CONVERSATION AVEC LE PASSANT
— « A ton tour, réponds.
— « Qu'est-ce ?
— « Quand je serai mort, que deviendra mon âme ?
— « Peut-être revivra-t-elle dans le corps d'un autre enfant .
— « Ah ! bien zut ! dit « Fil-de-Fer ».
— « Aimerais-tu mieux qu'elle revînt dans le corps d'un animal ?
— « Sans hésitation, oui.
— « Lequel ?
— « Naturellement, réfléchit «Fil», je iie peux pas souhaiter autre chose qu'être le petit d'une chamelle.
— « Sais-tu que c^est un quadrupède fort maltraité ?
— « Oh ! alors « pas de ça Lisette ! » déclare le rebelle. »
— « Y a-t-il un Paradis ? interroge « Fil-de- Fer 1).
— « Ceux qui y croient le possèdent déjà.
— « Ça, c'est commode.
— (; Comment te figures-tu ie Paradis ?
— « Un grand mur bleu, qu'on ne franchit qu'en passant par une porte hermétiquement close aux mornifles, aux insultes et aux calomnies.
— « Le mur passé, que veux- tu dans ton Para.dis ?
— « Non pas une, mais deux soupes « tous les jours que Dieu fasse », un lit de plumes et des pantalons qui soient à ma taille et je veux ça toute l'Eternité, déclare « Fil-de-Fer », avec une énergie surprenante.
— « Au revoir, chimérique enfant ! »
RÊVASSERIES DIALOGUEES.
— « Te voilà encore assis et songeur ?
— « Je viens de courir.
— « Qu'y a-t-il encore qui te chagrine ?
— « Eh ! bien mais... puis- je parler franchement ?
— « Certes, malgré qu'il soit avéré que tu mentes sans trêve.
— « Je prétendrai donc qu'il m'est presque indifférent d'être traité de « crapule », de « chameau )), « d'âne )), de (( cochon », de « charogne », de « brigand », d'« apprenti maquereau », de « graine d'assassin », de « vicieux » et tout le rosaire...
— (( Mais...
— « Mais... non vraiment... je n'ose...
— « Allons... tu étais en si bon chemin...
— « Eh ! bien... ce que je déteste, c'est d'être appelé « Seigneur », « Britannicus », « Hippolyte », « Burrhus », « Joad » et d'être injurié tout de même...
— « Pourquoi ?
— « Parce que ça me fait peur !
— « Allons donc ?
— « Oui... je préfère être honni en français !
— « Mon pauvre « Fil-de-Fer » l'ambition te perdra ! »
CHAPITRE OU IL EST QUESTION D'UN OBJET USUEL QUI RE- DUIRA « L'IRREDUCTIBLE ». — LES HOSTILITÉS CONTINUENT.
— « Je vous « materai « Monsieur, je vous «materai )) et vous montrerai de quel bois je me chauffe ! menace Madame de Saint-Scolopendre ens'adressant « à Fil-de-Fer » qui, grandissant, couve une révolte sournoise, muette et, sous les continuels assauts, commence à se cabrer à la façon d'un mulet rétif.
— « Le bois dont Elle se chauffe ? Je le connais ratiocine « l'ingrat )). Ça n'est pas, à proprement parler, du bois, sauf quand Elle m'octroie du manche à balai dans les tripes, non, c'est du jonc, une sorte de liane flexible et tressée avec quoi l'on bat les tapis... mais s'il chauffe quelque chose ou quelqu'un ça n'est pas Elle, certes, mais bien moi, mes jambes, mes épaules, ma mince individualité tout entière.
Heureusement, achève-t-il, que les gens de ce pays n'ont inventé que cet instrument léger pour « châtier » ou « mater » leurs Gobelins ! Qu'arriverait-il de moi s'ils lui préféraient, par exemple, le tisonnier ou le cric ? J'aime mieux n'y pas réfléchir. Il va falloir trouver im « fourbi » pour para-
lyser cette mode nouvelle... car je sais, sans que cela puisse m'être contesté, qu'EUe tient toujours ses promesses...
En effet, depuis quelque temps, Madame de Saint- Scolopendre a inauguré cette méthode de correction.
« Fil-de-Fer » devenait par trop dur et osseux. Les mains « aristocratiques » se faisaient un mal de chien sur cette infernale carcasse, sans compter que le « bandit » avait mis en pratique les parades de son invention fort dangereuses pour les métacarpes, voire les poignets de l'héroïne.
Enfant dénaturé !
Ce « monstre » aurait vu la Marquise se retourner un pouce ou se fracturer un poignet sur ses apophyses aiguës d'un œil sec. On chercherait, en vain, une perfidie criminelle jointe à une rancune plus noirâtre.
C'était pourtant le dessous des sentiments « fildefériens ». Autant le clamer à sons de trompe pour la honte de ses vieux mois.
Toujours à la piste du progrès, en ce qui concernait l'assouplissement de son caractère et l'endurcissement de ses maxillaires, côtes et clavicules. Madame de Saint-Scolopendre, un instant, avait pensé employer le gantelet d'acier des Paladins, pour éviter les luxations. Oui, bravo, c'était bien cela qu'il lui fallait :
« Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra. Vive le Roy ! »
Mais c'était le diable à se procurer un pareil accessoire. On ne le lui aurait vendu, probable-
riL-DE-FER
ment, sans l'armure complète et ça lui aurait coûté les c( yeux de la tête ». Tout de même, il ne méritait pas ces « sacriJfices ».
Madame de Saint-Scolopendre en serait encore là de ses incertitudes douloureuses quand, un jour, en passant devant un marchand de couleurs et d'ustensiles de ménage, Elle a remarqué l'objet, vulgairement appelé « tapette ».
Trait de lumière évidemment dépêché par Dieu au cerveau brumeux de sa servante et confidente intime. — « Voilà qui fera l'affaire ! » penset-elle ça finit par devenu' trop fatigant de taper sur ce « chameau-là ». Ça, au moins, sera plus commode et cette fois, il me le paiera ! »
Payer quoi ? Il ne faut pas trop la pousser dans ce chemin, Elle s'y égarerait. Il lui appartient jusqu'à vingt un ans je suppose... eh ! bien la .. tapette » l'aidera à réduire les incartades du gaillard sans admiration.
Et, pour la modique somme de treize sous, Elle acquiert le « machin » et, tous les matins ou chaque soir. Elle lui cherche pouille, afin d'avoir l'occasion de l'expérimenter.
— « Je vous « materai », Monsieur, je vous « materai» et vous montrerai de quel bois je me chauffe ! »