‹ Fil-de-ferChapitre 17 sur 30 · L'ENFANT « GÂTÉ · texte numérisé non relu

L'ENFANT « GÂTÉ

— « Osez dire que je ne vous gâte pas ? lui criet-eile un jour en s'avançant sur lui, la « tapette » en l'air, sur lui qui se recroqueville et voudrait rentrer dans le mur. Vous allez me calomnier chez les voisins et partout, en prétendant que je vous maltraite. Osez dire que je ne vous gâte pas ! ))

Devant le fléau, « Fil-de-Fer » a une défaillance. C'est véridique ; il « n'ose » formuler aucune réclamation, mais, à cet instant, se représentent à son esprit, en panorama raccourci, les gâteries illustres dont il est l'objet, et qui sont : le lit de camp avec sa barre de fer, ses pantalons aux fonds perdus, ses pieds toujours à la glace, les purges, les soupes substantielles à la soude potassée, les cris, les beignes, les cheveux arrachés, le manche à balai, les proverbes et tout jusqu'à la « tapette » élevée récemment à la dignité de verge.

C'est qu'il n'y a plus moyen de blaguer avec ce jonc fâcheux. Comment recevoir une cinglée de ça, les dents serrées et sans hurler 'f

Impossible de parer, comme pour les mains, et, tout en écopant, de braver des regards. (Voulezvous bien baisser les yeux ? Croyez-vous que vous me faites peur ? Seriez-vous aussi grand que la maison que je vous « foutrais » encore des calottes, etc.)

Saloperie d'objet de ménage ! Sans omettre qu'il y a défense expresse de s'en emparer et de le détruire, autrement Elle en rachètera un autre, ça coûte si bon marché et, au besoin, Elle y engloutirait son héritage.

Dès la première raclée le corps de « Fil-de-Eer » devient, jaune, rouge, violet, indigo, orange, vert, toutes les couleurs connues et inconnues du prisme. Madame de Saint-Scolopendre exulte. Dire qu'Elle n'a pas trouvé, non, dire que Dieu ne l'a pas avertie plus tôt de l'usage qu'on pourrait faire de ces lianes frêles. I

Enfin : « Mieux vaut tard que jamais », et, à présent, il file doux et d'avance, il râle et demande « grâce )) quand Elle s'approche de sa rébellion, armée comme il est dit.

Oh ! le temps des parades h5rpocrites est passé, et ce système apparaît si providentiel à Madame de Saint-Scolopendre qu'Elle commence déjà à en abuser. j

Ça ne durera pas. « Fil-de-Fer », l'ingénieux, trouvera bien un moyen pour paralyser encore cette forme de l'éducation. Diabolique personnage I

En attendant, il écope et, par toute la chair, il est zébré et bariolé comme un Sioux.

Il offre l'aspect d'une palette aux tons purs

riL-DE-FER

noyés dans les complémentaires dégradées et c'est au demeurant, une fort aimable symphonie de lapis, de vermillons, de verts Véronèse, de noirs de pêche et surtout de chromes, de « terres de Sienne » et d'ocrés.

Si bien qu'un après-midi de Juillet, s'étant transporté aux bains à quatre sous, il est, avant de plonger, aperçu du maître-nageur qui traduit d'un seul coup l'émotion que lui fait éprouver cette anatomie multicolore.

— « Ohé! l'Arc-en-Ciel! ))

« Fil-de-Fer » surpris, arrête son essor, mais le maître-nageur s'approchant et lui désignant les places plus particulièrement meutries de son individu :

— « Qu'est-ce qu'y t'a servi ça mon pauv' vieux ? C'est ton daron ? »

— « Non, répond « Fil » je suis tombé dans mon escalier ! »

(Oh ! ce menteur de « Fil-de-Fer », ce triple, ce quadruple menteur, le Mensonge incarné somme toute).

— « Ben ! dit le triton, t'as ramassé une sacrée bûche alorss... regarde-toi donc, tout partout... t'as l'air d'une ponpime pourrie ! »

— « C'est que moi, riposte « Fil », en riant, moi, vois-tu ma vieille j'ai la peau fine, un rien me marque, je suis un enfant gâté ».

Et, en véritable « grenouille » qu'il est, il saute h l'eau.

CHAPITRE OU «FIL-DE-FER «TRIOMPHE A CAUSE DE SA LEGE- RETE ET DE SA RESOLUTION. — GRANDE « REPRESENTATION PUBLIQUE ET GRATUITE ».

Depuis les nombreuses victoires qu'Elle a remportées sur les révoltes silencieuses de « Fil », grâce à l'emploi du knout d'osier, Madame de Saint-Scolopendre, comme Napoléon, ne connaît plus de bornes à son humeur oppressive et le dégingandé galopin « maté » au delà de toute espérance n'a plus une minute de repos.

La cité même, qui est son repaire habituel, ne lui sert plus d'asile et ses méandres inexistants sont constamment forcés par une Hermione en feu qui brandit la « tapette » vengeresse.

Pour un oui ou pour un non, pour on ne sait généralement quoi, alors que « Fil-de-Fer», insoucieux et jovial, joue avec quelques autres à pot et bille, préoccupé, en même temps, de voiler sous les pans de sa blouse son derrière obscène, pan! . . . Madame de Tirlapapan dégringole son sixième, déboule de son couloir et fond sur sa « perche » sans méfiance :

— « Aïe ! »

« Fil-de-Fer » bondit et bat en retraite dans l'impasse.

— « Bon pour un coup ! pense-t-il, mais pour la série... il faudra voir. »

Qu'y a-t-il encore nom d'un chien ?

Il y a que « Fil-de-Fer », très attentif à son^jeu, n'a pas entendu, du sixième, l'ordre de monter pour redescendre aux provisions.

« Fil-de-fer » n'a d'ailleurs qu'une oreille, nous avons dit pourquoi, et s'il était tourné du côté droit au moment où l'appel a été lancé, il n'a pu l'enregistrer.

En outre la cohorte des garnements fait un tel hourvari que la trompette du Jugement Dernier sonnant tout à coup dans l'impasse, il n'en percevrait pas davantage le retentissant éclat.

Bast ! bastonnade.

Quelles raisons ? Quelles excuses sont susceptibles de fléchir Andromaque irascible ou Agrippine offensée ?

En avant le jonc !

Un premier coup a porté mais « Fil-de-Fer », à présent, est hors d'atteinte.

Il s'agit de le rabattre sur la maison qui abrite ses jours marbrés et ses nuits vénitiennes, afin de lui appliquer le reste de la dégelée, loin des yeux indiscrets.

Ouais !

« Fil-de-Fer », qui n'admet pas la charge sauvage et injuste, « Fil-de-Fer » ne se soucie point de se rendre à merci en regagnant le corridor.

Il se met en tête de désobéir, de jeter la Marquise •5- 223 -?•

en pâture à la risée publique et d'esquiver par des voltiges gracieuses la redoutable cravache.

Cela lui est facile, il est si leste.

Une... deux... la représentation commence.

Aux vociférations incompréhensibles de Madame de Saint-Scolopendre, les fenêtres se garnissent de locataires curieux ; les demi-mondaines au rabais apparaissent à leurs croisées, tous peignoirs dehors, et cette scène les fait s'esclaffer :

— « Oh ! « l'Anglaise » qui chasse son môme ! » Les camarades de « Fil-de-Fer » se sont rangés

le long des rez-de-chaussées, forment galerie, sympathisent avec lui et l'encouragent. On jouait si bien et Elle vient les déranger.

— « Hardi vieux... n' rentre pas ! »

On se croirait au cirque.

« Fil-de-Fer », muet, mais résolu, sans même narguer Phèdre, suit attentivement ses évolutions ainsi que celles du jonc. . . et hop ! il le franchit et l'esquive.

Encore un coup pour rien.

Manqué! Gardons les mêmes et on recommence.

Madame de Saint-Scolopendre, écumante, galope et grince :

— « Voulez-vous rentrer? Vous me paierez ça!» « Fil-de-Fer » ne veut pas rentrer et prétend

rester insolvable.

Alors le « hunting « reprend; sans plus de succès, la houssine s'abat sur les murs ou sur les pavés : « Fil-de-Fer » s'enlève, et dans l'air on voit briller son derrière qui boit la brise.

— « Raté ! disent en choeur les garnements à chaque échec.»

riL-DE-FER

Joie chez les hétaïres convulsées :

— « L'attrapera, l'attrapera pas î »

Quelle honte ! Une Saint-Scolopendre de Tirlapapan Ribbon-Ribette, fille d'un « Garde du Corps sous Charles X » ne parvenant pas à se faire obéir de son Sang !

— « Bâtard ! Vous me le paierez, vous me le paierez. Vous me faites « endéver ! »

— « Eh ! m à la fin ! se dit « Fil-de-Fer »...

Elle me tombe dessus sans que je sache pourquoi... je ne paierai rien du tout... ou je mets le feu ! »

Puis svelte et capricant, il vole par-dessus la discipline d'osier.

— « Chameau ! Chameau d'enfant ! »

Cependant, des curieux se sont arrêtés à la

grille du cul-de-sac et leur nombre grossit. On s'approche pour mieux voir :

— « Qu'est-ce qu'il y a ?

— « C'est une femme qui flaupe son gosse !

— « Ce grand jeune homme là-bas qui valse ?

— « Oui, mais on les connaît, dit le petit du fruitier... il est grand, pourtant il n'a que onze ans et tout le temps sa « dabuche » cavale après ».

— « Allons voir. »

Et une plus forte masse de public envahit l'orchestre pour assister à la pièce. Les courtisanes se tire-bouchonnent littéralement à leurs barres d'appui. Ce « Fil-de-Fer » est impayable et il saute comme un lévrier.

Mais, ainsi que le répète souvent Madame de Saint- Scolopendre, « tout passe, tout casse, tout lasse » et Elle commence à en avoir assez. Elle est fatiguée,

rit-DE-FEti

humiliée, ridicule; cela tourne au scandale, à rémeute et quelques exclamations hostiles sont parties de la foule des spectateurs.

— « On ne frappe pas un gosse avec ça !

— « Il a joliment raison de se rebiffer ! »

Elle a beau avoir, seule, «le droit de battre son enfant jusqu'à vingt-et-un ans, si ça lui fait plaisir », droit de vie et de mort sur lui, comme, prétendelle, le lui donne le « Code Napoléon », Elle sent que « Fil-de-Fer » est en insurrection ouverte et que, cette fois. Elle n'en fera rien par la terreur et l'osier tressé.

En outre, dans ses manœuvres, comme Elle est en pantoufles, Elle s'est pris le pied entre deux pavés, et Elle ne peut plus courir. Puis, à cette scène fantastique, ce qui lui reste d'autorité s'évapore à cause de son impuissance.

Il n'y a pas, il faut traiter.

Elle l'appelle et lui dit, en anglais, afin que cette ribaudaille accourue, cette « basse-classe », ces demi-mondaines crapuleuses et hilares ne la comprennent :

— (( Rentrez et je rie vous dirai rien. »

— « Alors, exige « Fil-de-Fer » jetez-moi la « tapette ! »

Elle la lui lance.

« Fil-de-Fer » la ramasse vivement, la plie, la tord, la déchire, s'acharne dessus et va la plonger dans l'égout, aux applaudissements de la foule amusée.

Puis triomphal, il rentre à la maison tandis que la Marquise a déjà disparu.

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER », QUI SONGE A CHOISIR UNE CARRIÈRE, SE VOIT, DANS UN AVENIR RAPPROCHE « CONTRO- LEUR DE POITRINES ». — LA « GORGE ».

Nous sommes en Eté. C'est un Jeudi, jour de vacances pour l'incoercible « Fil-de-Fer », alors âgé de onze ans.

Il vient de déjeuner en tête à tête avec la toujours admirable authoresse de ses années bigarrées.

Celle-ci est en camisole et en jupon court, tenue d'intérieur extra-légère à cause de la chaleur.

Fil-de-Fer «, silencieux et sur ses gardes, semble saturé de l'honneur que lui a fait la Marquise en l'associant à son repas.

Honneur redoutable, périlleux honneur dont il se passerait volontiers car, 'orsque de tels galas se déroulent, ils se terminent généralement plus mal qu'ils n'ont commencé.

Un rien, une réflexion farce, un clin d'œil gouailleur, une grimace, un fou rire réfréné trop tard, un couteau, un morceau de pain qu'il laisse choir prennent l'importance d'une faute grave, d'une offense, qui déterminent la surabondance des qualificatifs et des beignes, qu'en lui-même il appelle « les grandes eaux ».

riL-DE-FER

Il préférerait déjeuner à l'école, dans le préau, en compagnie de ses camarades, même avec sa traditionnelle tartine et son fragment de tablette de chocolat, il aurait le cœur moins serré qu'en ce moment et l'esprit plus dispos, mais c'est un Jeudi encore une fois, et il n'a pu décliner l'invitation.

Justement, aujourd'hui, en considérant l'ardeur de la température qui irriterait des nervosités moins sensibles que celles de Madame de Tirlapapan, il ne peut s'attendre à rien de bon.

Aussi demeure-t-il bouche close et se tient-il sur la réserve.

Pas d'étourderie surtout, pas la moindre blague la plus mince observation qui puisse être interprétée comme une intolérable incongruité, ou sans cela, gare !

Or, voilà qu'Elle ! Elle l'examine longuement comme si Elle l'apercevait pour la première fois de leur vie commune. C'est son habitude, lorsqu'Elle redescend de l'Olympe, d'en prendre ainsi conscience. Elle a toujours l'air de le redécouvrir et c'est alors qu'Elle l'accable de reproches et l'accuse d'être la source de ses maux multiples.

Que va-t-EUe encore exprimer à son « boulet », à son « chenapan », à son « chameau d'enfant » ?

« Fil-de-Fer », malgré l'entraînement, se sent inquiet sous l'effluve des Yeux Verts.

Protégez-nous, Vous, les plus Grands- Anges !

Eh bien, aujourd'hui, précisément. Madame de Saint-Scolopendre, sans plus de motif apparent que lorsqu'Elle est méchante, aujourd'hui (soyez bénis. Séraphins intercesseurs !) Elle ! Elle ! (est-ce

croyable ? est-ce un air qu'EUe se donne ?) Elle, et non Athalie, se sent disposée à une incompréhensible mansuétude, une sorte de condescendance majestueuse qui va lui faire accomplir des gestes aussi mémorables qu'étonnants.

D'un mouvement harmonieux de son beau bras nu, Elle saisit son verre de café augmenté largement de cognac (car Elle joint à ses cent mille facultés celle d'aimer le gloria) et la tête renversée, noblement, Elle le sirote.

Puis, Elle repose le verre. Silence dehors, silence auguste dans le logement, silence prudent de l'héritier.

— « Les Rois et les Empereurs quands ils bouffent ne doivent pas g plus que ça ! » réfléchit-il.

Mais, Madame de Saint-Scolopendre s'adresse lentement à lui.

De quoi ou de qui parler ?

D'Elle, bien entendu. Ne faut-il pas implanter dans l'esprit de son «idiot», chaque fois qu'Elle le peut, le sentiment de sa supériorité sans égale ?

Toute occasion est bonne pour frapper l'imagination (la viande aussi, pense « Fil )>) et provoquer l'enthousiasme de ce médiocre individu.

Oui, de quelle façon l'éblouir une fois encore, et mieux que jamais, sinon en l'entretenant d'Elle, d'Elle «/or evev)), de sa Plastique illustre, mais peu vulgarisée, des Perfections uniques de sa Personne corporelle , de certains de ses charmes secrets que la Terre entière adorerait si Elle pouvait en soupçonner l'incomparable splendeur!

Mais « pas de ça Lisette » et bien d'autres pro-

verbes, la Terre est une obscure « charogne » qui n'obtiendra pas l'insigne faveur de les même entrevoir.

— « Crais ! crais ! se dit « Fil». Où veut-elle en venir ? )>

Il hoche la tête et approuve pour ne point la heurter.

N'oublions point qu'il a onze ans à peine et qu'on lui réserve ceci. Elle lui commande tout à coup :

— « Regardez ! »

« Fil-de-Fer » regarde, et, comme si Elle lui faisait une inestimable aumône, Elle écarte sa camisole et découvre complètement ses seins !

Stupeur, embarras de l'insipide confident.

Pourquoi lui exhibe-t-elie « sa gorge ? »

Ces seins sont égaux, effectivement couplés et beaux autant qu'en puisse juger l'ignorant. Ils sont en « poire » fait remarquer leur propriétaire, et non « en pomme » ni « en blagues à tabac » comme le serait, d'après la Marquise, la majorité des autres tétons féminins.

Voilà qui est neuf pour « Fil de-Fer », il ne se doutait de cette infériorité, aussi la note-t-il soigneusement. Il examine toujours les « Divins Apparus. » Le ton de leur chair ressemble à du buvard rose gur quoi il serait tombé du café. Ce sont^des seins de rousse .

— « Regardez ! exige-t-elle de nouveau et Elle se dépoitraillé davantage.

« Fil » obéit. Il se tient coi, troublé étrangement; il ne saurait analyser ce qu'il ressent. Il sait, ce-

pendant, qu'il a honte et qu'il est, en même temps fier, d'une fierté abominable. Il lui semble qu'il n'a jamais rien vu de si beau, de si mystérieux, mais qu'il vivait tranquille sans cette révélation.

Voyons, est-ce que, par hasard, ça serait une coutume entre mère et fils, et ses camarades auraientils également subi cette importante initiation ?

En tous cas ils ne lui en ont rien dit.

Non, ça n'est pas possible : il n'y a qu'Elle pour avoir des idées pareilles car les autres mères n'ont pas de seins équivalents.

Alors la honte succède définitivement à la fierté, et il se sent très malheureux.

Après tout, ce ne sont que les nichons maternels, ceux là qu'il a peut-être tétés (l'occasion serait bonne pour se renseigner) mais ils ressemblent à des seins de statue, à des poitrines de jeunes filles vues sur des gravures ou dans des tableaux, ils sont menus et « en poire » retenons-le.

D'où vient qu'il existait des tétons aussi «épatants, » et que c'était justement la Marquise qui les monopolisait ?

Ça n'empêche «, Fil-de-Fer » se sent rudement misérable.

La fête n'est pas finie.

— « Qu'attend-elle de moi ? pense le « chenapan ». Croit-elle C|Ue je vais me jeter à genoux pour Les adorer ? Elle peut se fouiller. Pourvu que les gens d'en face ne la voient pas ! »

Madame de Saint-Scolopendre a rejeté tout à fait sa camisole et bombe du buste, complètement, avec ses miraculeux jumeaux. Puis, Elle prend

des poses, fait valoir le double objet de son orgueil luxurieux, tourne le col ainsi qu'une colombe qui va mourir, se flatte de la main le collier de Vénus, se sourit et se minaude dans la glace au-dessus da petit poêle; laquelle glace lui retourne sa prodigieuse image.

« Fil-de-Fer » se tait toujours. « Fil-de-Fer » est ému. Il ne bronche. S'il lui venait l'idée, mais elle ne le visite pas, de protester, de se dérober à ce spectacle, il sait trop comment il en serait puni.

On lui apprendrait à cette « brute « incorrigible, à cette « crapule », à mieux accepter de semblables grâces.

Donc il conserve un mutisme atterré, et sa « tête d'assassin « trahit une désolation qui échappe à la Marquise, folle d' Elle-même.

Après avoir remis sa camisole et en avoir une dernière fois écarté le devant, comme les portes d'un tabernacle. Elle harangue ainsi « le stupide » personnage qui n'a pas éclaté en louanges.

— « Regardez une dernière fois ! Emplissezvous les yeux, pour toujours, de ce que je vous montre, rappelez- vous, le temps que vous vivrez, que vous avez contemplé les seins les plus beaux qu'il y ait jamais eu et qu'il y aura jamais !

« Oui, souvenez-vous en, car, en vérité, vous êtes le seul à qui j'aie permis d'admirer une « gorge » aussi merveilleuse. »

— « C'est d'ailleurs inexact se remémore, à présent, « Fil )). Pour un oui ou pour un non, Elle Les sort et Elle Les a déjà sortis devant plusieurs personnes dans la loge de la concierge ; Elle ne pense même

qu'à leur donner de l'air, mais, jusqu'ici, j'avais été jugé indigne de Les connaître.))

— «Et, continue la Marquise, vous pourriez parcourir toutes les contrées, dégrafer les plus belles femmes de la Terre... (Aussitôt, « Fil-de-Fer )) qui a lu que les plus « belles femmes de la Terre » étaient des Circassiennes se transporte, en pensée, dans le Caucase, et il s'y voit en train de dégrafer un certain nombre de jolies personnes destinées au Harem)... et regarder leurs seins, jamais, non jamais vous ne trouverez de « gorge » semblable à la mienne, cette « gorge )) que je viens de vous faire admirer avec une munificence qui me confond, car vous ne méritez guère une telle récompense et n'êtes point capable de l'apprécier ! Que d'autres voudraient être à votre place ! ))

« Fil-de-Fer )) approuve et... la remercie.

L'important n'est-ce pas, c'est d'éviter les bâfïes !

— « Maintenant, vous pouvez descendre jouer, conclut Madame de Saint-Scolopendre, certaine d'avoir, par ce moyen si simple, enfoncé son prestige, inébranlablement, dans l'esprit de son gamin.

« Fil-de-Fer » s'éclipse, heureux de la fin de la cérémonie, mais, à dater de ce jour, il est en proie à de singulières rêveries.

CHAPITRE ou « FIL-DE-FER >' ENTREVOIT UN SIMULACRE D'AF- FECTION PATERNELLE. — L'INELUCTABLE «. VIEUX ».

Depuis un mois, Madame de Saint-Scolopendre reçoit les assiduités d'un homme âgé, au teint rosé, à l'œil vif, à la démarche active encore, à la barbe et aux cheveux d'argent.

Monsieur de Blignac, tel est le nom de l'alerte septuagénaire.

C'est une relation déjà ancienne à la Marquise.

Elle l'a connu, dans sa prime jeunesse, à Londres chez sa propre mère, la gouvernante usurpatrice, et Elle n'est pas bien certaine que le déluré patriarche n'ait pas été, jadis, le consolateur attitré de cette devancière. Bast ! ce détail lui importe peu. Monsieur de Blignac (vieille famille gasconne) étant avantagé d'une particule authentique il bénéficiera de la plus vaste indulgence.

Elle le croyait archi-mort ou exilé en d'insoupçonnables Australies quand, (ô Providence !) un jour, lors d'une de ses sorties. Elle s'est, au détour d'une rue, heurtée à ses durables printemps.

Aussitôt Elle a supputé ce qu'Elle pourrait

retirer de cette fréquentation, évidemment opnente, et le temps de lui narrer brièvement ses «■ malheurs », Elle Fa rapporté à la maison.

Là, Elle lui a présenté son « chameau d'enfant », e curieux et flexible « Fil-de-Fer, » qui s'est senti 3ris d'immédiate sympathie pour la figure poupine et souriante du bonhomme.

Ce Monsieur de Blignac respire la bienveillance, .'intelligence, la sagesse, et ses manières sont affables. Il est ingénieur-chimiste, il s'occupe de mille affaires industrielles ou financières, et il soumissionne des salpêtres au Ministère de la Guerre. Il a le ruban rouge et il joint à ses nomjeux avatars la profession de Philanthrope ; plus jarticulièrement même il s'est érigé Protecteur de diverses Enfances abandonnées ou coupables, comme si l'Enfance pouvait jamais être coupable de quoi que ce soit et quoi qu'elle fasse.

Marchons.

Pour le coup. Madame de Tiriapapan-Ribbon- Ribette qui entasse les fours au théâtre ou aileurs, se croit sauvée.

Voilà le commanditaire important évoqué dans ses rêves, celui qui subventionnera sa plastique oyaie et dont les influences pèseront d'un poids lécisif dans la balance de son sort. Maintenant ia carrière est faite c'est sûr, et Elle arpentera, envers et contre tout, les scéniques parquets ou Elle effacera le souvenir de Rachel et autres spèces. Si Elle y tient même, il la lancera dans ai, Littérature ou le Journalisme. Pourquoi y aire ? C'est son secret, mais on l'a déjà révélé.

Toutefois le fin du fin, le nanan des nanans de cette mirifique relation sera justement de la débarrasser de son obstiné et calamiteux gringalet, de ce « Fil )) anormal, qui ne fait que croître, cyniquement, sans embellir hélas ! et la couvre de plus en plus de confusion et de son ombre invraisemblable.

C'est que le moment approche où, issu de l'école, le Moody piç)) devra travailler, «rapporter », pensons-y sans cesse.

Certainement, Monsieur de Blignac, grâce aux nombreuses Sociétés bienfaisantes, commerciales ou chimiques dont il est membre, casera le « dandy », et, à partir de ce moment, sa galère à Elle voguera vers les bravos. « Il n'y a pas à tortiller ». « Tout vient à point à qui sait attendre ». « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».

Monsieur de Blignac, lui, promet tout ce qu'on veut. Qu'est-ce que ça lui coûte ? Il a tant d'occupations ! En gentilhomme traditionnel, il a eu des tas d'histoires de femmes ; il est sans doute marié dans un coin, bigame, et tel plusieurs Princes du Sang, il serait afïiigé d'au moins trois mariages morganatiques. Toutes ces unions ont été fécondes ; on l'appelle « papa » un peu à droite et à gauche en France, et c'est surtout en relevant le cadastre qu'on verrait qu'il a laissé des traces indiscutables de son passage sur la Planète.

« Fil-de-Fer » n'est pas bien sûr que la Marquise ne lui accorde pas les ultimes faveurs, encore qu'il ne se représente pas ce que ça signifie, malgré cer-

taines conversations de ses camarades qui ont commencé d'inquiéter son ignorance.

- Ne les a-t-il pas surpris, Elle et lui, en train de se tutoyer ? Et, chaque fois que le vieux galantin débarque, ne l'envoie-t-elle pas libéralement jouer dans la cité?

— « Peut-être se dit-il, peut-être, comme à moi et à tout le monde, lui montre- t-elle sa « gorge » !

Cette pensée le fait souffrir, mais il la chasse.

Il a lu, dans le journal, des récits de viols et une phrase l'a frappé, une phrase incompréhensible: « La victime avait subi les derniers outrages ». Qu'est-ce que ça peut bien être que, « les derniers outrages )) .^ Il y a donc une hiérarchie en cette matière ? « Fil-de-Fer » imagine quelque chose de monstrueux, de tellement infâme que l'esprit ne le crée même pas.

— « Peut-être, réfléchit-il encore, peut être commettent-ils ensemble « les derniers outrages ! »

Qu'importe ! Il aime mieux ça. Ce Monsieur de Blignac lui plaît ma foi. Il a l'air bon, vertueux et savant. S'il se passe quelque chose d'horrible entre la Marquise et lui, c'est que ça leur plaît. De cette façon, il aura peut-être une manière de « Père )) qui ne lui est pas antipathique, au contraire. Il est même près de l'aimer, car tout est là, n'est-il pas vrai, pour un gaillard dans sa situation ? Il faut essayer de se procurer un « Père » n'importe comment, ou, pour les Autres, sembler en posséder un. Si celui-là consent à jouer ce rôle, « Fil » est, de son côté ,disposé à lui vouer une affection passionnée.

Ce Monsieur de Blignac serait-il aussi pour lui l'Ami, le Protecteur désiré ? Il ne refoule pas à ses nombreuses questions. Pas une minute, il ne l'a traité de « crétin », même il s'est étonné de sa compréhension, de sa curiosité, de son ardeur à lire et à s'instruire.

Il a voulu prouver à Madame de Tirla^papan que « Fil » n'était pas si près de l'imbécilité qu'Elle le prétendait. Il s'est attiré cette riposte :

— « Je le crois aussi... mais s'il n'est point trop bête, il tient ça de moi et non de sa canaille de père ! »

Monsieur de Blignac dédaignant les récriminations antiques de la Marquise n'a pas insisté Seulement un fait est patent, c'est que depuis son apparition dans leur décor « Fil » reçoit moins de coups, il essuie moins de lieux communs, de proverbes et de malédictions.

— « Pourvu, se dit-il, pourvu que ça dure entre Elle et lui ! »

Ça, il le souhaite de plus en plus. Cette liaison là vaudra certainement mieux que celle du chef cuisinier qui, il y a six ou sept ans, offrait d'épouser la Marquise et de s'assimiler son fardeau, ou que celle du ténor et beau Bordelais, qui était presque aussi jeune que lui « Fil » et qui épiait Madame de Tirlapapan en « roucoulant des yeux », tandis que « Fil », lui, faisait faire une grimace afïreuse, car il lui semblait un obstacle à sa passion.

Ça vaudra peut-être mieux encore que tel régisseur de théâtre, qui flamba également pour la

splendide « Anglaise », promit un rôle et ne put lui obtenir qu'une place de « marcheuse ». Une Tragédienne de sa valeur ! Fi ! Aussi quelle veste il remporta le Régisseur, et il disparut activement traité de « maquereau». Et puis, que, qui encore?

Ah ! oui... qu'un sous-préfet, petit, court et bronzé. Monsieur Ocre, lequel finit directeur de pénitencier et avait pris, comme le ténor, « Filde-Fer», en haine et lui souhaitait secrètemenf de le retrouver, un jour, parmi ses pensionnaires.

Oui, ce Monsieur de Blignac était plus avantageux à bien des points de vue que tous ces soupirants, évincés un à un.

Une seule chose taquine encore « Fil », c'est que les gens du quartier et ses caniarades de la cité ont remarqué les visites fréquentes et prolongées de l'Ancêtre et qu'on commence à en jaser.

C'est probablement de la jalousie.

« Fil » semble avoir un « Père » à présent !

Il le montre et, si on en jase, c'est de sa faute.

Dès qu'après deux heures de « conversation », Monsieur de Blignac redescend, l'air heureux, le teint frais, la cravate mal renouée « Fil-de-Fer » lâche ses copains et bondit vers le vieux gentilhomme afin de lui dire au revoir. Quelquefois même, tant l'ingénieur a l'air doux et amical, l'incertain « Fil-de-Fer » l'accompagne et le questionne sur les armes, les projectiles et les poudres.

Monsieur de Blignac répond toujours complaisamment, et, après une caresse sur la joue blême et maigre de l'enfant, il s'en va, tandis que ce

dernier retrouve la cité et ses camarades aux regards interrogateurs et malveillants.

Or « ça dure » comme l'espère «Fil », ça devient une habitude ces visites du Protecteur, et un Jeudi qu'il a escaladé les six étages et que le jeune complice s'est aussitôt éclipsé, pour ne point gêner le tête à tête auquel il ne veut point réfléchir, et qu'il va rejoindre les copains dans l'impasse, l'un d'eux lui explique :

— « On savait bien que tu allais t'amener on a vu passer l'Vieux )>

CHAPITRE DANS LEQUEL L'INNOCENCE SE TROUVE ÊTRE ME- CONNUE. — DECOUVERTE SENSATIONNELLE.

— « Vous VOUS « touchez » Monsieur ! déclare péremptoirement, un matin, Madame de Saint- Scolorendre à « Fil-de-Fer », en lui mettant sous le nez des draps et des taies d'oreillers qu'Elle a retirés de son illustre couche et sur lesquels se voient, effectivement, des taches d'une matière jaune et suspecte.

— « Je me touche ? Je me touche quoi ? balbutie « Fil », d'abord abasourdi.

— « Abruti ! Cochon, Hjrpocrite ! développe la Marquise, vous savez bien ce que je veux dire, vous vous (( touchez ! » vous vous «touchez ! » Regardez ces traces, sur ce linge et sur le pan de votre chemise. Il ne me manquait plus que d'avoir un enfant pourri de vices ! »

Au comble de l'inquiétude et de la stupeur, « Fil » promène ses regards de la chemise aux taies en passant par les draps. C'est indéniable, il y a des maculatures du plus répugnant aspect.

Il commence à comprendre ce dont l'accuse Hermione. Il n'est pas sans avoir subi des confi-

dences, et même des tentatives de la part de quelques uns de ses camarades, tentatives sauvagement réprimées à coups de poing.

Jusqu'ici « Fil-de-Fer » est parfaitement chaste ; il garde une horreur instinctive des « vices » mystérieux auxquels d'autres ont voulu l'initier. La puberté, dont il ressent les prodromes, lui cause des langueurs, des rêveries sentimentales, rien de plus, et il ne sait même pas en quoi consiste l'action de « se toucher ».

Aussi blêrnit-il devant les accusations maternelles et conserve-t-il un mutisme que la Marquise prend pour un aveu, car son imagination candide galope déjà et il se demande :

— « Me serais- je « touché » malgré moi ? Grands dieux ! Voilà, certes, des marques incompréhensibles!

Mais Madame de Saint-Scolopendre se méprend sur ce silence et le moment lui semble bien choisi pour mettre « Fil » complètement en déroute : fl

— (( Osez prétendre que vous ne vous « touchez » pas, saligaud ! Je ne m'étonne plus que vous n'appreniez rien à l'école depuis quelque temps votre front plissé et aussi vos yeux éteints dénotent vos mœurs ignobles. »

Ce pendant qu'Elle l'abomine encore, « Fil-de-Fer », dans un effort pareil à celui que nécessita l'explication de la Soupe au savon, a reconstitué l'origine des taches, soi-disant infâmes, et il la révèle avec le plus d'énergie qu'il peut car c'est la pure, la blanche vérité.

— « Ne croyez pas cela... cela... Voilà ce que c'est, je suis enrhumé du cerveau depuis plusieurs jours...

et comme vous m'avez refusé un mouchoir... j'ai dû me soulager en dormant, très certainement... que voulez- vous, j'avais le nez gros, je me serai mouché, d'abord avec mon pan de chemise... celuici aura touché les draps et par la suite mon nez aura coulé sur les taies d'oreillers... la preuve, tenez, regardez la manche de ma chemise... elle porte les mêmes traces, donc j'aurai employé le revers au même usage... mieux encore, donnez-moi un mouchoir... devant vous, je m'en servirai et vous comparerez...

Rien de plus exact, rien de plus naturel. Il y a quelques jours, il a sollicité un nombre inusité de carrés de toile, précisément à cause de cet enchifïrenement et Madame de Saint-Scolopendre l'a rabroué parce qu'il dépassait sa ration ordinaire.

La Marquise se souvient à présent de ce détail, mais, s'il se justifie de ses accusations, sa perspicacité, et son prestige reçoivent des avaries mortelles d'autre part, voilà un moyen superbe de le tourmenter qui s'évanouit. « Pas de ça, Lisette»».

Aussi, Elle persiste et ricane :

— « Pas possible ! Et c'est à moi que vous allez faire avaler ça ! Je ne suis pas « une andouille ». Vous vous êtes mouché dans votre chemise ? A-t-on jamais vu ça !

— « Mais, proteste « Fil-de-Fer » à qui l'émotion rend son coryza, voyez, je suis encore « enrhubé ! »

Et, avec peine, il renifle et tente de prononcer purement des consonnes.

Qu'importe, son parti est pris à Elle, et rien

-fi» 243 -î»

riL-DE*FER

ne l'en fera revenir. Triomphale Elle lui souffle dans le visage, son triste visage décontenancé :

— « Ça ne prend pas, espèce de porc ! Ah ! l'invention est ingénieuse , mais, savez-vous ce que j'ai fait ?

— « Appredez-le boi ! » dit « Fil ».

— « Eh ! bien, malpropre individu (et ça se dit, mon fils, ça!) j'ai été montrer les draps à un médecin !

— « Abrès ? )) articule l'impassible.

— « Le médecin les a examinés... il a demandé l'âge que vous aviez,., je le lui ai dit : il a hoché la tête et il m'a répondu :

« C'est le moment, mais ça peut-être aussi des pertes, des écoulements déterminés par la croissance : donnez-lui des injections alunées, empêchez-le de se coucher sur les reins, fichez-lui une bonne semonce et, s'il recommence, n'hésitez pas, avant qu'il ne s'endorme, fiez-lui les poignets derrière le dos, jusqu'au lendemain matin. S'il ne se corrige pas, revenez me voir ! »

« Ffi-de-Fer » écoute comme un condamné. Il a la Science contre lui ! Qui croirait à un banal rhume de cerveau ? Et puis, il n'est pas éloigné de penser qu'il est réellement sujet à des pertes seminalesonnepeutplusinvolontaires.il se sent si drôle, depuis quelque temps... évidemment, par là, s'échappe la fleur de son sang et de sa santé.

L'épouvante, l'angoisse le gagnent et voilà que, de lui-même, il abandonne l'hjrpothèse soutenue tout à l'heure. Il ne sait plus.

Madame de Saint-Scolopendre s'est précaution-

née, et Elle exhibe une seringue en verre et un paquet d'alun selon ce que le médecin a prescrit.

Une pincée de la blanche poudre dans un verre d'eau et « Fil-de-Fer », rigoureusement vierge, se soigne comme un blennhorragique.

Le médicastre a même recommandé que l'injection demeurât, le plus longtemps possible, dans le canal de l'urèthre et l'infortuné « Fil » consciencieusement obéit : le liquide expédié il le maintient, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, sous la haute surveillance de la Marquise qui contrôle ce châtiment funambulesque. Est-ce tout ? Oh ! non. Il faut qu'il subisse une semonce n'est-ce pas ? L'ordonnance doit être exécutée jusqu'au bout.

— (( Venez avec moi, salaud ! »

Et Elle entraîne le gamin chez la concierge, afin de le couvrir de honte et pour, au besoin, justifier les tournées quotidiennes qu'Elle lui inflige. En route, Elle rencontre des voisines à qui Elle expHque presque orgueilleusement :

— « Monsieur se touche ! Je vous en « foutrai ». Bientôt, tout le quartier saura que son fils est un « enfant pourri de vices » et chez la concierge, dûment avertie, malgré les protestations de « Filde-Fer )) cramoisi, Elle le dépiote, le renverse et découvre aux assistants le ventre plat et le prépuce calomnié.

La réprobation publique environne « Fil » et Madame de Saint-Scolopendre, après une bourrade :

— « Reculottez-vous, cochon ! »

Le « cochon » se reculotte.

Et, le soir et les soirs suivants, la Marquise

n'a garde de rater roccasion qui lui est offerte de le mettre en crapaudine. Elle l'attache au lit avec des sangles, Elle va jusqu'à lui garrotter les pieds et, quand il est impuissant, même à parer les coups, Elle lui colloque une des plus confortables raclées de son répertoire!

« Fil-de-Fer » s'endort, courbaturé, démoralisé, et sans pouvoir même se moucher avec sa chemise.

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER » SOLLICITE, EN VAIN, L'INTERVEN- TION D'UN COMPAGNON CELESTE, DANS LEBUT DE DÉTROMPER L'ETONNANTE MARQUISE.

C'est désormais la préoccupation torturante de la Marquise que les « vices » imaginaires de son « cochon )), de son « chameau de fils ».

Ça lui est un prétexte à cruautés nouvelles et insultes plus nombreuses, plus riches et d'un vocabulaire encore plus coloré.

Il a beau lui jurer qu'Elle se trompe, Elle ne l'écoute pas, multiplie les purgations dans la croyance qu'Elle affaiblira ses jeunes ardeurs et, chaque soir, fidèlement, Elle le ficelle sur son lit, comme le médecin le lui a conseillé et lui fianque une dégelée exemplaire qu'Elle seule décide d'appliquer.

Si Elle l'observait pourtant. Elle se rendrait compte que la puberté détermine, chez « Fil-de- Fer )), des effets différents de ce qu'elle produit chez la plupart des adolescents.

Sa chasteté en est renforcée plutôt parce que « Fil-de-Fer », qui suit le catéchisme, est devenu pieux j voire mystique et que ses langueurs amou-

reuses ont trouvé un aliment dans l'instruction religieuse.

« Fil-de-Fer » croit, avec une étonnante ferveur, à Satan, aux Démons, à Dieu, à la Vierge, à Jésus, aux Anges Gardiens. Il prie avec une dévotion intense, chez lui comme à l'Eglise, et, selon que les prêtres l'ordonnent, il offre au Seigneur les souffrances et les chagrins d'ici bas.

Dans les conditions de vie baroques qui lui sont faites, quel autre refuge a-t-il ? Aucun. Aussi se cramponne-t-il à la Foi catholique avec l'énergie du naufragé accroché à une épave.

Madame de Saint-Scolopendre peut donc lui cogner dessus tant qu'Elle voudra, le purger dix mille fois par jour si ça lui plaît, le convomir, l'humilier, le maltraiter, il accepte tout sans se plaindre, sans résister, sans se sauver et, dans le fond de son cœur, il lui pardonne.

La première Communion approche et cette perspective n'est pas faite pour diminuer sa piété, son courage et le parti 'qu'il a pris d'écoper avec enthousiasme.

Quand la Marquise le charge, car Elle s'irrite aussi de plus en plus de sa sacrée taille qui croît avec sa reHgiosité, il a l'air de lui dire :

— « Frappe ! mais frappe donc ! Les martyrs d'autrefois en ont vu d'autres, et les Missionnaires en Chine en reçoivent bien davantage. Vas-y ne te gêne pas. Marquise ! Exerce-toi, frappe toujours, frappe, je finirai bien par gagner le Paradis )).

Madame de Tirlapapan étonnée, profite de ces

dispositions et, même, en abuse. Toutefois, cette attitude nouvelle excite sa verve. Elle promulgue que c'est une comédie », que « ça ne prend pas », qu'il veut lui faire prendre des vessies pour des anternes », ce qui n'est jamais entré dans les plans lie « Fil-de-Fer » et Elle termine en l'accusant d'être « jésuite » et « cafard ».

— « Ça se dit pieux un pareil gredin ! Quel hypocrite ! »

Et puis, a-t-elle besoin de sa permission pour le 3liâtier ? A-t-on jamais vu ? « La croit-il une andouille ? »

— « On dirait vraiment que je ne fais que vous battre, moi qui me tue et qui me sacrifie pour vous ! àh ! vous en voulez encore ! Ah ! vous pardonnez i votre Mère les coups qu'EUe vous accorde! Vrainent, espèce de calotin ! (calotte surtout rectifie

Fil » entre ses dents). Eh ! bien moi, je ne vous Dardonne pas ce que vous me faites souffrir. 7ous n'avez pas honte ? C'est vous qui devriez

I^ous jeter à mes pieds pour me demander pardon ! /ous me faites assez « endèver. Allez me cherher les poireaux, du charbon de bois, du pain, et tâchez le ne pas me voler en rapportant la monnaie ! »

Ainsi « Fil-de-Fer » connaît que les meilleures atentions sont bafouées, et que, loin de désarmer 'infatigable femme, sa sincérité et sa passivité 'exaspèrent d'avantage.

— « C'est décourageant, se dit-il, mais, ce soir, e prierai si fort mon Ange Gardien qu'il faudra )ien qu'il m'entende et qu'il finira peut-être par

apaiser. »

Et le soir, après ses devoirs, alors qu'il est solidement saucissonné sur son aimable tringle et qu'il croit Madame de Saint-Scolopendre endormie, il chuchote cette prière improvisée au fantôme céleste qui, se figure-t-il, rôde autour de sa claie :

— « Ange Gardien ! Ange Fraternel.

« Vous qui êtes pur et doux et qui avez de grandes ailes, si j'en juge par les images et vos portraits qui sont à l'Eglise ou dans les livres de Messe,

« Ange Gardien, Ange Fraternel !

(( Je Vous aime et Vous prie. !

« Dites Lui que je ne suis ni un « jésuite », ni un « hypocrite », ni un « mauvais fils », ni un « apprenti maquereau », ni un « voyou », ni un « vicieux personnage », ni tout ce qu'Elle prétend, et non plus un « voleur », car, à présent je vais être un voleur.

« Ange Gardien ! Ange Fraternel !

« Dites-Lui, afin qu'Elle en soit convaincue, mon désir de l'aimer malgré tout, ma piété réelle à l'Eglise, mon amour pour le Seigneur, pour la Vierge Marie et pour Vous.

« Ange Gardien ! Ange Fraternel ! ■

« Sans oublier mon honnêteté, mon courage e" ma chasteté.

« Faites que ses Mains, ses belles Mains, ses' longues Mains «aristocratiques» de « Fille d'un Garde du Corps sous Charles X )>, ne me battent plus souvent.

« Ange Gardien ! Ange Fraternel !

Et ne m'abandonnez pas dans mon chagrin. Ainsi soit-il.

le

En terminant « Fil-de-Fer » exécute mentalement le signe de la Croix, car ses bras liés lui interdisent del'accomplir comme il faudrait, et, malgré sa prière, il se sent si peu réconforté que des pleurs commencent à lui naître sous les cils; mais la Marquise, qui l'a entendu murmurer de la chambre voisine où Elle achève de lire on ne sait quelle fabuleuse aventure, lui crie :

— « Salopiot ! Vous vous « touchez » encore ! Je vais aller vous aider, moi ! »

CHIMPANZES, OUISTITIS...

Ces scènes absurdes et ces accusations déraisonnables ont toutefois l'avantage de rappeler à « Fil-de-Fer » quantité de paroles, de gestes, d'attitudes équivoques, de tentatives singulières dont, bien plus jeune, il fut l'objet, et contre lesquelles, à présent, il s'est déjà mis en garde, tout seul, sans ' conseillers, par pudeur naturelle.

En effet, nous approchons de l'époque où, pour les! éphèbes de la rue ou de l'école, camarades de «Fil», le drame de la puberté commence. Aussi peut-on concevoir que les fréquentations et les promisr cuites, jointes à l'ignorance de l'hygiène élémentaire, n'affermissent point la moralité et la santé des générations qu'on façonne pour le Numérotage immense voulu par la Bourgeoisie..

! Voici d'abord les galopins de l'impasse que le mystère sexuel intrigue, et qui se livrent à son sujet à des confidences fantastiques, à des causeries ordurières, à des manœuvres et à des examens qui, pour être mutuels et furtifs, n'en sont pas moins flétrisseurs. I

C'est Codaux, le plus précoce de tous qui, encore

riL-DE-FER

en culottes, regarde effrontément les femmes ou les jeunes filles qui passent et leur murmure des phrases obscènes, peu intelligibles pour elles, mais compréhensibles pour les autres qui en sont avertis et s'en esclaffent.

C'est Delanoy, Maximin, Codaux toujours, qui, le soir venu, forment des groupes chuchoteurs où on se livre à on ne sait quelle besogne suspecte.

On peut y surprendre, soulevé lui aussi de I tendresse bizarre, Cotonnet embrassant à pleine bouche les mollets charnus de Codaux.

Parfois tombent, sur ces conciliabules, l'imprécation d'une hétaïre sous les fenêtres de laquelle se donnaient les explications les plus graveleuses accompagnées de privautés complètes.

— « Tas de petits salauds ! Je vais vous apprendre, à vous esquinter

Alors, honteuse, la bande se désagrège pour se réunir de nouveau, dans l'ombre d'une encoignure ou d'un corridor plus propices.

Ainsi s'éveillent à la vie sensuelle, trouble et pleine de lacunes, les Adolescences tourmentées.

Ils ne pensent plus « qu'à ça ». Quand l'un d'eux a pu saisir un renseignement nouveau, un vocable touchant la chose de l'Amour, aussitôt il en fait part aux autres qui se le gravent dans la mémoire et longuement en palpitent.

— « Oui mon vieux, aller avec une femme, ça s'appelle « b.... ! »

Jusqu'ici « Fil-de-Fer », soit crainte, soit dégoût, a échappé à ces révélations. Sa piété, sa ferveur ardentes, l'en défendent aussi.

Ti s'est dérobé d'instinct aux confidences, a refusé de prendre part aux colloques, tenus dans les coins sombres et il a châtié, avec la dernière violence, les attouchements brefs et féroces qu'il n'a pu éviter dans la cité ou à l'école.

Maintenant, sous le coup des accusations idiotes et des ligottages injustifiés de la Marquise, tout s'éclaire :

— « Ils se « touchaient » donc ! murmure-t-il, J'avais bien raison de les fuir ! »

Oui l à présent, c'est à l'école, dans la classe des grands que ces manies simiesques ont gagné la plupart. j

Dès que le professeur a le dos tourné, les voisins de « Fil-de-Fer » l'appellent à voix basse :

— « Ohé l'Anghche» ?

« Fil-de-Fer » lève les yeux. j

— « Tiens... » ' Et, relevant sa blouse, Delanoy ou un autre lui

exhibe son sexe. Le voisin l'imite, puis c'est lé suivant et puis tous.

Cela fieure fâcheusement, car, ni le Peuple ni la Bourgeoisie et moins encore l'Instituteur n'enseignent aux garçons ces soins essentiels et particuliers (1).

(i) Cette pudeur ou cette méconnaissance sont un legs dtf Catholicisme aux plus Révolutionnaires. Depuis la chute de la Civilisation antique, la Foi marche de pair avec la Crassg,

La propreté de l'âme importe seule, d'après le dogmt Chrétien; et ça n'est pas une calomnie de dire que l'esclavage

« Fil-de-Fer « est répugné.

— « Fais voir la « tienne », dis, « l'Anglais ? » «L'Anglais» ne répond et se courbe sur ses devoirs » Alors chacun réexhibe la <( sienne «.

■ Qu'en font-ils, mon Dieu, ces ouistitis du Tiers et même du Quatrième Etat ? Ils la maltraitent, et, par bravade, « ia » montrent dans le dos du Maître occupé à corriger les cahiers d'un autre élève. Ils font semblant de le hèler mais c'est à mi-voix :

— « M'sieu ! M'sieu ! regardez donc... »

des Corps et des Intelligences, y compris l'esclavage économique ou le Salariat, sont d'autant mieux établis dans les régions qui manquent d'eau, de bains et de canalisations ou dont les habitants négligent leurs ablutions cjuotidiennes. Des Municipalités socialistes ont cru battre en brèche l'Eglise de leurs Communes en édifiant, aux frais de leurs Administrés, des Mairies de marbre et d'onyx qui ont coûté des millions.

Il ne leur est pas venu cette conception, si élémentaire, que des piscines, des étuves, des thermes à la romaine eussent mieux servi la Cause Populaire que leurs Cathédrales laïques, tout en nécessitant moins de dépenses. Mais les Socialistes sont des Chrétiens qui s'ignorent car leurs dogmes, leurs formules, leur politique recréent, à leur insu, l'idéal chrétien, lequel subordonne toute réforme à la collectivité, alors qu'il faudrait, primordialement, orienter l'éducation et l'instruction vers le développement de l'Unité sociale, de l'Individu et commencer par conséquent par le laver et lui apprendre à le faire.

On peut, croit-on, sans passer pour refléter l'idéal de Ravachol, affirmer- que le Bulletin de Vote apparaît comme ; une éponge insuffisante pour nettoyer l'Electeur et développer 1 1 sa Personnalité.

} Le jour où le Peuple, au lieu de lois ou de réformes illui soires, exigera, dans chaque Commune, des bains publics, ça e| en sera fait des Capitalistes qui l'exploitent et des Politiciens y qui le nourrissent de phrases.

Le Maître a entendu les rires étouffés et s'est retourné de leur côté.

Aussitôt, tous ces hjrpocrites semblent feuilleter les pages de leurs livres ou paraissent fouiller dans leurs pupitres. En un clin d'œil, ils ont rabattu leurs sarreaux et c'est une éclipse instantanée.

S'il survenait et osait soulever le devant des blouses, il constaterait que chacun s'est donné de l'air. Oui, mais il craint de commettre une erreur, et, s'il se trompait, c'est lui qui semblerait un « vicieux » et paraîtrait révéler aux garnements des mœurs, qu'officiellement il doit ignorer.

Mais il a cessé sa surveillance.

— (( Ohé ! r « Angliche ! » veux-tu faire voir la tienne, nom de d' là ! »

Silence sépulcral de 1' « Angliche ».

Alors on essaie de « la » lui extraire de force, et c'est l'échange des coups de coudes dans les côtes, des coups de règle sur les doigts, des coups de porte-plumes, dont la plume se plante en pleine chair, des coups de pied dans les ti-^ bias. Ici, « Fil-de-Fer » a encore l'avantage à cause de ses grandes guibolles.

Tumulte... cri sourd... il en a « mouché » un.j

Le Maître se retourne encore une fois :

— « Ah ! je t'y pince ! crie-t-il à «Fil-de-Fer». Et, solennellement, il lui inflige cent lignes parce

qu'il est dissipé et parce qu'il bat ses camarades ^

Joie diabolique des autres.

Tiens aussi, c'est bien fait. Pourquoi ne veut-i| pas montrer « la sienne » ?

FIL-DE-FITR

— « Vous verrez ça à la sortie ! grince « Filde-Fer ».

A la sortie ou à la récréation c'est une bataille dramatique.

Si ça se passe à la récréation, c'est comme une gageure chez ces démoniaques petites humanités. Tandis que « Fil-de-Fer » commence à en boxer un avec une supériorité évidente, cinq ou six s'élancent dessus, le prennent à bras-le-corps, lui maintiennent, qui ses redoutables pieds, qui ses bras endurcis et, en l'entourant, à la faveur de la lutte, des doigts tachés d'encre s'introduisent par l'arrière jamais fermé de son légendaire pantalon et, férocement, le farfouillent dans l'intimité de sa personne...

Energie désespérée de « Fil-de-Fer » qui écume, rue, mord, et finit par se débarrasser de ses ennemis ; mais souvent il est, sinon blessé, tout du moins tordu et meurtri à certain endroit de son corps. Il va s'asseoir sur une marche, pâle et courbé en deux, en attendant que la douleur passe, tandis que ses agresseurs, dans la cour, font semblant de jouer, loin de lui, tout en ricanant et en le guettant de l'œil.

On ne sait pas ... s'il se plaignait au Maître.

C'est peu connaître « Fil-de-Fer ». D'abord, il n'oserait jamais expliquer ces ignominies, les termes lui manqueraient, en outre cela révélerait la détresse de son derrière effiloché... et puis, il ne faut pas passer pour un « cafard », c'est de la

dernière importance. Ces manies ont, peu à peu, gagné toute la classe, il n'y a pas à dire.

Seul, <( Fil-de-Fer » fait sa « Sophie », sa « sucrée », mais ça ne durera pas toujours, il y viendra aussi, il tombera comme les camarades et, àplusieurs reprises, dans la journée, en tendant le doigt vers le professeur soupçonneux mais qui ne peut prendre personne sur le fait, il sollicitera la permission de descendre aux cabinets :

— « M'sieu ! J'ai envie ! »

Il court aussi d'étranges rumeurs dans la catégorie des « grands » dont « Fil-de-Fer » naïf et récalcitrant ne peut concevoir l'ordure. Voici des dialogues brefs, échangés à voix basse, pleins de détails inexplicables pour lui.

— (( Un tel « l'a fait ? »

— (( Vrai ? ))

— « Voui... avec sa sœur (ou bien) une « quille », une « copine » de sa sœur ».

— « Ah ! c' t'épatant ! »

Et « Un tel » devient un sujet d'admiration et d'envie. È^

— « Et toi, tu l'as déjà fait ? questionne-t-on « Fil-de-Fer ».

— « Fait quoi ? a-t-il l'imprudence de répondre.

— « Ça ! ))

Et un geste significatif figure on ne sait quel acte.

« Fil-de-Fer » conçoit quelque chose de particulièrement immonde mais aussitôt se défend

d'y penser. Il s'en veut d'avoir donné dans le piège de la question. Il hausse les épaules et reprend son travail.

On parle aussi beaucoup de Rangeade, un jeune colosse, déjà légèrement moustachu, qui a un air très dégagé vis à vis des autres.

Supériorité. Ainsi il serait formidablement doué, d'après les racontars. Ce précoce gaillard, lui, « l'aurait déjà fait », d'une manière authentique et indiscutable. Oui, « avec une amie de sa mère » « qui habite sa maison ». Ah ! c' t'épatant ! Veinard de Rangeade !

Et les autres, dans la cour, ne cessent de l'interroger pour qu'il leur dise « comment qu' c'est ?» et « qu'est-ce qu'y arrive ? » et « s'il le refera encore ? » ce « soir, demain. Dimanche prochain ou Jeudi ? ))

Ce Rangeade ! Quel t3rpe extraordinaire !

A présent, il connaît l'Amour !

Durant l'absence de « Fil », Madame de Tirlapapan a simplement bouté le feu à la cambuse. Comment? Il n'ose le demander. La Marquise, vexée, lui refuserait lamoindre explication. Tout ce qu'il peut connaître, c'est qu'Elle a renversé la lampe à essence sur le petit poêle, et que les voisins accourus ont éteint le commencement d'incendie avant l'arrivée des pompiers, que, pour deux jours au moins, à fin de réparations, leur logement est inhabitable et que, cette nuit, on louera une chambre à deux lits dans l'hôtel borgne qui fait le coin de l'impasse.

Cet hôtel est tenu par un homme d'allures respectables, marié, père de deux fillettes et « Fil-de- Fer )) le connaît bien et lui-même connaît bien « Filde-Fer » ainsi que la Marquise, car la mère et l'enfant , à des titres différents, sont populaires dans leur zone.

« Fil-de-Fer)),en passant, salue le tenancier qui, toujours coiffé d'une calotte noire, se tient majestueusemicnt sur le seuil de son château d'amour et lui rend son salut.

riL-DE-FER

Quelquefois même ils ont échangé des mots anglais, le tenancier pratiquant cette langue et leurs relations ont conservé un ton de parfaite cordialité.

« Fil-de-Fer » saisit toutes les occasions qu'il peut de se rappeler sa première Patrie et d'en parler l'idiome, voilà pourquoi, sans s'engager à fond, il a noué connaissance avec le digne hôtelier.

Or, le soir venu, « Fil-de-Fer » a fait ses devoirs à la lueur d'une bougie , dans la chambre à deux lits retenue par la Marquise, puis s'est déshabillé et couché.

Madame de Tirlapapan, Elle, ne rentrera pas avant une heure du matin. Elle a retrouvé une place de vague cor3rphée, au Châtelet ou ailleurs, et, chaque nuit. Elle s'y transporte.

Et « Fil-de-Fer », paisible, commence à clore les paupières et s'apprête à ronfler tout son saoul, sans risquer d'être brutalement réveillé, quand il entend grincer dans la serrure de sa chambre ; puis, la porte s'ouvre, et, grave et digne comme toujours, le patron de l'hôtei apparaît tenant un bougeoir allumé d'une main, et de l'autre le passe-partout qui lui a permis d'entrer.

Cette visite insolite venant d'un autre, d'un inconnu, épouvanterait « Fil-de-Fer », mais c'est le tenancier qui parle anglais !

Il le connaît et il n'y a pas de quoi crier.

C'est un peu drôle tout de même qu'il pénètre ainsi, mais sans doute veut-il souhaiter le bonsoir à « Fil » son jeune ami.

— « Ça, c'est gentil ! pense « Fil ». II est au,

courant de notre sinistre et, avant d'aller se coucher, il vient voir si je n'ai besoin de rieil ! )>

Le patron, sans hâte, referme l'huis, met le passepartout dans sa poche, et, souriant et gracieux, il va au lit où se déroule l'onduleux « Fil-de- Fer »,

— « Good evening ! »

C'est bien ça : ah ! le brave homme. Et « Fil » rétorque en anglais et une conversationnette s'engage.

Mais, à quel curieux travail se livre donc le visiteur ? Il introduit sa main dans les draps... Quoi? viendrait-il border « Fil-de-Fer »? Et, tout à coup, cette main voyage vers « Fil » qui se recroqueville et se recule aussitôt dans la ruelle. Mais là, il est arrêté par la muraille ; l'odieuse main ne manifeste 'aucune intention de s'en aller.

L'épouvante rend « Fil-de-Fer » muet. La figure du tenancier est hideuse à voir. Sa bouche bave et ses yeux sont fous. Cette bouche tordue prononce des mots, sans doute orduriers, que « Filde-Fer «n'entend pas. L'horreur lui enlève presque le sentiment. Il se dit : | ■ .m , ;

— « Si je crie il m'étrangle ! » l-jI '[ -li H¥ W^j

Il a beau être nerveux « Fil de-Fer », il n'en a pas moins onze ans, et il est nu et désarmé dans ce lit. Que diable peut-il avoir de si séduisant avec son minable et interminable squelette, son teint de cadavre, ses longues pattes maigres de héron frileux ?

Oh ! il voit ce que c'est. L'individu le croit vicieux », lui aussi, comme ses camarades de la cité

dont il a dû surprendre les vilaines pratiques et les honteux conciliabules. Oui, c'est ça. Mais ces gros doigts fébriles dans sa sensibilité vontils le lâcher à la fin !

« Fil-de-Fer » repousse la main et crache dans l'effroyable visage de l'aliéné :

— « Laissez-moi, laissez-moi, je ne fais pas de « saletés », moi ! »

Alors la lueur de foHe luxurieuse disparaît des yeux de l'assaillant : il abandonne sa « prise », retire son bras et tente de tranquilliser l'enfant en lui parlant de tout autre chose, comme s'il n'avait rien risqué d'anormal ou de criminel, puis il lui souhaite « good evening »,pour de bon cette fois, et s'en va en refermant la porte à double tour.

Resté seul, « Fil-de-Fer » ne peut plus fermer l'œil jusqu'à ce que revienne la marquise de Tirlapa^pan à qui il se gardera bien de narrer une telle aventure. Il réfléchit dans l'obscurité tout en redoutant un retour offensif de son inquiétant ami et il se demande :

— « Qu'est-ce qu'il me voulait ? On dirait qu'il est venu voir si je n'étais pas une « quille ! »

CHAPITRE OU L'ON VERRA « FIL-DE-FER » ABORDER LA PHILAN- THROPIE. — UNEVISITE.

C'est vers cette période difficile de sa métamorphose et des laides initiations des autres que se place l'épisode suivant, car les événements se reproduisent comme par séries et tout arrive en même temps.

Un après-midi, après sa station habituelle chez la Marquise, Monsieur de Blignac, le Savant, l'Ami, le Protecteur et le Philantrophe dit à « Fil-de-Fer » accouru comme toujours saluer son départ.

— « Viens me voir demain à mon bureau, telle rue, tel numéro, après la classe... c'est entendu avec ta mère. Nous avons à causer sérieusement )).

Interviewée, Andromaque confirme le rendezvous et l'autorisation de s'y rendre.

0 joie ! 0 gloire ! Monsieur de Blignac accorde sa confiance à « Fil-de-Fer », au point de l'admettre dans son bureau, à l'honneur d'une conversation « sérieuse • '

Il doit s'agir évidemment de son avenir au déshérité « Fil )), Monsieur de BHgnac va, c'est certain,

lui demander ses goûts, ce qu'il voudrait faire et, qui sait, le diriger, l'instruire peut-être, l'adopter presque et le placer quelque part afin qu'il « rapporte « de suite.

Chance inouïe ! Ah ! son cœur ne lui mentait pas en lui conseillant l'abandon envers le séduisa nt ingénieur, ses cheveux et sa barbe de neige. .

C'est cela, « Fil-de-Fer » se voit déjà sous la haute direction de son Mentor, directeur d'une fabrique, d'une usine, il ne sait, en tous cas riche comme « Crésus et « rapportant » enfin à la Marquise de l'or par monceaux, qu'il jette à ses pieds en lui criant :

— « Hein ! Vous qui prétendiez que je ne serais jamais qu'un «crétin», un « paresseux», un «souteneur», un « assassin»

Ah ! ça sera autre chose que les trente sous qu'il gagnait en qualité de « grenouille ». ,

Comment Sa Majesté accueillera- 1- elle le résultat prodigieux de ses efforts, de son' courage, de son intelligence réhabilités ?

— « Elle trouvera bien encore le moyen de m'engueuler, réfléchit-il, mais bah î puisque j'aurai de l'argent à remuer à la pelle ! »

Et, à l'évocation de ces possibilités incroyables, il fait une pirouette sans plus penser à son fond de culotte toujours béant et vulnérable!

Le lendemain, à l'heure dite, il est chez Monsieur de Blignac, dans son bureau, telle rue, tel numéro.

« Fil-de-Fer » est fort impressionné : ce cabinet d'ingénieur est austère, il est tapissé de vert, il y a

un secrétaire d'ébène, une énorme bibliothèque du même bois, pleine de gros livres. Dans des casiers noirs se voient des cartons, des registres, des Bottins. Sur les murs sont des cadres contenant des lavis de machines, des épures, des diplômes d'Expositions Universelles, des médailles, des mentions.

Les cartons verts portent des étiquettes : Société de Philanthropie. Secoursaux Jeunes Mères, Enfants Assistés du Rhône- et- Loir, U Asile des Petits Criminels du canton de Fontaine-la- H upette, etc., etc.

— « Ah ! se félicite « Fil-de-Fer », comme on voit que je suis chez un brave homme, compatissant et vertueux ! »

Nonobstant ce grave décor, Monsieur de BHgnac ne lui en impose pas trop. Jamais il n'a ressenti, auprès d'aucun autre, une telle mansuétude qui le pousse à la plus parfaite aisance.

Assis à son bureau, le bon viel homme lui dit :

— « Tiens, avant que nous « causions sérieusement », toi qui t'intéresses à la balistique,' viens voir ce plan ».

« Fil-de-Fer » s'avance et regarde.

Les pièces détachées, le mécanisme morcelé d'un fusil de guerre apparaissent effectivement sur une large feuille de papier.

— « Qu'est-ce ? » demande « Fil-de-Fer » ravi.

— « C'est le futur fusil allemand... viens... plus près voici l'éjecteur... »

Monsieur de Blignac serait-il espion ?

c( Fil-de-Fer s'approche, et curieusement exa^

mine. Il est presque sur l'ingénieur qui, affectueusement, lui a passé un bras autour de sa ceinture de gymnastique, geste paternel n'est-ce |pas ?

— « Voici l'éjecteur... pour rejeter la cartouche tirée... »

Oh ! « Fil-de-Fer » tressaille et blêmit. Il a senti la main de Monsieur de Blignac pénétrer rapidement à sa poupe par le hublot éternellement ruiné de son élégance. Ciel ! Est-ce possible ? Un si honnête homme ! Un Vieillard ! Un Savant ! un Ami ! un Père ! « Fil » n'avait aucune méfiance...

Il est tellement surpris, qu'il ne se défend pas de suite. Alors, encouragé sans doute. Monsieur de Blignac, les regards lubriques, tout le visage méconnaissable et criblé de rides, Monsieur de Blignac, le gentilhomme Philantrope, chevalier delà Légion d'honneur, membre de Sociétés, toutes plus charitables les unes que les autres. Monsieur de Blignac Protecteur de l'Enfance Criminelle lui susurre :

— « Hein! petit cochon !... »

Mais « Fil-de-Fer » s'est dégagé éperdu :

— « Ah ! non, non, non, rage-t-il, ou je crie... » Alors Monsieur de Blignac le lâche et « Fil-de-Fer»

s'élance et disparaît, sans lui dire adieu, un pan de chemise fuyant sous son sarreau.

Dehors, en réparant le désordre de son costume, il murmure :

— « Lui aussi ! Ah ! bien si jamais je me serais douté !

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER » SE RÉVOLTANT CONTRE LES MŒURS REÇUES, FAIT PREUVE D'UNE CERTAI NE ORIGINALITE

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