BREVE IDYLLE
Cet après-midi encore, Madame de Tirlapapan s'est engouffrée dans un immeuble sis aux environs de l'Arc-de-Triomphe.
Voilà déjà bien vingt minutes qu'EUe a disparu. «Fil-de-Fer », fidèle à la consigne, « Attendezmoi, je vous appellerai si j'ai besoin de vous )>, « Fil-de-Fer » marque le pas mélancoliquement.
Où sommes-nous ? Sur une grande avenue plantée de marronniers, juste à proximité d'une station de fiacres dont une file importante ne montre aucun cocher. Ils sont chez un troquet voisin, rougeauds et bruyants, en train de siroter leurs pousse-cafés, tandis que leurs « outils » patientent, l'air morne, les sabots baignés par l'eau courante du ruisseau.
On est vers la fin de Mai ; le temps est délicieux, les jeunes feuillages d'un vert ingénu tamisent un soleil bienveillant ; les moineaux picorent le crottin. Ah ! si « Fil-de-Fer » avait son lance-pierres !
Des deux côtés de l'avenue, des maisons s'érigent, des « palais », pense la longue vedette.
Le temps coule et la Marquise ne ressort toujours pas. Pour une fois, les négociations réussi-
raient-elles ? Alors que va-t-on faire de sa déplorable peau à « Fil-de-Fer » ? Attendons. Il ne demanderait pas mieux que de travailler et de lui « rapporter » tout ce qu'il gagnerait. Il voudrait au moins, fût-ce une semaine, en dépit de Sa haine absurde et sempiternelle, lui prouver sa bonne foi et son courage.
« Fil-de-Fer » résume les préoccupations et les tristesses de l'heure.
Enfin, ses regards finissent par s'attacher à la file des chevaux de fiacre en station. Ils ne sont pas brillants ces ex-grands prix. Ils sont apocalyptiques et expriment, on dirait, l'abrutissement le plus définitif.
Justement « Fil-de-Fer » est placé à quelques pas du premier bucéphale qui tient la tête de ligne.
Rien n'est plus lamentable.
Les jambes sont semées d'éparvins, de suros, de molettes, elles sont en points d'interrogation retournés, les paturons sont blessés, la carcasse est visible sous le cuir strié de cicatrices, la langue pend, l'oreille est abattue, aux commissures de la bouche le long du mors, il y a de la mousse séchée et verdie.
Ce cheval a soif. Il n'a même plus la force, ni le coura^ge de contenter son besoin. Le ruisseau coule à ses pieds, il tend le cou, avance les lèvres, essaie. Pas moyen, la lassitude. Alors il flaire, incapable d'atteindre les glouglous frais, et il reprend sa position.
L'Idéal est trop loin et ce flot chantant n'est qu'un mirage encore. Résignons-nous. « Fil-de-
Fer » examine les autres purs-sangs. Comme le premier, ils crient famine, soif, misère, tristesse accablée, fatigue, mauvais traitements. Ah ! les chevaux de fiacre qu'on fouette, éreinte, injurie, affame et torture... tiens, tiens... tout comme lui, l'Exécré. Mais oui... c'est pareil... et la fille du Garde du Corps sous Charles X lui apparaît comme son cocher ivre qui ne sait où le mener, et se venge sur lui de ses erreurs d'itinéraire.
Et lui, c'est la « rosse » bien connue, le « carcan », l'entêtée haridelle mal nourrie, "offensée et battue.
Mais quoi donc ? Est-ce la vision tangible et symbolique de sa vie qui remue « Fil-de-Fer », l'impavide ? Ah çà ! Aurait-il du cœur ? Cet ingrat, cette canaille ? Lui ? Allons donc ! Vous plaisantez, je présume.
Pourtant, une faiblesse le prend, lui, toujours endurci et sans larmes publiques.
Oh ! ce cheval, ce cheval !
Une bouffée de chagrin gonfle sa poitrine étriquée et voilà qu'il éprouve des picotements à ses yeux.
Pour comble, l'animal, sentant une présence, peut-être amie, tourne la tête vers lui ayant l'air de se dire : — « Qui est-ce ? ».
Alors «Fil-de-Fer » n'y tient plus et doucement, doucement, il s'approche de la bête, de crainte qu'un geste brusque l'épouvante. «Fil» se dit qu'EUe doit être plus habituée à la rudesse qu'à la bonté et qu'au moindre mouvement sa chair doit frissonner toute entière d'avance, dans l'appréhension de la mèche.
Donc, prenons des précautions.
Il l'appelle en faisant claquer sa langue comme il l'a vu faire à des automédons. Le cheval le regarde vitreusement, mais n'a point peur.
— « Quel drôle de type ! semble-t-il penser. Qu'il est grand ! Un voyageur... sans doute !... »
« Fil-de-Fer », toujours ému, prend sa tête qu'il entoure de son immense bras, puis il l'attire et le baise longuement, aux naseaux, soulageant ainsi son cœur bouleversé de pitié. La bête se laisse faire, sans résistance ni plaisir.
Pan!
« Fil-de-Fer )> a senti dans la région toujours exposée de son individu une pointe, qui l'arrache de suite à sa rêverie sentimentale. Il lâche le cheval, se retourne et se trouve naturellement en face de la Marquise courroucée qui, debout derrière lui, suivait son manège depuis quelques secondes. Elle a encore échoué parbleu
— « Je vous y prends, dit-elle, saligaud ! Il vous faut du crottin à présent !
Or ce baiser de « Fil-de-Fer » est un trait de lumière pour Madame de Tirlapapan. Elle voit maintenant, quels sont les penchants réels de ce « goujat ». Ainsi, tandis qu'Elle se donne un mal de chien pour lui trouver un métier en rapport avec son sang à Elle, Monsieur rêve écurie et chevaux !
Et, en lui expédiant encore à la bonne place deux ou trois coups de sa pointe d'ombrelle, Elle lui crache :
— « Allez- vous en, marchez droit, palefrenier ! »
IMAGINATIONS PERVERSES. INVENTIONS SAUGRENUES, BONS MOTS ET CONTREPETTERIES DU TRISTE SIRE DÉNOMMÉ" FIL- DE-FER » RAPPORTÉES ICI, UNIQUEMENT A TITRE DE CURIO- SITÉ.
Elles sont innombrables et biscornues. Nous n'en avons conservé qu'un petit nombre parmi les plus bizarres. Le lecteur appréciera .