‹ Fil-de-ferChapitre 14 sur 30 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

DE

Trois Bons Garçons de Chevaux

DE

l'omnibus de l'odéon

Pas lent, pas lent, pas lent, pas Cent Plan, plan, plan, plan, Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent. Plan, plan, plan plan :

Nous sommes Trois Bons Gros Garçons De r omnibus de VOdéon, Trois Bons Gros Garçons de Chevaux Trapus, solides et joviaux,

Palau, palau, palau, palau, Plau, plau, plau plau.

Nous sommes nus sous nos harnais :

Chacun son tour prend le timon ; Nous nous aimons, nous nous aimons Nous nous aimons, comme trois frères Jamais, jamais, jamais jamais Nous ne nous faisons de misères,

Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent^ Plan, plan, plan plan,

bès Vauhe, sortis du Dépôt Nous halons notre véhicule Lourd, et bien un peu ridicule Par ce temps de « trams » et d'autos

Palau, palau, palau, palau Plau, plau, plau plau.

Un pas de trot, deux de galop Et nous voilà place Moncey Où jadis, nous prenions Sarcey Qui pesait bien trois cents kilogs !

Palau, palau, palau, palau Plau, plau, plau plau.

Hop ! En avant ! Sans peur sans peine Car ça descend, car ça descend Nous dévalons comme un torrent La rue de Douai, la rue Fontaine

Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent. Plan, Plan, plan plan.

Hé bien quoi ? Côtier notre ami, {Que nous avons toujours en flèche) Veux-tu filer grand endormi ?

Sinon mon vieux, gare à la mèche !

Palau, palau, palau, palau Plau, plaUf plau plau.

En courant, un « Bonjour » rapide Aux quartiers, aux places, aux rues •f» -^ J.98 •?• '

Tant et tant de, fois parcourues Qu'on irait sans mors et sans bride :

Pas lent, pas lent, ^ms lentr. pas lent Plan, plan, plan plan

Hé là ! Bonjour vous, rues galantes, (Si Von en croit des voyageurs) Monnier-street et rue Lfijerrière?

Bonjour? Hôtel de Monsieur Thiers Dont, au temps des Communiantes, Les beaux marronriiers spnt en fleurs.

Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent. Plan, plan, plan plan.

Oh ! mes enfants, faut qu'on s^arrête

A Notre-Dame-de-Lorette :

Alt beau milieu de la chaussée

Une jeune femtne, avancée

Fait signe qu^elle veut monter

De sa petite main gantée :

[Comment donc Madame ! Enchantés !)

Et, pour suivre son pied vainqueur Tous les trois nous tournons la tête; On a beau n''être que des bêtes Las ! On n'en a pas moins un cœur (Parfois même, en dépit du trot Certainement ça se voit trop!)

Palcf,u, palau, pp^au, pqijuu Plau, plau, plau plaii.

Et maintenant, et maintenant Dirons-nous les rues encombrées ? Les pavés ^ traîtreux, les tournants Parfois nos chutes nos douleurs ? Et dirons-nous les Contrôleurs Avec leurs casquettes dorées ?

Pas lent, qyas lent, pas lent, pas lent. Plan, plan, plan plan.

Et dirons-nous {Hue ! du garrot Encore un petit coup d'épaule) Le Pont des Saints-Pères, si drôle.

Qui fait tremplin sous nos sabots ?

Palau, palau, palau, palau, Plau, plau, plau plau.

Dirons-nous la rue de Tournon Qui nous redonne du coton ?

Et VOdéon, calme, apaisant Où tout le monde enfin descend ?

Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent Plan, plan, plan, plan.

VOdéon ! Cest là qu^on repose

Là, qu^on s^ embrasse mord ou cause

En attendant de repartir,

Là, des petites ouvrières

Nous flanquent sur nos gros derrières

Des claques qui nous font frémir :

riL-DE-FER

Là, nous, les Trois Joyeux Garçons, (Ce mot est bien voisin de garce) Nous avons commis de ces farces Qu^on pouvait punir de prison/

Un jour, {deux Printemps de cela!) Une bouquetière innocente Laissa près de nous sa voiture Pleine de fleurs et de verdure.

Or, tandis qu'elle était absente Nous lui bouffâmes son lilas /

A son retour, nous de filer De loin, on F entendit gueuler :

Dieu de Dieu qu^on a rigolé.

Ainsi voilà, voilà, voilà, Comment se passe notre vie :

Dès le matin à travailler Jusqu'au moment de relayer; Et quand finira tout cela ?

Demandez à la Compagnie.

Nous, vous savez, nous traînerons Tant qu'on voudra, vers VOdéon Et d^Odéon à Batignolles Notre fracassante bagnole ;

Pourvu seulement qu'en rentrant Nous trouvions V avoine et la paille, Le reste ? On s'en bat le poitrail Ou, si vous préférez, les flancs :

Pas lent, pas lent, pas lent, pas lent Plan, plan, plan plan.

CHAPITRE PAR LEQUEL ON VERRA COMMENT « FIL-DE-FER i> ÉVITE LES MAUVAISES FRÉQUENTATIONS. — LA«GUICHE.»

A l'époque où s'échangent les douceurs qui font l'objet de ce livre, le quartier Pigaile (pourquoi ne pas le nommer ?) borné au nord par les boulevards extérieurs, à l'ouest par la rue de Clichy, à l'est par la rue des Martyrs, au sud par la rue St-Lazare, le quartier Pigaile, disons-nous, est semé de Vastitudes qui attendent l'entrepreneur, i II n'est pas encore devenu ce qu'il est aujourd'hui,! après des Expositions répétées, l'asile en apparence florissant du Putanat, le Lupanar de l'Univers, mais il s'y prépare.

Vers ces temps bénis de la jeunesse de « Fil-de- Fer » la rue Ohaptal, par exemple, recèle des terrains vagues : une scierie mécanique aux immenses toits vitrés occupe l'un de ces espaces, sur lesquels, s'élèvent aujourd'hui des dizaines d'immeubles ; le bas de la rue Pigaile lui-même est dans le même état, c'est dire que des palissades entourent de vrais territoires herbus qu'envahissent après l'école ou le catéchisme les générations sur lesquelles on compte le plus pour rattraper l'Alsa-ce-; Lorraine.

Les boulevards extérieurs eux, entre la place Blanche et la place d'Anvers, sont sinistres et dangereux, même en plein jour et leurs trottoirs appartiennent à des souteneurs redoutables, habitués de la Boule Noire ou de la Reine Blanche qui, en pantalons de forme mexicaine, en «bâches» de soie, flemment l'après-midi en fumant leur « sibiclie » et en baladant de formidables boule-dogues.

Le soir venu, c'est encore pis.

On ne peut s'y risquer sans péril. Peu de passants, de rares tramways à chevaux : au lieu de restaurants de nuit et de cabarets illuminés, des mastroquets patibulaires, de véritables tapisfrancs dans les arrières-salles desquels se concertent les vols et les crimes.

C'est, en effet, la période de carnages attribuables à la bande Abadie, qui prit précisément pour théâtre de ses exploits cette galante région.

Des deux côtés de ces promenades, on longe des mètres et des mètres de planches limitant des steppes, qui se garniront plus tard des bâtisses actuelles.

A nuit close, durant la beUe saison, ces Messieurs de la « Guiche » forment des groupes équivoques sous les marronniers.

Ils occupent les bancs du terre-plein qu'arpentent leurs « largues » et improvisent en plein air des concerts vocaux.

Ils entourent l'un d'eux, doué d'une jolie voix, et celui-ci leur ténorise une « goualante » en vogue qui célèbre la douleur d'aimer et tient son public sous le cliarme :

riL-DE-FER

« Pâle voyageur connais-tu Vamour ?

Ou bien :

Tout le long, le long du ruisseau Lucas marchait auprès de Rose Amour ! disait la fleur éclose Amour! lui répétait V oiseau.

Ainsi monte, dans l'atmostphère tendre du Printemps ou le crépuscule rosoyant d'Eté, l'âme sentimentale des Marions.

Malheur au poivrot, à l'étourdi qui, dans cet instant, viendrait troubler ce parfum de poésie. On lui « servirait une fraîcheur » qui lui apprendrait à respecter les élans sublimes, lesquels prennent plus facilement naissance dans le cœur fruste des mauvais garçons que dans celui, combien raplapla, des bourgeois.

D'autres fois, ces grands vauriens jouent innocemment à saute-mouton ou à « l'anglaise » car, enfin, il n'y a pas de plaisirs ou de passions uniquement pour les Riches peut-on croire, et lorsque les sergents de ville les voient ainsi dépenser leurs jeunes forces, ils s'éloignent impassibles.

Certains soirs, après des délibérations graves, ils éteignent les becs de gaz d'alentour, forment un vaste cercle au milieu duquel résonnent soudain les heurts sourds et des halètements de bœuf.

Ce sont deux « frères de la Guiche » qui s'expliquent à coups de poings, de tête ou de pieds, sous le contrôle impartial et jaloux des « aminches » qui ne leur tolèrent que les armeg naturelles.

Quand l'un des combattants est sérieusement « attigé )), ses compagnons l'emportent chez un bistrot où, généralement, la réconcilia,tion s'opère.

— « Tu m'as passé du tabac, je t'ai r'filé du poivre... nous sommes quittes ! »

Et on se disperse en oubliant de rallumer les réverbères.

Oui, en ce temps-là, dans ce monde homérique et ingénu, on ne se servait de la « rallonge » que lorsqu'on voulait « cherrer » sa « mistonne », « saigner eun' moman » ou « crever un pante ».

Arcadie ! Arcadie !

Ces mœurs sont loin ; le Progrès les a gâtées. Maintenant de Charonne à Grenelle, de Plaisance à Ménilmuche, du « Sébasto » à la Chapelle, dans ces heurts, jadis si loyaux, on se revolvérise (au grand dam ! des passants, mais est-ce que ça compte ?) on se gâte le cuir à coups de «lingue » on se balafre sa jolie petite gueule à l'aide du rasoir : on se conduit, entre soi, comme des sauvages et l'os de mouton n'est plus interdit.

« Fil-de-Fer », qui souffre, se bat et galope, lui aussi, dans les limites du riant quadrilatère où évoluent ces Messieurs de « la Guiche » ne les fréquente pas.

Ils lui font trop peur. Il se contente de les observer, de loin, et de goûter à leurs concerts.

Il fait en cela montre d'une surprenante prudence pour son âge, prudence secondée par sa spéciale agilité. Au moindre signe, à la plus légère menace, il met son salut dans ses jambes d'autruche et, en un rien de temps, il est hors de portée.

Car ces « Messieurs », par malfaisance naturelle sans doute, ont tenté, maintes fois, de capturer cette «grande sauterelle», comme ils disent, afin (eux aussi) de lui « passer du tabac ».

Peine perdue, surpris par derrière, de côté, de face, « Fil-de-Fer », en deux ou trois bonds incroyables, lâche ses ennemis et en quelques foulées est si loin qu'ils renoncent à le « courser ». Quelques-uns d'entre eux, meilleurs athlètes^ ont essayé d'en finir et se sont entêtés à la poursuite. Ils se sont retrouvés à Saint-Ouen, la rate crevée, la longue silhouette de « Fil-de-Fer » devant eux continuant son trot élastique et fuyant comme l'Idéal.

C'est ainsi que « Fil-de-Fer », tout en s'instruisant sur les mystères de la Rue, évite les mauvaises fréquentations.

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER » FORMULE UNE CONCEPTION DE LA VIE QUI EN VAUT BIEN UNE AUTRE. — > L'APOLOGE ».

« Fil-de-Fer », un soir d'été, est debout au milieu d'un groupe de « chenapans » et de « crapules » de son espèce, les uns assis sur la bordure du trottoir, les autres sous le porche d'une maison du quartier.

Il conte, il allégorise, car il a de l'imagination, un sens remarquable du comique, de la cocasserie énorme : il sait adroitement railler, ridiculiser les inconséquences, les excès d'autorité.

Ses anecdotes ont généralement pour objet de montrer la Force s'acharnant sur la Faiblesse au point de s'y anéantir.

C'est, pour ses camarades, autant de fables qui les vengent, eux aussi, des injustices et des châtiments qu'ils subissent de la part de leurs proches ou en classe.

Ils le trouvent baroque et véridique. Il a une manière caricaturale de conduire ses récits qui leur cause une joie divine.

Souvent, lorsqu'il en a terminé un, il s'esquive au pas gymnastique comme un « clown » qui a

riL-DE-FER

commis quelque espièglerie, en les laissant en proie aux spasmes du fou-rire ou à leurs réflexions.

— « Quel tyipe ! disent-ils de « Fil-de-Fer », c'qu'il est rigolo et ce qu'il en sait des histoires « fêlantes ».

Ce soir encore on lui demande :

— « Fil », ma vieille, invente-nous « un apologe », qu'on se « boyaute » bien ».

« Fil » ne se fait pas prier.

— « Ecoutez-moi... ce que je vais vous narrer est rigoureusement vrai... c'est arrivé à Londres... j'y assistais... je le jure...

H crache par terre pour attester qu'il ne ment en aucune façon.

— « Ah ! dit l'un de ses auditeurs, je ne sais pas ce qu'il va nous raconter et je me tords déjà. »

« L'AngHche » jouit d'un grand prestige aux yeux de ces petits parigots gouailleurs et blêmes. Il a vu la mer, l'Angleterre, l'Ecosse et peut-être bien qu'il en dissimule.

Mais « Fil-de-Fer » :

— Voilà. Une fois, un Anglais très chic marche dans la rue. Il est très content. Il fait beau : il y a du soleil. A Londres c'est rare, et puis mon bonhomme a gagné beaucoup d'argent ce jour-là, aux Docks, en spéculant sur la cassonade.

« (Vous ne savez pas ce que c'est que « spéculer ? » Je vous l'expliquerai une autre fois).

«Donc, mon «Englishman» se balade en souriant à n'importe qui, même à ceux qu'il ne connaît pas. Il voudrait avoir un copain pour le faire profiter de sa beUe humeur. Il a de grosses bagues d'or

aux doigts, et il fume un magnifique cigare...

« Veine ! il rencontre le copain désiré.

« C'est un de ses « amis d'enfance » qu'il voit presque quotidiennement. Or, comme ce jour-là mon premier personnage est plus satisfait que d'ordinaire, il a plus de plaisir à rencontrer son habituel camarade. Vous me suivez. ?

— « Oui, oui... Pardi... vas-y, » répond-on en chœur.

— « Alors, ils s'abordent, se serrent les phalanges et se disent :

— « Aoh ! my dear ! my dear !

— « How are you ?

— (( Quite well and you ?

— « Aoh ! very, very well... better than well.

— « So.

Et (( Fil-de-Fer » traduit, puis...

— « Tout d'un coup... sans prévenir... on ne sait pourquoi, le second type prend son poing et... v'ian, colle un formidable « gnon » dans la figure du premier qui était si content de l'existence et si heureux de rencontrer son camarade toujours...

L'autre, vous pensez bien, se « rafale », puis il se remet debout, et avant qu'il ait pu prendre la garde, il reçoit une grêle d'autres « paings » encore sans provocation !

Enfin, il s'écroule définitivement et reste assommé et tuméfié sur le trottoir. Cependant, il a la force de reprocher à son « aminche ».

— « Je ne sais ce qu'il vous a pris John, mais je vous retrouverai !

— « Quelle rosse ! Quelle rosse vous faites !

riposte le vainqueur et s'il s'éloigne tranquille, en sifflotant.

— « Ben après ? demande le public interdit.

— « Après ? Rien ! affirme « Fil ».

— « C'est idiot ! proteste une bouche.

— « Possible, reprend le narrateur mais savezvous ce que c'est ça ?

— « Non... non...

— « Eh ben, mes enfants, c'est l'image de la Vie. Vous ne disiez rien à personne, on vous attaque, on vous trahit et si vous êtes le plus faible, c'est vous qui avez tort et qu'on engueule par-dessus | le marché. »

Et « Fil-de-Fer » prend le galop de chasse à l'instant, de crainte que les autres qui sont mécontents et croient qu'il s'est payé leur tête ne lui tombent dessus, comme ils le font lorsqu'ils sont douze contre lui et qu'il les a mystifiés.

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