saut du lit, lorsqu'on est à jeun, — sur lequel on médite avec délices ou que-l'on rejette avec dépit; le confident, le conseiller, l'écho , c'est le livre intitulé diversement : la eu f des Songes^ -^ VOrack des Dames et des DemoiseUeSf — la Voix du Destin, — — VUme magique — ou la Sibylle cou* leur de rose.
C'est en feuilletant un livre semblable,
écrit par les farceurs les plus naïfs, qu'on
peut se rendre compte^ mieux que par la lecture de Senancour et des romans esthétiques^ de tout ce que l'âme d'une femftie contient de faiblesse^ de crainte^ d'illogisme^ d'irrésolution et de folies. Une femme qu»
consulte la Clef des Songes cesse d'être une énigme et un problème ; vous pouvez dès lors la dominer tout à votre aise, avec la certitude que les moyens les plus grossiers seront les meilleurs.
La Clef des Songes ou n interprétation de tous les-objets qui peuvent apparaître dans le sommeil^ d'après les plus subtils docteurs du monde, » a été^ j'en suis assuré^ la cause de bien des mariages, de bien des séparations, de bien des suicides. Ce livre cache une importance extraordinaire sous des apparences bénignes. Qui pourrait voh*, en effet, des catastrophes sous ces simples lignes, que nous copions ;
Barbe. Se la faire : réussite complète; — à un autre : mauvais présage.
Boudin. Affliction ; — en manger : surprise.
Gendarmes. Lumière profitable; — qui vous arrêtent : travail rémunéré.
Oignons frits : lasciveté étonnante.
Huître. Ouverte : satisfaction infaillible; — fermée : embuscades périlleuses.
Joues potelées : joies ineffables.
La Clef des Songes est quelquefois plus compliquée :
Murailles. Devant soi : preuves d'impuissance ; — qu'on suimonte : amélioration ; — avec un fossé : emblème menaçant; — tomber d'une muraille : plaisir incomparable (ohl).
D'autres fois, elle est littéraire et railleuse :
Journal . En lire un : perte de tranquillité.
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Navet. Esprit improductif et froid. (Cela e9t évidemment une flatterie à l'adresse de Tauteur des Ubres Penseurs). ;
Tragédie. En voir jouer : tiistesse, pâles couleurs.
Le plus souvrat, la Clef des Songes accumule comme à plaisir des impossibilités :
Bras nmsculeux : triomphe.
Couronne. Dignité personnelle ; — si elle est d'os de mort, avec des feuilles de saule : destruction. (Qui diable peut voir en rêve une couronne d'os de mort, et avec des feuilles de saule encore !)
Nombril. Voir son : c'est être dans la bonne voie pour le royaume des deux.
Ce dernier est le plus étonnant^ et nous n'eu citerons pasd*autres.
Beaucoup cependant, parmi les femmes qui coQSulifiot la Clef des Songes^ ont ré-
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damé le droit de monter à la tribune et de faire des lois 1
L'Orne^ des Dames et des Demoiselles surpasse encore en extravagante puérilité la Clef des Songes : il répond à « toutes les questions sur les événements et les situations diverses de la vie ; » la dernière édition en a été corrigée et augmentée d*après les manuscrits des savants Etteiîlà^ Lavater et Julia Orsini. Cest cet oracle qui, à Téternelle question : Que fait maintenant la personne à laquelle je pense ?^ ne manque jamais de répondre : Elle soupire après le jour qui vous réunira.
Ou bien : Serai-je bientôt mariée? — Oui; avec ton petit brun.
Ou bien : Comment finira V affaire de cœur qui m^occupe? — Unecoquettete supplantera.
Ou bien : De qui dois-je attendre la fmtune? — Des lieureux que tu feras.
Ou bien : Que pense- t-on de moi dans le monde? — Ne cherche pas à le savoir.
(Quelquefois l'Oracle est moins |x>li^ il répond : On te trouve prétentieuse).
Ou bien : Aurai-je ce que Von m'a pro^ mis? — Oui, si tu es sûre de toi.
Ou bien : Quel sera mon avenir? — Tt^ regretteras le passé.
Ou bien : Quelle sera Phumeur de mon mari? — Meilleure que la tienne.
Ou bien : Dois-je profiter de mes beaux jours? — A ton âge on ne fait pas de pareilles questions.
11 faut avouer que les grisettes sont de bonnes personnes^ n'est-ce pas? Et ceux:
qui les ont tant calomniées n'avaient pas sans doute visité^ comme nous^ leur bibliothèque.
LA FILLE ROUGEOLTNA
ft La fille Rougeolina, dite Pelîte-Clère ou la Tête de Veau, était attablée, dans un cabaret de la rue aux Fèves, avec la Muette de la Cité, quand tout à coup... »
N'ayez pas peur. C'est tout uniment un passage du journal de ce matin que nous venons de copier ; non pas un extrait du feuilleton^ mais un simple fait-Paris, la chose la plus commune du monde. — Qui
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est-ce qui disait donc qu'il n'y avait plus maintenant ni mystères ni chourineurs?
Rougeolina^ la Muette de la Cité, la Tête de Veau! ne croirait- on pas avoir sous les yeux des personnages sortis tout palpitants d'un souterrain de mélodrame? Soyez tranquilles^ le pittoresque n'a pas seulement élu domicile dans le roman ; il y a encore, au fond de la vieille Cité^ une douzaine de gaillards qui ne s*enteqdent pas mal à la triture des incidents dramatiques et qui, leâ bras retroussés jusqu'au coude^ écrivent encore, dans le vin et le sang, des histoiivs toutes frémissantes de passion.