LA RÉPLIQUE
Et un jour, en rentrant, « Fil-de-Fer » n'a pas le temps de se débarrasser de sa gibecière, Madame de Saint-Scolopendre le fige sur le seuil de leur « home » en lui tendant un petit opuscule à couverture bleue, un de ces fameux petits exemplaires de la Bibliothèque Nationale à 0 fr. 25 qui ont rendu folles tant de femmes, et, impérieusement, Elle lui commande :
— « Donnez-moi la Réplique ! »
— « Mais, répond, « Fil-de-Fer », j'ai de gros devoirs et même deux verbes à copier... »
— « Donnez-moi la Réplique, cochon, idiot, chameau, ingrat ! réitère la Marquise. »
Tiens aussi. Elle est encore toute pleine du rôle qu'Elle a travaillé avant le retour de la longue perche que le ciel lui a colloquée pour enfant. Elle s'est auto-suggestionnée, chauffée à blanc, et Elle entend ne pas laisser tomber ce calorique.
Certes, Elle préférerait un autre comparse que -?• 159 -?•
son dérisoire, et combien stupide partenaire, trop bctc pour comprendre la beauté des Classiques, incapable de mesurer l'importance de la nouvelle Champmeslé, la grandeur de ses tentatives en vue d'atterrir à l'Odéon et de tout enfoncer, seulement Elle n'a pas le choix.
Chacun, d'ailleurs, se tourne contre Elle, depuis qu'Elle s'est toquée des rôles d'Hermione, de Phèdre, d'Andromaque ou d'Agrippine.
Comme Elle beugle des milliers de vers aussi puissamment qu'une centaine de blaireaux syndiqués, les voisins frappent au mur, ceux du dessous à leur plafond et le professeur absorbant ses ressources, son terme n'est encore une fois pas payé, et, comme l'a constaté « Fil-de-Fer )>, il est question de lui donner sérieusement congé.
Ces voisins! Quelles brutes! Ils forment une vile ratatouille de ribaudaille jalouse de la splendeur du soleil d'intelligence et d'aristocratie qu'Elle réalise. Ah ! les mufles ! Ils ont tout simplement l'invoquée Rachel ou Mlle Mars dans leurs entours et ils cherchent à lui tendre des pièges, à obstruer sa carrière !
Il n'y a pas jusqu'à l'absurde fruit de ses mamelles, le délicieux « Fil-de-Fer », « crétin, » « fils d'ivrogne », « tout le portrait de son salaud de père » qui n'envisage fraîchement ses projets...
Oh ! il s'est bien gardé de l'exprimer, Elle l'eût cadenassé rapidement, mais Elle voit bien, Elle devine qu'il ne l'admire pas, Elle sent son hostilité ironique et sourde. « Traitre ! »
Ainsi, Elle va tenter l'escalade des sommets,
Elle peine à la tâche pour qui ? Pour lui somme toute et il ne se transforme pas en paillasson devant son génie dramatique afin qu'EUe y pose sei pieds royaux (ses pieds de fille d'un Garde du Corps sous Charles X, etc.) — « Ah ! s'écrie-t-elle, à haute voix, lorsqu'Elle est seule, quand je serai arrivée (ce qui ne peut tarder ),ce que « je te foutrai ça » en Angleterre dans un hoarding school ! »
Elle déchifïre ce qu'il pense... il voudrait qu' Elle, « une femme comme Elle ! » travaillât, fît des ménages, vendît du lait, des chapeaux, des pommes de terre frites, quoi encore ? « Ingrat » ! « Chameau» « Gredin », « Sinistre crapule », Apprenti marlou », « Tête d'assassin », exactement ce que voulait son père, lequel ne rêvait que de la voir « graillonner ».
Ah ! tu n'admires pas ta mère, tu ne l'encourages pas à se lancer sur les planches ! Cochon ! (( Tu me paieras cela ». Tu préférerais qu'Elle fît de la broderie, qu'Elle courût Paris en qualité de marchande au panier... on te connaît « brigand ». « Tout beau Mirant, nous vous voyons venir avec vos longues oreilles ». « J'ai bien d'autres chats à fouetter ». « Quand mon voisin met ses oreilles à cuire, je mets les miennes à bouillir ».
Hjnpocrite ! Pour sûr que, devenue une Divinité de la Rampe, je te « foutrai ça » dans une pension afin qu'on n'en entende plus jamais parler.
En attendant, tu m'aideras malgré toi, en me donnant la Réplique, que ça t'amuse ou non, imbécile, ou sans ça, méfiance, j'ai droit de te rouer de icoups jusqu'à vingt et un ans, gare Phèdre, t'ac- I câblera de claques, Athalie t'enverra le ménage
à la tête, Agrippine ou Andromaque te bottera le séant. C'est dit, attention. :
— « Donnez-moi la Réplique ! »
Résigné, « Fil-de-Fer », sa gibecière toujours lourde sur son torse oscillant, prend le terrible petit bouquin et ne pipe.
Derrière Madame de Saint-Scolopendre, sur le poêle rouge, bouillotte la soupe, l'illustre soupe qu'on lui procure, on ne sait vraiment pourquoi « tous les jours que Dieu fasse » et Dieu sait s'il en fait des jours ou, s'il ne le sait plus, il a tort : on n'a pas le droit de se tromper dans une addition, si longue soit-elle, ou bien à quoi sert d'être le Bon Dieu ? Allez, cent lignes à Jéhovah, suivies du verbe : (( Je ne sais pas le nombre des jours que fai faits ».
Ce sont là imaginations saugrenues (certes) qui traversent la cervelle de cette « fripouille », de ce (( chenapan » de « Fil de Fer ».
Il attend toujours.
Tiens, le couvercle de la casserole sur le petit poêle se soulève. Ça chauffe dur aussi, ça bout, le liquide pleure et tombe sur les cercles rougis en grésillant et une bonne odeur se répand par tout le logement. « Fil-de-Fer », en clignant de l'œil au-dessus du livre, a entrevu un chou-fleur et des pommes de terre.
Chouette ! Il a un faible pour cette soupe-là
Quel doux fumet elle exhale ! Extase intérieur de la « canaille », saiivage inaccoutumé, appétit qu'il se garde bien de trahir. Il a faim déjà, le glouton. Ne m.ontrons jamais nos convoitises ou nos
dégoûts. Prenons l'air éternellement indifïérend aux épithètes, aux coups comme au plaisir. Chut ! Si Elle savait, si Elle pouvait se douter que cette pâtée flatte sa gourmandise, Elle serait capable ie la jeter dans les cabinets pour l'embêter.
Silence ! Silence ! Dissimulation machiavélique qui justifio amplement les accusations d'hypocrisie dont le mitraille Madame de Saint- Scolopendre. Cependant, celle-ci s'est retournée (oh ! réalités goujates !) a retapé le feu et reculé le récipient sur la partie la moins ardente du poêle.
Nous avons la paix pour un instant ; ça bouillotte toujours, mais moins fort, ça ne fait plus ce ronron insupportable qui suspendit l'élan d'Hermione, de Phèdre, d'Andromaque, d'Agrippine, ou d'on ne sait quelle gailla^rde épileptique et sacrée.
Phèdre ou Athalie a mis un tabUer bleu, et Elle brandit un couteau de cuisine avec quoi Elle a épluché le chou-fleur et les tubercules.
Indigne métier !
— « Attention ! répète-t~elle à « Fil-de-Fer », qui se sent envahi par un fou rire atroce qu'il renfonce douloureusement, car le galop des bouillonnements recommence, la chaleur a gagné les parties plus éloignées du fourneau et cette garce de casserole va encore faire des blagues.
Madame de ^a^int-Solopendre lève le bras, esquisse un geste de lassitude olympienne et s'exclame :
I — (( Dieux ! Que ne suis- je assise à V ombre des
forêts ! »
— « Oui, c'est cela ! commente « Fil-de-Fer », loin du crottin, au pied des arbres, au bois de Vincennes par exemple, sur l'herbe, encore que lorsqu'on n'a pas de fond à ses pantalons, on ait le cul mouillé et qu'il faille se garer des tessons de bouteille ! »
Madame de Saint-Scolopendre continue son débit. Zut! Interruption, la mémoire l'a trahie. Qu'à cela ne tienne. Elle répétera autre chose qu'Elle sait mieux. « Fil-de-Fer », surveille la sainte « Réplique », mon ami.
Bientôt une tristesse injustifiable fane sur les traits de Madame de Saint-Scolopendre C|ui, langoureusement, interroge :
— « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée ?
— « Je ne suis pas fichu de vous renseigner ! riposte en sourdine, naturellement, le cjmique « Jean- Jeudi »,plus passionné pour les vapeurs de la marmite, que pour les ennuis de cette demoiselle Ariane qu'il ignore et dont il méprise le fantôme.
La soupe fait des siennes bon Dieu ! — « Elle va se sauver tout à fait se dit « Fil-de-Fer » inquiet, ou elle aura un goût de brûlé. »
Phèdre se retourne et, de nouveau, se coltine avec la tambouille vespérale.
Mais ce nouvel incident, cette plaisanterie acharnée des vulgarités ménagères, lui ont encore une fois troublé les facultés. Ça y est, la période a disparu de sa pau^o-e cervelle en marmelade. Tant pis, abordons le Dialogue.
Phèdre va faire sa déclaration d'amour à Hippolyte qui, en l'espèce, sera « Fil-de-Fer», sombre idiot s'il en fût. Ça dégoûte la Marquise de lui exprimer des douceurs, cependant c'est dans le rôle. Elle se rattrapera la tirade achevée...
« Fil-de-Fer » sois donc le bel Hippolyte... on va t'appeler « Seigneur ». Dans une seconde, tu feras le récit de Théramène et tâche de ne pas bafouiller, âne bâté, pour ne pas'^ faire se tromper ta sainte mçre, voyou !
Et voilà que :
« Cest Vénus tout entière à sa proie attachée. »
— « Qu'on la détache ! a une horrible envie de glapir le saumâtre gosse qui se moque de tout, qui n'a ni pantalons ni patrie, ni croyances ni beaux sentiments, ne considère que la bonne soupe, et, volontiers, compisserait les Dieux, les Déesses, les Rois les Reines du Répertoire et toute cette quincaillerie antique qui l'enquiquine.
A présent. Madame de Saint-Scolopendre entre tout à fait dans la peau de son personnage. Elle écume, avance sur « Fil-de-Fer », brandit son couteau et semble tellement en colère qu'il se dit :
— « Oh ! là là... à la faveur de la Tragédie Elle va me flanquer encore une tournée. »
Cette préoccupation lui communique une si réelle terreur qu'il laisse tomber le petit . livre et manque... la Réplique !
— « Foutue bête ! lui décoche Phèdre. » Mais, tout à une fin, n'est-ce pas, même" les
vitupérations l3rriques ?
Epuisée, hagarde, soufflant comme un cheval
qu'on a fait galoper dans une côte, Madame de Saint-Scolopendre se laisse choir sur la chaise, et, bien qu'Elle mésestime son « bâtard », Elle a tout de même besoin des louanges de cet « ignorant », de ce « crétin », de ce « fainéant ».
— « Comment ai- je été ? lui impose-t-elle ? »
— « Vous m'avez fait une peur affreuse ! répond « Fil », sincère. »
Du coup Madame de Saint-Scolopendre se figure qu'il a frémi parce qu'Elle a convenablement hurlé. Elle accepte cette réponse comme un compliment et , dans son for intérieur, Elle se déclare :
— « Si ce crétin-là a eu peur... c'est fait, j'entre à l'Odéon ! »
Puis, Hermione, Athalie, Andromaque, Agrippine, Phèdre réunies en une seule personne radoucie et magnanime, servent à « Fil-de-Fer »- Hippolytela soupe aux chou-fleur et aux pommes de terre qui sent si bon.
CHAPITRE DANS LEQUEL ON SOU PÇONNE « FIL » DE DISSIMULER UNE PERVERSITÉ NÉRONIENNE. — LA SOUPE AU SAVON,
Et certain après-midi que, solitaire, Madame de Tirlapapan s'est livrée à un élan plus tragique et désordonné que d'habitude, Elle a, sans y prendre garde, précipité dans le broc, aux trois quarts plein d'eau, l'énorme morceau de savon de Marseille qui sert à la toilette quotidienne de (( Filde-Fer ».
Ce lingot doit également nettoyer les aristocratiques métacarpes de la Marquise, car, pour le reste de ses perfections, Elle use de produits plus rares, auxquels « Fil » ne peut toucher sans être menacé de l'estrapade.
Donc, arrivé au fond du broc, le savon s'est, comme il fallait s'y attendre, désagrégé, et Marne de Saint-Scolopendre, enfoncée dans Racine, a confectionné la soupe avec ce liquide additionné d'un tel condiment.
Y es! Airrightl
La soupe ! N'en faut-il pas une « tous les jours que Dieu fabrique » pour l'indicible, l'incommensurable et vorace béjaune, « V unique objet de son ressentiment ))?
En réintégrant ses lambris « Fil-de-Fer » n'a pas été, toutefois, sans observer l'irisation inaccoutumée du bouillon, mais, comme toujours, il a en. foui au tréfonds de lui-même les résultats de sa sagacité, de peur que sa remarque soit mal accueillie, comme généralement est accueilli tout ce qui jaillit de sa célèbre niaiserie.
Cette coloration l'a rendu rêveur, mais, toujours incliné vers l'optimisme il a conclu :
— « C'est qu'il y a aujourd'hui dans le jus, bougrement de beurre, ou de la moelle de bœuf... qui sait ? Elle me fait parfois de ces surprises... attendons. »
Vient le moment de se mettre à table. « Fil-de-Fer » se régale d'avance.
— « Donnez votre assiette! commande Agrippine, et, après la lui avoir gracieusement arrachée des mains, Elle plonge sa louche dans la marmite, remplit de pain et de bouillon la faïence creuse et la pose devant Burrhus « Fil-de-Fer ».
« Hé bien ? Je me trompai Burrhus en mes
(soupçons?
« Et vous vous signalez par d^ illustres leçons!))
Madame de Saint-Scolopendre, Elle, ne touche presque pas à un tel mortier. Elle se nourrit plutôt à la façon anglaise, thé au lait, œufs et jambon ; en outre, depuis quelque temps. Elle s'est, sur les conseils de son professeur de déclamation, consacrée à la viande quasi-crue.
Le Beefsteak donne de la force aux cordes vocales, il est le père des beaux médiums, l'ami naturel des tragédiennes.
Grâce à lui, elles peuvent beugler jusqu'au bout, les imprécations les plus sévères et manifester, sans défaillir, l'aliénation mentale particulière aux héroïnes du Répertoire,
Seul, (( Fil-de-Fer » cache dans le long reptile qui lui sert de panse cette pâte qu'envieraient des maçons.
Il s'apprête à commencer l'opération tandis qu'Agrippine, découronnant de ses cercles le petit poêle, y dispose sur un gril son lambeau de « barbaque. »
Aïe ! Grimace ! Crachat !
C'est « l'Intolérable » qui se signale
— « Qu'est-ce qu'il y a ? demande déjà farouche Madame de Saint-Scolopendre qui n'admet pas la plus faible réclamation.
« Fil-de-Fer, la cuillère suspendue, concentre son audace et annonce tout d'une traite :
— « La soupe a le goût de savon ! »
— « La soupe a le goût de savon ? reprend, offensée et méprisante, Madame de Ribbon- Ribette. Vraiment! La soupe a le goût de savon! Et où avez-vous jamais vu qu'une soupe ait le
I goût de savon ? Dites ? Imbécile ! Crétin ! On vous [en « foutra » de la soupe comme ça... »
— ... « tous les jours que Dieu fasse! » complète, mentalement, « Fil-de-Fer ».
— « Tous les jours que Dieu fasse » ! clame encore la Marquise qui ne se croit pas si bien devinée.
C'est que Madame de Saint-Scolopendre joint à la belle opinion qu'Elle a d' Elle-même la plus
haute estime pour ses talents culinaires et Tinconsidéré garçon vient de la froisser dans une de ses vanités les mieux établies. Elle ! Elle qui pourrait, si Elle daignait, se placer n'importe où en qualité de « cordon-bleu » la croire capable de rater une soupe au point de lui communiquer un goût de savon ! « Ridicule espèce » ! « Cochon » 1 « Chameau ! »
— « Eh! bien, décrète-elle en ricanant, si la soupe a le goût de savon, vous la mangerez tout de même ! »
— « Mais, rendez- vous en compte avant de me condamner ! ne peut s'empêcher de s'écrier le pittoresque « Fil ».
Cette fois, son accent respire une telle conviction que la Marquise ébranlée reprend sa louche, la remplit d'un peu du bouillon aux mille couleurs, et y trempe faiblement les lèvres.
Anxiétés de « Fil-de-Fer )). Il se dit — «Sûrement, Elle va déclarer que ça n'est pas vrai )>.
Mais Madame de Saint-Scolopendre remue la langue, avale et... crache à son tour.
— « C'est positif, accorde-t-elle étonnée, cette soupe a le goût de savon ! Comment ça se fait-il ?
« Fil-de-Fer » triomphe... pas longtemps. Mada. me de Saint-Scolopendre flaire là un mystère peu banal et qui met cruellement en défaut ses lumineuses facultés. D'où vient que cette soupe ait le goût de savon ? Car elle l'a, c'est incontestable. Des Anges seraient-ils venus lessiver leurs ailes dans la marmite ? Indéchiffrable énigme !
Oh ! quelle idée ! Ciel ! Elle voit ce que c'est !
L'infâme, le diabolique, le monstre, la dénaturée crapule, le chenapan ! Parbleu !
D'une pièce. Elle se tourne vers « Fil-de-Fer » et, les yeux fulgurants et lui tendant un index accusateur, comme dans ses plus beaux rôles. Elle lui déclame :
— « Salaud ! Vous avez voulu empoisonner votrrre Mèrrrre ! »
Maintenant c'est Agrippine démasquant Néron. Blême comme un coupable, l'enfant s'écroule :
— « Moi ? dit-il, abasourdi et repris du frisson de ses plus grandes terreurs, car il sent que si cette supposition s'ancre dans sa cervelle en délire, dans sa folie tragique, c'en est fait à l'instant de ses jours misérables, sauvegardés jusque là si habilem.ent. — « Comment l'aurais- je pu ? J'étais à l'école... et puis... au fait qu'est devenu le savon de Marseille ? » (Vrai, on croirait la Fable du Loup et de l'Agneau).
Or, il faut agir avec vitesse ; le danger lui souffle la perspicacité d'un policier opérant une perquisition. Il soupçonne ce qui a dû se passer en son absence et va droit au broc.
Louanges à ses facultés déductrices ! Le « crétin » qu'il est montre à l'Impératrice Romaine, dans le fond du récipient, ce qui reste du pavé phocéen si volumineux ce matin encore.
Ce résidu est puéril en vérité.
Madame de Saint-Scolopendre se tait. Il lui « en a bouché un coin » malgré sa propension à transformer tout en trames criminelles dirigées
contre sa Souveraineté. Mais Elle demeure néanmoins soupçonneuse, menaçante et surtout vexée, car, à présent, Elle se doute bien que c'est Elle et non lui, qui, par inadvertance, a fichu le bloc dans l'ustensile.
Pas encore convaincue cependant. Elle enquête :
— « Alors, c'est moi qui ai jeté le savon dans le brocl afin de vous empoisonner ? Osez le prétendre, canaille ? »
— «'Ménageons son orgueil ! calcule « Fil-de-Fer » à peine remis de son alerte. Et tout haut :
— « Il a pu, étant mouillé, glisser de lui-même et tomber du poêle dans l'eau...
— « Et qui l'aurait posé encore humide sur le a poêle ? insiste la logique Madame de Saint-Scolopendre voulant avoir raison à tout prix.
« Fil-de-Fer » réfléchit. — « Ça n'est pas moi certes ! Mais à^quoi bon lutter? Autant lui céder». Et il feint de se souvenir :
— « C'est peut-être moi, en efïet... qui ai négligé de le remettre dans la savonnette après m'être débarbouillé. »
— «Voilà ce que je voulais vous faire dire, menteur, hypocrite, sournois, crapule, voyou ! achève Madame de Saint-Scolopendre en triomphe, car Elle ne pensait pas que l'interrogatoire prendrait ce tour et qu'Elle s'en tirerait aussi bien.
Cependant, maintenant. Elle se rappelle que c'est bien Elle, qui, après le déjeuner, lui absent, s'est servie du savon en dernier lieu. Parfaitement, Elle s'est lavé les mains... c'est bien cela. Mais, ne disons rien, ne capitulons pas... il serait
trop heureux. Laissons planer sur le ténébreux et détesté « Fil « l'accusation de tentative d'empoisonnement. Ainsi il ne respirera plus et sera mieux à sa merci.
Elle développe et rend cet ukase :
— « Vous êtes bien capable d'essayer de me tuer... n;redin... je vous connais, allez... vous avez tous les vices ! Aussi, 'puisque c'est vous qui avez oublié le savon sur le fourneau, je le répète et vous l'ordonne, vous mangerez cette soupe et toute la marmite jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.»
— « Et c'est moi qui veux l'empoisonner ! » songe « Fil-de-Fer » en reprenant sa cuillère.
Or, les jours suivants, n'ayant pas autre chose, il la mange comme Elle l'a décrété. Un peu chaque jour il faut qu'il s'en arrange.
Seulement il a des coliques, de véritables tranchées de cheval, suivies de selles multipliées. Tant pis, Madame de Saint-Scolopendre, très forte sur les purges, estime que cette médication inespérée constitue vraiment un hasard céleste, un nouvel avertissement du Dieu vivant qui, dans sa sagesse profonde, a voulu que « Filde-Fer )) fût « débarrassé de sa bile », qu'il eût les intestins convenablement nettoyés, saponifiés même, et, qu'au cas où le scélérat eût, malgré les apparences, nourri contre Elle des projets assassins, il en reçût, sous forme de purgatif, le châtiment providentiel.
CHAPITRE OU " FIL-DE-FER » REFUSE DE COMPATIR AUX IN- FORTUNES D'UNE ESPAGNOLE QU'IL IGNORE ET MESESTIME. — AUTRES LYRISMES.
Dolorida rî^a fins que ce voile incertain,
Le premier que revêt le pudique matin
Et le dernier rempart que, dans la nuit folâtre,
L^ Amour ose enlever d'une main idolâtre.
Ce soir encore « Fil », de retour, referme doucement l'huis et demeure immobile, la gibecière ballante, lui, son ventre afïamé et ses pantalons qui réclament justice, à écouter la fin du monologue.
Ne bronchons pas, justes dieux! Elle est dans de nouvelles sublimités. Depuis quelques jours, en effet, Madame de Saint-Scolopendre a découvert ce poème, s'imprègne du chagrin qu'il contient et, sincèrement, se croit « Dolorida ».
Elle partage les angoisses jalouses « de cette Andalouse, de cette Andalouse au sein bruni ».
Aussi, le retour stupide de l'enfant risque-t-il de l'insurger, comme d'habitude, car il symbolise le cortège des platitudes quotidiennes, le repas à
cuire, le terme impayé, les réclamations des voisins, 1rs refus du Mont-de-Piété, le coup de balai à donner, bref toutes les scélérates petites dèches qui ravagent une si merveilleuse personne.
Elle a dû pourtant, durant mon absence, se
délecter à loisir de ces « machines », ne peut- Elle les lâcher quand je rentre ? se dit « Fil »
(( Comment ne pas la troubler ? Ma vue seule l'indigne ! »
« Ça n'est plus une existence ! )>
« Dès que je me ramène (Théramène) Elle m'exècre et m'engueule. Si je dis ouf ! c'est la «beigne», il faut bien que je revienne sapristi! Où m'en aller? Elle me ferait arrêter pour vagabondage et boucler dans un asile de correction jusqu'à vingt et un ans ! « Pas de ça, Lisette ». Il n'y a rien de fait, Marquise, vous n'aurez pas ma peau !^ Je sais... continuez... je suis bien trop grossier et vulgaire « comme mon salaud de père » pour admettre ces magnifiques pensums ! Je deviens idiot avec sa Réplique qui m'écœure et que je ne puis comprendre. Patientons ».
Que faire, en effet?
Se réfugier dans la cité en attendant que sa crise soit passée? — « Mais, spécule toujours « Fil », j'ai mes devoirs à écrire, mes leçons à piocher, imes problèmes à résoudre... sans compter les commissions et peut-être le feu qu'il me faudra al- I lumer. »
«Si je descends rigoler avec mes copains ça
ilui sera un prétexte pour m'appeler « voyou »,
« fainéant », et Elle est capable de me remonter vive-
ment à coups de jonc, comme Elle le fait quelquefois... Si je reste... je serai accusé de poser là, « comme une andouille», afin de l'embêter, pour la voir « endéver » et dans le but démoniaque de faire nauf rager sa vocation.
Affreuses, renaissantes perplexités.
Madame de Saint-Scolopendre-Dolorida ne semble positivement pas distinguer son long et souple cauchemar.
Elle reprend, (« Fil )> toujours coi, inquiet et debout deva^nt la porte,) les admirables strophes.
Son émotion est si grande, en vivant les ennuis de la bouillante Espagnole, qu'Elle est près d'en fondre en larmes.
Tout va bien jusqu'ici pour « Fil ».
Recommençons :
Dolorida n'a plus que ce voile incertain, Le premier que revêt le pudique matin, Et le dernier rempart que, dans la nuit folâtre, U Amour ose enlever d^une main idolâtre.
— « Quel jargon! s'exprime à lui-même « Fil-de- Fer », goitreux endurci. Qu'est-ce que ça peut bien être que ce « voile incertain », que « revêt le pudique matin » et ce « dernier rempart » que « l'Amour ose enlever d'une main idolâtre dans « la nuit folâtre ? »
« Est-ce une robe de chambre ? Un peignoir ? Une camisole ? Un cache-corset ? Est-ce tout simplement « sa » chemise ? Si oui, que ne le disais-tu Poète ? »
Cependant, la Marquise, avec des trémolos
accentués et une tristesse grandissante profère :
Mais, ses yeux sont ouverts et bien du temps a fui Depuis que sur Vémail^ dans ses douze demeures, Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures. — «Ça, sûrement c'est le cou-cou ! détermine «Fil».
— « Que fait-il donc celui que sa doideur attend ?
— « Il fait la noce ! affirme à la cantonade le goguenard.
« Sans doute, il n^aime pas Celui qu^Elle aime tant ! « A peiné ^ chaque jour, F épouse délaissée « Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée, « Tomber seul, sans amour; son amour cependant « S^accroit par les dédains et souffle plus ardent.
— « Eh ! bien il va écoper prochainement voilà tout ! » déduit le subtil écolier.
Toutefois, cela se gâte autrement qu'il ne l'avait imaginé, et il apprend que « Dolorida » a fichu traîtreusement une drogue dans le breuvage de son mari. Ce dernier, saisi de coliques, meurt en sollicitant des explications et Madame de Saint-Scolopendre, au comble de la rancune amoureuse, fond sur « Fil-de-Fer » qui blêmit et lui siffle qu'il trépasse et qu'Elle trépasse du même coup, parce qu'Elle vient d'ingurgiter
Le reste du poison qu'hier je fai versé ! Le drame est fini. Rideau.
« Fil-de-Fer » alors achève d'entrer, va déposer sa gibecière dans un coin et conclut silencieusement : I — « C'est peut-être pour ça qu'Elle me colle tant de sedlitz et qu'il me faut avaler, jusqu'à la dernière cuillerée, la soupe au Marseille ! »
CHAPITRE OU LA LITTERATURE S'ENRICHIT D'UNE PERSON- NALITE NEUVE ET ORIGINALE. — AUTRES AVATARS.
La Marquise de Tirlapapan a fini par obtenir une audition du directeur de FOdéon.
Que s'est-il passé exactement ? « Fil-de-Fer » l'ignore.
Ça s'est donné loin de son contrôle... c'était un Jeudi et il était allé se battre aux fortifications avec une bande d'aspirants rôdeurs.
En revenant, il a demandé quelques explications sur l'accueil qu'on a pu faire à Hermione ou Athalie. Ces personnes fondues en une seule, fameuse, l'ont injurieusement envoyé paître.
Alors, il s'est représenté la scène. Le Directeur et ses secrétaires assis dans la salle vide, Andromaque arrivant en toilette de ville et se mettant à miauler ses douze pieds et... pan... impressionnée... la mémoire s'évanouissant, la candidate en panne... le Directeur se tournant vers l'un de ses voisins, et lui jetant un coup d'œil significatif :
— « Qu'est-ce qu'y nous a envoyé cette timbrée?»
Résultat : la Marquise poliment mais sinistre-
ment blackboulée; et les conséquences de cet échec, c'est, comme à l'ordinaire « Fil-de-Fer » qui les enregistre.
Ah ! mais est-ce qu'il se figure qu'Elle va l'entretenir à rien faire ? Il va falloir bientôt travailler... lui « rapporter ». Ne s'est-elle pas sacrifiée, privée de tout pour l'élever, lui donner de l'instruction et des « belles manières » comme pourrait en témoigner au besoin tout le quartier ? Alors que lui n'est qu'un « fainéant », un « ingrat », un « apprenti maquereau », un « voyou » et toutes sortes de choses approchant ! Il ne vaut pas la corde pour le pendre et si Elle avait réussi au Théâtre, eh ! bien il serait à l'heure actuelle dans un hoarding school ou dans un bagne de mioches au choix.
Comme Elle a raté son coup, Elle est obligée de le conserver... aussi « il va le lui payer », gare à toi exécrée canaille... « porte-guigne », « boulet ». Bientôt, quoique tu n'aies pas de métier et que je
I refuse de t'en procurer un, tu travailleras, mon ami,
; et tu gagneras « de quoi » rattraper tous les sacrifices consentis. N'est-ce pas ? C'est dans l'ordre
i naturel ? Un fils doit soutenir sa mère, surtout quand celle-ci s'est « tuée » pour lui et l'a tendre-
; ment nourri, caressé et purgé. Voilà assez long-
\ temps qu'Elle le tient en réserve dans ce but. Allons, c'est dit : nous pensons à le placer... ça
I ne tardera guère.
En attendant la Marquise de Saint-Scolopendi-e
! est à la veille de résolutions nouvelles et fort importantes... oui... très graves, on en jugera.
Le Théâtre est frit, tout le démontre. Monsieur de la Routinat refuse la réincarnation tangible de Rachel. Injustice, ignominie sans nom... c'est bien !
Elle se consacrera à la Littérature... ah ! mais ! Tiens aussi... que peut-elle faire ? Vendre du lait ? Se livrer aux travaux d'aiguille ? Porter du pain le matin ? Elle ? Jamais !
Maintena^nt, ça n'est plus Rachel qu'il s'agit d'effacer et de recréer à la fois., c'est... c'est George Sand ! % George Sand ? Parfaitement. Celle-là et pas une autre... Oui... d'ailleurs... Elle lui ressemble... c'est curieux. Elle n'avait jamais remarqué.
Bien sûr qu'EUe ressemble à George Sand ! Qui la contredirait sur ce point ? Le dérisoire, le falot « Fil-de-Fer? » Ah! bien! que ce « crétin » s'avise et il recevra un coup de soupière qui lui montrera ce que c'est qu'un bas-bleu.
Après tout, qu'était cette George Sand ? Une virago qui fumait la pipe et portait des bottes ? S'il n'y a que ça à faire pour « écrire », être célèbre et gagner des milliers et des milliers de francs... ça n'est guère difficile... on fumera la pipe pardi ! Justement Elle a une « fière-plume ». Elle n'est pas une « andouille ». Elle est « fille d'un Garde du corps, »que voulez- vous déplus? C'est décidé... Elle va s'y mettre de suite. Vite... du papier... de l'encre et des plumes.
Oui... mais qu'exprimer sur ce vélin ? Ses conversations avec les Voix célestes ?
Non. Il fautqu'Elle rédige ses mémoires... oui...
c'est cela... Elle dressera la série de ses (( malheurs », ça lui permettra de tracer un portrait de « Fil-de-Fer », de cet « ingrat » cause unique des dites catastrophes. Oh ! en Littérature, « il me le paiera »!
Et, un après-midi, à son retour accoutumé de la laïque, « Fil-de-Fer », ignorant profondément la transformation qui s'est opérée (ne peut-il la deviner ?) « Fil-de-Fer » tombe sur George Sand ou Madame de Staël, peu importe, en train de griffonner des pages qui ne peuvent manquer d'être « immortelles » !
— «Ah ! crapule, idiot, hloody pig{l), vous me troublez au moment de l'inspiration, juste à l'instant précis ou « ça venait ! » .
Gifles, coups de poings, bourrades, branlebas complet...
- — « Descendez jouer, vous ferez vos devoirs quand je vous rappellerai... quand j'aurai fini. »
« Fil-de-Fer » s'éclipse un œil au beurre noir et saignant du nez. i'^îi^
Restée seule. Madame de Saint-Scolopendre se remet à sa besogne. En vain. Elle ne sait plus. Depuis deux heures. Elle avait déjà accouché de dix lignes. Bah ! les grands écrivains ont le travail laborieux, leurs manuscrits sont pleins do ratures.
C'est égal ! ça venait bien. — « Chameau d'enfant, va ! »
Et Madame de Saint-Scolopendre s'étreint le
(1) « Cochon sanglant » tradnction| littérale. <*> 181 ->
front, son front de Tragédienne qui n'a étonné personne et dont il ne sort que des cauchemars et des méchancetés.
Il n'y a pas à dire... C'est tari... la Muse a filé. Quoi ? N'aurait-elle plus rien à écrire? Est-ce possible ? Une femme comme Elle ? « La nièce d'un Amiral » qui a une si « fière plume » ? Allons donc... essayons encore...
Et solitaire et douloureuse, la Marquise, en pensant à son benjamin, répète, la plume levée :
— « Chameau d'enfant ! Chameau d'enfant ! Chameau d'enfant ! «
CHAPITRE OU IL EST SUPPOSE QU E L'ECHELLE DE JACOB SERA BIENTOT EMPLOYEE POUR CALOTTER «FIL-DE-FER».
— « Seriez-vous grand comme la maison que je vous foutrais encore des calottes, entendezvous bandit ! » a l'habitude de proférer Madame de Saint-Scolopendre en fixant de ses yeux, qui jettent infatigablement des flammes, tels ceux d'un dragon chinois, « Fil-de-Fer » muet, piteux, acculé dans une encoignure et les bras prêts à parer la « tornade » qui s'annonce.
— « Comment suspendre ma croissance ? s'interroge le(( bandit )> inquiet, autant pour le présent que pour l'avenir, car, enfin, si ma taille qui ne cesse de s'élever provoque ainsi Sa fréquente exaspération, cette humeur ne fera que s'accentuer en proportion de ma longueur ».
— «Encore quelques mois, au train dont nous allons, je me demande ce qui arrivera. Réflexion faite, s'ajoute-t-il, j'aurais plus d'intérêt à redevenir petit... malgré... le pruneau... aïe!... soit... mais le moyen ? »
Incertitudes, alternatives, va-et-vient d'hypothèses.
Dans son for on ne peut plus intérieur, le gamin achève comme suit, ses spéculations déréglées :
— « Admettons ! Pourtant si je devenais «grand comme la maison» , ainsi que j'en prends le chemin, pour me « foutre des calottes », Elle, Elle, serait obligée de se procurer une échelle, une immense échelle même, qui, si je ne m'abuse, aurait au moins la hauteur de cinq ou six étages, en supposant que ma tête tînt lieu de mansarde ».
« Oui, je ne me trompe pas, il lui faudrait un de ces ' considérables échafaudages comme en ont les ravaleurs de façades ! »
« Oh ! mon Dieu ! Dire qu'Elle se risquerait làdessus, pour venir jusqu'à mon « sixième » m'apporter des « calottes »!
« Alors ! oh ! alors ! Qui sait ? Oui, qui sait, termine « Fil », un faux mouvement est si vite accompli..., peut-être bien... peut-être bien à la fin qu'Elle se casserait la g !
CHAPITRE OU L'ESCRIME A LA BAÏONNETTE AVEC LE MANCHE A BALAI EST LOUEE COMME IL SIED.
Dans la maison qu'habite « Fil-de-Fer », il n'y a pas que lui de gaillard qui collectionne les piles.
Des voisines, pourvues également d'Infants terribles, paraît-il, puisent, non moins généreusement que Madame de Saint-Scolopendre, dans le grand arsenal des trépignées afin d'améliorer leur race.
Aussi des relations de sympathie ne sont-elles établies entre mères, pareillement affligées de « chenapans » et de « gredins » de douze ans.
Quand elles se rencontrent sur les marches ou quand l'une a fait piailler sa progéniture, ce qui généralement provoque la sortie de toutes et leur concentration, elles se confient leurs peines et le « mal » qu'elles ont avec ces « animaux».
— « Ils ont le diable au corps. »
— « On n'en peut venir à bout... »
— « Figurez-vous que le mien... »
Toutes préconisent la nécessité obligatoire des châtiments corporels en matière d'éducation;
FIL-DE-FETl
chacune a un truc, un procédé particulier pour obtenir l'obéissance aveugle et elles en pratiquent réchange.
A les entendre, leurs mâles réciproques sont plus pervers, plus irréductibles les uns que les autres : c'est à qui possédera l'enfant le plus coriace, le plus odieux. Elles renchérissent sur leurs mauvaises actions et elles se confirment dans l'opinion que leur méthode est excellente et qu'il ne faut désarmer une seconde devant leur canaillerie toujours latente.
Madame de Saint-Scolopendre joint sa grande voix à ce chœur. Aussi les commères lui conservent-elles une estime spéciale. C'est Elle qui semble bûcher le mieux et le plus souvent.
— « Une femme si « distinguée ! »
— « Il faut croire au' Il lui donne bien des tourments, pour qu' Elle le corrige comme Elle le fait! »
« Il )) c'est « Fil-de-Fer », l'indescriptible.
Et, après des cris et une volée en règle, Madame de Tirlapapan explique aux matrones ameutées et dolentes sa façon à Elle, son tour de main original qui lui permet de maîtriser le démon.
Oh ! cela consiste en peu de chose... c'est simple et lapidaire comme une maxime Spartiate.
Retenez cette condensation, cet élixir de Sagesse.
— « Quand il me manque... je ne fais ni une ni deux... j'attrape n'importe quoi et... v'ian !
Ainsi le fin du fin, le secret des secrets, c'est, quoi qu'il dise, de ne jamais « faire ni une, ni deux » et d'agir. Tout est là.
Développons, déroulons le papyrus.
N'est-ce pas, vous comprenez ? Si Elle faisait « une», et « deux » le malicieux adversaire pourrait bien esquiver la gifle, ou l'ustensile à lui expédié ; alors son prestige s'écroulerait et il se « foutrait d'Elle )), ce qu'il est indispensable de prévenir, tandis qu'en ne perdant pas un temps précieux à chiffrer, ainsi que le recommande vivement la Marquise, il recevra infailliblement ce qu'on lui destine : giroflée, paire de ciseaux ou fer à repasser.
Il faut convenir qu'avec un système aussi électrique « Fil )) n'échappera au projectile ou à la correction instantanée qu'après avoir acquis une prestesse d'acrobate, qu'il s'attache d'ailleurs à cultiver au moindre signe hostile ou non.
De là des tics, des soubresauts convulsifs, des grimaces, des tressaillements, une inquiétude constante, une émotivité excessive, en somme une bonne maladie nerveuse qu'il conservera des années.
Or, un matin qu'il a « répondu », « défié des yeux », ou a été pris de fou rire à l'occasion d'un reproche qu'il a trouvé plus extraordinaire que ceux auxquels il ' est accoutumé. Madame de Saint-Scolopendre, de suite en furie, n'a «fait ni une, ni deux »^ et, saisissant le balai, et tournant vers Elle le côté du crin. Elle est arrivée, à la baïonnette, droit dans le ventre de son « chameau d'enfant ».
Pan!
Ça l'a cloué à la muraille et on peut en inférer que la]: peau humaine est bien résistante car, ce qui étonne « Fil-de-Fer », c'est de ne pas se sentir
le péritoine crevé et de ne pas voir sortir ses intestins.
Il a seulement fait « couie » ou un cri approchant, comme il l'a vu faire à un personnage du Guignol et il demeure là, solidement fixé, son envie de « répondre » ou son fou rire archi-disparus.
Rien ne le sépare de la Marquise que la distance du manche à balai, trait d'union agressif, parodie rigide d'un sévère cordon ombilical.
La mère et l'enfant se regardent dans cette position un long moment, un siècle, en silence. Madame de Saint-Scolopendre, à force de colère, ne pouvant plus vociférer; « Fil-de-Fer », en raison de sa terreur et de ce bout de bois qui le vrille, incapable d'articuler une syllabe.
Psychologique instant s'il en existe !
L'ambitieuse, l'insatiable Marquise voudrait, tout en immobilisant le « gredin », pouvoir le claquer. Seulement c'est impossible, attendu que le bâton est trop long et qu'EUe ne peut atteindre la « tête d'assassin » objet de ses convoitises.
Si Elle le lâche, il filera et prendra la porte.
Quel drame !
Durant ces minutes « Fil-de-Fer » examine la situation et ses chances de fuite...
— « Que me veut-elle ? J'ai certainement le foie ou la rate « fêlés ». Si Elle ne m'a pas percé le ventre c'est un miracle... pourvu que ce manche à balai ne se brise pas... attention... Elle rêye de me gifler tout en me tenant à sa merci... mais ça... Elle est trop loin... des nèfles... gare, à la moindre défaillance du bâton... je me trotte... Elle peut en être sûre.»
La position des antagonistes ne varie pas encore, aucun avantage ni d'un côté ni de l'autre. Alors « Fil » reprend ses calculs de probabilités.
— « Enfin quoi ? Je me fais l'effet d'un phalène qu'on va piquer sur un bouchon... non, mais... Elle n'espère pas, je pense, me maintenir comme cela, à bout de balai, jusqu'à vingt-et-un ans ? Si tel est son projet... je demanderai à me faire émanciper... Je voudrais bien aller frictionner ma rate... »
Et c'était à prévoir, l'Idéal demeure l'Idéal et nul n'atteint l'Absolu ; ce roublard de « Fil» a opéré des mouvements imperceptibles qui ont fait dévier la javehne ménagère et, d'un effort se dégageant, il se plie et se sauve à quatre pattes, tandis que l'élan entraîne Madame de Saint-Scolopendre qui manque d'aller donner du crâne dans la cloison.
« Fil-de-Fer » est déjà sur le palier et, l'Intraitable qui s'est ressaisie, à ses trousses.
Inutilement. Il a, d'un bond, franchi presque tout un étage et il est hors de portée, tandis qu'EUe crie « à l'assassin » pour laisser croire qu'il la maltraitait.
Alors les bonnes voisines sortent :
— « Qu'est-ce qu'il se passe encore chez 1' « Anglaise ? ))
Enflammée, Madame de Saint-Scolopendre éclaire a^insi leur lanterne :
— « Il se « foutait de moi... » alors, je n'ai fait «ni une ni deux )>...
Et Elle conte l'idylle à sa manière.
Convaincues, les voisines débagoulent contre ce « monstre » de « Fil », lequel, en bas, se frotte le flanc, et l'une d'elles épilogue :
— « Avec ces « voyous » c'est ainsi qu'il faut se conduire., à la moindre farce... pan ! Moi non plus, je ne fais ni une ni deux, pan et pan et pan ! Allez Monsieur ! »
CHAPITRE OU « FIL-DE-FER» PRÉCONISE, A SON TOUR, UNE ME- THODE B. S. G. D. G. POUR SUPPORTER LES MAUVAIS TRAITE- MENTS.—AN ALYSES DE LA DECOUVERTE.
Un soir, dans la cité, « Fil-de-Fer «cause à quelques camarades tous, plus ou moins luxés dans leurs familles respectives.
— « Les copains, écoutez-moi bien.
« N'est-ce pas, quand vous voyez que Forage menace... vous ne dites rien et commencez à vous garder avec le bras, mais vous ne vous cachez pas trop les yeux , de manière à surveiller tous les mouvements... alors, arrive une gifle... recevezla... ça ne fait pas mal... ce qui est embêtant, c'est les coups de poing, de canne, ou de manche à balai...
« Encouragé, on vous adresse une deuxième tourlousine... alors, vous faites semblant que ça vous fait mal et vous allongez légèrement votre godillot sur le pied de la personne qui vous cogne.
Elle recule... essayez... ça prend toujours... Elle recule mais Elle revient furibarde et Elle commence à taper à poings fermés.
Oh ! mes enfants, c'est là le moment où il faut avoir du tact.
«Vous voyez radiner le poing c'pas? Eh bien, vous avancez l'épaule ou l'os du coude à sa rencontre... bing... ça fausse la direction... on le sent presque pas... et la personne se foule le poignet ou le pouce. Ça ne rate jamais... si Elle recommence, Elle risque de se casser le membre : aussi Elle ne rebiffe plus avant que sa foulure soit guérie et vous êtes tranquille pour huit jours à peu près.
« Y en a qui beuglent pour ameuter les voisins, c'est un bon truc... mais quand y sont sortis, ça ne sert à rien... tandis que ce que je vous explique... je vous dis d'essayer, c'est épatant... N'ayez jamais l'air de souffrir... ça fait enrager. Moi, c'est comme ça que je fais... je serre les dents : je guigne le poing et pan, j'avance le coude ou l'épaule... ça me réussit. Et puis, avec ça, on peut pas vous envoyer dans une maison de correction.
«Tiens, n'est-ce pas, les parents... ils n'ont qu'à savoir bûcher... c'est pas de votre faute s'ils se cassent une patte en vous battant !
« Mais y en a qui, après une parade comme celle que je vous enseigne^ sont si rosses, qu'ils vont chercher le manche à balai pour vous arriver dans la bidouille avec ».
(Ici, les jeunes auditeurs sont saisis des convulsions de la plus intense rigolade).
« Lames enfants... vous n'avez qu'une chose à faire... cavalez, cavalez subito... prenez la porte, sautez par la fenêtre s'il le faut, même habiteriez-vous comme moi au sixième, et, une fois dans la rue, vous les regardez bien en face et vous leur
dites... dans les dents, sans qu'ils puissent l'entendre... m...., m...., m...., je vous emm....
« A votre figure, y comprennent bien que vous leur criez ça... mais que voulez- vous qu'ils fassent ?
« Dernière recommandation, quand on vous dira : « — Arrive ici que je te donne des calottes !» n'y allez pas... aucune Loi ne vous y force ».
CHAPITRE QUI FERA VOIR COMMENT L'INDISCIPLINE D'UN ORGANE PEUT CONTRARIER LES PLUS BELLES AMBITIONS,
— LE « KAVAS ».
Nous l'avons déjà fait remarquer, « Fil-de- Fer » court bien, car la graisse ne l'embarrasse pas.
Même, il s'est entraîné à suivre lès camions, les fiacres, et surtout les omnibus au grand trot. Le temps est loin où il avait peur des rues et des véhicules. A présent il ne connaît point d'obstacles et sa longue silhouette file à travers les embarras de Paris et n'est jamais arrêtée.
Accompagner un omnibus !
Ça n'est rien peut-être pendant cinq minutes, mais, durant tout un parcours, ça finit par devenir quelque chose, principalement dans les descentes, parce que, dans les montées, « Fil-de-Fer » soufile et ralentit son allure à l'instar des trois poitevins.
Toutefois, redisons-le, l'obésité n'alourdit guère, et pour cause, l'effianqué, le diaphane éphèbe et il trotte méthodiquement, la pointe du pied sur les pavés acariâtres, selon les recommandations du professeur de gymnastique et ce, dans l'espoir
d'acquérir des poumons d^ outsider et des jarrets de kanguroo.
Il rêve d'atteindre à l'endurance et à l'élasticité quasi-aérienne de ces coureurs d'Egypte appelés « Kavas » qui, disent ses lectures, parcourent à grande vitesse les routes devant la calèche du Khédive, tout en distribuant, de droite et de gauche, des coups d'une longue baguette dont ils sont munis, afin d'écarter les curieux et faire se ranger les fellahs.
Seulement, il a compté sans sa rate, cette fâcheuse rate qui se gonfle et lui procure une vive douleur.
Il a pris pourtant la précaution de la comprimer avec sa ceinture de pompier, mais l'organe proteste, grossit quand même, tel un petit aérostat et se refuse à seconder ses désirs! Ah ! le moyen de dompter sa rate !
Et à quoi servent les chirurgiens ?
Certainement, lorsqu'il sera en âge, « Fil-de-Fer s'en fera pratiquer l'ablation.
Le coureur arabe n'a sûrement plus ce viscère encombrant, ou il a dû trouver un secret pour se l'atrophier, sans cela comment soutiendrait-il sa vélocité merveilleuse ?
Les lectures de « Fil-de-Fer » disent encore que le « Kavas » pose à peine l'orteil sur le sol et que son élan continu provoque l'envol des gazes blanches flottantes et légères dont il est vêtu, ce qui lui donne, de loin, l'aspect d'un grand papillon.
— « Ah ! ressembler également à un « grand pa- -î- 195 -5-
pillon ! » soupire « Fil-de-Fer », et, avec ses gros souliers cloutés ou ses instables gaioches, ses pantalons trop courts de jambes et dont la ruine lui assure un derrière de singe, sa blouse à trous ou son veston, dont les manches couvrent mal les avant-bras précoces, « Fil-de-Fer » trotte courageusement dans la neige la boue ou la poussière, devant les trois chevaux de l'omnibus de l'Odéon.
{Aller et retour.)