‹ Fil-de-ferChapitre 2 sur 30 · DES MOINDRES · texte numérisé non relu

DES MOINDRES

Le père de « Fil-de-Fer » est un bon géant à belles moustaches.

Il a l'air « comme il faut », « distingué )> lui aussi^ et il est pétri de préjugés désuets et de manigances.

Il vit généralement à Londres, où il a ses intérêts, ses amis, ses habitudes.

Comme il a eu le bonheur de tomber sur Madame de Saint-Scolopendre^ et que leurs deux caractères n'ont pu s'accorder, il reste en Angleterre et vient de temps à autre à Paris, voir son enfant et l'étrange femme qui le lui a pris et prétend en jouir seule.

Lorsque, sous la présidence épouvantée de ce dernier, les deux personnages se sont convenablement pignés, mitraillés mutuellem.ent avec les ustensiles du ménage^ et crachés à leurs figures respectives, comme des matous, la haine qui les unit, le Père regagne, le visage en loques, l'apaisante Grande-Bretagne où, d'après Madame de Saint-Scolopendre, il ferait la noce la plus crapuleuse et se saoulerait comme trente-six mille matelots.

Et en voilà pour un bout de temps. « Fil-de- Fer )) demeure seul exposé aux fantaisies cœrcitives de la Marquise^ jusqu'à ce que le brave gaillard revienne agiter un peu les casseroles et se faire tendrement massacrer le portrait.

C'est, au cours d'un de ces séjours brefs et mouvementés, que se place l'anecdote suivante, qui montrera sans doute sous un jour particulier la psychologie du collaborateur m.âle, auquel « Fil-de-Fer )> est en partie redevable de sa gracieuse destinée.

« Fil », vers cette époque est âgé d'une dizaine d'années.

Il visite donc en compagnie de son Père, l'Exposition Universelle, laquelle marquerait aux « yeux de V Univers étonné, le relèvement de la France, après les désastres de soixante-dix ».

(La phrase n'est pas de lui).

Cependant, de toutes les merveilles exhibées, « Filde-Fer » aperçoit peu de choses.

Il est, accroché à la main paternelle, un mince paquet qu'on balade dans la cohue.

Il est bousculé, écrasé : sa taille, petite alors, ne lui permet de voir que des bas de vitrines, des pieds, des pieds, des jambes, des jambes, des ventres et des braguettes, à la vérité de toutes les Nations, mais il n'en apprécie point le charme.

« Fil )) avale la poussière et promène une soif horrible, horrible. Toutefois, il s'empêche de la confesser, habitué déjà par Madame de Saint- Scolopendre, à rentrer ses envies les plus légitimes.

Le père l'entraîne toujours : insoucieux d'une

récente balafre semi-conjugale dissimulée sous du taffetas rose. A un moment, il le hausse devant une spéciale vitrine, et le tient suspendu, pour qu'il se régale les yeux.

Ce sont des joailleries hindoues, de féeriques fortunes, d' inévaluables sommes. Il y a des diamants gros comme des œufs, des émeraudesplus volumineuses que des noix, des perles plus impressionnantes, naturellement^ qu'un sac de billes.

Et cela étincelle prodigieusement : il y en a des monceaux. Ali-Baba, lui-même, ou Monte- Cristo, malgré leur s trésors,crèveraient d'envie sur-lechamp, rien qu'en apercevant ce déluge de gemmes fascinatrices.

Ce sont les fortunes des radjahs ou des maharadjahs de l'Inde.

Quels chiffres représentent-elles en monnaie ?

C'est incalculable.

Sans doute, des billions de trillions de milliards. Il vaut mieux n'y pas réfléchir. « Fil-defer )), d'ailleurs,! ébloui par ces pierreries, ces casques d'or, ces diadèmes qui flamboient, ces rivières de perles et d'émeraudes, ces ivoires formidables, toutes ces splendeurs, « Fil-de-Fer » a surtout soif, de plus en plus soif, et ce besoin le torture.

— « Et tout cela appartient à l'Angleterre ! » lui dit son père en le remettant au niveau des ventres et des braguettes.

Puis les revoilà, cheminant dans le cauchemar de la foule, sous le soleil intense et dans la poussière.

Soudain halte, émotion nouvelle du cicérone. Où sommes-nous ? Dans un immense escalier ; le fameux escalier qui traversait la Seine, et reliait au Trocadéro le Champ de Mars, autant que «Fil» se rappelle. Or là, (mais est-ce bien là ?) de place en place, sur des socles, sont dressées des armures historiques de Rois ou de Chevaliers, et notamment, une que « Fil-de-Fer » retrouvera plus tard aux InvaUdes, et qui n'est autre que celle de François 1er.

Le Père la désigne à son fils en lui faisant remarquer que ses dimensions dépassent de beaucoup celles des autres armures.

Comment a-t-elle pu se conserver jusqu'à nos jours? Est-ce bien elle? se demande l'enfant. Elle est en acier, elle brille ; or, en huit jours, les couteaux de la maison sont rongés de rouille, alors....

— « Bah ! mettons que ça soit bien elle, se dit le gamin si jeune et déjà sceptique, et surtout allons boire ! )>

Mais papa ne l'entend pas ainsi.

Nous l'avons dit : c'est un gaillard svelte, un fort bel homme en vérité. ( « Fil » en est même très fier, quand il sort avec et qu'il croit qu'on le remarque dans les rues).

Il fait constater à son descendant qu'il pourrait, s'il le voulait, vêtir la noble armure et qu'elle lui irait « comme un gant ».

Soit. ♦

« Fil-de-Fer » constate.

Alors, son père lui fait ce récit mémorable, dont « Fil » ne saisit pas très bien sur le moment l'im-

portance, certains détails lui échappant, mais qui lui reviendra plus tard.

Voici.

— « Une légende s'est transmise, dans notre famille, de générations en générations, mon petit, et, quand tu seras grand, tu te la rappelleras.

(Dieu ! que « Fil-de-Fer » a soif, et si ça continue, il croit que sa langue tombera comme un morceau de bois mort.) Donc, reprend le narrateur, on prétend que le chef de notre famille, originaire de la Flandre, était un seigneur puissant qui s'en fut au Camp du Drap d'Or avec sa femme et une suite nombreuse. Même on affirme qu'il fit, pour rivaliser de luxe avec les autres seigneurs, ferrer sa cavalerie avec des fers d'argent. Or, sa femme était fort belle, elle sut plaire à François P^, qui était très galant. On dit, dans notre famille, « qu'elle eut des bontés pour le Roy de France... »

— « Qu'est-ce que c'est que ça des « bontés »? rêvasse « Fil-de-Fer », elle a dû lui servir des gâteaux ou lui donner à boire, quand il avait la « pépie ».

— « Et depuis ce temps, termine le Père, incompréhensiblement flatté, on a observé, que tous, ton grand papa, tes oncles, tes tantes, cousins et cousines, et moi-même, ressemblons, par la taille et par le visage au dit François P^. Rappelle-toi de ça, mon ami, rappelle-toi de ça. Et maintenant, achève- t-il, après un dernier regard à l'Armure, maintenant allons prendre un bock.

— « Ouf! soupire « Fil-de-Fer », plus altéré qu'un Dauphin.

l'empreinte.

En grandissant, cette anecdote lui revient. Il en sourit mais il en est content tout de même, et quand, au milieu d'autres reproches, Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan-Ribbon-Ribette l'appelle « bâtard », par allusion à ce qu'Elle seule l'a reconnu afin qu'il portât son glorieux patronyme et non celui de son « salaud de père », il se console en sourdine: :• -

— (( Etre bâtard » comme çà! Je m'en fiche. »

Mais lui seul se comprend.

Il repense au conte paternel.

Or, voilà qu'en allongeant, lui aussi, se figuret-il, prend la taille et le visage d'un Valois, dégringolé et sans fonds de culottes certes, mais un Valois tout de même, et ça c'est visible, bon Dieu !

Le Roy a marqué son Empreinte, et de quelle façon, pour qu'à quatre siècles de distance on retrouve sa « coupe » dans ses descendants les plus hypothétiques.

C'est un fait que contrôle peu à peu « Fil-de- Fer », que chaque famille, en cherchant bien, dissimule une légende analogue à la sienne. Ça ne fait de mal à personne et ça aide à vivre.

Il est assez rare de rencontrer un groupe humain avouant franchement des origines modestes et plébéiennes.

En le grattant, on ne tarde pas à trouver une

généalogie fastueuse et des ramifications incroyables qui le relient à de mirobolantes tribus.

En définitive, personne ne veut être de la merde de chien.

(( Fil-de-Fer » moins que les autres.

Il est trop honni quotidiennement.

C'est un plaisir de se figurer descendre d'un Roy lorsqu'on reçoit des bâfïes et qu'on est sans cesse outragé.

Quand, devenu homme, il est instruit des particularités de la vie de François I^^, il conclut :

— « Soit ... mon archi-trisaïeule a dû cocufier son époux, mais, je lui pardonne, parce que c'était avec le Roy de France et qu'elle nous a transmis sa gueule, sa taille, son air noble. Pourvu seulement que cet événement se soit produit... avant l'affection dont mourut le monarque. »

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