‹ Fil-de-ferChapitre 20 sur 30 · SECHERESSE · texte numérisé non relu

SECHERESSE

— « Pourquoi pleures-tu Fil-de-Fer ? »

— (( Ai-je l'air de pleurer?

— « Bien sûr... n'es- tu pas honteux ? Un grand garçon comme toi !

— « C'est que justement, avoue « Fil », je parais grand comme ça, mais en réalité je suis petit; c'est même cette longueur de taille anormale pour mon âge qui est mon principal souci... et il lui est proportionné.

— (( Tu m'en diras tant !

— « Oh ! j'en ai d'autres... je ne conte pas tout.

— « Essaie.

— « Mais d'abord je ne pleure pas.

— « Soit. Cependant on croirait que tu t'y consacres du matin au soir... tes yeux sont rouges... et deux traits amers qui forment le naturel chemin des pleurs sillonnent chaque côté de ton nez.

— « Bah ! dit « Fil-de-Fer )> mécaniquement, c'est « le nez de mon salaud de père », quant aux rides, dont vous pariez, ce sont des « larmes sèches ».

— « Que dis-tu ? Des larmes sèches ? »

— « J'ai beau m'y exercer, révèle « Fil », je n'en puis donner d'humides ! « On fait ce qu'on peut, on n'est pas des bœufs ! » « Chacun son métier et les pleurs seront bien gardés ».

CHAPITRE ou -' FIL-DE-FER »' RENCONTRE LE<( PRINCE DES TE- NEBRES». — L'ELASTIQUE.

La veille de sa première Communion, après la confession générale, alors qu'il est en état de grâce et que, de ce moment au lendemain, il ne doit commettre la plus petite blague sans retourner à confesse, autrement il commettrait un péché mortel, la veille de cet Austerlitz de son âme, « Fil-de-Fer » sort avec Madame de Saint- Scolopendre dans le but de se procurer un brassard.

En route, comme si Elle avait le respect inattendu de « l'état de grâce » dans lequel est plongé sa « canaille », Elle épargne à ses fesses et à ses tibias épurés par la Croyance, les coups de pointe d'ombrelle et même les regards ennemis.

C'est à n'y rien comprendre.

Sa piété aurait-elle fini par l'émouvoir ?

On ne sait. En tous cas « Fil-de-Fer », tout imprégné qu'il soit de son angélisme, se félicite prudemment et se méfie beaucoup de lui-même,

Attention ; le prêtre a dit que, si on regardait bien dans l'existence des criminels, on s'apercevrait

peut-être, et même sûrement, qu'ils ont mal tourné parce qu'ils ont commis une faute la veille de l'Eucharistie, faute qu'ils n'ont pas confessée avant de s'approcher de la sainte Table.

Ainsi « Fil-de-Fer » n'a qu'à bien se tenir. Il croit aveuglément à ces dires et il redoute Satan qui prend tant de formes.

Il se confirme en marchant :

— « Ne mettons pas le pied dans cette flaque qui, un autre jour, éclabousserait si bien le passant, ne donnons pas un coup de soulier subreptice à ce petit chien, qui fait inconsidérément pipi contre le réverbère, devoir auquel je ne faillirais pas en d'autres circonstances, méfionsnous... méfions-nous, méfions-nous... et si Madame Notre Mère nous gratifie avec sa munificence ordinaire de coups de parapluie et de laids adjectifs ne lui répondons point mentalement le mot de Cambronne ! »

La mère et l'enfant sont parvenus au magasin de nouveautés détenteur des brassards. Un commis rentre, remue des cartons, car, outre ce signe, il faut également une cravate blanche destinée à parfaire la toilette du rayonnant « Fil-de-Fer».

— « Où a-t-elle trouvé la galette pour m'habiller et me décorer ? pense-t-il ».

Il se doute bien que la paroisse y est pour quelque chose et que des tapages savants et répétés ont amené dans la bourse maternelle de quoi le vêtir et la faire vivre durant quelque temps. De là son calme. Que de « sacrifices » il a dû coûter... à d'autres !

Mais tant pis. Il faut boire toutes les lies. Demain, chose paradoxale, demain, il aura un pantalon qui sera à sa mesure et avec un cul tout neuf, s'il vous plaît. Oui, c'est ainsi : demain ! Et aucun scrupule ne tient devant un tel miracle.

Le commis se bat toujours avec ses boîtes et montre des brassards en satin blanc à franges d'or. Ça n'est pas encore ça. Trop cher. Croit-il, « Fil-de-Fer », qu'on va lui payer du brocart ? Non. Pas plus que des « ortolans. »

Pendant ces recherches, tout à coup, les regards de la chrysalide qu'est « Fil » tombent sur un httéralement splendide morceau de caoutchouc qui a dégringolé d'un carton.

Sapristi, le magnifique lance-pierres que ça ferait !

Le demandera-t-il au jeune calicot ? Jamais de la vie. Il le lui refuserait, il est trop beau, il a au moins 60 centimètres de long !

L'acheter ? Ça coûte au moins dix sous et jamais « Fil-de-Fer » n'a manié une pareille somme.

Angoisses...

«Fil», sans lâcher de l'œil l'élastique, se rappelle soudain les allégations du prêtre.

Aïe ! ça y est ! C'est Satan qui se manifeste... c'est la Tentation avec un grand T accompagnée de toutes ses affres... Oh ! là à...

Que faire ? Que faire ? Maintenant « Fil-de-Fer » est accroché, hanté, possédé, et il sent qu'il ne peut plus éviter la chute.

Douloureuses perplexités, qui s'accroissent d'au- -î- 293 *î-

tant qu'il faut prendre de suite une résolutioi bonne ou mauvaise, car le commis referme les car-l tons. Le brassard est choisi ainsi que la cravate, et on va s'en aller.

— « Tant pis, se dit « Fil », je m'en confesserai de-] main, avant de communier )>.

Et, avec un sang-froid effrayant, il feint d( renouer un cordon de son brodequin, saisit le bel élastique qui remue comme une anguille et le fourre lâchement dans sa poche.

Personne ne l'a vu, ni la Marquise, ni l'employé. « Fil-de-Fer» est en sueur! Quelle chandelle!)

On s'en va... on est parti et le caoutchouc demeure la propriété du jeune et sinistre tartufe.

Une voix dit à « Fil-de-Fer » : « Voleur ! Filou Hypocrite ! » — «Ah ! bien, lui répond-il, on me 1( dit trop souvent pour qu'une fois ça ne soit pas vrai ; et puisque demain je m'en accuserai ! »

— « Alors, il faudra rendre l'élastique ! reprem la voix.

— « Ah! non par exemple, puisque j'aurai obtenu l'absolution ! »

Telle est la casuistique du scélérat.

Le lendemain « Fil-de-Fer )> communie sang avoir été dénoncer son larcin.

Ce n'est pas qu'il n'y ait pas pensé, mais h convoitise a été la plus forte et il a joué et troqu( évidemment sa part de félicité éternelle contre ui lance-pierres.

Aussi, à l'Eglise, au milieu du cortège des e]

fants, quelle piété il manifeste! Et, au moment où l'hostie touche sa langue, avec quelle ferveur il demande pardon au Tout-Puissant... et surtout la permission de garder le caoutchouc !

C'est dans ces alternatives de terreur et d'amour que , pour le « gredin » , se passe cette grande j ournée . . .

A la fin de la semaine, tourmenté de remords et de craintes au souvenir des propos du prêtre, il se dirige vers la place de la Roquette, comme s'il y était invinciblement attiré. Arrivé là, il examine les cinq pierres qui servent à monter l'échafaud, et il s'en va, rêveur et triste, en se disant que, quoi qu'il fasse désormais, il les retrouvera un jour.

CHANSON QUE SE MURMURE A LUI-MÊME NOTRE AMI « FIL-DE-FER » DURANT SES MARCHES, CONTRE-MAR- CHES, DANS PARIS ET LA BANLIEUE, ET QUI TÉMOIGNE DE SES PRÉOCCUPATIONS CONTINUELLES.

Je dois avoir un cœur en bois, Je dois avoir un cœur de cuir, Le Diable Vaura mis à cuire, Sur un feu de charbon de bois.

Moi, « Fil-de-Fer » Saint-Scolopendre Ne vaux la corde pour me pendre.

Pourtant, serai pendu, pendu, Cest entendu, c'est entendu !

A moins qu'on ne me guillotine !

(Peut-être les deux à la fois) Tant ma « crapule » est clandestine Sous Vécorce dhm cœur en bois.

Ange Gardien, Ange fidèle !

Qu'il ne m'est donné d'entrevoir Que quand je souffle la chandelle Et que je plonge dans le noir,

Gardien, qui me gardez des coups, Quand je serai prêt pour F épreuve Sur le point d^ épouser la « Veuve « /S"^7 vous plaît ? Interviendrez-vous ?

Non, sans doute, pour ne pas faire De peine à tant de bonnes gens Soldats, geôliers, bourreaux, agents Qui ne comprendraient rien à Vaffaire I

Soit. Ainsi je perdrai la vie ; Tous de dire : — « Il était trop long, Il n^avait ni Cœur ni Patrie, Et péchait par les pantalons ! »

CHAPITRE QUI TRAITERA DES CAMARADERIES DE « FIL-DE-FER i). — FIGURINES ET MAQUETTES.

Et maintenant, quels sont les principaux cama^ rades de « Fil-de-Fer ? »

Il a fini par n'en fréquenter qu'un petit nombre qui lui suffisent s'ils ne lui plaisent complètement]

Ceux de l'école sont plutôt négligés ; il restt ceux de la cité et ceux du quartier.

Les aime-t-il ? Ça c'est différent et, quand s'interroge à ce sujet, Pindéchiffrabie ne peut s( répondre.

A vrai dire, « Fil-de-Fer » ne peut aimer personne il se sent trop haï à l'origine et, pourtant, il a 1^ plus extraordinaire besoin d'aimer... Oui, mais alors il faut s'abandonner et se donner poui qu'on se donne à vous. Du moins, on l'affirme; Or, chaque fois qu'il s'est confié, « Fil-de-Fer est dégringolé de son haut, témoin l'aventure d( Monsieur de Blignac.

Donc, puisque « c'est comme ça », on réfréner; tant qu'on pourra son besoin d'expansion, de ten-| dresse, on ne se livrera jamais que superficiellement, i^ais dans le fond du fond de soi, on s< conservera toujours.

Prenons-en notre parti et vivons en sentinelle postée en pays ennemi.

Tout de même, quelle tension pour un galopin ! Et cela donne un mélange de gaieté folle et de tristesse impassible.

D'une façon générale, ses camarades lui trouvent un air bizarre, sans trop approfondir. Sa taille d'abord, sa maigreur, sa pâleur, ses fantaisies gouailleuses, car « Fil-de-Fer )>, en compagnie de Madame de Tirlapapan-Ribbon-Ribette a aiguisé son don d'observation, et il saisit de suite la dose de ridicule contenue en toutes choses.

Pour d'autres, elle demeure invisible, et plus tard, il ne sera pas éloigné de considérer l'espèce humaine tout entière comme atteinte de folie.

L'important, n'est-il pas vrai, c'est de se garer de tous ces maboules, de tous ces mégalomanes, et de blaguer joyeusement leurs travers et les siens.

Les camarades de « Fil-de-Fer » ont remarqué, sur l'insensible visage qu'il s'est composé, la trace des fidèles « larmes sèches » mais, dès qu'ils l'ont utilisé pour « les faire tordre », tout cela disparaît et nous n'avons plus qu'un masque hilare de clown dont chaque grimace a une signification.

La farce terminée qu'on regarde.

Rien n'est plus navrant à contempler qu'un visage de clown au repos. Il reflète une détresse à faire sauter le cœur, une désolation, un désespoir qui exprime la déchéance de l'être.

La Souffrance flétrit, vient le Rire, qui venge, mais la flétrissure demeure.

Ce qui ajoute à cette ressemblance c'est l'adresse dont « Fil-de-Fer » fait preuve dans les exercices du corps, dans la course, dans les bonds. Il est au premier aspect flegmatique, mais cette apparence dissimule la nervosité, la patience, la résistance, oui, sa résistance do métal longtemps martelé.

Tant d'humiliations subies injustement l'ont rendu vindicatif, et il n'oublie jamais ni le bien, ni le mal. Il a le courage de se venger quand il le peut, et cette implacabilité glaciale lui vaut la mésestime des Cœurs pourris et des Pauvres qui ont préféré la Prostitution à la Révolte.

Mais voici Caudaux, un simple voyou, vicieux, banal, effronté et joli. Pour l'élever sa sœur et sa mère passent les nuits, s'usent les yeux à broder du linge de luxe. Tant de sacrifices seront un jour récompensés par le parti-pris de voler et de fainéanter. Il a l'intellectualité d'un objet d'amour qu'il finit par devenir. C'est le tyipe du marlou bourgeois, du « Petit Homme » propre, et, déjà vers les quinze ans, les vieilles prostituées du quartier l'enlèvent, se le disputent et font leurs délices de sa jeune chair luisante et bien nourrie.

Celui-là, toute sa vie, retrouvera le dévouement de sa mère et de sa sœur en d'autres femmes, trop heureuses d'entretenir sa crapule et sa stupidité.

Nous avons Cotonnet, le gymnaste et le calligraphe, Cotonnet qui fait la roue devant leg

riL-DE-FER

tambours d'un régiment en marche, Cotonnet toujours bondissant et travaillé de l'humeur folâtre d'un porcelet dont il a la couleur et le poil.

Cotonnet, qu'on envoie chercher un pain de quatre livres, disparaît des heures, des journées on ne sait où. Cette conduite a pour résultat de faire sortir son père et de le faire procéder à une enquête toujours vaine. Il va chez le boulanger :

— « Avez-vous vu Gaston ? »

On répond que Gaston est bien venu et qu'en partant, son pain sous l'aisselle, il a commencé par franchir, à pieds joints, un cheval de fiacre.

A partir de là on perd ses traces. Il est huit heures du soir. Gaston est parti à cinq heures et on l'attend peur dîner. Le père se remet en chasse, le col du pardessus relevé, la pipe dans le coin de la bouche, le chapeau melon incliné sur l'œil, la canne enfoncée dans la poche du paletot et dépassant l'épaule comme un fusil.

Où diable peut être allé Gaston, lui et son pain?

Le pauvre père parcourt le quartier et il demand e à tous les camarades rencontrés, à tous les agents, à tous les échos, à tous les pavés :

— (( Avez-vous vu Gaston ? »

Oui, on l'a vu Gaston, tout à l'heure... par là-bas en train d'enseigner le saut de crapaud à Michaël, même qu'il a raté son coup et qu'il a fendu le crâne de son copain en le lâchant trop tôt sur le granit, de sorte qu'il y a grand rassemblement, grands cris et pleurs et que Gaston s'est évaporé dans un dernier saut périlleux sans, bien entendu, lâcher ses deux kilos de froment.

Alors le père de Cotonnet, résigné, se dirige vers le lieu de l'accident en mâchonnant dans sa moustache :

— « Toujours des emmerde nients avec ce cochon-là ! »

Nous avons encore « Maximingue », un petit Aquitain tortueux, agressif et corrompu, mais « Fil-de-Fer » s'est réservé exclusivement la caboche de ce guerrier pour la « sonner » dans toutes les encoignures et les corridors, chaque fois que son irascible détenteur lui en fournira l'occasion.

Aucun secours affectueux à demander à celui-là « Fil-de-Fer » et lui, perpétuent la guerre des Albigeois.

Il y a encore Carguelou, t3rpe de faubourien trapu et jovial. Carguelou possède une jolie voix ;| il chante magnifiquement la romance et il ravagera le coeur des blanchisseuses et des trottins de la Chapelle. Carguelou est bon et courageux. Plus tard il élèvera une famille nombreuse, toute une tribu plutôt d'adoption, en se tuant de travail à force d'acharnement, car il aime la société.

C'est la mère de Carguelou qui vend du beurre et du poisson au panier dans les rues, ce qui cause l'admiration silencieuse de « Fil-de-Fer )>.

Voici Mathivet qui fiche le camp au bagne prématurément, on ne sait plus pourquoi, et voici Rottembourg, Rottembourg-le- Valeureux avec qui, seul, « Fil-de-Fer» s'entendra à peu près, car

^ottembourg est exceptionnellement solide et

Fil-de-Fer » a de l'estime pour les « costauds ».

Rottembourg est Savoyard. Sa mère, restée 7euve avec son frère et lui, a installé une petite 3rêmeriedans les environs. Le matin, avant d'aller ï l'école, dès les cinq heures en été et six heures n hiver, Rottembourg porte à domicile les carafons et les boîtes de lait. Or, comme il a le sang vif, ine tendance à la colère, à l'exaltation, beaucoup i'amour-propre, il relève l'humilité de sa tâche 3n l'exagérant à lui-mêm.e et en se figurant qu'il iccomplit une haute mission.

Bien que sommeille en lui une finesse montagnarde, Rottembourg ne veut pas voir le terre à ierrede l'existence. Il n'accomplit rien, si vulgaire joit sa besogne, sans en tirer des éléments héroïques. Il est dominé par le sang et, facilement lorsque 'amour-propre s'en mêle, il voit rouge. Ses goûts e porteraient vers la déclamation et le théâtre.

Plus tard, doutant de son génie, il se résignera L entreprendre un commerce pratique et sa,ns isques, mais, toujours se mentant à lui-même, 1 tentera d'y mettre du feu, des piaffements, les discours et de la gloire.

Il y a bien d'autres curieuses silhouettes qui ;e profilent sur l'horizon de « Fil-de-Fer », mais lucune ne pénètre le secret de son cœur noir, Toidement et tendrement désespéré.

CHAPITRE OU L'ON VOIT LA MARQUISE TENTER DE S'ALLEGEf DE L'ENCOMBRANT. — LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE.

Les quelques jours qui ont suivi la première Communion se sont bien passés. Nul châtiment céleste, à son grand étonnement, n'est veni punir « Fil-de-Fer » du rapt monstrueux de l'élasi tique, accompli nonobstant son état de grâce ei demeuré aux catacombes de ses vils appétits. Il a tremblé longtemps, il a caché le caoutchouc qi lui brûlait la poche et hantait ses sommeils] mais il a fini par se confectionner un somptueux lance-pierres avec lequel il envoie, sur des bouchons, des petits plombs à une distance inespérée.

Si cela continue il sera bientôt braconniej et " rapportera » à la maison des chapelets di moineaux, produit de ses chasses.

L'école laisse aux communiants huit jours d\ vacances environ.

Madame de Tirlapapan-Ribbon-Ribette lej emploie à courir Paris précédée de son réverbère annelé dans le dessein de lui choisir une car^

riere.

Comme d'habitude, il faut qu'il circule en avant d'Elle, en éclaireur, car il n'a que douze ans, il en accuse seize, il allonge à vue d'œil (la mauvaise herbe, n'est-ce pas ?) c'est un phénomène, un scandale, et, dans les rues, il a l'air de son jeune amant.

En outre, cette position de cheval en flèche lui met les fesses à portée de son encas et ça n'est pas un mince avantage.

— (( Marchez droit, chameau d'enfant. Vous marchez comme votre « salaud de père ». Ne traînez pas les pieds. Ces bottines sont neuves et demain il me faudra les faire ressem^eler ! Vous me faites « endéver » ! Mais cela va bientôt changer, je vais vous placer et vous gagnerez de l'argent qui me remboursera des sacrifices que vous m'aurez coûtés ! »

I Durant ces expéditions, « Fil-de-Fer » sent que la Marquise le hait derrière lui, en quelque sorte de minute en minute. Il baisse la tête et s'essaie à ne pas « marcher comme son salaud de père », qu'à vrai dire il reconstitue de plus en plus à mesure qu'il grandit.

Pendant ce temps. Elle se demande où Elle va e caser et comment. Il faut qu'il « rapporte », il n'y a. pas, et tout de suite si possible.

Ses professeurs consultés lui ont conseillé de le laisser à l'école encore un an, dans la conviction [ju'il obtiendrait une bourse, laquelle bourse lui permettrait d'atteindre un établis^ment supérieur, Turgot, Colbert ou un autre. Il a extrêmement bien travaillé ces temps-ci. On le prépare pour divers concours ou examens : il ne

renâcle pas aux idioties abstraites et stériles de l'Enseignement Primaire, de plus, sa conduite est excellente.

Une bourse ?

Il serait bien capable de la conquérir, la crapule !

Une bourse, qui ne paie que les études, et durant trois ans il ne pourrait être utilisé ! On serait obligé de lui coller encore, pendant trois longues années, « une soupe tous les jours que Dieu fait ».

Non, non. « Pas de ça Lisette ! » Ce manège a bien assez duré. « Tout beau. Mirant, nous vous voyons venir avec vos longues oreilles ».

Et puis, s'il s'avisait jamais de déjouer ses pronostics et ses prédictions défavorables, de dépasser Sa Très fulgurante Intelligence à Elle ?j Est-ce qu'on sait jamais ?

Il est capable de tout, le traître !

Insupportable hypothèse.

Certainement, il s'entend avec ses maîtres poui qu'ils disent du bien de lui. Elle est sûre qu'il esl idiot. Alors ! Déjà Monsieur de Blignac et d' autres j ont essayé de lui prouver le contraire. En vainJ Oui, oui, on voit bien quel but il vise ! Il la prem pour une « andouille », c'est incontestable. Voilî son plan. Il est clair. Monsieur irait trois ans Turgot ou ailleurs. Au sortir de ces études, il trou-j verait une place lucrative et... il la lâcherait !

Jamais ! Plutôt la mort.

Soit. Mais* qu'en faire ? Le mettre en appren-^ tissage ? Non plus, pour toutes sortes de raisons équivalentes et puis, principalement, parce qu( le «petit-fils d'un Garde du Corps sous Charles

ne portera pas la blouse », peut-être l'avons-nous déjà indiqué. Trois ans également d'apprentissage ! sans rien gagner ! Par exemple ! A-t-on jamais vu ?

Consulté comme un voleur l'est par un commissaire de Police, « Fil-de-Fer » a déclaré que, puisqu'on ne voulait pas lui laisser tenter d'obtenir une bourse et non moins lui permettre d'apprendre l'état de sculpteur, de dessinateur ou quelque chose d'approchant, il se désintéressait de tout, il n'avait de préférence pour rien, qu'on ferait de lui ce qu'on voudrait et, qu'au pis aller, il se croyait la vocation religieuse.

Alors, la Marquise a commencé des démarches énigmatiques , des tournées curieuses qu'Elie accomplit avec lui.

Seulement, Elle en a trop honte, et, lorsqu'Elle disparaît dans quelque immeuble, Elle le plante là, sur le trottoir où Elle le tient en réserve.

— « Arrêtez-vous et attendez-moi ! »

Armée de lettres de recommandations dénichées comment ? où sur de vagues on dit. Elle aborde des Orphelinats, des Sociétés de placement philanthropiques, catholiques, Israélites ou protestantes. Qu'importe, pourvu qu'Elie le dépose dans (Quelque vestiaire de la Vie où Elle pourra le reprendre quand Elle voudra. Elle pénètre auprès de personnages inconnus, dans des bureaux ignorés. Elle compte sur l'effet que sa plastique ne manquera pas de produire. Elle est certaine qu'en 36 révélant seule, d'abord. Elle impressionnera favorablement tout le monde. Le récit de ses

cataclysmes fera le reste et Elle enlèvera l'affaire. C'est pourquoi Elle abandonne « Fil-de-Fer » sur les trottoirs au seuil des maisons visitées.

— « Je peux le montrer, il m'attend en bas ! » Jusqu'ici, Elle est ressortie vexée et prise d'une

rage concentrée. Elle a subi un échec : sa distinction, son port de reine, la narration de ses désastres n'ont ébloui ou remué personne. On l'a éconduite et nul ne veut entrer en pourparlers avec le pétulant héritier des Saint-Scolopendre.

Quand Elle rejaillit ainsi de l'un de ces antres, timidement il s'informe :

— (( Eh ! bien ?

— (( Foutez-moi la paix ! Marchez droit ! lui répond-elle ».

Et, au retour, Elle songe à l'engager immédiatement comme mousse, ainsi que son frère l'a ét( par l'infâme gourvernante. Elle essaiera et çî sera encore une veste, car il faut être inscrit maritime pour s'embarquer et « Fil » ne l'est pas.

Ainsi, ni la Marine, ni le Commerce, ni les Pénitenciers, ni la Bienfaisance, ni même la Camard( n'ont voulu S3 charger de l'encombrant éphèbe]

Qu'a-t-elle fait au ciel pour être affligée d'ui pareil garçon ? Quand on pense qu'il y a deî gens qui sont venus à Paris en sabots et m beau jour se sont retrouvés avec des millions Eh ! bien, et ce M. Laffitte qui a rencontré h Fortune parce qu'il a eu le bon esprit de ra-j masser une épingle !

Demandez ça à « Fil-de-Fer » pour voir.

Il ne ramasse rien, l'intolérable, que 1(

bleus et les invectives ! Comment voulez-vous (|u'il parvienne jamais à quoi que ce soit ?

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