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CHAPITRE PREMIER ALFRED

a Quand un enfant a des desserts dans son panier, on ne demande pas la cantine gratuite, disait la directrice de l'école, rue Foyatier.

— G'est-y un dessert une tablette ? Et un enfant malade encore î

— C'est le règlement I

— J'irai au commissaire, voilà, alors I c'est-y poli de parler comme ça à une veuve de quatre enfants. Et ma nièce I

— Si Tenfant est malade, apportez un certificat.

— Alors, j'irai à Bretonneau. Vous avez donné des souliers à Brémontier, alors pourquoi que vous n'en avez pas donné à Alfred, alors ? Sans compter qu'Alfred, il n'est pas comme tous ces petits voyous effrontés. Là... eh bien, je préfère effacer la rancune I je ne vous ai pas ennuyée, non ? alors !... »

Les sourires les plus agréables de l'alcool obtinrent ce qu'ils souhaitaient de la directrice, et les pleurs dans une autre visite.

Alfred était un jeune aristo. La garde-robe de M. Dur provoquait son admiration, ses livres, son écriture. Les repas préparés par sa mère lui en faisaient désirer de meilleurs.

« Oh ! j'en aurai la fièvre, disait-il un soir que M. Dur passait devant la loge de sa concierge. Faut-il qu'il en ait de la perversité celui qui m'a volé la montre, mais malheur à lui, je le tuerai froidement ! mon couteau dans

le cœur I Quel enthousiasme, hein I la montre de père I Puisque c'est moi Théritier... C'est bien pourquoi je suis digne d'avoir la montre par mon titre d'aîné, hein ?

— Monsieur Dur ! croyez-vous, hein ? si c'est possible d'avoir confiance dans ces petits gaspilleurs-là. Alice se sert de mes pantalons pour essuyer la vaisselle. Alfred a pris la montre de père pour la porter à l'école en cachette de mère. Quelle idée abracadabrante, hein ?... bien entendu y a un malin qui l'a enlevée. Ils ont si mauvais genre, ces galopins-là, si indélicat.... c'est-à-dire, évidemment... qui sait ? et mal aux dents comme j'ai... »

Alfred, pâle et verdâtre, les mâchoires serrées, met sa casquette et sa mère un châle noir.

« Quelle faiblesse de faire l'éplorée dans la rue comme ça I Pourquoi faire que tu renseignes toutes les femmes de la rue ? non ! mais t'es radieuse quand tu accapares la place d'honneur.

— Faudrait-il pas que je fasse la douce, la sucrée ? Depuis quand est-ce que les enfants commandent, mal appris ? »

Ils contemplèrent les lieux clos qui avaient été témoins de leur malheur. Puis ce fut le commissariat.

« C'est encore vous, madame Lafleur 1 dit M. Landrecies, commissaire de police de la rue Lambert. Vous permettez que je garde mon chapeau, j'ai des maux de tête. La tête travaille trop madame la concierge du 105, rue Gabrielle. Oui..., cette fameuse madame Lafleur, la grande coquette de Montmartre.

— Oh I m'sieu le commissaire 1 on ne se déteste pas, hein ? alors... voilà... eh bien, c'est Alfred, mon fils, l'aîné des cinq, qu'on lui a volé sa montre à l'école... A part la perte, c'est désagréable, puisque c'est la montre de mon mari. Ah I ah 1 ah! j'en tombe des unes... c'est drôle, est-ce pas ?...

— Votre rire, madame, n'est ni très convenable, ni très intelligent. Quel âge a-t-il ? quatorze ans... et pas

encore décoré ! Quelle idée a germé dans votre cerveau, si je puis dire, de confier des montres de famille à des gamins. Ah 1 je vous reconnais bien là. Vous êtes de celles qui ne sauront jamais mener leur barque. Enfin ! vous dites : à l'école de la rue Foyatier I j'enverrai un de mes limiers demain matin : on terrifiera les enfants... poliment, bien entendu, le premier qui pleurera sera le coupable. Un policier est un confesseur dans l'appareil de la magistrature... »

Le lendemain, l'inertie de la classe ne fut pas ébranlée par les manières de cardinal du commissaire ni par son français épuré. Il enseigna l'horreur du vol et les pénalités qu'il amène.

« C'est Mahaut, dit le petit Brémontier.

— Appelez-moi « monsieur le commissaire » !

— Il sait l'heure mieux que la toquante à Lafleur, celui-là ! dit Mahaut de sa place. Penses-tu, malin I va.

— Je suis pas agressif, Mahaut, dit Alfred, mais prends garde que je m'installe pas, car je te fais ton affaire, et sans commissaire, t'as compris. »

Mahaut conserva la plus sympathique figure d'enfant pâle jusqu'à l'apparition de sa mère • elle apportait la montre découverte dans une doublure. M°^e Lafleur pardonna à M^oe Mahaut avec ses plus aimables sourires : ses pauvres enfants payèrent en rebuffades cette générosité et tout le quartier la connut avec ses plaintes. Alfred, Brémontier et Mahaut furent ennemis quelques jours.

Cet incident décida M™ ^ Lafleur à solliciter une place pour Alfred comme s'il l'avait montré impropre aux études scolaires. Louis Lafleur, son époux, avait été employé par l'Administration du Gaz. Cette Administration conserve avec les veuves de ses employés une partie des rapports qu'elle avait avec eux : «Le Gaz me donne cent francs par an 1 disait la veuve à la blanchisseuse de la rue Drevet. Cent francs, c'est vite consommé I Bien entendu que ça ne suffit pas, mais le jour où c'est en train

de tomber, on se rabat dessus illico et tant pis ! à la débandade I En supplément, il y a le coice à prix réduit. ■

M. Roche, le caissier du Gaz, regardait volontiers M^^ Lafleur.

« Chère madame Lafleur, le compte est exact, je vous en assure. Qu'est-ce que vous attendez si patiemment. Puis-je vous êlre agréable ?

— Eh bien, alors, voilà 1 c'est pas la peine d'embrouiller les fils par soi-même. C'est pour mon Alfred, l'aîné des quatre... des cinq, en comptant ma nièce... Na î J'aurais voulu le placer ici comme père, s'il y avait eu moyen de moyenner les circonstances à tout hasard, comme on dit. La 1 vous ne m'en voulez pas ? on est bons amis, hein ?

— Ma foi, oui 1... Faudrait désigner l'enfant à M. Lang. C'est lui que ça intéresse. Soyez persuadée que je lui en parlerai avec des paroles prévenantes, comme il faut. Comme je vous comprends, madame Rose, comme je comprends votre nature au fond I Je vois M. Lang à midi et à six heures dans le métro, il m'a même convié à sa table de famille. J'ai une influence prépondérante sur lui. Ici, nous sommes tous intimes, le Gaz n'a qu'un seul cœur pour tous ses employés. Est-ce que le petit a son certificat d'études ?

— Ah 1 oui, alors I et du supplément par lui-même I Une belle écriture I et paisible, et raisonnable, pas charivari pêle-mêle comme les autres. Il est dans son coin tranquille, à lire des journaux de gosses. C'est le meiUeur de la bande... et puis poU, vous savez I pas inconvenant 1 »

Le respect des formules de politesse est, avec celui de la mort, le dernier qui reste à notre époque sans respect. IVj.no Lafleur fait, de la politesse, un argument à son profit dans les discussions de la famille : « Sale ivrognesse, dit Alfred à table, dis donc que tu le gardes pour toi seule, le vin. — Et d'abord, tâche d'être poli, hein ? » répond la mère.

Ce fut un jour de fête que celui de la première paye

d'Alfred. On avait projeté une soirée de cinéma et un dîner de viande. Mahaut y fut convié : le petit voleur de la montre était devenu le meilleur ami de la maison.

« Eh bien, alors ! le voilà un vrai homme, et bien gentil pour mère, là, disait Rose Lafleur. Il apportera son argent tout tranquillement, alors je m'arrangerai pour lui fournir ce qu'il lui faudra sans chicanes : c'est juste I il faut être juste pour réconcilier tout le monde.

— Donne-moi quarante sous sur ma paye. Veux-tu me donner quarante sous ? c'est facile I

— Voyez comme il est contrariant, tout de même : on prend plaisir à le cajoler délicatement, et voilà -qu'il faut se gendarmer tout de suite pour des caprices. Et moi, alors 1 cochons d'enfants ; il faut que je vous nourrisse et tout, et tu veux encore quarante sous tous les dimanches. Qui sait si tu ne les aurais pas eus et en excédent même, mais tu ne les auras pas, na 1

— Je n'accepte pas les économies avec mon argent. J'ai q latorze ans, je veux jouir de la vie : tu ne comprends pas les jouissances de la vie, eh bien, pour moi, c'est l'essentiel : d'abord, pourquoi que tu ne me donnes pas la montre de père ? je suis l'aîné, je suis l'héritier.

— Tout pour toi, c'est ta nature, dit Maurice ; je cherche à comprendre pourquoi je ne suis pas autant l'héritier que toi 1

— Ce qu'il a du toupet, celui-là, dit la mère. Tu ne travaille pas, toi... tu ne rapportes rien à mère.

— Pourquoi I dit Alfred, je vais te fixer, et vivement, parce que t'es bâtard : c'est navrant, mais c'est une commission de M™® Nave à ton adresse, c'est moi le câblogramme. Mère s'est occupé de ta naissance en se divertissant avec l'ancien propriétaire, à preuve qu'il envoie trente francs par mois pour toi. Si le nouveau propriétaire savait ça, il serait jaloux, pas, mère ? La montre est à moi, elle est pour moi, et ça ne m'effraie pas de veiller à la conserver. «

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Ces paroles, que par les fenêtres, M. Dur entendait dans son rez-de-chaussée, le faisaient pleurer. Il se souvenait qu'une scène toute pareille à propos de dizaines de mille francs l'avait fait rire jadis chez des bourgeois cossus. La famille était aussi peu chrétienne que celle-ci, les enfants avaient vingt ans.

« Mme Nave 1 oh I celle-là ! Oh I celle-là I elle déblatère contre moi parce que Léon lui a chipé une tablette I Alfred 1 je te jure sur la tombe de ton père, devant l'écriteau en bois, que c'est pas vrai.

— C'était ton droit. J'approuve les jouissances de la vie.

— Alors, quoi 1 tu prends mère pour une de ces femmes qu'on trouve dans la rue. L'ancien propriétaire, pourquoi pas le nouveau aussi I Et puis quand même ? Ah 1 j'ai eu joliment tort de ne pas y aller quand il me faisait la cour... Dieu sait que j'ai eu assez d'occasions de me remarier, si c'était pas pour vous, cochons que vous êtes 1 mais je vous mettrai en pension et je prendrai quelqu'un : je m'en fous de M"® Nave. Ce n'est pas la peine de tomber sur moi parce que l'ancien propriétaire me donne trente francs : c'est sa charité, comme tout le monde, ou l'équivalent... Viens n\'embrasser, Maurice ! «

Maurice tourne vers la concierge, sa mère, son beau visage rouge de honte et ses jolis yeux : il quitte brusquement la table et la maison. Il n'y devait revenir qu'après deux jours de vagabondage et de faim.

Trois litres de vin mettaient des pleurs dans les yeux de Rose Lafleur et des ardeurs dans ceux de Mahaut et d'Alice. Pauvres enfants auxquels l'école n'apprend pas à réfréner leurs instincts et que les exemples encouragent au contraire.

« Tiens 1 la voilà la montre de père, dit M™« Lafleur, et surtout tâche de ne pas la casser. Ah ! bien I voyez-vous I tout le monde est content. Je ne suis pas chienne, moi l Ah I non, alors 1 si on savait... Faut pas la vendre, tu

sais, mets-la chez « ma tante » si tu veux, mais la vends pas I »

Le succès d'une tentative enhardit le jeune employé.

« Ça m'emballe pas le bureau ! les petites bonnes gens sont bien là, mais moi, pas du tout. Ça sent la perfidie là-dedans ! et puis l'air du bureau est écœurant : c'est à donner la fièvre ! Ah I si j'avais une bicyclette I vois-tu les courses rapides, Mahaut ? hein ? plus de tristesse ? ohé ! la grande vie ! excelsior I

— Comment ? ah ! non, alors, je ne donne pas de bicyclette. C'est les galvaudeux, les voyous qui ont des bicyclettes, comme les enfants de la concierge du 13. Tu ne reprends pas un peu de gigot, Alfred ? Oh ! que c'est bon le gigot !

— J'agite la question froidement. J'aurais une bicyclette que je la prêterais à Mahaut tant qu'il voudrait toute la semaine ponctuellement, puisqu'il veut faire du journalisme.

— Il y a une occasion de bicyclette rue Lavieuville, cent vingt francs, payable trente francs par mois, chacun peut en payer la moitié, dit Mahaut.

— Mère, tu me donneras quinze francs tous les mois pour payer ma part.

— Des bêtises I c'est pas la peine de compter sur la bicyclette, Alfred ! je ne vais pas travailler pour te payer des caprices, n'aie pas peur.

— Et moi I je vais mettre mes journées à la disposition du Gaz uniquement pour que tu fasses des économies avec mon argent. Ce serait trop commode ! Je veux mon argent définitivement à moi.

— C'est toi qui cherche la chicane, Alfred I on est tranquille, c'est lavé par terre, j'ai reçu l'argent de l'Assistance publique hier : faut que tu déranges tout pour la débâcle ! oh I la I la I la ! la ( la ! quel mic-mac.

j^ — Allez I remets-moi en mains propres tout l'argent

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que je t'ai donné hier. Je vais foutre le camp d'ici I je veux ilu gigot tous les jours I

— Alors, rends-moi la montre ! c'est pas la peine de donner des montres à un hurluberlu comme toi. Allez ! allez ! rends-la I je suis bien bonne de me priver pour vous autres.

— Rends l'argent I haut les mains I on va la fouiller, Mahaut 1

— En voilà une manière de demander I tâche d'être poli 1 »

Alfred rendit la montre, mais M*"® Lafleur ne rendit pas l'argent parce qu'elle avait payé le dîner. Pour conquérir le porte-monnaie, le fils violenta le tablier et les poches de la jupe. Les deux plus petits, Léon et Mariette, ne se retenaient pas de hurler. Mahaut consolait Alice. Les locataires se servaient des fenêtres pour échanger des appréciations.

« C'est abominable I elle n'est pas juste î elle n'a pas droit de maltraiter ses enfants I .disait la fenêtre de la mendiante naine, M"" Virginie, quel bon cœur voulezvous attendre d'une ivrognesse.

— Le principal, là-dedans, c'est la brouillasserie, disait une Italienne, une brave femme trompée par son bellâtre de mari. Il y a de quoi rire. Je ne lui reproche pas de boire, c'est la nature, il faut y aller selon la nature, mais c'est la brouillasserie qui est drôle !

— Le fils a droit à son argent, disait M"® Chaîne, la tailleuse. L'argent est l'argent, le reste est de la camelote. Elle a son magot, allez I elle ne fait pas d'embarras pourvu qu'elle l'arrondisse, et encore 1 et encore I

M. Dur se demandait, durant ces abominations, s'il n'avait pas eu de torts envers ses parents jadis. Il se résignait douloureusement à ne pas intervenir ; pour certaines conciliations chez M™« Lafleur ses tentatives avaient tant de fois été vaines qu'il était découragé.

Alfred et Mahaut s'en allèrent. Le soir, M"»» Lafleur,

qui n'avait pas remarqué les clins d'œil des deux complices, pleurait son fils, sa bourse et la montre qu'elle ne retrouvait pas pour la remonter.

Le lendemain, le commissaire de police disait devant M°ie Lafleur :

« Curieux 1... curieux !... quels sales gens que ces gens-là ! et ça se multiplie en révérences pour jouer aux grands seigneurs. Quelle mentalité I alors, vous portez formellement plainte contre votre fils. Vous êtes constamment en conflit avec votre famille ! Allons ! soyez brève I

— J'aime mieux que vous le mettiez dans une maison de correction et voilà I puisqu'il ne veut pas suivre mes conseils.

— Inutile de vous dire qu'il va falloir un jugement du tribunal. Je ne m'occupe de l'affaire que comme ambassadeur. La maison de correction pour une montre, bigre I c'est raide I vous êtes d'une méchanceté effrayante. Considérez que ce garçon ne laissait rien à désirer auparavant, que c'est un petit garçon très sympathique et que vous êtes sa mère. Il m'est douloureux de constater que vous détruisez violemment son avenir. Je n'ai malheureusement pas à vous faire un tableau enchanteur des fréquentations qu'aura M. votre fils dans une maison de correction.

— Eh bien 1 alors, c'est entendu ! je cède, je retire ma plainte. Pauvre Alfred, mais c'est lui la cause, monsieur le commissaire.

— Vos pleurs I vos pleurs I je ne goûte pas du tout, je n'apprécie pas du tout ces comédies. Quelle mentalité 1 Et l'ami de M. votre fils ? le nommé Mahaut ? portezvous formellement plainte contre lui ? il est son compUce dans le vol de la montre.

— C'est déjà trop de dérangement pour vous, monsieur le commissaire.

— Alors, vous auriez pu me dispenser de votre geignante visite I

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— Si Alfred revient à la maison comme Maurice, alors ce n'est pas la peine de garder rancune pour la montre. Là I tant pis I oii ! la 1 la ! la I la I la I quel mic-mac I bien I bon 1 bien ! enfin, espérons I espérons toujours I espérons ! espérons encore I Quelle bonne mère je suis, hein ? Il y a encore ma fille, Alice I vous la connaissez bien, Alice 1 non ? elle rôde assez par là pourtant I une espèce de propre à rien I une grande molle I oh I celle-là I oh 1 celle-là 1 j'ai beau taper dru sur elle, me rabattre dessus tant et tant I elle ne dit rien et elle me chipe tout ce que j'ai. Et puis, elle est sale, elle ne repriserait pas une paire de chaussettes. Enfin, elle lave la vaisselle avec mes pantalons I oh I à la voir, non 1 elle n'a pas l'air si paresseux que ça 1 Trouver du plaisir à lire des journaux de gosses à deux sous I si c'est possible de jeter l'argent par les fenêtres pour des bêtises pareilles. Ça ne vous dérangerait pas que je vous l'envoie : j'aime mieux vous l'envoyer pour qu'elle suive vos conseils, petit à petit : elle aura le temps de réfléchir. Oh 1 la I la ! si vous saviez... je voudrais tant savoir où est passé Alfred. »

Elle alla trouver les employés du Gaz, moins pour constater l'improbable présence de leur jeune collègue que pour le faire de la réalité de son malheur. Et puis, la comédie dont elle ne se priva pas était une consolation, lille retint ses larmes : le sourire apitoyé de la mère indulgente aux fugues de la jeunesse lui parut plus élégant. Ses plaisanteries douloureuses ne rencontrèrent que de brèves paroles administratives. A son retour, rue Gabrielle, M^'^ MarcelUn, qui conservait à Paris les mœurs apprises aux champs, malgré son dédain pour l'ivrognesse, condescendit à lui donner de mauvaises nouvelles de son flls parce qu'elle-même en avait d'excellentes du sien. M'^c Vialard, la mercière, l'avait vu sortir d'un hôtel rue Berthe. M"« Vialard craignait autant de se faire un ennemi d'Alfred, en répétant ce détail à la mère, que de la mère en ne le répétant point. Pourtant, par goût du

roman, elle dit que le colportage des journaux faisait vivre dans une chambre Mahaut, Alfred, et une Juliette. Ils occupaient la chambre 13, à l'hôtel du n» 12, rue Berthe.

M^^ Lafleur les trouva dans un lit sans en paraître émue : la concierge n'a jamais qu'une idée à la fois :

« Je te demande pardon de te déranger. Tu es libre, puisque tu gagnes ta vie... dans le journalisme... tu vois que je sais, hein ? la bicyclette et tout... Alors, ça te serait égal qu'on dise pis que pendre de mère : que ses enfants partent parce que je ne vous donne pas à manger, et tout ça ? »

Ses larmes ne l'empêchaient pas d'ajouter :

« Je te promets que si tu reviens, je ne te parlerai de rien... Ah ! bien, voyez-vous, je n'ai pas de rancune.

— Mère I je te le dis froidement, je suis triste de te voir ennuyée, mais j'ai pris une résolution, et ce n'est pas par perversité, comprends-le bien. J'acceptais très facilement de payer ma part de dépense, je ne suis pas égoïste, enCn 1 tu m'as dégoûtée en disant des mensonges, je n'aime pas les mesquineries, je suis indigné de tes mensonges. Non I et puis, mettre mon argent à la Caisse d'Epargne, non I embrasse-moi, et puis va-t'en I Mon Dieu I que la vie est sotte I

— Alors, tu m'abandonnes dans mon coin I et Léon qui est si mignon ! et Mariette qui t'aime tant ! et Alice ! et ta cousine Angèle I

— Il se passe quelque chose de navrant 1 Eh 1 bien, vous êtes très bien là ! pourquoi supposer que je suis un égoïste, un pervers comme le fils de la concierge du 13. Je veillerai sur vous, je m'occuperai de vous. Mais pas de chantage aux larmes, hein ? oh ! que c'est angoissant.

— Il y aura toujours du boniment, ça c'est vrai 1 moi qui l'aimais tant quand il était petit.

— C'est possible I je trouve ridicule d'aimer les enfants. Pourquoi faire ? tiens, Mahaut ! voilà une femme qui

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s'emballerait sur le premier petit mendiant de la rue et qui n'est pas foutue de donner quarante sous de gratification le dimanche à son fils.

— Si la dame qui fait semblant de dormir là a des enfants un jour... Dame I il faut les prendre comme ils viennent... elle saura bien que ce petit monde-là n'est pas toujours aimable ni poli.

— J'ai un enfant, madame.

— Quel âge qu'il a ?

— Huit mois I

— Il est en nourrice, probablement. Eh bien I en voilà pour quatre ou cinq ans de tranquillité.

— Non, madame, il est chez ma mère.

— Les mères sont bien bonnes !... et voilà la bicyclette ! Alfred, qu'est-ce qu y dirait père de te voir déjà un peu comme ça avec une bicyclette, une femme, en hôtel et tout à l'abandon. Je travaille, moi I enfin, espérons I

— Qu'est-ce qu'y dirait père ? pourquoi ?

— Bien, bon 1 mais ne fais pas des yeux comme ça. Ecoute, j'ai à te dire une vraie et grande chose, alors... c'est entendu que si tu reviens à la maison, tout est réparé ; je préfère ne pas porter plainte pour la montre, sans compter que le Gaz te reprendra comme c'était depuis un mois. J'ai dit que tu étais en voyage pour un deuil de famille, alors ils ont été très aimables.

— Y a pas un mot de vérité dans cette femme-là.

— Qu'est-ce qu'y dirait père que tu dis que ta mère est menteuse ?

— Oui I qu'est-ce qu'y dirait père, de te voir dans ma chambre de jeune homme, venir faire la gentille avec Juliette ? de te voir me pousser à bout que c'en est écœurant quand je ne suis pas en défaut, vu (jue je veux payer ma part des frais de la maison ? Qu'est-ce qu'y dirait que tu introduises le commissaire dans toutes nos affaires d'une façon absolue et contre moi, ton fils, Alfred,

dans le cas de la montre. Elle est au Mont-de-Piété, la montre ! je n'ai pas honte, ni peur de le dire.

— Ça te sera égal, alors, que je prenne la reconnaissance : tu ne perdras rien puisque je la retire avec mon argent. Ah ! bien 1 voyez-vous ? ce que je suis gentille, hein ? vous ne vouliez pas me croire... Tu vois que je me venge pas, n'est-ce pas ? »

L'œil de la mère prête à ravir la reconnaissance, avant qu'on fût levé du lit, inspectait les murs et les meubles ; la main de Mahaut la retirait de l'oreiller.

« On vous la vend cinq francs au plus juste, madame Lafleur. »

Mahaut se fût repenti de n'avoir pas tiré d'une situation autant d'argent que les plus malins eussent pu le faire.

M^^ Lafleur avoua avec un sourire mondain ne posséder que trois francs. Alfred hésita, mais le respect humain l'emporta sur la piété fiUale : il se tut devant Mahaut.

M™e Lafleur revint à l'hôtel avec cinq francs, puis chez elle avec la montre.

Le lendemain, M^^ Lafleur se débarbouillait ou essuyait des larmes. La porte et la fenêtre de la loge étant ouvertes, on apercevait au-dessus du mur d'en face le Sacré-Cœur et des bosquets, dômes étages de pierres et de verdures. Parut un homme tassé dont le ventre dominait le pantalon dans une chemise sans col, et le chapeau de paille, une grosse moustache noire.

« Une nommée Lafleur (Rose), au 105 : vous avez ça ici ?

— Quoi c'est que vous me voulez ? fait la concierge sans cesser d'astiquer son teint pour lui rendre l'éclat que l'alcool ternit. »

Un regard l'invite à clore porte et fenêtre.

^ Qu'est-ce que c'est encore ? oh 1 la ! la ! la I la ! la I

— En résumé, tout ce que je peux vous dire, c'est que vous avez un fils qui n'est pas bien magnifique, car il

paraît qu'il a volé une montre : un nommé Lafleur (Alfred), domicilié au 12 de la rue Berthe.

— Premièrement, quelle montre qu'il a volé, alors, Alfred ? c'est-y la mienne ? probablement !

— Tant qu'à votre fils, cependant, une conversation a été entendue derrière le mur de la chambre, et tant qu'au nommé Mahaut également, et tant qu'à la fille Varicourt. Je n'ai pas beaucoup de détails, mais il résultait de cette conversation que ce trio, plutôt peu intéressant, avait entre les mains une montre. Sous ce rapport, ils ne pourraient pas l'avoir achetée, car c'est une montre en or, et ils doivent toujours deux semaines au propriétaire de l'hôtel.

— Bien I bon I bien 1 bon I alors, pourquoi que vous vous rabattez sur Alfred comme ça ? de quoi vous vous mêlez ?

— J'espère que vous connaissez ce papier-là ? je vous souhaite de répondre poliment pour éviter des difficultés. C'est tout ce que je puis vous dire.

— Je suis une illettrée.

— Service de la Sûreté. Agent 393. Chaque propriétaire d'hôtel a une carte également dans ce quartier. La femme qu'on a volée a trouvé le moyen de savoir... elle a fait une démarche le matin à l'hôtel, mais ils s'en fichaient pas mal I la montre était loin, car il paraît qu'elle n'a attrapé que la reconnaissance du Mont-de-Piété.

— C'était moi 1 croyez-vous, hein ? ainsi, je suis bien rassurée sur Alfred, car je ne porte pas plainte sur Alfred I Ah I non, alors I je voudrais bien savoir qui porte plainte sur Alfred.

— Tant qu'à ce que vous affirmez, je ne sais pas, mais tant qu'à la plainte, tout ce que je puis vous dire sous ce rapport, c'est que je peux saisir le Procureur de la République, au nom de la Société, comme on dit, celui qui a pris l'objet fera cinq ans dans une maison de correction, et en plus les complices également Cepen

dant, je crois qu'on arrange les affaires de temps en temps, mais alors il faut casquer.

— Ah bien ! par exemple, si je me doutais î... c'est moi I c'est moi qui suis allé chercher la montre de père que j'avais prêtée à mon fils pour la faire réparer. Ainsi ! à part la plainte, vous ne me racontez rien de nouveau. Sans compter qu'elle est belle I Je préfère vous la faire voir. Tenez I elle est toujours dans le buffet.

— Tant mieux I quoi qu'il en soit, je vais la conserver comme pièce à conviction. Vous n'aurez qu'à la redemander, elle ne sera pas salie ; il ne lui sera fait aucun mal.

— Quel toupet, hein ? Hé I madame Chaîne I un agent tout de suite I je suis forcée d'aller au commissaire encore, alors 1 »

La connaissance des relations des bandits à cartes jaunes dont se sert la Sûreté et des honnêtes commissaires de quartier n'eût pas mieux servi M^^ Lafleur que l'habitude qu'elle avait d'invoquer ces fonctionnaires. L'inconnu abandonna la loge et la montre.

Il revint le lendemain.

f* Pour ce qui est de la montre, je ne sais pas si on en tiendra compte, mais quoi qu'il en soit, Alfred Lafleur a volé une bicyclette rue Lavieuville. »

Rose Lafleur était dans une détresse qui tenait moins à la nouvelle qu'au mystère du messager. La présence de la pohce trouble les consciences les plus pures, et M""» Lafleur n'est sûre jamais de rien, pas même de sa conscience.

a Eh bien 1 alors, voilà I j'irai voir Alfred et je saurai tout petit à petit. Oh 1 à sa mère... Alfred I c'est mère 1... il n'y a que mère... Venez demain après-midi et une visite sérieuse alors, pas en coup de vent : j'aurai peut-être à vous dire bien des petites choses I »

La chambre d'Alfred était pleine de la fumée des cigarettes et le lit qu'il occupait seul, de leurs cendres.

T C'est-y \Tai, alors, que tu ns volé la bicyclette ?

— C'est Mahaut î

— Tu vois maintenant ce que c'est de ne pas suivre les conseils de mère... Tu n'avais qu'à rester avec mère... Il y a une espèce d'homme de police qui me met à l'envers tous les jours, rapport à toi. Allez I au lieu de vivre de tous ces mics-macs, reviens à la maison, le temps d'arranger les choses et, si tu aimes mieux après, tu partiras alors...

— Ce serait prudent... je réfléchis... il faut uniquement que je voie l'homme par mes yeux pour avoir une certitude, et vivement.

— Merci I il peut te forcer à mettre les menottes I

— Voyons, mère 1 ou bien il y a un mandat d'arrêt... où est mon faux-col ?... contre chacun de nous, ou bien il n'est question que de renseignements à prendre, d'opérations de sous-marins comme au cinéma... je veillerai...

— Il viendra à la maison me chicaner tout à l'heure. Dans tous les cas, ce n'est pas la peine de te faire de la bile pour Mahaut. Tant pis 1 c'est déjà trop de toi. »

Une heure après, l'inconnu commençait ainsi avec Alfred qu'il avait voulu isoler :

« J'ai été envoyé pour m'occuper d'un vol de bicyclette qui a été commis rue Lavieuvillc, mais cependant, vous comprenez ? moi, je m'en fiche pas mal et, en plus, j'espère que je pourrai vous sauver, mais il faudrait... vous n'avez qu'à avouer tout ce que vous avez vu sur le vol de la bicyclette pour vous tirer d'affaire.

— Je n'accepte pas que vous me sauviez, moi ? je ne suis pas en défaut ! si j'étais en défaut, quel intérêt auriez-vous à me sauver ? La perfidie et la malice me dégoûtent. Je vous demande la raison de votre conduite, méthodiquement.

— Oh I... oh 1... oh 1... quel chien de caractère vou> avez I vous n'avez pas peur des gendarmes, vous I mais ils vont vous mettre les menottes comme aux autres et, en plus, ça ne sera pas long, alors vous aurez f)eur, oui !

— Est-ce que Je peux supposer que la police arrête les innocents, comme au cinéma, alors, c'est navrant I

Finalement, Alfred dit comment la bicyclette avait été volée par Mahaut et comment lui l'avait ignoré. Il avoua qu'il avait pris et enga é la montre de sa mère, que son intention était de l'échanger contre une bicyclette.

— Heureusement que vous avez vidé votre sac î prenez garde, maintenant, de me dire carrément où est Mahaut ?

— Je ne m'occupe pas de Mahaut.

— Tant qu'à Mahaut, si vous ne jabotez pas, c'est vous que j'arrête.

— J'ai la certitude de ma conscience.

— Tant qu'à vous, ça va relativement assez bien, mais cependant, au sujet de Mahaut, je vous retrouverai toujours, sans aller bien loin. Soyez demain soir rue Clignancourt, au coin de la rue Ramey, avec votre acte de naissance. Vous prendrez un verre avec moi, c'est plutôt plus agréable, hein ? Combien gagnez-vous dans le journaUsme ?

— Dix francs.

— Vous avez bien quelques petites économies ? non ? eh bien, tant qu'à votre mère, elle en a ?

— Je ne sais pas. »

Ils cessèrent de parcourir la rue Gabrielle devant le numéro 105, où l'inconnu entra seul.

— Madame, sous le rapport du vol de la bicyclette, votre fils a fait des aveux : on lui fera fabriquer des chaussons de lisière pendant cinq ans, ou plutôt, je crois qu'on pourra arranger ça si vous êtes raisonnable.

— Je pense qu'on est des amis maintenant vu les circonstances, n'est-ce pas ? Venez par ici, vous serez au frais. Excusez, hein ? le lit n'est pas fait 1 je suis sans gêne, hein ? ici, on fait la cuisine, l.i lessive, tout, hein ? on mange, on boit... tout, hein ? Le vin est à votre disposition, vous pouvez vous rabattre dessus I »

Elle le regarda vider un litre en souriant. Il la regardait sourire sans l'imiter.

(t Je vous parlerai directement au sujet de votre gosse. Donnez-moi votre montre en or, et je le sauverai tant qu'à la justice.

— Ah 1 par exemple I ça, non I je préfère qu'il aille en jugement.

— Eh bien, pour solde de tout compte, donnez-moi dix francs I »

Elle les donna.

n Pour frais de dérangement et pour frais de procédure, en résumé, je trouve que vous pouvez me donner encore vingt francs.

— Monsieur Dur I monsieur Dur 1 est-ce que vous êtes-là ? »

M. Dur est juste. Il sait combien de fois il a eu recours aux voisins dans sa vie, ne sachant même pas fermer une malle sans aide ; il accourt et trouve seule M™® Lafleur qui lui conte son aventure.

— J'irai avec Alfred ce soir au rendez- vous de la rue Clignancourt. »

M. Dur aurait reconnu la profession à l'allure et l'homme à la profession.

« Bonsoir, mon ami, dit M. Dur, alors I qu'est-ce qu'il a fait Alfred Lafleur I Ah I oui, votre carte ! bon à savoir, agent 393 I Est-ce que vous connaissez M. Coradel, non ? eh bien, je lui parlerai de l'agent 393 et de la montre de ma concierge. Je prends l'apéritif demain avec le commissaire de la rue Lambert. Tenez I le voilà, Lafleur 1 voulezvous C'tre assez aimable pour lui remettre les dix francs que sa mère vous n nnoTii'»; hier. Voilà qui est bien I Bonsoir, mon ami I »

M™e Mahaut a paye ja Dicyclctte. Quant au policier, on ne l'a plus revu.

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