AVERTISSEMENT PRÉALABLE
DE
AU Lecteur en manière de Préface
Aucune des historiettes qui composent ce recueil n'^a été inventée à plaisir, comme pourraient se le figurer la lectrice étourdie ou le lecteur superficiel.
Si incroyable que cela puisse paraître, il y a, de par le monde beaucoup de « Fil-de-Fer », adornés de pas mal de « Madame de Saint-Scolopendre et autres contrées » et c^est pour ces privilégiés de la Tendresse que ce Livre a été écrit.
Au surplus, que ceux-là qui dès leur premier bégaiement n^ont pas été spoliés de leur part légitime de douceur et de soins, le repoussent sans rouvrir.
Ils ne comprendraient pas,
« Fil-de-Fer » n'ambitionne que le suffrage des autres {et ils sont nombreux) dont Venfance rappellera la sienne.
O/j ces derniers sont des ulcérés, des inquiets et des mélancoliques.
Toute leur existence, ils vagabondent à la recherche de V Amour ferdu, comme ces fils d'exilés qui ont la nostalgie atavique d'une Patrie qu'ils n'ont fas connu.
Aussi vont-ils de déboires en déboires, d'amertumes en amertumes, car leur Faim est trop grande aussi et rien ne semble pouvoir la rassasier.
Leur corrodant et maléfique Désir les incline vers les fêtes décevantes de la Chair, comme s''ils obéissaient à la nécessité de retrouver la chaleur du Ventre monstrueux qui les en priva.
Certains qui, croyant tenir cette félicité unique la voient s^ évanouir, roulent au crime.
Alors les Lois sont sans pitié pour ces enfants perdus de la Douleur.
Les plus orgueilleux, les plus baroques se tordent désespérément les bras dans la solitude, car ils connaissent que V animadversion qui accueillit leur naissance les laissa pour jamais timides, faibles et désarmés devant la Femme et devant la Vie.
On l'appelait « Fil-de-Fcr » à causo de iox taille qui n'en finissait pas et de sa maigreur qui était terrible.
Les gouapes des faubourgs, les menaçantes crapules qui, étant du Peuple, ont le génie des comparaisons pittoresques, lui gouaillaient lorsqu'elles croisaient dans les rues sa piteuse, sa longue et mince silhouette d'adolescent mal nourri qui a grandi trop vite :
— «Hé! « Fil-de-Fer ! » Si tu continues, tu vas t' casser. »
Déclaratioi) de l'/lUteUr
J'ai connu « Fil-de-Fer » voici déjà un laps d'années assez considérable.
Il demeurait avec Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan-Ribbon-Ribette, sa mère, dans une impasse décorée du nom de « cité )> laquelle se trouvait placée au centre du quartier le plus galant de Paris.
Tous deux occupaient dans l'une des maisons de cette cité, au sixième étage, un logement, sans grand mobilier, composé dedeuxpièces, mansardées.
J'habitais sur le même carré une chambrette voisine, qui n'était séparée du logement en question que par une cloison de dérisoire épaisseur.
Cet obstacle était si mince que j'entendais tout ce qui se disait ou se faisait à côté, aussi distinctement que si cela ce fût dit ou passé chez moi.
Voilà comment je fus d'abord, malgré moi, initié à l'étonnante existence de « Fil-de-Fer » qui n'était pas celle d'un fêtard.
Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'un conflit, toujours à l'état aigu, dont les aspects forment
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l'objet de ce livre, se perpétuait entre la mère et l'enfant.
Et quel conflit que cette inimitié tenace, dont la cause principale semblait être la taille excessive, scandaleuse, du gamin qui lui avait valu son sobriquet !
Déjà tout bambin, il avait promis de devenir un fameux bambou et il tenait parole. A dix ans, il en paraissait treize ; à treize, il feignit d'en avoir dix-sept et à dix-sept, on crut qu'il en détenait i vingt-deux. I
Cette longueur anormale, accentuée par une maigreur squelettique, n'avait pas l'heur d'enchanter sa maman, car elle portait ombrage à sa beauté réelle, à sa jeunesse cjui commençait à mûrir, et à des projets grandiloques, pour la I réussite desquels Elle escomptait les hommages et les appuis masculins. i
Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan- ^ Ribbon-Ribette se destinait, en effet, au Théâtre et à même à la Littérature. *
Depuis toujours. Elle avait pris son déplorable rejeton en grippe ; à son seul aspect Elle éclatait en reproches étranges, en insultes, en menaces et l'accablait de coups.
Le benjamin ne comprenait rien à cette humeur et se bornait à s'y soustraire Quand il y parvenait, on le voyait jouer dans la « cité » dont j'ai parlé. Là il oubliait tout : il était d'une insouciance extraordinaire et en apparence fort gai. Toutefois cette gaieté était spécia^le ; il y goguenardeât tout et lui-même.
Seul, il tombait dans des tristesses profondes.
Au moment des corrections, il ne se plaignait, ne pleurait ou ne criait jamais.
H recevait la grêle, en silence, probablement les dents serrées, et ça n'était pas un des moindres étonnements que j'éprouvais à écouter mes voisins derrière ma cloison, si mince.
Je me figurais qu'il était terrorisé et incapable de proférer une protestation quelconque. Non. Il s'endurcissait, ce qui lui était fort utile pour les combats qu'il soutenait dans les rues ou à l'école, il s'entraînait à résister stoïquement à la douleur physique et mettait son point d'honneur à ne même pas gémir.
Nature paradoxale.
Comme l'affirmait Madame de Saint-Scolopendre « Fil-de-Fer » était capable de tout... capable de tout supporter.
Ce désaccord, cette lutte sourde, plus fréquente qu'on^ ne pourrait l'imaginer entre une mère et son fils, dura plusieurs lustres et ne fit que s'aggraver avec l'âge et la croissance du garnement dont j'étais devenu le camarade.
Puis, tout à coup, mes voisins déménagèrent et je les perdis de vue.
Des années et des années passèrent, et je me demandais parfois ce que la vie avait pu faire de ce bizarre galopin qui dépassait de la tête tous les autres, quand, un beau jour, je le rencontrai. Nous refîmes connaissance.
C'était un personnage toujours long, maigre, -?* 17 •?-
d'allures réservées, timide peut-être, et chose singulière, qui me ressemblait.
Il était majeur et vivait ironique, laborieux et solitaire, loin de sa vindicative ennemie aux rages de laquelle il avait fini par échapper.
Il n'avait pas perdu sa bonne humeur de jadis, mais elle était à présent sarcastique, et pour la mieux définir, je dirai qu'elle prenait la forme d'une jovialité constante, nuancée de mélancolie.
On parla du passé, des jeunes années. Il en gardait un souvenir remarquable ; on l'eût conservé à moins.
Comme il m'affirmait que son cas n'était pas unique et que des milliers d'enfances ressemblaient à celle qu'avait été la sienne, je lui proposai d'en noter les épisodes les plus saillants, lesquels, complétés par ceux auxquels j'avais assisté, derrière ma cloison si mince, pourraient peut-être intéresser quelques-uns.
Il accepta, se mit au travail, et voilà commej livre est né.
La stupéfiante ressemblance physique et morale qui existe entre nous deux et qui peut être, au besoin, attestée par tous ceux qui nous fréquentent, nous rapprocha de plus en plus.
Il y a dans le fait de cette quasi-identité, un phénomène d'assimilation réciproque, vraiment rare, sur lequel nous appelons l'attention des psychologues les plus doctes.
Nous sommes, « Fil-de-Fer » et moi, si pareils l'un à l'autre, qu'à courte distance même, on nous confond, et lorsqu'on rencontre l'un de nous,
on ne sait lequel est le bon, ou si l'on veut le méchant — ceci pour donner des gages à la croyance générale qui veut que tout Homme hospitalise, en lui, les deux principes opposés du Bien et du Mal.
« Fil-de-Fer » est devenu mon Sosie, mon double, et moi je suis devenu pour lui un véritable frère, un consolateur et un ami, comme je voudrais devenir l'ami, le frère et le consolateur de tous les Enfants qui furent honnis, pollués, exploités et battus.
CHAPITRE OU LA MARQUISE DE SAINT-SCOLOPENDRE DE TIRLAPAPAN-RIBBON-RI BETTE ET " FIL-DE-FER )> SONT PRÉSEN- TÉS EN LIBERTÉ. — CAUSERIE.
Un soir aprèsMîner, à l'heure des ; intimités et des douces causeries, f Madame'f de Saint-Scolopendre, encore à table et digérant^ prend la parole et harangue son garçon « Fil-de-Fer ».
C'est une belle femme, jeune encore. Elle a les cheveux roux, de grands yeux verts et, depuis toujours. Elle contemple son fils comme une panthère qui aurait enfanté un cabri.
Elle rote, puis commence :
— « Imbécile, chameau, fainéant, crapule ! r
« Fil de Fer » lève la tête.
Long, dégingandé, c'est un galopin pourvu d'un grand cou maigre, d'un teint pisseux et d'une poitrine étriquée. Il peut avoir une pièce de onze ans mais il en paraît quinze. Ses devoirs terminés, il rêvassait assis près du poêle^ ses immenses guibolles tortillées l'une sur l'autre, en vrille, lorsqu'il a été interpellé.
Il est habitué aux récriminations maternelles, lesquelles, il en a le souvenir confus, l'ont salué
dès sa tremblante enfance et n'ont plus cessé.
Il sait qu'à la moindre protestation guettée âprement, ces insultes et reproches se ponctuent par des gifles, voire une dégelée complète.
Aussi, comme d'habitude, les enregistre-t-il patiemment, le visage fermé.
n se tait mais il pense :
— « Aïe ! les grandes eaux ! Tenons-nous bien ou sans ça, gare ! »
Cependant n'a-t-il pas « osé » regarder Madame de Saint-Scolopendre et sembler surpris ?
Il ne soufflait mot et Elle le vitupère !
Cette stupeur semble une bravade. Or, comme il importe de consolider, à chaque instant Son Autorité et la juste terreur qu'Eile lui inspire, se hâte-t-eUe :
— « Voulez-vous (Madame de Saint-Scolopendre vouvoie toujours son fils : ça lui paraît plus auguste, et puis c'est un souvenir de son éducation qui fût anglaise) voulez-vous baisser les yeux ? Ne pas défier ainsi Votre Mère ? Hypocrite ! J'ai dit : oui crapule ! oui imbécile ! oui voyou ! oui fainéant ! »
— « Elle en ajoute ! calcule « Fil de Fer » mais qu'est-ce que ça fait! Je les sais par cœur comme les chefs-lieux de mes départements. »
Madame de Saint-Scolopendre contente de l'avoir maté si vite reprend :
— « Vous ne valez pas la corde qui vous pendra ! Vous avez les plus mauvais instincts et je puis, si je veux, vous faire enfermer dans une maison de correction jusqu'à vingt et un ans ! »
« Fil-de-Fer » baisse le front comme s'il recevait de la pluie. Cette incarcération qu'Elle lui promet sans cesse est son épouvante fixe. Il se figure que, sur une simple lettre d'Elle, on accourra pour le boucler. Elle le lui persuade à toute heure.
Chut ! Chut ! Ecoutons :
— « Que seriez- vous sans Moi ? Moi, qui me tue pour vous donner de l'instruction, une jolie écriture, du style, des belles manières, un peu de musique, une soupe tous les jours que Dieu fasse, (tiens aussi, vais-je vous donner des ortolans ? Non non pas de ça, Lisette !) et qui ne suis récompensée de tant de sacrifices, que par une ingratitude noire, les penchants les plus vils, l'ignorance, le vice et la paresse ! »
— « Je suis bien logé, se dit encore « Fil-de-Fer » Et d'abord, Elle ne se « tue » pas du tout pour moi, comme Elle le prétend. Je lui sers surtout à m.endier. Elle apitoie les gens, depuis des années, en leur contant je ne sais quelle histoire d'héritage '^t de famille qu'Elle recherche : Elle serait une demoiselle noble », dégringolée de son arbre généalogique, et restée seule avec « cet enfant ».
« Son esprit extravagant l'empêche de se livrer à n'importe quel travail suivi : son orgueil lui interdit de faire des basses besognes, sa beauté, sa distintion intéressent; ses malheurs imaginaires émeuvent et^ au fond, c'est moi qui lui « rapporte » comme Elle dit.
« Quant à mon ignorance, continue-t-il, toujours in petto, je travaille tant que je peux... je suis toujours à l'école un bon élève, j'emporte prix et mé-
dailles... il n'est rien que je fasse pour lui prouver ma bonne volonté : un jour ou l'autre j'obtiendrai bien mon certificat d'études... Que lui faut-il de plus ?
« Pour la soupe, donnée « tous les jours que Dieu fasse », n'en parlons pas, elle est trop sommaire. Si parfois, quelque maman de camarade ne me servait à manger en cachette, je périrais, d'autant mieux qu'Elle a inventé de me purger deux fois par semaine, les jeudis et les dimanches, pour m'empêcher de sortir ».
Tout cela défile, rapide, dans l'esprit de « Filde-Fer » pendant que Madame de Saint-Scolopendre continue :
— « Brute ! Chameau ! Il a le nez de son père ! » Pour le coup, « Fil » esquisse un geste qui signifie :
— « En suis-je seul coupable ? »
— « Taisez-vous! ordonne furieuse Madame de Saint Scolopendre, je sais ce que je dis peutêtre ! Vous avez le nez de votre père, de votre salaud de père qui m'a tant torturée, fait endéver et bouillir à petit feu ! Une Créature comme Moi, l'infâme ! Allez donc voir à présent s'il veut vous entretenir ?
Injurier le spectre de son compagnon qu'Elle a lâché pour suivre ses phantasmes et un des dadas familiers de Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapan Ribbon-Ribette. Ça ne fait pas plaisir à « Fil-de-Fer » qui l'a connu, et n'a jamais eu qu'à se louer de sa douceur et de sa bonté.
Dans le secret de son cœur, il l'approuve de ne plus s'occuper, ni d'Elle ni de lui, car tout jeune, il les a vus se battre comme des félins et il se doute de l'existence qu'il eut par celle qu'EUe lui tisse.
Notamment, il se rappelle qu'Elle lui brisait sur le crâne* toutes les faïences du ménage ou qu'Elle lui expédiait le dîner en pleine figure.
Le pauvre homme, après des années de chagrin^ de patience, et une pension mensuelle qu'il a servie pendant des mois et des mois, a fini par disparaître dans la tourmente et n'a plus jamais donné de ses nouvelles, ayant peut-être assez à la fin, d'une lionne qui se considérait comme avilie par les humbles labeurs du foyer, qui rêvait théâtre, lui enlevait son petit, et, par surcroît, auréolait sa bonne face de colosse paisible, de cafetières ailées, pleines de café bouillant, et de gigots volants tout chauds sortis du four.
Aussi « Fil-de-Fer » écrasé, constate qu'il ne peut, effectivement, se « faire entretenir « par un Etre devenu mythique^ par un Personnage retourné dans le grand Tout, qui sait ?
Mais Madame de Saint-Scolopendre n'a pas fini : Elle cause toujours à son fils, à son a chameau d'enfant », car ce fils lui appartient en propre jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Elle le déteste, mais Elle ne voudrait cependant pas s'en séparer, pour les raisons énoncées plus haut. Il est sa « chose » et il ferait beau voir qu'une autre le revendiquât :
— « Crétin, vicieux personnage )>. (Moi ! proteste mentalement « Fil-de-Fer » qui cogne sur ceux de mes
camarades qui veulent toucher à ma « boutique ! ! » Menteur ! Triple menteur ! Tartufe ! Jésuite ! Vous vous croyez beau peut-être ! »
Jamais, au grand jamais, le gamin n'a eu, de lui-même, une opinion si flatteuse.
Il se sait trop pâle, trop maigre, trop laid, avec ses grandes oreilles décollées, son œil gauche où persiste (en dépit des purges) une conjonctivite obstinée, sa fameuse taille qui fait ombre à la splendeur de la Marquise, son cou d'autruche, paré d'un faux-col révolté^ ses galoches usées, ses grands pieds, ses grands bras q\^ montrent leurs poignets, et ses intraduisibles pantalons^ toujours trop courts à ses longs tibias, et perpétuellement détruits aux fesses.
Ça ne fait rien. Madame de Saint- Scolopendre accuse :
— « Si, je le vois, vous vous croyez beau et distingué certainement. Ah ! vous me faites rire, laissez-moi bien rire .... ».
— « Je ne l'en empêche pas ! objecte toujours en lui-même « Fil ».
— « ... Tenez, levez-vous, examinez-vous dans la glace, je vous y autorise ! »
L'immense garçon se déploie, se mire rapidement et se rassied aussitôt. Il s'est retrouvé... oui... c'est bien ça... le teint verdâtre... les vastes oreilles... l'œil rouge... le torse tour-debabalique... les jambes... oh ! les jambes... le tout : un fœtus monté sur pincettes.
Impitoyable Madame de Saint-Scolopendre le juge :
riL-DE-FER
— « Avez-vous vu ? Hein ? L'avez-vous bien une tête de canaille et d'assassin avec vos cheveux collés à la chien ? Non mais, je me demande parfois qui vous a mis au monde ? »
— « Çà n'est peut-être pas Elle! glousse silencieusement « Fil-de-Fer ))^ un instant transporté d'espérance. »
Mais Madame de Saint-Scolopendre :
— « Qui dans les rues se figurerait, lorsque vous marchez à côté de moi que vous êtes mon fils ? Personne en vérité. »
— ^ Aussi Elle ne me sort guère, récapitule « Fil )) et quand Elle s'y décide, Elle me fait marcher à dix mètres devant, tant Elle est fière de moi ! »
— « J'ai trente ans, prononce Madame de Saint - Scolopendre, j'en parais vingt-six, je suis dans ma force et dans ma fleur... j'ai un port de reine, et rien qu'à voir ma démarche, on devine qui je suis, d'où je sors.
« Tous les hommes sont amoureux de moi, mais je ne suis pas de la basse classe... Ah ! certes. Je suis d'origine noble... je suis la fille d'un Garde du Corps sous Charles X... » (Vive le Roy! glapit, sans bruit, l'irrespectueux » Fil-de-Fer »). Je suis nièce d'un Amiral qui fut Pair de France et dont la lignée remonte aux Croisades. Et tout cela se voit sur ma figure, tandis que vous, ah ! vous, pouah ! »
Et Madame de Tirlapapan Ribbon-Ribette esquisse une moue d'inextinguible mépris pour l'inférieur produit de son utère.
Elle répète :
— « Et je me tue et me sacrifie pour vous élever! Si je ne vous avais pas, je serais sur les planches où j'aurais, grâce à ma beauté, à mon nom de demoiselle, fait un riche mariage ; mais voilà... je vous ai... vous êtes mon boulet, mon porte-guigne ! »
Cette fois « Fil-de-Fer » qui la croit épuisée déclare hautement :
— « Je vous l'ai déjà offert... voulez-vous que j'essaie de m'embarquer comme mousse ? J'ai onze ans... j'en parais quatorze ou quinze.... je vous enverrai ce que je gagnerai, rassurez- vous. Ou bien, voulez-vous me mettre de suite en apprentissage, chez un sculpteur ? un décorateur? que sais- je ? ou quelque métier analogue ? Justement, j'ai du goût pour le dessin. De cette façon je serai toujours nourri, et lorsque j'aurai fini mon stage, je travaillerai et vous rapporterai mes gains ! »
Ce disant, il sait bien qu'il va la rendre enragée, car maintes fois. Elle l'a déclaré, Elle a horreur de « l'Ouvrier » et jamais, non jamais, le petitfils d'un Garde du Corps sous Charles X (Vive le Roy !) le petit-neveu d'un Amiral qui arrive de Palestine ne « portera la blouse » dût-il en crever.
En réalité. Elle a une peur affreuse qu'il s'affranchisse de sa tutelle agressive, et Elle pense que s'il apprenait un métier, il se tirerait des flûtes en la laissant se débrouiller toute seule avec ses armes, son blason, ses aïeux, sa débordante intelligence et ses radieuses perfections.
« Fil » achève :
— « Je ne veux plus être à votre charge, ni un obstacle à votre carrière dramatique ou à quelque riche alliance, et demeurer toujours sous la menace du pénitencier. »
Alors... alors... Madame de Saint-Scolopendre fond en larmes...
J*5 — « C'est cela... c'est bien ce que je disais... vous voulez m'abandonner, après tous les sacrifices accompHs... ah ! c'est bien l'ingratitude du père... ingratitude, ingratitude ! Comme je suis malheureuse d'avoir engendré un pareil monstre... j'aurais mieux fait de vous tordre le cou dès votre arrivée... (Certes ! approuve-t-il) C'est bon... allezvous coucher... je sais ce qu'il me reste à |aire. »
Et, en guise de bonsoir, Elle allonge à « Fil-de- Fer )), sur sa tête de « canaille et d'assassin » une ou deux taloches qui portent.
Les autres, il les esquive. Puis il disparaît dans le réduit qui lui sert de chambre...
— « Demain, lui crie-t-elle encore, demain... vous m'entendez, chameau ?... vous irez chez le coiffeur vous faire couper les cheveux aux « Enfants d'Edouard ».
— « J'aurai l'air d'un veau ! se murmure « l'ingrat » et Elle qui se plaint déjà de ma disgrâce. Elle ne sait qu'inventer pour m'enlaidir ».
Puis^ philosophiquement, il insère, comme il peut^ dans ses couvertures et son lit de camp trop courts, ses grêles pattes de casoar et, récapitulant la causerie qui vient de s'échanger, il conclut :
— « Dire que tous les jours, c'est comme çà, quand çà n'est pas pire ! »