NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, Rue de Grenelle (VI')
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN-40 TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 8 HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN-80 COURONNE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 10 HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 750 EXEM- PLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES d'aUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE.
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Lettre de M. Odon-Cygne-Dur à i Auteur
A Monsieur Max Jacob, à H y ères (Var), 7, rue La Tour-de-Blanche.
Cher fabricant de poèmes et ami I
Merci de votre petit billet. Je laisse à votre sensibilité le soin de deviner ma reconnaissance : les mots déforment les sentiments. Merci des deux mains etmercià M°^e x***. Eh bien ! ce n'aurait pas été de refus î mais justement, par miracle, j'en ai déniché une, de qnelqu'un, quelque part. Enfin, bref 1 une perle d'armoire à glace, cher confrère ! Or donc, et par conséquent, suggérez à votre belle amie de mettre les armoires dont la cohue la dérange, à la disposition d'une Œuvre Philanthropique, telle que : Goutte de Lait, Bouchée de Pain, Eourneau Economique ou autre Vestiaire du xx®. D, ailleurs, je me fous complètement de quoi que ce soit dans ce genre. En tous cas, venez après votre retour : ma perle d'armoire désire vous connaître et nous en profiterons pour nous livrer à la joie.
Une armoire ! une armoire I sur l'air des Lampions. Je sens très bien tout ce que cette obsession d'armoire a de grotesque, mais elle est adéquate au bon sens, et je souffre odieusement quand, tout en m'offrant les multiples
armoires de M^^ X***, vous me dites cruellement « que je me permets des délicatesses et qu'au fur et à mesure de l'amélioration de mon « home », je me dégoûte de la barbarie ! » J'étais donc si barbare que ça ? vrai 1 je ne m'en serais pas douté I Plutôt pauvre, je crois. Non, mais avouez que ce n'est pas bien régalant d'avoir les mains ignobles toutes les fois qu'on a trié des manuscrits ! Quand on est bien en train, s'il faut se gaspiller à faire l'acrobate dans un fouillis, parce qu'il y a un papier égaré, est-ce que ce n'est pas affolant ? Cher fabricant très aimé de romans à thèses, retirez donc « barbarie » et «délicatesses » ou je vous retire mon amitié, une armoire même à glace, m'ayant tout l'air d'un besoin, j'ose espérer, naturel. Il faudrait un volume pour situer mon armoire dans cette rue et dans cette maison que vous jugez « curieuses ». « En voilà pour dix pages ? non I » J'ai bien trop peur de vous ennuyer, allez ! pour ne pas abréger. Oh I surtout I j'ai une telle horreur des longueurs, si vous saviez 1 et encore I ça dépend I
Si je ne devais pas d'élégants habits à d'élégants amis, comment ferais-je (les amis de nos habits sont, etc...)» ferais-je le dandy extra-dry dans les salons ? Seulement, pour être acceptables, ils doivent s'accommoder du changement de propriétaire. En cette matière, je suis les conseils de l'horrible M'"^^ Chaîne qui est à ma disposition dans la cour. Permettez-moi de vous présenter cet agréable expert en retouches. Dernièrement, votre zèle absolument parfait m'expliquait que mon éparpillement empêche que les sentiments chrétiens prennent pied dans ma vie. Eh bien ! sans être excessivement prétentieux, je pense que pour souffrir d'être environné de pareilles gens, je ne suis pas tellement mauvais I Ah I les visites de cette horrifique vieille crasseuse 1 Tout de même, quel obstacle la fidélité à l'église serait à ces incohérences : elle s'imagine qu'elle inspire de l'amour aux jeunes gens. Avec sa lippe immonde, ses cheveux d'enfant bouclés, ses yeux sai-
gnants I à 70 ans ! Voilà à quelles débâcles on dégringole avec l'habitude de se débrouiller sans confesseurs 1 Oh I honnête ! tiens ! il ne manquerait plus que ça ! mais stricte, rancunière ! Tout est informe en cette malheureuse, même son travail gauche et attentif. A l'agonie de son mari, son attitude ! ! I elle en parlait comme s'il était mort avant qu'il le fût et comme s'il était vivant après l « Quand il était jeune, ce qu'il ressemblait à Rochefort I A ce point-là qu'à l'atelier de son état on l'appelait Rochefort, vous comprenez ? Un jour qu'il était allé au théâtre sous un prétexte, il me revint avec des poux. Et voilà I je lui dis, tu iras encore au théâtre et de la bonne façon, ah I oui I on verra si je mens, moi ! il n'avait qu'une envie : aller au théâtre. A quoi bon ? à quoi sert-il ? A la fin de sa vie, je l'aurais laissé extravaguer, il serait allé au cinéma tant et tant qu'il n'aurait plus travaillé ; et moi, alors I amasser sou à sou et du travail par-dessus la tête : ah I oui I il mangeait pour se remplir^ et voilà, il est tombé malade. Hein ?... maintenant 1 alors j'ai voulu l'envoyer à l'hôpital pour me débarrasser finalement, il n'a pas voulu, par conséquence de son orgueil. Je lui disais : « Tu me feras donc enrager jusqu'à la fin. Eh bien I débrouille-toi pour te soigner, gobemouche que tu es ! » Un jour, je dis au docteur à la porte : « Il est perdu ! dites-moi tout en toute franchise, je veux savoir. » Je rentre I je le trouve à pleurer dans son lit, « Qu'est-ce que t'as ? c'est le cachet de quinine qui est perdu I » Il était bon ouvrier ! par conséquence de quoi ? parce que je lui avais suffisamment tenu la main. Il me devait tout ce qu'il avait cet homme-là. Oh ! je le lui disais souvent ! 1 I on peut le dire sans trop de sévérité, ses enfants I ils ne valent pas la corde de la doublure. J'ai profité de ce qu'ils étaient obligés de rester à l'enterrement inévitablement pour leur dire tout ce que j'avais en haine sur mon cœur. Je vous garantis bien que je n'oublie rien. J'ai dit à François : « Le jour que j'ai fait
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cuire un pigeon, vous l'avez mangé pendant que j'étais à faire le dessert : je n'ai pas pu apprécier ma cuisine I Je jure sur la tombe de votre père que vous n'emporterez pas ce dîner-là dans le cercueil où vous irez I Et toi, Léontine I tu n'as pas eu d'égard pour ta belle-mère, moi, tu l'as laissé se crever à travailler, à soixante-huit ans ! Eh bien donc 1 tu es repoussée 1 tu n'auras rien de ce qui est ici, je vendrai l'armoire à glace et tu ne l'auras pas, bien que tu aies envie de l'avoir I — Vendez-moi donc cette armoire-là alors I à moi 1 » Ouf 1 quand une calme, et pure, et pieuse, et consacrée retraite, mon cher ? me sentirai-je le courage de parler du pardon des offenses et du respect de la mort à M°^« Chaîne ? moi ni personne I qu'est-ce que cela donnerait, mon Dieu, au point de vue électricité, syndicats, shrappnels, téléphone, et cœtera. (Ceci est de Tironie, hein ?) « Rien n'est plus hideux, dit Renan, qu'un paysan sans religion. » Eh bien 1 il y a M™® Chaîne. Dommage que Renan n'ait pas fait la connaissance de cette prétendue « braves gens » I il étalerait un peu son axiome. La méchanceté 1 et elle s'en vante ! Moi, c'est entendu, je suis un pitre, vous, un ange et ma tailleuse, ça vous égaie à mes dépens. Et tout le reste de la France ? Il ne faut pas être sorcier pour deviner que jadis le confessionnal était un garde-fou. Vous aimez bien ma rue ! vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que ce prospectus du Mal. La haine et quelles amours, mon Dieu I Les pères près des femmes qui ne sont pas les mères, les mères sans maris. Si l'Ecole qui se désole de ne pas apprendre même à écrire à mes voisins, avait fait descendre Dieu dans leur conduite. Sa Lumière en adoucirait le tragique. Oui, mais voilà 1... Dieu, c'est de la poUtique. (Ici, vous pouvez rire.) Au fait I Renan aura confondu pour les flétrir du nom de « paysans » tous ceux à qui le grec est défendu. Et puis 1 en voilà assez, hein ?
« Vous savez, je garantis que c'est du noyer : ainsi.
ne vous inquiétez pas au sujet du plaqué. Aujourd'hui, par économie, ils ne font plus que du plaqué, malheureusement, mais ça c'est massif, c'est naturel.
— Combien ?
— J'ai acheté cette armoire-là dans le temps sur le magot de mon premier mari. Ah ! mon premier I en voilà un qui avait du foin dans ses bottes !
— Combien?
— Oh I je ne suis pas une femme sans cervelle comme la concierge, moi, une biscornue. Donnant, donnant, pas de crédit, je ne veux pas être à me miner les os pour l'avance que j'aurais faite.
— Combien votre armoire à glace ?
— Quatre-vingts.
— Bon 1 eh bien, je vous en donne le double. Quand Alexis, le petit peintre qui vient travailler chez moi, y sera, nous descendrons l'armoire tous les deux. »
Ah ! mon cher ! trois mois de douloureuses balivernes avant l'apothéose de l'armoire ! ! I Mon camarade vient pour le petit déménagement, crac ! M"^^ Chaîne n'est pas là, et chaque fois c'est le même truc ! A moi, elle disait : « Bah ! allons doucement I je trouverai toujours des hommes assez forts pour la porter quand je le voudrai. » Aux autres : « Je veux le faire languir, il est trop pressé I » Avec mon aversion pour tout obstacle à la chaleur de mes désirs, vous comprenez mon humaine méchanceté contre la vieille. Que voulez-vous ?... « Tâchez de vous rendre patient 1 » Hélas I à quel saint s'adresser quand on sent qu'on se moque de vous et qu'on est impuissant à se venger.
« Entrez donc chez moi, madame Chaîne, la doublure de mon pardessus est déchirée. Voyez comme c'est fait î ça n'est pas cousu tout du long... regardez !
— Oui, je vois bien... vous avez là un bon pardessus ! du beau 1 de l'extra et gonflé à la mode ! la mode à tous crins. Dites donc, pour ce qui est de l'armoire...-- oui
cette saloperie de pipelette éternue plus haut que le nez : elle a dit qu'elle n'autoriserait pas à la sortir de la chambre, me disait cette hypocrite. Cela tient à ce que j'ai une dette de quarante francs vis-à-vis de cette saloperie de proprio, en conséquence, j'ai une idée, voilà I il faudrait bien remarquer tout et la transporter la nuit.
— J'en parlerai à M™^ Lafleur, la concierge, mais si Tachât de l'armoire ressemble à un recel et sa vente à un vol, je n'en veux pas 1 tant pis pour moi et pour vous I »
« Vous en serez punis tous les deux ! » me répondit la concierge, M»"® Lafleur. Elle repassait du hnge, et de quel air I entendu et menaçant I Oh 1 c'est une actrice I un miracle 1 Je me demande si elle a conscience de ses farces. Une autre fois, elle ferma la porte de sa loge pour déblayer le reste du monde, pour l'élaguer.
« Alors, voilà I pour nos projets, le propriétaire est venu. Il y a du nouveau : premièrement, il a été bien aimable, bien arrangeant. Deuxièmement, alors, il veut bien comme ça que M™® Chaîne cède l'armoire à votre disposition, mais dame I il prendra les quarante francs qu'elle lui doit tout de suite, et vivement, hein ? chacun son dû. L'armoire ne sortira pas de chez M™« Chaîne tant qu'il n'aura pas ses quarante francs, c'est à moi de m'occuper d'être là. Croyez-vous, hein ? oh 1 celle-là ! oh I celle-là 1 elle prétend que j'accommode tout petit à petit parce que je compte que vous allez me donner vingt francs tout de suite pour que j'arrange les choses... enfin... voilà I... n'oubliez pas qu'il faut qu'elle donne les quarante francs au propriétaire avant de sortir son armoire. »
Je regrette beaucoup de m'être embarqué dans ce récit ridicule. Si c'était imprimé, hein ? qu'est-ce que je prendrai comme reproche, comme paroles méprisantes I Un jour, M'no Chaîne faisait semblant d'être fâchée parce que je n'avais pas été poli. Crac I autre chose, le lendemain I on lui avait offert le double du prix, la maligne 1... ou bien elle me prévenait qu'elle s'assurerait près du juge
de paix d'abord : est-ce qu'elle devait décidément quarante francs au propriétaire.
« Madame Chaîne ! je voudrais vous montrer un pantalon qui est trop court. »
Elle se détachait nettement de la question, parlait de son bonheur avant 70. Tout fut perdu après : les malheurs de la France se rencontrèrent avec les siens. Charmant î Et depuis ! ! ! enfin, elle jugeait excellente l'entreprise du pantalon et vantait son habileté.
« Quant à l'armoire, j'ai bonne envie de vous dire la vérité. Comme effet de la réclamation du proprio, je ne voudrais pas aboutir sans être sûre de devoir... vous comprenez. Ça n'est pas de la discrétion ça, d'aller au hasard me chercher pour l'armoire chez la boulangère. Vous ne voyez pas le mal qu'il y a, mais moi je ne pardonne pas la politesse I non I je ne pardonne pas, moi 1 Ainsi, mon mari à son lit de mort...
— C'est le tort que vous avez ! il faut pardonner... ça porte bonheur,
— Moi, je n'ai jamais tort ! Ainsi,' on ne me croit pas quand je dis qu'il y a un jeune homme qui me fait la cour : c'est la réalité. J'ai encore tous mes cheveux et frisés ! »
Quelle folle mesquinerie était au fond de cette mystification. Imaginez-moi, le dos au fourneau de M^^ Nave, l'épicière, à la table ronde où elle me sert à manger. Enfin ! la rue représentée par la pieuse et moqueuse sexagénaire se décide à effeuiller des renseignements. Lumière I tu peux tomber sur M^^^ Chaîne et Lafleur, j'écoute ! Et vous ! voici comment une armoire en noyer plein (pas du plaqué, bien sûr I) et une montre en or ont torturé deux cœurs et même trois. Je ne sais pas si je pleure ou si je ris quand je songe à cette arrière-boutique de la Cour des Miracles. Je ne vous ai pas déjà parlé de cette pauvre antique Italienne ? ce peuplier ? la «r Mère aux chiens » ? « Château branlant » ? Mais si I vous
savez bien, cette Cassandre qui a connu Louise Michel et posait pour Corot I
Cela me chagrine, vraiment, d'avoir l'air de dessiner (les caricatures, mais que faire de ce peuple sans Dieu ni morale ? Vais-je pleurer parce que l'acte qui a procuré notre terre et une vie de souffrances à mamz'elle Dix sous n'a pas rapporté plus à sa malheureuse mère il y a seize ans ? En somme, tant pis si cette mère. M"»® Louise, est... lépreuse, elle ne l'a pas volé (hélas 1 hélas 1 hélas I qui sait ?) Allaient et venaient comme des hirondelles, enfants battus et goguenards, mères indignes, M"<^ Virginie la naine rachitique, et cet ancien, rabougri sans chemise, le Père Tabac, qui grogne des injures sous sa casquette. Et la correcte et sémillante Veuve Grasset, qui s'est donnée à son beau-frère devant le cadavre de son mari 1 I ! Toujours est-il que c'est avec une joie sincère que M^o Nave m'instruisit de mes propres alTaires, et tout le Conseil fit chorus pour que je m'accorde avec eux dans leurs sentiments. Je condense et je résume. Mettons en scène : « Mon premier mari avait une montre en or, disait machiavéliquement M'"*' (Chaîne. J'aurais tant voulu l'avoir. U l'a donnée de la main à la main. Il était libre en définitive, elle était à lui, mais rien de plus beau que cette montre.
— Dans tous les cas, elle n'était pas l'équivalent de celle que j'ai dans le buffet, répond naïvement M'^^ Lafleur, la montre de père. Tenez I regardez I où est-ce que Je l'ai fourrée I Ah ! la voilà !
— C'est du beau I mais celle de mon premier mari était bello .lussi. Ali ! il avait du foin dans ses bottes, celui-là I
— Moi 1 1 aniionc qui csL tlan> iiioii coin, ma mère me l'a donnée au commencement quand je me suis mariée. Alice sera en Age bientôt, mais ousque je fourrerai tout mon capharnaiim alors ? C'est que j'en ai du linge I tout Iç linge perdu des locataires qu'ils ne se doutent pas et que je blanchi'^. Ln montre vous plairait, hein ? Là I et puis
en voilà assez de malice puisqu'on s'entend, on va faire l'échange à la satisfaction des deux amies.
— Je ne suis pas tranquille vis-à-vis de M. Dur parce que je lui ai promis l'armoire ; mais la montre est belle. Evidemment, il faut faire l'innocent par derrière, mais je n'ai pas de patience. Rien de plus beau que la confiance et la loyauté I
— Laissez faire ! on lui dira que le propriétaire ne veut pas par rapport aux quarante francs que vous devez.
— Evidemment, je ne vois pas le mal qu'il y a puisqu'on n'a pas signé de papier.
— Faites semblant d'être fâchée. Moi, je prendrai mon temps pour réfléchir. C'est toujours ça, car j'ai peur d'Alfred. Enfin ! espérons I l'essentiel est de rester bons amis. »
Et voilà I pendant ce temps-là, moi j'attendais mon armoire comme un imbécile. Oh I c'était un bel échafaudage. Malheureusement, vienne la peur, ma brillante improvisatrice de concierge se dépêche de lâcher tout : '( Sauve qui peut ! » Dame !... Le danger s'offrit sous les formes d'une visite du propriétaire et de deux lettres anonymes. C'est un homme jeune et bien portant, assez beau, et dont l'extérieur qui ne trompe pas est celui d'un voyageur de commerce.
Une lettre, que j'ai vue, disait :
« Monsieur le propriétaire du 105, rue Gabrielle,
« J'ai à vous apprendre une chose^ c'est que votre maison est un vrai &..., vu qu'on se chamaille là-dedans nuit et jour et qu'on tape sur les enfants. Il y a des locataires qui font l'amour à toute heure. Tout ça, la faute à qui ? C'est votre concierge qui est une vraie saloperie hypocrite, toujours à moitié ivre-morte et une coureuse qui ne donne pas à manger à ses enfants, etc.. »
Que dites-vous du portrait ?... Instantanément, l'héroïne
inventa pour sa défense un drame où elle joua un rôle de martyr qu'elle improvisait avec autant de brio qu'elle en exprimait les sentiments.
« Ah 1 non, alors I monsieur le propriétaire I je ne dépenserai plus un sou pour les autres I n'ayez pas peur I voilà ce que c'est que d'être trop bonne. Des gens que j'ai nourris I jusqu'au pétrole que je leur ai donné, des souliers à Léon 1 Ils se rabattent sur moi parce que j'ai réclamé mon dû. Ah 1 je sais qui c'est, allez !
— Je ne tolère pas ces bêtises-là. Vous n'avez pas tant d'excédent. Quand on est dans la pénurie comme vous, on ne donne pas. Bon, oui, mais bête, non I c'est bien fait pour vous 1
— C'est bien triste, allez I de se confier à des Imrluberlus pareils.
— Ne pleurez plus, madame Lafleur. Je ne utii^ pas à vous chicaner, dites-moi si cette seconde lettre vient des mêmes circonstances. Ecoutez :
« Monsieur le propriétaire,
« J'ai à vous dire que les cabinets sont bouchés, c'en est une infexion. Les escayets ne sont jamais nettoilliés et la cour est pire qu'une ccuriCy pendant ce tant madame la concierge... attendez... madame la concierge est avec son amoureux nir des Trais-Frères.
— Oh I tout de même I eh bien ! allez-y voir ! comme un fait exprés, tout est nettoyé de ce matin
— « des Trois Frères au Ib et les autres où elle csl saoule avec eusse avec son air poli qu'elle a. » C'est ronvorsant comme orthographe et comme français 1
— Oh I je sais qui I... ils se vengent parce que je ne les laisse pas libres de faire leurs stupidités. Ah I bien, si je ne faisais pas bonne garde I mais... à votre place, Je ferai maison nette 1 Ils veulent me brouiller avec vous
par la jalousie, de vieux amis comme nous sommes! n'est-ce pas, m'sieu le propriétaire ?
— C'est égal ! 1 I »
Oh 1 ça lui est bien égal ce petit monde-là î mais comme on a du mal à triompher des méchants 1 Sur ce ! avec Tair naturel de quelqu'un qui est bien au-dessus des reproches, elle se plonge dans des recherches pour se procurer le cahier des comptes. Qui sait ?... l'inspiration... des fois, hein ? Où diable est-il ce cahier ? le cahier qu'elle ouvre habituellement devant M. le propriétaire ? Ah 1 le voilà 1 Alors, elle dit avec la simplicité de l'avocat sûr de la victoire, elle dit sans émotion :
'( Pour les quarante francs de M^^ Chaîne, y a du nouveau ! elle paiera les quarante francs de retard, j'ai arrangé ça ! Je lui ai dit : « Vendez donc votre armoire à M. Dur puisqu'il veut une armoire : vous donnerez les quarante francs à M. le propriétaire, le restant sera pour vous, alors ! Elle a suivi mon conseil 1 »
Ah I ça n'a pas été long 1 crac I elle renonce en bloc 1 sauve qui peut général ! Je vous dis qu'elle ne tient à rien cette femme.
« Ah î mes quarante francs ! î 1 vous êtes une employée dévouée, madame Lafleur. Il est certain que vous avez des qualités. Allons 1 je reviendrai après ma tournée d'Auvergne, vous aurez arrangé ces difficultés-là. Au revoir 1... (Ici, fausse sortie, hésitation...) Alors, dis-moi I c'est-y vrai que tu me trompes avec un voyou de la rue des Trois-Frères.
— Et puis, après ? ? pourquoi pas » ?
Est-ce que ça ne vous donne pas envie de rire ? à moi aussi, bien sûr 1 Les bourgeois sont traités en vaincus, ou le seront, mais qu'est-ce qu'ils font pour être pris au sérieux par leurs inférieurs, dans cette société sans scrupul et sans Dieu.
M™e Lafleur compte le propriétai-e pa mi les gens auxquels elle a à mentir. Elle doit certainement se deman-
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der s'il n'est pas nécessaire qu elle mente aussi, ou à M^^ Chaîne, ou à moi. Après sa tournée d'Auvergne, en même temps que le propriétaire-voyageur entra bannière au vent dans la loge pour toucher ses quarante francs, l'armoire entra chez moi péniblement pour que je la paye. Ce que M^^^ Chaîne rage III je ne sais pas pourquoi, mais c'est un fait 1 « Les comphces I la trahison ! les hypocrites 1 »
Dites I est-ce que mon interminable histoire ne vous a pas ennuyé ? J'ai peur de m'être un peu embrouillé par-ci par-là. En somme, puisque M°^« X*** et vous, dans votre parfaite bonté, vouliez offrir une armoire à mon humble cellule, il était poli que je vous parle de celle qui tient la place. Dame 1 ça a été un peu long.
Vous prétendez que les hommes sont pareils malgré l'éducation tant que Dieu n'a pas changé leurs âmes. Il faut que vous connaissiez bien et moi et ma concierge, puisque vous l'avez choisie comme mon Sosie... Oui I artiste menteur, brûlant et faible, j'étais bien cela 1 Je vous offre dans cette lettre le portrait de mon Sosie pour vous prouver que je suis arrivé à me comprendre, donc..., etc., etc.. « Connais-toi toi-même », etc.. Mais ne nous gonflons pas trop.
Ma pauvreté et ma petite piété vous doivent de la reconnaissance ; Je vous en envole l'expression et celle de mon affection.
Odon-Cygne-Dub, 105, rue Gabrielle.
Un homme qui, par la volonté de se perfectionner, s'est transformé, a en lui deux personnes : celle qu'il était et celle qu'il est maintenant. La première recule pour que l'autre remue, mais elle est toujours là. Tout a été créé en séries dans la nature, même les hommes ;
aussi, un homme est-il pareil à tous ceux de la même série. Avec l'intention de faire sortir M. Dur des vulgarités d'une vie d'athée, l'auteur disait à son ami : « Les mœurs de votre concierge sont le portrait des vôtres. » Dieu, dans les Ecritures Sacrées, encourage les humains à s'élever au-dessus de la nature par la volonté : or, ils y gagnent un caractère qui n'est pas celui de tout le monde en ceci, que tout en ressemblant encore à eux-mêmes, ils resr semblent pourtant à Dieu par ce qu'ils ont de surnaturel. Les actions de M. Dur ne poussent ou ne retiennent ni les actions des personnages de ce livre, ni son mouvement. Sous prétexte de raconter les aventures vraiment extraordinaires d'une montre en or, l'auteur présente la dame qui possédait ce trésor. Hélas ! il y a des vertus en Mme Lafleur, mais non exercées. L'auteur le fera mieux comprendre en exposant les mêmes vertus dans un converti qui les avait aussi et qui avait les mêmes mœurs que sa concierge autrefois. Dans les vieux tableaux, les personnages allégoriques peints autour d'un héros expliquaient son moral ; ainsi, M. Dur est là pour faire voir ce qui n'est jamais visible dans M™^ Lafleur. M. Dur, c'est M"e Lafleur si elle avaH connu Dieu ; M. Dur, c'est le commentaire vivant de sa concierge; M. Dur et M«^^ Lafleur sont égaux comme nature, non pas comme perfectionnement.
Nous sommes tous à la fois gibier du Diable et ange de Dieu : tuons le gibier, l'ange vole. M. Dur c'est l'ange de M™e Lafleur, M™^ La eur c'est la bête de M. Dur.
« Est-ce qu'il se peut qu'un artiste soit du même acabit que sa concierge ? » Eh bien, donnez- vous la peine de réf éciir sur les gens qui sont autour de vous, vous allez faire ces découvertes I L'épicière de M. Dur, M.^^ Nave... l'auteur ne veut pas nommer le roi de France (par déférence) à qui elle ressemble : le goût du solide dans le confort I l'idée qu'elle est très puissan e I elle encourage les plaisanteries tout à fait comme ce roi. L'auteur est
surpris chaque fois qu'il entend M. L***, un Conseiller d'Etat : c C'est curieux I M. le Conseiller d'Etat est comme Jules, mon camarade de Lycée 1 » Jules, qui vend des Sandow aux Galeries Lafayette : deux fins gourmets, ma foi, et prudents I si corrects tous les deux. Vous n'allez pas me dire que les goûts fins et le sublime n'existent que pour les gens qui se rendent compte qu'ils les ont, non, n'est-ce pas ? M. Dur avait un voisin, un humble garçon malade, un ancien cocher. Ce jeune homme a de l'amour pour les chevaux de luxe à cause de la noblesse de leurs pattes ; il aime le lion et l'éléphant au point de lire Buffon, il révère ce qui est héroïque et en parle tragiquement sans donner envie de rire. « Voilà ce qui s'appelle la distinction, la délicatesse », disait souvent M. Dur, aux manières de M™e Lafleur, la concierge I II y a dans un passage de ce livre la lettre d'un officier de marine : Lucien Lemercier 1 cet officier a un boy très pur : lui l'est moins. 11 y a une demi-mondaine dans ce livre qui admire son valet de chambre et qui a des raisons honnêtes de se plaire près de cette canaille. Catégories 1 catégories ! tout n'est que catégories par nature. La vie de société a ses cases de damier, celles du damier de la nature diffèrent, mais elles coïncident d'une façon inattendue. Avant d'avoir bonifié sa conduite, M. Dur valait une place de concierge, une concierge travailleuse, dure, inconsciente, passionnée, bavarde et très tendre. Que deviendrait M™» Lafieur si elle s'améliorait par la connaissance de la Vérité Divine ? Mais voilà beaucoup de mots pour dire simplement : il n'y a pas de rapports entre notre situation et notre caractère.
« Je n'ai pas été incorrect ? U n'y a pas eu d'esclandre ? » disait feu Odon-Cygne-Dur. « Je suis poli... toujours, hein ? »> dit la concierge en donnant son congé d'un air pincé à une pauvresse. Remarquez chez la concierge et chez le locataire : 1° cette grande affaire qu'est la politesse ; 2^ cette inquiétude de gens qui ne sont jamais
INTRODUCTION EXPLICATIVE 2t
sûrs de ce qu'ils ont dit ou fait ; 3° ce mot « esclandre » dans la bouche de mon défunt ami 1 II est probable qu'il était souvent la cause d' « esclandres ». Quand M^^ Lafleur bat ses enfants, elle ferme les fenêtres, par crainte d'esclandre. Qui dit « ivresse » dit « esclandre ». M"^^ Lafleur se gTise de vin par habitude. M. Dur se grisait de son bavardage, et hélas î autrement aussi, pour rendre tout son effet sur une société. Leur avis à tous les deux est que la politesse a de l'importance, mais leurs actes ne sont pas toujours d'accord avec leur opinion parce qu'ils n'ont pas toujours le courage d'y faire attention. On ne peut pas être plus coquet que M™e Lafleur quand elle s'habille pour aller chez le commissaire de police ou que M. Dur quand il se déguisait en « homme chic « pour un dîner dans le monde. On ne peut pas être plus souillon qu'eux quand ils sont seuls. Voici qui expHque l'idée qu'ils ont de la politesse : plaire ! ils aiment plaire, ils veulent plaire coûte que coûte. Il y a des gens qui ont de la politesse par réflexion morale : cela s'accorde avec la dignité, la tenue. M. Dur et M™® Lafleur veulent plaire : cela s'accorde avec leur dévouement, leur amabilité.
« Ah I celle-là ! Ah I cefle-là ! tout de même, hein ? la boulangère ! je viens de lui prêter cinq francs. » C'est M'^ la eur qui parle. « Des mu'^es 1 disait M. Dur I Ils ne viennent que parce qu'ils espèrent me prendre quelque chose I J'ai encore prêté ce matin cinquante francs à ce salaud de Victor. » Ce sont des gens faibles qui se vengent avec la langue de n'avoir pas pu résister. Quand M. Dur est mort, on a beaucoup parlé de son dévouement, de sa tendresse, de sa fidélité, de son amabihté, de son héroïsme artistique. « Avec moi, c'est à la vie à la mort I » dit M^^c La' eur. « J'ai les mêmes amis depuis dix ans ! » disait ce pauvre Dur. « Le petit Léon..., il aime bien mémère, est-ce pas, petit Léon, qu'il aime mémère ? » Et M. Dur : « Je l'adore, mon cher I l'amour, pour moi, c'est une maladie qui vous met la
tête à la place des pieds et réciproquement. » Du locataire et de sa concierge qui n'a pas entendu ces mots ? « Il est bien aimable... elle a été très aimable... il n'est pas aimable. » Il est bien naturel quand on a le désir de plaire qu'on apprécie le même chez les autres ou qu'on leur reproche de ne pas l'avoir.
Quand M. Dur et M^^ sa concierge ont un sentiment, ils s'y accrochent comme un naufragé à une planche. Il s'ensuit :
1° Qu'ils exagèrent ce qu'ils ressentent ou les expressions qui l'exprimeraient. Ainsi, M»"® Lafleur « hait » M*"® Chaîne. M. Dur « adore » un monsieur trouvé dans un salon hier soir. Pour que vous disiez comme eux, ils mentent : la médisance, par exemple, devient de la calomnie, et l'éloge du dithyrambe. Après la lettre citée, M'ne Lafleur improvise des plaintes contre un locataire pour sauver sa place de concierge. M. Dur en aurait fait autant avant sa conversion. En causant, un homme convenable concède en toute justice des droits à son adversaire sur les siens pour que la discussion ne devienne pas dispute. Des concessions 1 ah I bien oui 1 ne fallait-il pas que M. Dur plût ?... Alors, M. Dur trahissait ses opinions politiques, ou plutôt il les aurait trahies s'il en avait jamais eues : républicain avec M. X***, royaliste chez M™« Z***, anarchiste un jour, socialiste ailleurs. On l'a traité d'hypocrite, il est plutôt menteur par sentiment ;
2° Qu'ils l'affirment sur un ion tranchant. M™® Lafleur « n'admet pas » les retards au paiement des termes de loyer. Elle « n'admet pas qu'on parle mal à mémère ». M. Dur appelait « idiots » ceux qui n'écoutaient pas ses discours esthétiques, ses conseils paternels, ou bien il prenait cet air suffisant et vexé qui est le silence des dogmatiques ;
3° Que M. Dur fut un héros et sa concierge une héro ne en hommage à son mari mort, M^^ Lafleur a cru héroïque
de jurer une éternelle vîduité. Elle parle de ce serment. M. Dur a rencontré l'Art. Certains le croient, c'est par étroitesse d'esprit que, fasciné par cette nouveauté, il a préféré la misère et ses vices aux accommodements de l'art et de quelque carrière ; des désordres ternissent ces héroïsmes. M^^^ Lafleur aurait eu la même fascination ;
40 Que M. Dur et M^^ Lafeur sont « gaffeurs » et s* en punissent eux-mêmes. Dans une compagnie, M. Dur déjeunait avec une dame, une dame de très mauvaise conduite. M. Dur ne pensa à rien d'autre qu'à cette dame pendant le repas et tant et si bien qu'il pensa tout haut, et sur quel ton. M. Dur se punit lui-même. Ah I M. Dur, il prenait vite son parti de perdre ses amis « adorés ». Il y met autant de légèreté qu'il met de peine à faire leur conquête. Il ne reparut plus jamais chez ses hôtes. C'est ce qui a fait dire à son meilleur camarade : « Un jour, il vous lâchera en vous laissant une petite crotte dans la main I » Comparez M^^ Lafleur. Elle dit d'un couvreur tombé : « Il restera boiteux. Il pourra jamais se marier I » A qui dit-elle cela ? à un infirme céhbataire I Ecoutez ]\/[me Chaîne : « La concierge vous tourne le dos et c'est elle qui vous a causé du désagrément ! »
50 Qu'ils sont coriaces étant très tendres. On a accusé M^^ Lafleur de n'avoir pas été sensible à la mort de son mari parce qu'elle était si heureuse de voir sa famille réunie qu'elle riait. « Quels beaux bronzes 1 » dit M. Dur devant la photographie des victimes d'un volcan. Mais il pleurait au cinéma ;
6° Qu'ils sont immondes quand ils ne surveillent pas leurs appétits et trop fins quand ils les surveillent. Est-il vrai qu'avant son mariage Rose Lafleur ait été surnommée " le rat des fortifs » ? On raconte encore des ignominies sur la vie intime de feu M. Dur. Ces vérités n'empêchent pas la concierge d'être vexée quand on oubhe de la saluer et M. Dur d'avoir passé pour un dandy. Souhaitons que
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la conversion de M. Dur ait nettoyé sa vie jusqu'à sa mort qui est récente.
En tous cas, puisqu'il se confessait, il fallait bien qu'il vît l'horreur de ce qui est horrible. 11 fallait nécessairement que l'examen qu'il faisait de sa conscience tous les soirs le débarrassât au moins du cynisme.