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CHAPITRE II DEUXIÈME LETTRE DEM. DUR A L'AUTEUR

Caro Mio 1

Je comprendrais très vite, si votre amitié voulait m'en faire grief, que le retard d'une lettre que vous attendez deux mois, a l'air d'une ingratitude méprisable envers vos bontés... Il y a quelqu'un quelque part, il y a vingtcinq ans, qui prétendit que j'étais grossier ; depuis I depuis vingt-cinq ans, je sculpte mon âme comme un bon Chinois, et les résultats d'ailleurs ne sont pas fameux. Je ne suis pas toujours très enchanté de ma politesse et de la distinction de mes manières, mais il y a plus grossier... enfin ! il y aurait beaucoup à dire là-dessus, je préfère me taire. Et puis, naturellement, je ne vais pas m'amuser à faire de la psychologie avec vous, maître. En somme, tout simplement, j'ai négligé de vous écrire parce que je me réjouissais de vous apporter du nouveau ! du nouveau 1 des nouvelles ! « Allez vivre auprès de prêtres, me disiez-vous, ils vous donneront envie de leur ressembler, ce qui vaut mieux que de ressembler à M™® Lafleur ! » Je suis toujours vos conseils, vous me rendrez cette justice. Je ne demande qu'à m'instruire pour m'élever dans l'échelle des êtres supérieurs. J'ai l'audace de le dire, et c'est un fait. (Paragraphe réserve à l'humilité.) Bien que je sois absorbé par des tendances artistiques, comme vous savez, et imprégné du noir ^poison de certains milieux, j'y échappe dans la mesure de mes forces. Ah I ce que c'est beau l'esprit de sacrifice : c'est admirable ! je me

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console d'en êlie coniplctemcnt dénué, puisque tout m'est égal, n'est-ce pas, vous comprenez, en dirigeant ma carapace les yeux fermés du côté de Tidéal indiqué, comme une brute, et Dieu sait que ma carapace est une carapace. Décidément, je suis grossier, caro mio, et c'est vrai I I I c'est-à-dire... ça dépend... j'ai peur d'être si léger, si délicat, si susceptible. Arrangez ça I Bref, passant par-dessus toutes les questions de contrariétés financière et autres, c'est en me ruant sur la gare d'Orsay (Cf. idéal) que je me suis délivré de la pétaudière de la rue Gabrielle. Simultanément, un prêtre, honnne de grand esprit, élaborait un tas de choses..., je vous conterai ça.

Vous me voyez enchanté de la théorie en question, celle des séries humano-animales. J'en suis fou. Ça ne fait pas bien plaisir à mes amis, car elle est ofi^ensante pour les gens de lettres : je passe pour exagérer I mais mon cœur est enduit de ciment armé 1 un cœur de pierre I Et entrevoir que telle princesse triée sur le volet et telle bonne femme se classent dans le même tiroir, se confondent — quelle dégringolade — c'est sublime, c'est émotionnant. Oh I c'est beau, cette théorie-là I Juger que — à part la grâce de Dieu — les gens sont équivalents chacun avec le même écriteau que le groupe, moi avec ma concierge, alors que ça a l'air si compliqué, alors que les circonstances embrouillent tout, eh bien I ça abrège, ça repose, ça rafraîchit. Je suis imprégné de votre théorie jusqu'à la manie, et elle continue à me donner de la satisfaction. Là-dessus, je suis parti à la découverte comme un pirate. Avant tout... que je vous dise... voulez-vous que je vous remette mes pauvres observations en ce moment, gentiment. J'agis avec un noir culot, caro mio ? non I très humblement, au nom de nos œuvres futures. A titre de curiosité ! je vous informe qu'Edgar Boutarel de l'Académie des Sciences morales, que nous rencontrions jadis chez la bonne et distinguée comtesse DmitrofT, est le sosie de la blanchisseuse de la rue Drevet : même monstre dégoûtant

et dégoûté, même obstacle à la distinction du bien et du mal par une confiance en soi apostillée ou non, même tragique, même intelligence. Idem, Ludovic Sichel, délicat peinturlureur et... un agent de ville du xviiie arrondissement : tangos, cosmétiques, petit susucre à la cage du serin « Pfff I Fifi 1 » propreté de vieille demoiselle et économies à la Caisse d'Epargne. Mais î ! 1 de moi, vous ne pourrez plus dire : « Idem, M^^^ Lafleur et M. Dur ! » je me suis occupé de l'avenir ; j'ai suivi vos conseils.

N'allez pas croire, caro mio, que j'ai fait semblant de renverser tout pour l'arabesque d'un épisode dans ma vie. Ah ! non, alors ! quand je tape, moi, je tape dru et je m'accule. Maintenant, à une lieue de toute gare, à une heure de la ville d'Orléans en chemin de fer, dans la plaine, la plaine, la plaine à perte de vue (une espèce de Beauce, quoi !) mon Siège Social, voilà ! Presbytère de Saint- Benoît-sur-Loire. Ma foi ! c'est bien possible que je sois fidèle éternellement à ce domicile. Je suis en train de m'imprégner d'un esprit qui m'éclaire, qui me suggère une foule de choses. Enfin ! espérons ! espérons, comme disait M"^ Lafleur.

N'ayez pas peur, caro mio, je ne vais pas vous faire de la littérature à la Huysmans sur la célèbre Basilique de Saint-Benoit, coin où tous nos rois mirent leur âme en commun. J'ai conscience d'être assez indifférent aux petits triomphes confraternels, et vous, d'ailleurs, vous diriez : « Il en est là ! » Quand je me promène tout autour dans son enclos de gazon sec, quand je prie sous ses colonnes énormes, etc.. (Ici, descriptions que l'auteur a supprimées.)

Côté jardin, le presbytère se signale par des tuiles brunes et leur sollicitude pour les géraniums, les roses, les tomates, une treille et les deux poiriers du puits : c'est joli I Trianon I (la chaumière). Côté cour — si vous y tenez, car il n'y a pas de cour — un mur, bonhomme, de prison, et quatre fenêtres en désordre accrochées tout

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du long d'une me. Dans la rue, qui est en platanes trop soignés, s'étalent deux modestes charrons. Mais là, sincèrement 1 trouver de pauvres boiseries blanches, de pauvres carreaux roses h terre, un brillant buffet Henri II, non pas excusables ! non ])as dignes d'intérél, non î je dis : plus royal I plus impérial que rapi)artement de B***, avenue du Bois 1 pourquoi ? aftairc de goût ! insinuezvous. (Je suis stupidc.) Il est très possible, n'est-ce pas, que pour un artiste... Dieu sait que je ne suis pas « artiste ■ pourtant... « Oui, mais vous avez un faible pour les portes vitrées et les jardins ? » Soit... Passons... Et cette chambre à coucher mansardée, oh 1 bien vaguement Louis-Philippe ! avec l'escalier raidc comme une échelle, l'alcôve, la commode, la statuette en plâtre sur la cheminée, le papier à fleurs I ce n'est pas, ah 1 non I parce que je suis, comme on me dit toujours, un « être à part » que je m'en trouve satisfait. Allons ! avouez qu'il y a dans les domiciles des gens quelque chose de merveilleux quelque part qui annonce le point où leur conscience est parvenue. Appelez-le « atmosphère », ou comme vous voudrez, mais avouez. D'ailleurs, vous savez cela mieux que moi. Ah I les rayons de la Grâce 1 I 1 c'est une réalité, les rayons de la Grâce 1 lit la présence des Anges, donc 1

Ah I caro mio I la douceur qui vient de Dieu et la douceur rusée I quelle dffTérencc î L'une est un calme irradiant, enveloppant, l'autre, elle est collante comme du sucre I On aj)i)récie les traits de l'éducation des gens du monde (vous et moi, tous les premiers, hein ?) N'oublions pas la ressemblance que ces gens-là ont avec le type du chrétien parfait... enfin... cahin-caha : disons que là où on retrouve calqué l'idéal chrétien, ils ont l'air parfait ! ce (|ui est consternant, c'est (fu'au fond ça ne marche (|ue pour ménager le plaisir, l'orgueil et cette fameuse fine méchanceté qu'ils appellent « royale Impertinence ». Ht alors, pensez 1 si l'idéal chrétien ne refuse ])as des apparences aux seigneurs du plaisir et de

l'orgueil, pensez quel charme ont ceux qui sont désintéressés de tout et de tout, puisque le désintéressement est à la base, etc., etc., etc., pantoufle. Enfin I vous qui me conseilliez de ressembler aux prêtres, vous savez I vous savez quelle compagnie exquise est celle des grands dévots. Ah ! oui, certes, providentielle môme, car ils apaisent et consolent. L'énorme vertu n'est pas la tristesse, comme on veut bien le dire ; la preuve, c'est que le vice a réquisitionné l'amabilité, la politesse, le cérémonial, l'aisance, et tutti quanti, pour être à la ressemblance de la vertu, pour qu'on ne déteste pas sa férocité à première vue. Pas mal ! oui ! mais ça se gâte à la première imprudence. Or, chez les messieurs qui sont mes nouveaux amis, l'amabilité, la politesse et l'aisance sont de la vertu qui se répand. Quelle différence !

Tenez ! rien de plus simple : je vais vous renseigner à la fois sur tel fonctionnaire et sur M. le curé ou son vicaire. Quoi ! vous m'accordez bien qu'ils sont en tête do ce petit monde. Et puis I et puis ! au fait 1 non ! vous savez ce que c'est que des fonctionnaires amers et ambitieux d'avancement.

Oh I bien entendu, le bon Dieu n'est pas dans les petits papiers de ces sinistres bonshommes. «A bas la calotte I hein ? » Ils sont comme ça pas mal qui sont étonnés qu'on leur préfère dans leur mesquinerie, leur fiel, leur vanité et leur vague immoralité, M. le curé et son vicaire dans leur grandeur, leur résignation, leur modestie et leurs ravissants principes de vertu. Ah ! ils se connaissent bien peu I aussi peu qu'ils connaissent les autres et la vérité I

M. le curé et son vicaire ont refusé de l'avancement I quelqu'un, quelque part, leur eût-il fait grief de l'apprécier? ah 1 non, certes ! malgré leur ingratitude, leurs paroissiens ne peuvent s'empêcher de faire l'éloge de leur immense dévouement en faveur de tous et de chacun. Mais, eux, les saints prêtres I ils les aiment, sans être, hélas I enchantés d'eux : ils les aiment et s'accommodent de leur petit

coin. Opposez, caro mio, cet amour en Dieu qui dépasse la résignation avec l'amertume du monsieur d'En Face et le presbytère avec le domicile détesté d'où l'on glisse tous les jours par lambeaux et par trous. Ici, les suggestions de l'amabilité ne dépendent pas du titre ; on ne renonce pas devant les pauvres à l'affabilité affirmée (levant un évêque. Je ne plaisante pas : j'ai déjeuné à la table de M. le curé avec un évêque ; j'y ai déjeuné aussi avec des gars dénués à peu près de manières, le zèle hospitalier de ce saint homme ne négligeait pas plus ceux-ci qu'il n'avait négligé celui-là. A opposer avec M^^ et M. d'En Face ! ah ! si vous saviez comme ils envoient promener les femmes sans chapeaux et les hommes en casquette : ils les secouent bien, allez I le genre de la caserne. Comment ? mais ils s'en vantent même, mon cher I madame se vante de détester « les brutes ». Il n'y a qu'ici que l'insolence rencontre la charité et les reproches, l'humilité : et ce, profondément 1

l 'U jour, moi, en coup de vent, comme je suis toujours, j'ai eu l'audace de reprocher je ne sais quoi à M. le vicaire : il a souri innocemment, les yeux baissés. Je vous assure que c'était moi qui étais anéanti. Et quelle pureté ! quelle science imprévue 1 comme ils sont imprégnés des auteurs anciens 1 Je n'en aurai jamais tant vu I pas possible I Je me demande si on n'a pas fabriqué deux prêtres spéciaux pour me faire une farce 1 Mais je dirais la même chose chaque fois qu'il arrive un vrai chrétien en voyage vers la Basili(|ue. « Voilà comme j'aurais voulu être I disait un soldat non baptisé en parlant d'un abbé de la guerre... — 11 ne dépend que de vous de devenir un chrétien et un grand dévot pour en acquérir les charmes », lui répondit-on. Le dit soldat, entre parenthèse, a été baptisé récemment. On serait sans aucune nouvelle de ce que furent les traditions de France après tant de cataclysmes, si l'Eglise, assise avec la fermeté des ans, n'en avait opéré la réunion toujours. Discrétion, prudence,

tact, politesse de l'esprit et du cœur I hélas I Ce n'est pas la peine de vous rapporter le grand plaisir que me font les rares jeunes gens qui nous environnent. Comme on est loin des enfants de la rue Gabrielle î Et la pétaudière des lycées légaux 1 Vrai ! on s'accoutume vite à cette idée que dix-neuf siècles au moins aussi raisonnables que le nôtre aient confié la jeunesse à ceux dont Dieu a dit : « Je lierai et je délierai ce que vous avez lié et délié 1 » On ne s'en étonne pas quand on a vu ce que j'ai vu...

J'ai remarqué que les ecclésiastiques font acquérir différents sentiments aux enfants et pas vulgairement, oh î non, alors ! mais, au contraire, ils les élèvent à des atmosphères supérieures ; ils empêchent, de plus, que ces sentiments ne se galvaudent à la volée à tout hasard. Ils désirent avoir, non pas des êtres à part, de futurs bachehers, mais bien des hommes, certes ! Il y a une espèce de pathétique toutes les fois qu'ils racontent les Mystères de la Religion. Ce à quoi ils s'occupent, c'est à intéresser profondément... Ils fondent les enfants tout doucement, parce que l'intelligence vient de l'affection, et réciproquement. Ils éveillent l'une en éveillant l'autre. Les enfants s'appliquent à honorer leurs parents, à les louer, à prier pour eux et les professeurs eux-mêmes se plaisent à ces prières. Sans cesse, les enfants sont familiarisés avec Notre-Seigneur, parce qu'ils sont habitués à réfléchir que ces Chers Protecteurs sont comme leurs pères et mères : le maître enseigne ainsi à la fois l'amour pour Dieu et le respect pour les parents. Que le travail devienne un plaisir, c'est l'idéal de tout instituteur consciencieux, n'est-ce pas ? eh bien I les ecclésiastiques sont les seuls à avoir compris que l'essentiel était de demander à l'amitié ce qu'ailleurs on n'obtient pas par la force et la sévérité. Avec ça qu'on n'obéit pas mieux à un camarade qu'à un garde-chiourme, hein ? Les enfants sont enchantés que les grandes personnes s'égaient avec eux : or, convenez que se les concilier, c'est déjà les

soumettre 1 ne pas avoir affaire à des êtres hostiles ! demandez à n'importe quel professeur si ce n'est pas énorme pour l'éducation, ça 1 Pensez quelle confiance ont les enfants dans des hommes qui s'enthousiasment pour leurs jeux, qui s'intéressent h leurs conversations à la promenade I Mais ils sont ravis ! I I Résultats : premièrement : l'enfant ne glisse pas des mains ; l'éducateur le pénètre, et c'est tant mieux pour sa perfection absolue. Deuxièmement : pour la correction ! combien elle est précieuse la punition d'un ami qui doit renoncer au régime de la tendresse pour frapper ; combien elle sert, réfléchissez-y I comme il la ressent douloureusement, le pauvre enfant I Troisièmement : la vertu n'est plus un vague fantôme qui n'a pas d'importance, c'est quelque chose de la vie ordinaire : le Père Un Tel, c'est la vertu, et qu'on aime, qu'on préfère même.

D'ailleurs, les résultats, ce n'est pas la peine de les expliquer... Remarquez que, dans la familiarité des maîtres, les enfants s'habituent à cette tenue qu'on a toujours tendance à observer devant les supérieurs, même quand ils sont des amis intimes. Ça les empêche de se débrailler, de s'affoler, de s'éparpiller à tort et à travers. Oh I que c'est beau cette éducation-là I c'est admirable 1 Et voilà I voilà, en tous cas, bien humblement, mais indiscutablement, ce que j'ai été assez heureux pour voir pendant une ou deux brèves leçons de catéchisme. Voilà plutôt ce que j'ai senti en m'amusant avec les enfants de chœur le dimanche dans le jardin ou pendant les messes commentées du jeudi.

Quelle erreur profonde d'avoir supprinu' les collèges religieux 1 Mais, i)our(iuoi ? pourquoi ? La peur de la concurrence... Ma foi 1 je le comprendrais assez, hein ? Du satanisme, oh I oui, alors, car depuis, la France, elle ne se voit pas comme elle est, mais c'est l'Arche de Noé, sans Patriarche, c'est le déluge et tout ce que vous voudrez. C.aro mio ! M"** Lafleur et ses charmants boutons

qui ne connaît que le commissaire de police et ses passions très distinguées, M^^ Lafleur et la rue Gabrielle, c'est la France sans Dieu. La rue Gabrielle est prolongée jusqu'à l'extrême. Excusez-moi de vous avoir raconté des choses que vous connaissez mieux que moi. Je pense que vous mettez mon délire sur le compte de l'étonnement.

Elève et lauréat, hélas ! des lycées, je ne suis ni guéri de leurs malaises qui persistent quand on n'est plus jeune — c'est un fait I — ni heureux de leurs bagages oubliés entre temps : en revanche, je suis imprégné de l'esprit sec de l'Université pédante. En somme, mon entrée au presbytère fut une entrée de clown ! Pauvre clown empressé et prétentieux (car elle n'était pas trop naturelle, mon humihté improvisée). Pourvu qu'on n'ait pas jugé les anciens lycéens sur ma mine I il y a d'anciens lycéens ravissants comme vous, par exemple. Rocambole dit dans un drame : « Des scrrrupules !... j'aurrais des scrrupules 1 » Bref ! tant pis ! Au fond, ma mine est plutôt celle d'une exhumation de la Terre Parnassienne ou Montparnassienne, ô orgueil, ton séjour ! celui de tes amertumes et de tes joies. Soyons juste I il y a des Parnassiens aimables, ne fussent que vous et moi, et il n'y a que moi d'essentiellement grotesque. Hélas ! encore hélas ! Donc, dans cette chaumière de Trianon le Presbytère, imaginez mon arrivée, l'arrivée de mes brusques activités inattendues I Imaginez dans ce Paradis de la discrétion, mes excès de langue, mes méchancetés involontaires ou non, mes inerties amères. A titre de curiosité, un exemple !... Peu s'en fallut que je ne baisasse par politesse la main de la servante. Oh ! la brave M>ie Yvonne ! je crois que je la prenais pour une grande dame. Fine M'^« Yvonne I je vous assure que tout le monde aurait une tendance à hésiter. D'ailleurs, je m'en fous totalement. En tous cas, ce qui est désagréable, c'est ({ue je ne me fais pas encore une idée de la manière qui serait convenable vis-à-vis de Mlle Yvonne. Au fond, peut-être, l'ai-je sans m'en douter,

cette manière. Vous savez, le principe : d'abord les affaires I Du côté de M. le cure, je me demande aussi si ce n'était pas un tort de vouloir payer d'avance ma pension. Dans mon élan, j'avais l'envie de laisser trop de billets à son noir bureau de chêne sculpté couvert de livres : « Eh bien 1 mais ce sera pour les pauvres de la paroisse ! — Nous n'avons, me répondit-il doucement, grâce à Dieu, pas de pauvres. » Autre chose I vous allez comprendre quel aimable ourson je suis. Ma vie est si simple entre deux prêtres et parfois douze enfants de chœur — le dimanche — est-ce que je suis mis dans l'embarras au point de chercher une solitude dans ces solitudes, un asile dans cet asile ? Bien qu'il soit nécessaire que je continue à travailler à mon roman, sans m'en rendre compte, ce qui importe plus que tout au monde, c'est de me jeter sur un petit cabinet du jardin qui, oh ! inconsciemment, bien entendu ! m'est une aide précieuse au milieu de ces nouveautés. Quoi I la semaine est longue, il ne s'envolera pas ton papier I mais non I l'asile 1 Pourquoi ? dans les cas de divergence, toute mon existence, je me suis réfugié dans un coin en attendant que l'éponge de mon corps soit imbibée d'habitudes. Ici, c'est le diable qui fuit les anges en attendant la métamorphose. N'allez pas croire pourtant que les repas me gênent à cause de deux compagnons inaccoutumés : je me fais si vite aux gens, et puis, j'ai le toupet des imbéciles. Pas du tout I au contraire, c'est un fait que le ravissement de la présence de Dieu dans cette sainte salle à manger m'enthousiasme. Alors ? eh bien 1 je ne sais pas et ça ne fait rien. Selon moi, le cabinet du jardin, cette île déserte, ce rêve d'été qui m'est réservé, c'est l'asile du vilain garçon pressé, la salle ti manger en est un autre pour l'ange ému qui est derrière le vilain garçon. Mais il faut croire que je ne tiens pas tant ù cette joie sacrée de la Présence Divine, puisque cette fameuse amabilité en laquelle M"»» Lafleur et moi avons une invincible confiance,

la tue par des bavardages et des sourires. Encore le diable I

Je me demande si de même que les bons anges de ce jardin se donnent du mal pour entamer ma carapace, ils ne disciplineront pas les débauches de mon indigeste amour divin. Jusqu'ici, personne n'a eu l'air de se formaliser de la barbarie de mon culte, l'orage de mes larmes, l'épanouissement de mes remords et repentirs avec gestes en excédent. Pas besoin d'être bien observateur pour voir mon envie de sensations. Il n'y a que les enfants de chœur pour s'en moquer, mais je vous promets qu'ils ne s'en privent pas. J'aimerais que vous me compreniez, caro mio I Je ne veux pas dire que tous les anciens lycéens soient aussi ridicules que moi, mais sans boniments, je me fais difficilement idée qu'il y ait un seul élève des prêtres qui le soit autant.

Dites donc I mais ça devient une confession, hein ? Bien qu'il s'agisse de principes — oh ! bien humblement — il est indiscutable que ma lettre est une confession. Eh bien I allons-y I après tout I pourquoi pas I vive la confession I je confesserai donc mon ignorance à la fois et mon orgueil. Mon Père ! c'est malheureux, mais pour n'avoir pas à rougir pendant les conversations de la table, j'ai la faiblesse de m'imprégner rapidement des articles de Larousse. Je ne sais guère apprécier le vin (vous allez voir I) fût-il aussi naturel que les légumes et les fruits du jardin avec lesquels celui de M. le curé s'accorde bien. Moi I ça m'est égal, n'est-ce pas ? pourvu que je parle... J'ai remarqué que je l'absorbe machinalement sans y penser. N'empêche que j'ai une tendance quelquefois à en absorber avec excès ! Voilà ! Fort des renseignements du Larousse, un dimanche, j'eus le noir culot de me mêler à une conversation sur saint Odon. Notez que saint Odon a été le réformateur de l'Ordre de saint Benoît, que tous ceux qui ont historiquement fréquenté l'ancienne abbaye qui est la gloire de saint Benoît intéressent prodigieuse-

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ment M. le curé, notez que M. le vicaire est bénédictin et que, dans certains milieux, il pourrait donner des conseils et fruitier de très j^rands savanl.s même I Hélas I dans (jucl grotescjuc ne m'a pas déjà égaré mille fois mon assurance marchant dans les trous de ma misérable mémoire. Non I sans me délier, voilà que je me lance I J'émets que saint Odon était évêque de Bayeux, qu'il était frère de Guillaume le Conquérant, qu'il rêvait d'être pape, etc., etc., etc. Très joli I « Je vous félicite de votre érudition, me dit doucement M. le curé, mais vous parlez d'Odon de (.omteville et non de saint Odon, de Gluny ? » Oh I je ne me gêne pas pour si peu. J'improvise tout de suite... Sans vouloir voir que mon excentricité dérange ces deux prêtres discrets, je persiste à soutenir que leur saint est, en tous cas, le mien. Il n'y a pas, là ! il faut que saint Odon ne m'échappe point. Je ne cesse pas d'affirmer... N'est-ce pas, hein ? pourquoi ne serait-il pas né en Normandie ? on se tait ? naturellement, on ne me répond i)lus. Aloi*s ? eh bien, alors, je triomphe !... Or, justement, connue par hasard, la Vie de saint Odon^ par Mabillon, se trouva déposée sur mes papiers le matin du lendemain. Mais c'est que je n'ai pas le temps de lire de hvres, moi. Et puis, au fait 1 ça m'est égal, saint Odon, tout m'est égal ! Au déjeuner, je prends le système des sourires de M"'« Lafleur. Les sourires, ya ne coûte pas grand'chose et ça arrange tout. Tout <ie même, je me confonds en aimables remerciements pour le Hvre : M. le curé et M. le vicaire causent de leurs affaires.

J'ai peur de vous ennuyer par la liste des petits paquets mortifiants au complet. PInfin 1 vous ! vous comprenez les choses I je me risque I encore ime histoire ! la dernière I encore une de ces circonstances que moi seul ai le secret f l'attirer. Hn vac^mces, ici, nous avons un sémijiariste. Loutre parenthèses, ce je^me homme n'a pas bonne mine : il aurait besoin de se suralimenter : du surmenage, sans doute I il a l'air soucieux et fatigué par iiiille travaux.

LErrRE DE M. DUR A L'AUTEUR '223

La grâce, la politesse, la bonne humeur, peut-être, mais après exhumation, vous me comprenez ; l'amabilité est sous les pierres. Il est si frêle et si courbé qu'on ne croirait jamais qu'il marche à si grands pas. Peut-on avoir en tête un si gros bagage de théologie et de latin et, d'ailleurs, une soutane si malheureuse ! Caro mio, ne m'avez-vous jamais vu dans mon rôle de serviteur et ami fidèle de la jeunesse ? Je suis « le vieux monsieur qui a passé par là ». Et je parle de moi ! et je donne des conseils ! et je console 1 quelle indulgence ! quel scepticisme souriant. Beaucoup de succès dans ce rôle, caro mio ! Ah ! c'est là que je m'étale à tort et à travers ! Qu'il soit vraiment sérieux que certaines autorités du diocèse aient l'intention d'expédier à Rome le séminariste en question pour une exploration de la Vaticane au sujet de saint Benoît et de son abbaye, je n'en sais rien : il paraît qu'il y a là-bas un capharnaùm de manuscrits à débrouiller ! Dans tous les cas, le jeune homme faisait le modeste et, à mon idée, non sans suffisance. Naturellement, moi, n'est-ce pas, voilà que je m'embarque avec un élan énorme ! Pensez ! c'est extraordinaire qu'on refuse un beau voyage et à Rome encore I et des relations, et tout, et tout. Suivirent une foule d'observations, conseils, etc., etc., sur un soi-disant art de faire ses affaires, comme si, moi, le crétin, j'avais été jamais capable de faire les miennes. Plus un mot de M. le curé I Plus un mot du séminariste ! Je vous laisse l'exquis plaisir d'éplucher l'âme des quatre convives : « Monsieur Dur ! j'ai mes projets ! » dit sèchement le séminariste. « Probablement, pensais-je, ils sont bien falots ; ça n'a pas l'air bien formidable, mais j'ai remarqué que tous les jeunes gens sont rétifs I » Ah î oui I ça, c'est vrai ! Comment renoncer à faire apprécier mon expérience et mon empressement. Ah ! le discij^le ]iar force, le prétendu élève, ce que je m'en suis emparé I Et puis, quand même il serait de mauvaise humeur, l'essentiel est que je parle, hein ? Encore un discours 1 toutes les

fois que je me suis égare dans la philosophie de l'art, personne n'a plus eu l'air de se moquer de moi en conversation du moins. Quand il s'agit de l'art, je crois que je peux dormir sur mes deux oreilles, n'est-ce pas ? Oh I c'est beau la confiance 1 L'ayant donc attiré dans les calmes chapelles de la Basilique, j'entamais des commentaires sur le goût en général et en particulier dans l'architecture romane, etc., etc., et ça tapa dru. « Monsieur Dur ! j'ai mon esthétique 1 » me dit-il avec impatience. Oh ! là I là ! ce que je fus vexé I offensé 1 Eh bien I tout de même, je restai lâchement débonnaire : je continuai à l'étourdir de douceurs : « Passez donc I monsieur l'abbé I mais non I je vous dois le respect I après vous, je vous prie I Je n'en ferai rien 1 » Vous voyez que j'étais toujours ultra-aimable. Comment donc I mais ce fut lui qui se fâcha : je fus un jour mouché en présence de M. le curé : « Vous m'embêtez tout le temps I » Oh I oh I le pauvrje enfant I Regardez, caro mio, ce que ma stupidité procurait de contrariétés à ce brave garçon. Bien entendu, sur ce, observations de M. le curé et, ce qui devait être pis pour lui, mes efforts conciliants. « C'est égal 1 il faut l'assouplir I » me dit M. le curé à qui j'avouais, pour excuser son impatience, les excès de mon empressement. Bref, en somme, au fond, je le jugeais rogue comme tous les intellectuels encore jeunes ! et les autres.

Ce qu'il a envie de chicaner les dogmes, de trouver de précieuses vérités dans l'autorité des Pères, ce qu'il est révolutionnaire I II en a des illusions sur l'importance de ses améliorations rêvées : c'est bien ça que j'ai déjà vu à la Sorbonne et ailleurs. Soit I La grande affaire était que je le soupçonnais de m'éviter, petit à petit et sincèrement, j'en étais horriblement dépité. Au nom de la sympathie que je ressentais (mais oui I) malgré le mauvais visage qui me choquait, au nom de mon amour-propre chatouilleux, et surtout au nom du bon sens et de la justice, je restai douloureusement stupéfait qu'il se dépêchât devant

ma fenêtre ouverte du jardin, qu'il ne répondit même plus à mes saluts. En somme, que lui avais-je fait, que de lui offrir du zèle à le servir ! Quel goujat ! quel rustre I C'est curieux, mais ce que j'ai sur le cœur n'y peut rester anéanti complètement pour toujours : les rancunes colonisent en mon home derrière mes sourires, et puis, quand le malaise est trop pénible, je me venge par un mot. Un jour, je ne sais plus à propos de quoi je dis à table : « Les gens qui rendent de la grossièreté en échange de l'amabilité sont les mêmes qui s'aplatissent devant les impertinences 1 » Je crois bien que M. le curé et le jeune clerc se regardèrent en souriant, mais je n'en suis pas sûr.

Oh ! celui-là ! oh ! l'humanité ! qu'est-ce que je suis venu faire dans ce trou ? etc., etc., etc. Ah ! oui I c'est vrai 1 je crois bien que, malgré ma tendance plutôt contraire, je devenais misanthrope, comme tous les maladroits le sont, d'ailleurs. Quoi ! alors, le désert, mon Dieu ? Je m'accrochais pendant une quinzaine de jours à un silence amer, à mon roman, à mon cabinet du jardin que je n'aurais, à mon idée, jamais dû quitter, quand, un matin, le jeune clerc me fit une espèce de visite officielle. Ah! caro mio, comme la grâce des chrétiens est émouvante! comme j'adore ces mouvements rapides et la vérité dont elle imprègne leurs physionomies fines. Vous savez, n'est-ce pas, que mon esprit est toujours en retard quand il ne me fait pas complètement défaut, mais quelquefois des intuitions me suggèrent l'explication de beaucoup de choses d'un coup. Pourquoi le jeune clerc voulait me faire honneur, pourquoi il me consultait sur un point d'histoire, pourquoi il m'appelait « monsieur » avec un salut mesuré sans la main, je ne me le demandais pas longtemps, non, certes ! je vis que son regard brillait d'une certaine tendresse — mais oui ! plus de tendresse que de malice — et je compris tout. Je compris que ce jeune homme de dix-neuf ans ne s'était détourné de moi que pour se retourner bientôt avec le ton qui lui convenait et j 'effaçais

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tout de suite la rancune. Quel compagnon je compte avoir maintenant 1 avec quel ravissement on découvre petit à petit les vertus et les capacités que cache l'humilité chez les chrétiens I Voyez, s'il ne vaut pas mieux les préférer aux menteurs qui dînent en ville et jettent la poudre aux yeux d'une manière supérieure. Mais, qu'est-ce que je dis là, à vous 1 à vous qui m'avez conseillé le grand air de la foi pure et la simplicité des croyants ?

Cest égal I je commence à ressembler un peu moins à mon portrait vivant, cette M™^ Lafleur.

Mille compliments à M™^ X***, mille remerciements pour vos bons conseils et votre dévouement, mille amitiés.

Odon-Cygne-Dur.

P.-S. — Jurez-moi que vous ne montrerez à personne des lettres où je m'étale, en somme, avec cynisme I I I Je suis si imprudent 1...

M™® Lafleur, un jour, envoya la petite Mariette chez l'oncle Georges. L'oncle Georges a bien des torts vis-à-vis de sa belle-sœur : il a tant désiré la montre ! mais M*»® Lafleur oublie aussi bien les torts qu'on a que ceux qu'elle a. Elle est comme M. Dur, M""® Lafleur 1

« Va voir mon oncle Georges, Mariette I Demande-lui comme ça, alors, s'il ne peut pas me donner trente francs à ma disposition. Prêtés, alors I Tu lui diras que je suis bien inquiète, car il manque trente francs à M. le propriétaire. Dans la bousculade de mon bric-à-brac, ici, j'ai pris trente francs sur l'argent des termes. Dis lui : « J'ai peur de vous ennuyer, oncle Georges I Mémère m'envoie vous demander gentiment. Pas de bêtises I c'est trente qui manquent, n'oublie pas... Quoi î j'irais encore chez le commissaire, et pour de bon cette fois-là ! non, alors I dis-lui qu'il faut que je remette les trente francs pour ne pas être une voleuse I »

« Ainsi, disait l'oncle Georges à Mariette, comme effet de sa belle conduite vis-à-vis de son propriétaire, elle est encore bien contente de m'avoir quand elle lui a fait tort de trente francs. Dès lors, à quoi bon la mauvaise tenue ? elle ne peut pas même lui demander de rabattre trente francs à son profit à elle, donc ! à quoi sert-il de se mal conduire ? Je regrette qu'il ne soit pas convenable de t'apprendre les folies de ta mère, mais un jour tu comprendras en examinant bien les faits. Quel toupet 1 et c'est à moi qu'elle vient mendier, naturellement. Déci-

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dément, ta mère me pue au nez, Mariette. Se saigner pour un tas de bonnes gens qui fricassent l'argent, des paniers perces. Et son juge de paix qu'elle avait entortillé à toutes les minutes. Oh I j'ai bonne mémoire, relativement à la montre, moi I Je n'ai pas plus d'enthousiasme qu'il ne faut pour pardonner ce jugement de tribunal-là. J'ai une envie folle de lui dire que je ne pardonne pas I non I dis-lui simplement qu'elle n'aura rien. Mais si on pardonnait comme ça, au hasard de tout, tout serait perdu. D'ailleurs, elle m'a manqué d'égards, et je me borne à le constater avec modération. Dis donc à ta mère que sî elle avait profité dans l'opportunité de l'occasion quand je lui faisais une otïre sérieuse, la montre ne serait pas perdue au hasard à ce point-là. Conséquenunent, elle aurait une sonnne de... dans son bas de laine prudcnnnent. Elle eut évité que la montre créât des histoires en justice où il était dilïicilc qu'elle ne fut pas volée, connue elle a été. Dès lors, évidenunent, il faut qu'elle se décide à aller chez Pierre et Paul pour mendier, le cas échéant, quand l'occasion de la dépense s'elTcctue. Ça, c'est inéluctable.

— Mais elle est dans son tiroir, la montre de père, mon bon oncle Georges. Oui I elle se repose dans son tiroir depuis qu'elle est revenue.

— Ah ? eh bien I tout mou compliment I de quelle manière donc, l'objet est-il revenu ?

— La montre était chez les nègres en Chine du Japon, (^est le petit-lils de M'"^' Nave, le uiarin, qui a trouvé un autre marin en train de la tripoter. Alors, il a dit qu'on en fasse un petit paquet pour mère. Mais c'était pas un voleur l'autre marin, il ne savait pas pour la responsabiUtc de la montre.

— Eh bien I dis à ta mère que si elle est dans l'embarras par suite d'une folie d'enq)runt sur la caisse des termes échus, je suis acquéreur de la montre au prix de soixantedix francs, mais un sou dt' moi, je j>ro(cstr (|u\>llc ne l'aura pas autrement.

— Ah î mais, mère ! elle ne l'a plus la montre ! La montre n'est pas restée dans le tiroir du buffet puisqu'elle l'a mise en main à Amélie, par force, puisqu' Alfred se mariait avec elle. Oh ! là ! là ! quelle bile qu'elle se fait, Alice ! Ah ! oui ! elle a gueulé pour de bon, Alice !

— Ça doit être encore un gentil coco le petit-fils de cette antiquité-là, M"»^ Nave, ah oui ! D'ailleurs, il n'y a que les tapageurs, et les vauriens aux abois, pour prendre un engagement dans la Marine de l'Etat. En définitive, renseignements pris, à supposer que tes historiettes aient un fondement, Mariette, la montre de grand-père Sébastien serait au domicile de mon pupille Alfred. Cependant, il n'est ni prudent ni convenable de laisser comme propriété dans les mains des jeunes gens un bijou d'héritage, un objet de collection en or d'une valeur réelle. La vérité m'oblige à dire sur des faits qu'Amélie est considérée et estimée par des gens riches. Ton frère a agi en toute franchise, en se mariant avec Amélie après qu'ils avaient fauté. « Le vin est tiré, il faut le boire ! » comme on dit. Leur situation est bonne ! mais à supposer que par un coup de tête ou autrement, Amélie reçoive son compte ou qu'elle donne son tablier, celui qui est sans place et qui n'a pas épargné un magot, s'il ne veut pas se mettre en arrière avec des dettes, il a le diable au corps. Dès lors, en dépit de tout, je crains bien que la montre de grand-père Sébastien aille dans le trou du Mont-de- Picté. Allez voir, après ce coup-là, s'ils entasseront sou à sou pour la dégager ? Oh non ! hein î dès lors, à quoi sert-il ? Je m'aperçois maintenant que j'ai eu tort de ne pas aller voir son domicile. Il n'est pas convenable qu'il ne m'ait pas donné connaissance de son mariage, mais, comme tuteur, j'ai le devoir de le surveiller. La politesse n'a pas de poids, comparativement aux devoirs.»

A la vérité, Alfred n'est point de grande taille, mais il paraît l'être à cause de cette maigreur, preuve demeurant que M""* Lafleur n'engraisse pas ses convives. Sa pauvrette

figure est si mince à l'endroit de la bouche qu'on ne pense pas qu'il ait un menton ou des joues. Il a l'œil des enfants habitués à la rue parisienne, qu'elle étonne toujours, et pourtant vif, inquiet, comme l'ont les ambitieux pas encore résolus. Pédalant à bicyclette la nuit et certaines heures du jour, poussant la charge des journaux lourds, son échine est arrondie par le poids et par la course ; or, les projets vont vite en cheminant. Automédons fâchés contre la foule, et vous, chaufïeurs des taxis et des limousines, et vous, piétons soucieux ou bavards, vous tous, lequel de vous, qui croisez combien de rêves sur le pavé en bois, a prisé tel audacieux regard d'Alfred à tous les signes de richesse. M. Dur devient, me dit-on, un grand homme, Alfred est un homme, ce qui, souvent, est le contraire 1 M. Dur est loin 1 Loin est le temps où l'employé du Gaz à l'écriture symétrique et ornée s'ébahissait des vêtements de M. Dur, le temps romanesque des cinémas, le temps de l'ami Mahaut, le jeune voleur du cycle, et de l'hôtel, rue Drevet. Depuis qu'une nuit, Alfred a pénétré dans le sanctuaire du Financier quotidieny chez le directeur, s'il vous plaît I reportages, pelisses fourrées, grandes affaires, automobiles se sont fixées dans la tête avec le souvenir du tiède cabinet éclairé. Qui lui a dit que les journalistes voyagent gratis ? Sûrement, ses désirs ne démêlent pas ce qui sépare le stylographe et le carnet de chèques ou les apéritifs de la rue Montmartre et les poulardes truffées que sa femme Amélie, cuisinière d'un bijoutier des boulevards, prépare pour ce M. Loque, mais déjà le dégoût du bric-à-brac de sa mère, il l'a prouvé par la propreté de son logement rue Saint-Antoine, et sa vénération de la Presse par son zèle. Ne manger, ne dormir (ju'aux heures laissées par le dur colportage des journaux ! ne s'arrêter entre" les mercières des faubourgs, les sous-sols des imprimeries, les gares à l'aurore, que pour réparer sa bicyclette en buvant dans un bar, ou pour attendre sous la pluie, rue du Crois-

sant, au milieu de la pègre, les paquets imprimés,

et rêver d'élégance I

Ce courageux petit Alfred habitait un sixième rue Saint-Antoine, mais quel sixième tout brillant, frotté, luisant, éclatant : les meubles rustiques venus de cultivateurs duBerry, les parents d'Amélie, les meubles d'acajou brillaient, les carreaux rouges dont sont pavés les étages des vieilles maisons de Paris brillaient, le fourneau noir, les pauvres chaussures rangées I Rien ne rappelle plus la bohème de la rue Gabrielle, rien, pas même le lit plié dont se sert le frère, Maurice, et qui est peint couleur argent. Maurice, fumiste, aide maintenant Alfred, et Alfred ne le traite de bâtard que lorsqu'il s'avise de réclamer la montre. Rien ! pas même les tas de journaux accroupis comme de gros serpents, comme des serpents bien éduqués. C'est ce qu'on appelle les bouillons dans le métier, les invendus. Alfred a trouvé le moyen, oh I un moyen honnête I d'avoir un droit sur les invendus : il trafique avec les marchands de papier. Alfred augmente encore ses bénéfices en chargeant la bicyclette des journaux de différents titres, et sa peine aussi, le pauvre enfant I Amélie gagne cent cinquante francs et « se fait » bien davantage avec le « sou du franc », la « gratte » et les pourboires !

« A supposer que les renseignements que je tiens de ma nièce Mariette aient un fondement, et que l'objet soit au domicile d'Alfred, se disait l'oncle Georges en allant chez son neveu, je me rends compte qu'en surveillant le manque et la gêne dans ce ménage, si c'est possible, au moment d'une mauvaise situation pécuniaire, le bibelot me tombera dans les mains. Néanmoins, j'ai une folle envie, pour éviter toute perte de temps, de faire une offre dès maintenant. Je voudrais tant avoir la montre 1 Evidemment, je ne vois pas le mal qu'il y a à dire : « Je donne tant I » Réflexions faites, Alfred, malgré tous ses défauts, n'est pas ultra comme sa mère, en matière de

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souvenirs mortuaires : il est partisan du grand genre, le genre crème fouettée. Celui qui ne sait pas compter est toujours dans le besoin parce qu'il ne garde jamais une poire pour la soif. En conséquence, ce serait à douter de tout si Alfred ne se décidait pas. Le ménage n'a pas d'épargne ; quand les billets seront sur tal)le, connue effet de la vue, il se tiendra pour satisfait avec soixante-dix francs, ce qui est une valeur placée à cent du cent. Cela étant, le bonbon est retrouvé pour moi, et je ne regretterai pas l'occasion de la dépense car la montre n'a pas de prix ; c'est une plus-value perpétuelle 1 »

Cependant, le chauffeur Lhiaubet déplorait que la montre fût perdue pour lui. Depuis qu'après les interrogatoires du Palais il avait confié à Constant la montre subtilisée à M™^ Lafleur, il n'avait guère eu de nouvelles cle son complice et le jugeait sévèrement. Il ronchonnait :

« Il le sentira dans ses tripes, ce que c'est que la volonté de l'hounne, le nommé Constant. Tant et tant 1 crème de bandit, va 1 Ah I si je le tenais dans mes pattes de lutteur, il ne pèserait pas lourd. Ma montre ! ! I confisquer ma montre 1 En tous cas ! attention h lui de ne pas lâcher le morceau sur mes affaires, car je l'écrase connue une pomme de terre « en robe de chambre » dans la saucv au beurre 1 Un Constant I... ça n'existe pas I ..

Lhiaubet, nommé agent de la Sûreté par i;i mt imou tin juge d'instruction, n'avait pas renoncé ii l'habitude des vols : il les organisait bien mieux et jouait avec ce qu'il appelait « la bêtise humaine ». Lhiaubet, malgré sa manie de conmiander les faibles avec une brutalité sèche pour leur faire sentir sa puissance, malgré la platitude devant les forts, ses grogneries, avait facilement des aniis et les gardait ù cause de ses phiisanteries, de son intelligence réalisable et de son talent sur la flûte. Il passait des macabres réunions de rAcU'urs en ribote aux conseils tenus pour leurs entreprises. Quand il avait besoin de l'argent de l'administration, il trahissait un compagnon

pour toucher la prime promise aux indicateurs, mais quand il croyait devoir conserver l'aide ou l'amitié de celui qu'il avait trahi, il l'avertissait, le sauvait, et la Pègre estimait Lhiaubet comme un camarade dévoué.

Il prenait sa part du butin après les mauvais coups, mais s'ils étaient interrompus par les agents, Lhiaubet clignait de l'œil ou exhibait en cachette une carte jaune, et la Police le considérait comme un agent zélé.

Une nuit, à deux heures, il préparait rue Boissy-d'Anglas le vol d'une auto, une de celles qui attendaient les joueurs d'un cercle place de la Concorde. Un certain Albert, dit Le Tafîe, ferait l'offre d'une partie d'écarté au chauffeur qui était une de ses connaissances ; un autre était chargé de l'anesthésier par une piqûre, et Lliiaubet conduirait la voiture dans une mystérieuse remise à Xeuilly. Mais voilà que, tout d'un coup, Lhiaubet rôdeur, se transforme en Lhiaubet poUcier ; son œil a reconnu deux inspecteurs. Il s'avance avec gravité, car il est comédien par nature ; il les fait entrer dans un bar, leur paie à boire, se donne les gants d'avoir éventé une « affaire des autos du cercle », décrit la bande qui est la sienne, puis va tranquillement sous les colonnes du Ministère de la Marine avertir ses complices qu'ils sont recherchés. Après quoi, il se propose d'aller dormir à son domicile, rue de Maistre. Or, comme il remontait la rue Royale en ronchonnant, en se plaignant, un garçon de café, qui fermait les grilles de la Taverne Royale, l'appela. Léonce Sancoin I Le mari d'Aurélie habitait avenue de Clichy. Le mari et l'amant s'accompagnèrent.

'( Oh ! tu sais, je ne suis pas mal avec toi malgré que ma femme m'a tourné le dos, dit Léonce, pour se débaucher, car ce n'est pas rapport à ta figure qu'elle a dérapé, pour tes beaux yeux : la rage qu'elle avait, oui ! empoisonnée comme elle était à force de la méchanceté de mon affaire avec Rose Lafleur ! Ah I oui ! ça a été une perte bien triste, vraiment, pour mon commerce : me voilà

garçon chez Wepler 1 moi ! Mais, lu sais I probablement, elle aurait ramassé un pouilleux aussi bien, un torchon de rebut, puisque son idée n'était occupée que de me larder, moi, ainsi I î I Alors, tu comprends, moi, je ne te fais pas de reproche, c'est moi qui ai eu le tort de commencer. Et elle, le pauvre petit paria, dans quelle crasse qu'elle était tombée par ma faute, maintenant ?... pas même savoir où... oh I... une petite qui rougissait comme une écrevisse pour un mot ! On devrait jamais s'embarbouiller dans des histoires d'anicroches comme ça, c'est comme des fusils, le coup part, t'es pincé 1 Quoi ! c'est ma pénitence, hein ? Et la belle avance que j'ai avec Rose I ah ! elle peut bien crever, celle-là I

— Tu es un homme de carton, c'est pourquoi tu n'as pas la prépondérance sur les femmes. La force ! I 1

— La force... la force, houm ! J'ai à te dire à ça que tant qu'à Rose et moi, on a encore des rapports ensemble, oh I je lui en veux I mais tant qu'à toi et Aurélie, c'est raté, car elle ne s'est pas plu chez toi. C'est pas si merveilleux pour que tu te vantes I

— Je te garantis qu'Aurélie ne se déplaisait pas, va I mais, dame 1 à l'époque ,il a été question de la môme Aiigèle, et madame a fait des réclamations. Au lieu de profiter, à la satisfaction de chacun, madame a perdu patience : c'est pas du bon sens, un mâle pour soi seule I jamais Lhiaubet n'abdiquera l'autorité.

— Des blagues ! elle était honteuse, Aurélie ! ça l'embêtait parce que tu avais barboté la montre à Rose Lafleur. Hein ? tu fais la sourde oreille I En te voyant aujourd'hui on se douterait pas que tu es un... oh !

— Un voleur ? quoi I tu n'es pas malade ? l'es ému ? Et puis ? que je tripoterais les poches des citoyens de M. Millerand, si je leur découpe pas la viande I ça t'embarrasse ? Alors, il y a de l'empêchement, non ? Tout chacun est libre, t'entends... Allons ! allons I ne tremble pas, petit Léonce, repose-toi sur Lhiaubet, va I tu m'es sympa-

thique, tiens ! Maintenant, preuve que tu n'as pas le droit de me mépriser comme voleur, c'est que j'ai eu l'honneur d'être désigné comme agent par M. le juge d'instruction à l'époque de l'erreur judiciaire dans l'affaire Burckardt, et nommé par M. le chef de la Sûreté générale, ce qui ne me fait pas l'effet de pas trop sentir le moisi. Une petite décoration à l'endroit de la poitrine, ça me donnerait du ton, hé I mais, arrêtons-nous à la réalité pure et simple : et cette carte pour naviguer, c'est pas mesquin, avec la photo de Lhiaubet et le paraphe, hein ?

— Tu veux me bourrer le crâne avec ton inscription sur carton ? Dis donc, les phénomènes qui venaient au ralliement dans mon bar ? tu crois que j'avais de la cire dans mes yeux et dans mes oreilles, alors ? toute la clientèle du bagne, eh ben, c'était tout de la rousse.

— Dans le fond, t'as raison de te méfier de la rousse ! mais moi î comment qu'elle est ma nature par constitution ? Ah I je te garantis que des fonctions honorables, c'est toujours sérieux pour Lhiaubet. Quoi ! t'as l'air de me narguer ? Comme c'est dur à supporter la méfiance d'un ami qui vous met sur le dos une responsabihté de vol I Cette camelote que j'ai barbotée, voyons, Léonce, un peu de bon sens 1 sois logique. Où qu'elle est, la toquante, là ? Pas chez moi ! alors ? ? ?

— Mais, chez Alfred, tiens ! c'est Alfred qui la soigne, le fils de Rose, ce que je puis te dire, c'est que cette imbécile de Rose sera jamais fichue de conserver son bien, tu le lui collerais sur la peau que ça ferait des cloques. Du Japon, mon vieux, qu'on lui a rendu sa montre par l'intermédiaire d'un marin : on s'en fait pas une idée, hein ? Comment qu'elle avait glissé au Japon, ça, t'as peut-être bien du soupçon de la chose, mais t'es trop défiant pour débagouler, malin... Je m'en fiche pas mal, tu sais I... Bah ! à réception de l'objet, comme elle était en compagnie de sa bru à table, elle a jeté la montre dans son tablier... son bien lui coule comme on saigne du nez.

23r) FILIBUTII

— Dans quelle fabrication qu'il travaille, Alfred, car bien sûr il n'est pas député ni propriétaire d'immeuble sur la place de Paris ?

— Pour quant à Alfred, c'est pas un trop mauvais garnement, mais à part ça, c'est pas grand'chose de bien magnifKjue comme résultat. Il paraît qu'il roule en vélo toute la nuit pour porter des journaux. Y a du danger à s'escrimer en pleine me contre les autos pour une bicyclette.

— As-tu eu connaissance du domicile où son petit ménage est installé ?

— Pourquoi donc que tu me poses cette demande ? Je compte bien que tu n'as pas les idées de lui faire aucun mal à ce miséreux-là ! En tous cas, c'est comme tu voudras, mais, moi, je ne sais pas dans quelle maison on le trouve.

— Les copains de Lhiaubet ne se permettent pas de réflexions sur ses entreprises, car ils sont convaincus que Lhiaubet est solide comme un liomme de fatigue qu'il est, Léonce ! Néanmoins, puisque tu te confirmes dans tes erreurs concernant ma droiture, connue moi, Lhiaubet, je tiens à posséder ton estime, j'accepte de prononcer ce que j'ai à répondre de suite pour te dispenser de toute objection. Ecoute bien, car c'est grave I Voilà : la belle montre en or est mon bien en tout droit, honneur et sécurité, attendu qu'elle m'a été transmise par la Rurckardt — oh I la noble dame ! — et ce, pour un grand service que je lui ai rendu. Motus ! Pourquoi, dis, que je l'ai pas revue, cette montre en or ? Eh bien ! écoute-mol, Léonce, si la justice ne départage pas mon bien h moi, et comme Il faut, moi, Lhiaubet, je mettrai ma patte de lutteur dessus par force et par nécessité. .l'ai dit. Voilà 1

— Ah I ben I on réclamera pas, Lhiaubet, parce que t'as la langue renouée, toujours I l'artiste I mais il me semble que t'aurais pu conserver ton échafaudage pour effrayer les gendarmes ? Non I non I non I pas de ça 1 t'as pas afTaire à un patron, mon vieux Lhiaubet. Ah l

ah ! ah ! sacré rigolo ! tout de même, quelle idée de satanée malice pour faire rire tout le monde ! Ah ! ah ! ah ! je veux pas te dénigrer mais je serais vraiment étonné si tu n'étais pas le plus beau phénomène de Paris avec tes petites histoires enfilées. Non ! mais î je suis pas saoul ! Oui ou non, c'est-y vrai que quand elle restait pour garder mon bar rue de Londres, la môme Angèle a barboté la montre à sa tante Rose Lafleur, la première fois, puisqu'elle avait confiance seulement que tu la vendrais à son profit à elle, c'est-y vrai ? Se décider à rouler une môme de quinze ans, c'est triste, mais pour Constant et pour toi, la base de l'affaire, c'était M^^^ Burckardt pour lui tirer des sous. Non, vrai, tu exagères ! Eh ben, si t'avais pas été fautif, t'en aurais fait du tapage devant le comptoir du juge d'instruction ! Mais en voilà assez ! à quel moment exact qu'elle te l'aurait donnée directement en pourboire, la montre, M^^ Burckardt, puisque c'est dans la complication des papiers que les agents l'ont reconnu : c'est toujours pas dans ton pardessus de chauffeur, non ? Quand je pense que t'as fouillé la poche de Rose après le Palais de Justice... mais si, voyons !... c'est toi ! Malgré que la montre était bien à toi, t'aurais jugé convenable d'avoir l'intermédiaire de Constant pour tes affaires ? je ne crois pas ! En résumé I tu sais, je t'en veux pas ; moi, ça m'est indifférent.

— La rue où est mon domicile commence à cet immeuble. Adieu I consolide-toi dans cette bonne opinion, Léonce Sancoin. Bien entendu, le gars Lhiaubet est un rigolo, mais le gars Lhiaubet est redoutable. Malheur sur ta carcasse, Sancoin, si tu es bien placé pour t'élever contre la volonté de Lhiaubet. Sancoin, tu es marqué ! gare !

— Non mais 1 c'est là, à Gaumont, que t'as vu cette l)ièce au cinéma ? Si je suis grillé par ton comité de bagne, je peux dire : « Repens-toi, Léonce I » car un cochon comme moi ne vaut pas plus que la saignée et Rose Lafleur non plus. Lâchez le coup pour me débourrer la peau.

238 IILIBUTH

allez I Ma pauvre Aurclic î Depuis que je l'ai dégradée vilement, cette bonne personne, pour prendre la chaîne avec cette saloperie de Rose, j'abandonnerais bien mon sang maintenant à tes galériens par la pénitence que je mérite.

— Crois-moi, Léonce, le plus simple c'est d'avoir l'énergie et principalement la droiture, la loyauté.

— Tant qu'à la loyauté, comme tu dis, tu peux m'en croire : je ne tirerai pas un copain par les bras pour le faire rouler par trahison, ça, non I même qu'il aurait condamné Aurélie à sa perdition, moi, je verrai ce copainlà un pied dans la tombe que je le pousserai pas dessus I...

— Tu as raison... Bonsoir, petit ! N'oublie pas ce que dit Lhiaubct : la fennue c'est l'esclave qui travaille et qui rapporte. »

Lhiaubet n'allait pas se coucher ; tout en roulant une cigarette sous la vérandah du bar qui est au coin de la rue Caulaincourt et du Pont, il réfléchissait, les yeux sur la rue Etex, par où le long du cimetière Montmartre Léonce regagnait l'avenue de Clichy. Il avait une manière de parler avec autorité et familiarité par laquelle on ne résistait pas à ses désirs : ce fut sur ce ton qu'il s'adressa à un chaulTeur endormi. Les conducteurs de véhicules parisiens sont si forts de leur inertie, que Lhiaubet dut exhiber la fameuse carte jaune qui fait obéir l'Enfer de Paris. Voilà le client assis à côté de son guide, ce n'est pas sans motif que le magnifique et sombre Lhiaubet est à côté d'un « subalterne ». En effet, la montre est chez un porteur de journaux. Or, les habitudes de tout ce qui vit dans les rues, qui les connaît mieux (lu'un chauffeur ? La montre 1 oh I ce n'est pas que le bandit envie le plaisir, comme, par exemple, l'oncle Georges, de conserver un objet d'art dans une armoire, mais quelle satisfaction d'orgueil, un jour à venir, d'écraser le complice Constant avec cette « pièce à conviction ». « En voulant me priver de mon bien. Constant, tu as laissé glisser la toquante, et

moi, le terrible maître, j'ai mis mes pattes de lutteur dessus, moi, Lliiaubet, je l'ai dénichée 1 » Ce triomphe I Lhiaubet ne rentrera pas rue de Maistre avant d'en être assuré. Maintenant, le policier-bandit commence son enquête : il sait déjà par le chauffeur du taxi dans quel bar se réunit la pègre de la rue du Croissant. Le bistro, par la vertu magique de la carte jaune, lui montrera dans les groupes le nommé Lafleur. Après l'enquête, les actes I comment voulez-vous, n'est-ce pas ? qu'un blanc-bec résiste à Lhiaubet ?

« Tiens î le fils à Rose Lafleur ! Je suis heureux de te retrouver, Alfred, et bien constitué, dame ! T'as pas trop grandi depuis la rue Gabrielle. Alors, comme ça, ça fait que tu te débrouilles dans la carrière de porteurs de journaux. Et honnête, toujours, bien entendu I Vois-tu, ce qu'il y a de bon et de vrai pour un homme sérieux, c'est l'honnêteté. Sacré Alfred 1 eh bien I le plus simple serait de prendre un verre ensemble. Qu'est-ce que m'a rapporté Léonce ? alors, il paraît que, sans peur, comme ça, tu as entrepris la perspective de te marier : c'est digne, ça I Eh bien ! je souhaite que tes affaires ne fassent que croître et prospérer. Le travail et la gaieté, c'est ma devise. Un de ces quatre matins, il faudra que je fasse un tour jusqu'à ton petit ménage : un dimanche, j'apporterai mon déjeuner, sans façon, et vous m'aiderez à le manger : dans quel coin vous êtes installé ? l'ami Léonce n'a pas eu le temps de m'indiquer votre domicile.

— D'où c'est-y que vous sortez, vous ? voilà cinq minutes que vous avez tout l'air de me guetter : oh ! froidement, je vous le dis, vous savez, je vous ai vu amorcer le patron avec vos manières d'aventurier. Quelle signification que ça a de faire bavarder le patron pour parler de moi ? Vous recherchez les gens dans leur « business », alors ?

— Voilà l'effet de la gentillesse entre loyaux travailleurs 1 mais, à l'époque actuelle, faute de solides principes

210 FILIBLTH

traditionnels, on se niôrie (Tim liommr siMicux rpii cîst l'ami de la famille !

— Je me fous de la iaiiiillL'. Vous voxiz qiir je m ciiorce de pas être agressif, hein ? ch ben ! qu'est-ce que vous réclamez ?

— Tout simplement, j'ai parié qu'avec cette carte, je t'imposerai le respect... Ça va mieux, petit ?

— Tu as du retard pour m'épater, car je me rappelle qu'un ignoble fourbe a exhibé celte carte, un jour, chez ma mère, pour du chantage. Cela me prouve par déduction que cette carte c'est les ressources de la i)crfidie : c'est écœurant 1

— Ah I petit sournois, lu es disposé à la lutte! Luc « petite vie » comme ça qui résiste 1 Mais, c'est le cas de le dire, tu ne pèseras pas lourd dans mes pattes de costaud. Le fait est là que je ne suis pas dénué de moyens ni de dispositifs pour te posséder et te ravaler. Salut et fraternité quand même. Attends-toi à entendre parler de moi, petit I »

-< 11 est certain (lue cpiand on n'a pas d'occupation, le dimanche, le sommeil ne nuit pas, disait cet après-midi-là l'oncle Georges à Alfred cpi'il trouvait étendu sur le lit. Il n'y a pas lieu de se priver de sommeil quand, cependant, le sonnneil n'absorbe pas les moyens d'arrondir ses revenus. Pourquoi ne pas se mettre la nature dans la tête, rien de mieux que la nature, d'après moi, nécessal^ rement. Ronfle, Alfred, ça ne coûte rien. Qui est pnulcnt se ménage pour se renforcer et se grossir : engraissez-vous ; enrichissez-vous, disait un ministre d'I-'lat nonnné Guizot. Dors, Alfred, et moi, en attendant, comme résultat de ton repos, en définitive, j'aurai hi le journal gratuitement sur cette table-ci ! »

Habitué à respecter l'oncle Georges, arbitre de ses

querelles avec sa mère, Alfred se releva sans joie : il était habillé.

« Alfred, je ne t'ai pas dérangé pour divaguer sur des historiettes : ah 1 ça fait belle jambe les futiUtés, ça ne vaut pas tripette, c'est la moutarde après dîner. Pour ce qui est de la santé, d'après ce qu'on m'a dit, le petit a été malade. Il est naturel que chacun tienne à guérir les siens ; or, les médecins ne laissent pas marchandailler, en cas de maladie, donc, la monnaie n'a plus de valeur : on ne regarde pas à l'épargne ; conséquemment, j'ai deviné que tu es dans une mauvaise situation pécuniaire. Evidemment, moi, je suis ton tuteur, et si tu as une somme à payer de traite ou de facture, je suis venu t'expliquer une affaire.

— Quand le petit est malade, c'est le cas d'user de la clinique : dame ! c'est une humiliation, mais j'ai pas encore tout du grand brasseur d'affaires, hein ?

— Tu n'es pas hors d'âge encore, mon bonhomme ; en toute franchise, m'est avis que si vous épargnez au lieu de vous gorgiasiser en dépenses outrées, vous améliorerez votre situation et vous irez jusqu'à la richesse. Bien que, malheureusement, tu ne t'inquiètes pas outre mesure des intérêts commerciaux, tu n'es pas sans avoir connaissance de ce qu'il en est de la vente à réméré. En définitive, après la vente, tu peux reprendre la chose que tu as vendue, si l'argent nécessaire ne te manque plus pour la libérer. Simplement ! Maintenant, en tirant parti de cette pratique, jugerais-tu bon de me céder la jouissance de la montre à grand-père Sébastien, comme nantissement d'un prix fait ? Remarque que c'est à douter de tout de voir que le bien de mon grand-père est à vous, mais je ne proteste pas ! —

— Tu me parles là d'une affaire excessivement : sensa+ tionnelle I très moderne. Oui! mais pas de blaguerj si- je ne m'arrange pas, je suppose, pour terendoe-yj tdutirierait foutu 1 ce serait navrant ettplus> qU'idlotii/fiJ ^jfniixi in i

242 IILIBII II

— Oh I ce^n'cst pas en taillant en plein drap dans ton budget actuel que tu récupéreras l'objet, bien sûr ! mais laisse les choses aller leur cours. Tu espères te débrouiller habilement du côté du journalisme d'écriture, pourquoi pas ? J'avais une folle envie de me décider pour l'état de reporter étant jeune : rien de plus beau I Enfin ! quand, moi, je dis : tu réussiras, tu réussiras. Je compte que gagner gros comme journaliste ne te demandera pas trop de temps ; alors, je serais étonné que tu ne trouves pas l'occasion de délier les cordons de ta bourse pour tenir la montre et sans te saigner.

— C'est qu'on ne les soigne pas extrêmement, les reporters, oncle Georges.

— Ceux qui ne possèdent pas bien tous les tours de bâton, le fond du sac, mais ceux qui sont dans la ])eau du bonhomme, ils rencontrent des auteurs dramatiques, des aviateurs, des députés, des gros boursiers, qui mènent la vie luxueuse des sports. A moins d'être pire qu'un jeune enfant, ils ne les quiilent pas sans avoir des chances de premier ordre pour les débouchés financiers sûrs et avantageux. Moi-même, qu'est-ce que je suis en matière de placement devant ces maîtres, un modeste élève ? non ! de la cendre I de la fumée immatérielle.

— Je me résignerais facilement au sacrifice de la montre pour une somme, mais du côté de mère, il y a une considération de pudeur, de respect ! mère me trouverait en défaut. Et Amélie ?

— Tu n'as donc pas de ventre (juc tu ne t'engages pas par crainte de l'agitation des fennnes ? Si un estomac solide te manquait h ce point-là, ce serait à douter de toi. Ah ! lu auras de la peine à réussir, Alfred !

— J'ai honte de faire pivoter un souvenir de père pour uiTe"«r^(^tion de « business ».

»i-^ A'vec 'ton oncle, elle plonge dans la famille de plus éh phK«lvlri montre de grand-père, mon bonhomme. Tiens 1 j'ai bonne envie' dfe^ te couclier sur mon testament par

un legs de la montre. C'est toi qui le tiendras après mon cercueil le souvenir de mon frère.

— Alors, donnes-en le plus possible. Combien en donnes-tu ?

— Je donne soixante-dix.

— Tu te rappelles donc pas que la dame célèbre lui avait casé la montre pour plus de mille francs au monsieur du high-life. Oh ! oui I ça dépassait bien mille francs. A part cela, en son genre, actuellement, je prévois qu'elle les dépasse encore. Xon ! pas de suite possible à l'affaire sans rectification de prix.

— Pour ce qui est de M. Baseilhac, c'était un gaspilleur, et la dame lui coûtait beaucoup. C'est le grand genre pour ces entreteneurs de danseuses, de brûler la chandelle par les deux bouts. Quant à toi, puisque tu n'es pas raisonnable, je ramasse le billet que j'avais dépoché sur la table.

— Remets-le, si tu veux, et tu as gagné la partie. Cent.

— Non ! c'est soixante-quinze mon dernier prix.

— Ah ! non ! le billet bleu, mon oncle Georges.

— Quatre-vingt, allons ! pour ne pas liarder.

— Je tiens au billet bleu.

— Tire vingt francs dans le creux de ton bas de laine, mon petit bonhomme, maintenant ; et alors, après, tu mettras le poing sur le beau billet. Tope ! Ah ! je me flatte que la montre de grand-père Sébastien est à moi en toute tranquillité d'esprit. »

De l'escalier, la toux d'un homme sembla répondre aux présomptueuses paroles de l'oncle Georges, puis trois légers coups à la porte.

Oui, vraiment ! aujourd'hui, Lhiaubet est un vieux I ses cheveux grisonnent au bord de sa casquette, il est voûté, très voûté ; son teint, mais il est terreux, son teint

244 FILIBUTM

et ses yeux sont comme ceux d'un lièvre. Il inspecte dans les glaces des magasins les promeneurs qui marchent derrière lui ; à la vue d'un passant suspect, il se dissimule dans une entrée de maison, puis se méfie de sa cachette, fait semblant d'attacher ses souliers. Ah 1 Lhiaubet I formidable Lhiaubet ! est-ce là ta force ? Il était sorti, l'air malin de chez Rose Lafleur qui, dans sa peur de la carte jaune, lui avait révélé avec d'aimables sourires le domicile de son fils Alfred, il avait descendu la rue des Martyrs, et place Pigalle, au bar des Pierrots, il avait rencontré un honnête collègue de la Préfecture : Lamôle. « A merveille I je suis enchanté de l'heureuse rencontre que je fais. Espérons qu'elle te sera utile, Lhiaubet. Pour à présent, Lhiaubet, je suis étonné au sujet d'une discussion ce matin au Commissariat rue La Rochefoucauld. A toi je le dis : tu as agi sans intention de nuire à la société, mais seulement par zèle d'amorcer ou par faiblesse. Mais que de preuves contre toi I II est arrivé que cette nuit, tes copains ont eu trop d'amour pour une de ces belles autos de maîtres qui s'étalent place de la Concorde... tu sais, là, le superbe cercle I et tout d'un coup, pendant qu'on regardait, ils se sont emparé d'une limousine vernie. Je ne pourrais pas assez dire combien on a été affligé rue La Rochefoucauld ; c'est là que j'ai vu que tu es estimé énormément. Aucun de ces messieurs ne jugeait que tu aies pu être un malfaiteur. Je demande ce que c'est I je demande pourquoi tu es recherché, toi, le grand Lhiaubet, Lhiaubet le Magnifique, on me répond que tu as régalé royalement des inspecteurs pendant que tes copains opéraient. Après, tu es allé parler avec ceux qui t'attendaient sous la colonnade du Ministère de la Marine. On en a déduit que tu as la responsabilité de ce coup de Trafalgar : c'est le motif de ton arrestation. Dieu soit loué 1 on ne m'a pas ordonné de rien commencer contre toi 1 oh I j'aurais désobéi, car je te suis fidèle. J'affirme que tu es innocent et je plains de tout cœur

tes souffrances. Oh ! je l'ai proclamé pareillement devant les chefs : faire rechercher le grand Lhiaubet, un serviteur zélé I la police n'aura pas cette honte I »

A mesure que parle le bon Lamôle, il voit Lhiaubet vieillir de vingt années et se persuade alors qu'il est coupable. Les consolations de l'amitié qui adoucissent le méchant afïligé, blessent un orgueilleux. Lhiaubet répond à celles de Lamôle par de la forfanterie amère. Lamôle en a de la colère ; il regrette de n'avoir pas de mandat d'arrêt, il le quitte sans lui offrir le main.

Evidemment, il faut beaucoup d'argent pour partir. De l'argent, il y en a un peu dans sa grosse armoire rue de Maistre : cent francs, une salière ancienne en or et un titre de rentes de cinquante francs au porteur. Non ! ce n'est pas rue de Maistre qu'il faut aller : il est convaincu que la Police (on aura envoyé Méchain et Rimbert) l'attend sur le trottoir devant sa porte. Jamais il n'a tant d'imagination que lorsqu'il a peur. Plusieurs de ses copains, en se levant du lit avant le déjeuner, ont l'habitude de se réunir au café de la Nouvelle Athènes : « Des subalternes ! des traîtres I des salauds » qui lui doivent tout, que lui, Lhiaubet leur tende la main : non, pas de ça I il aimerait mieux le couteau de la guillotine. Et pour ne pas être aperçu du café qui est en face du rond-point place Pigalle, il tourne les épaules au jet d'eau qu'il contemplait et marche entre les arbres du boulevard Rochechouart. La montre I la montre 1 oh I quelle ressource 1 Pensez à la joie d'un petit lièvre chassé, quand il découvre un terrier, ce fut la joie de Lhiaubet, quand il eut repensé à la montre Lafleur. Toutes les fois qu'il ne réussit pas dans un de ses perfides projets, Lhiaubet s'y entête comme pour soutenir qu'il a raison tout de même, seulement, il le prend autrement, pour en tirer parti plus habilement. Si, devant une lettre qu'il écrira tout à l'heure, le jeune Alfred ne cède pas la montre, un coup de poing le jettera par terre. La montre est un gage sérieux pour emprunter

246 l'ILlbLilI

« bon » à la mère Paletot, la prêteuse. 11 a sur lui trente sous pour deux billets de Métro et pour le bar où il écrira une certaine lettre, ce soir il aura mille francs 1 Est-ce qu'il avait le pressentiment de son utilité, lui, le maître, quand il la dépistait, cette montre ? car, en somme, il n'y tenait guère ; mais, voilà ! portez donc une grille de tigre montée sur or en breloque : c'est du bonheur ! Maintenant, il est nécessaire de ne pas se brouiller avec Constant : ce n'est pas le moment. Il a toujours admiré l'activité du gars Constant et son intelligence dans la lutte. Les Français sont recherchés comme domestiques à l'étranger : le jour où il retrouvera Constant, pour sûr il le recommandera à des patrons convenables, et, placé dans une maison riche, il se reposera. Il se fait vieux, il est temps de se marier. Il lui faut décidément une campagnarde aussi bête que possible, pour qu'elle le soigne gentiment : il trouvera cela en Italie. Hors de Paris, il ne pourra faire autrement que d'économiser la moitié de ses gages. Alors, pourquoi, une fois riche, ne pas vivre en ijourgeois dans un village d'Italie, se faire naturaliser et nommer conseiller municipal et maire ?

« P^xcusez ! disait Lhiaubet en entrant chez Alfred, c'est important que je confie des choses tout à fait sérieuses à Alfred Lalleur.

— A votre disposition I dit Alfred. Il faut que je sache le plus vite possible... Hnfin ! je réfléchis ! pourquoi vous occupez-vous de moi uniquement depuis cette nuit ? Je ne vous accuse pas, monsieur, mais j'aimerais savoir par quel hasard vous avez la certitude de tout sur l'état de la famille et quelle connnission vous aviez pour moi cette nuit.

— C'est impossible d'amorcer l'afTaire à trois.

— Vous parlerez devant mon oncle, certainement, ou bien vous pivoterez sur vos dix orteils et à bientôt la joie de vous revoir.

— L'affaire ne concerne pas monsieur. Oli ! j'attendrai 1 dit Lhiaubet en s'asseyant.

— Mettez-vous à l'aise, mon brave ! de quel droit interviendrai-je, dit l'oncle. Au revoir, mon bonhomme. Serviteur, mon brave !

— Entendu, mon oncle î mais monsieur est de ces perfides indicateurs de la police qui guettent la honte. Ah I ce serait piquant qu'il me trouve en défaut pour avoir prise sur moi. Quelle joie d'être parfaitement en règle I Et gare à lui car je n'ai pas peur, moi 1 oh I froidement !

— Arrangez- vous I pour quant à moi, j'ai une maladie de cœur qui me coûte gros comme médicaments, en conséquence de quoi les émotions ne me valent pas tripette. Serviteur !

— Halte ! vous n'avez pas besoin de vous enfuir hâtivement sans poignées de main, vous I dit Lhiaubet, qui reconnaissait la chaîne de montre sur la poitrine. On ne vous le fera pas trembler votre cœur, on le découpera pas 1 Tenez ! regardez-moi cette lettre-là, pesez-moi le poids de ça :

Mon fidel domesiic,

Vu que ma montre m'a été volée par une emirepris

de cou de main, je vous la reclam au moyen de vos argousin

partant de ce princip que vous ête actuellement emploie

dans la polie. Je conte sur votre honêteté pour le nécessair.

Je vous salue.

JVpne BURCKARDT.

— Elle met son orthographe d'une drôle de façon pour une dame riche, M°»e Burckardt. J'ai une folle envie de vous dire que vous êtes un malfaiteur, car je vois bien que cette lettre est fabriquée. Ce serait à douter de tout.

— Vous avez le droit de mépriser un honnête père de famille autant comme autant, gros sournois ?

— C'est vif comme audace 1 dit Alfred. En voilà assez d'éloquence compliquée 1 allons I je ne vous épargnerai pas. Allons ! fdez de chez moi si vous ne voulez pas palper une balle de mon revolver.

— Alfred I ...oh !... Alfred 1... ne fais pas d'esclandre, dit l'oncle.

— Un rigolo ? dit Lhiaubet, en ramassant vers sa poche le revolver qu'il a fait tomber d'un coup. Petite vie 1 pauvre nature I... A nous deux, vous, le gros ! vérifiez-moi ce papier encore, si ça sent le moisi. Vous savez lire, bourgeois ?

Procuration

Je requicr loul individul détenan ma montre qui est bien à moiy l'ayant acheté à mon domestique Constant de la livré au porteur de la praisante sou peine de confiscation.

]Vlme BrncK vHHT.

— Pas d'impatience, dit l'oncle Georges. Allons doucement et en bon ordre. En deux mots, j'aurais voulu avoir une preuve que cette correspondance n'est pas une lubie d'un détraqué. Remarquez que je ne vous accuse pas de bluff ou d'aller trop loin, mais il serait déraisonnable de céder son bien devant un mémoire d'apothicaire : c'est criant 1 Apprenez, tout d'abord, que cet objet a toujours été conservé dans la famille de])uis mon grand-père. En conséquence d'un vol, un jugenu'iit a li(|iii(lé la (jucslion au profit de ma belle-sœur.

— Quel jugement ? les voleurs oui ilc acciDciR'^s a ia police du gouvernement par manière de dédommagement, vu leur innocence.

— C'est par trop I je me borne à protester que la montre est ma propriété -pour la bonne raison que j'ai tiré de ma

poche de quoi l'avoir à moi, Alfred ayant jugé bon de l'utiliser pour avancer son budget d'autant. Hein?... maintenant?

— Vous avez agi au mépris de la galanterie française, à ce que je vois. C'est le comble de l'indélicat ! J'ai envie de bondir quand des faux bonshommes profitent de la gêne d'un petit gars pour mettre les mains sur son bien. Ah ! si j'étais pas forcé de retourner à mon atelier, je vous en donnerais de la tribulation... allons ! il n'y a pas de subtilités à faire, il me faut cette montre... Et toi, moustique, de quoi ? les pattes dans les poches du vieux pilote, rat d'hôtel ! ah ! ça, c'est la note gaie ! »

Alfred essayait de pêcher le revolver dans la poche béante : il en fut puni par un terrible coup qui le renversa. « Vous êtes... brutal I dit l'oncle terrifié.

— C'est du bon travail, hein ? si vous vous y connaissez... Dame ! je ne me suis pas charrié jusqu'au sixième étage pour jouir des plaisirs de l'existence. Ah 1 çà, combien qu'il mesure de centimètres ton faux-col ?

— Ah I monsieur ! monsieur ! pas besoin de serrer à ce point-là !... vous êtes en train de m'écraser le cou... Eh 1 là I Eh I là I au sec..., à l'ass... Alfred... »

Alfred était étendu, Alfred était bien portant. Il ne bougeait pas. Il jugeait son intervention inutile et en escomptait une plus efficace : celle d'Amélie ; la main de sa femme l'avait rassuré en déplaçant la clef de la porte, de façon à la fermer aux combattants et à la rouvrir par des auxiliaires.

« Ça ne vaut pas la peine de serrer tant. Eh I là I Eh 1 là I pas la montre, car c'est un déchirement, monsieur I Je... je... je me déciderai à payer une somme de... sans chicherie, par compensation. Expliquez-vous ! je ne vois pas le mal qu'il y a à s'exphquer. Eh I là I Eh ! là I j'aime mieux mourir que de donner la montre 1 mon devoir... il est inutile de me serrer à ce point... La famille se cotisera... on fera son possible ! la famille vous supplie I Eh I monsieur I monsieur I

250 FILIBUTII

— Donne mille francs de suite ou je coupe en plein dans les tripes.

— C'est déraisonnable! mjvousI je vous oumi- un crédit, je paierai deux cents francs chez moi, je signe pour deux cents francs à valoir.

— Mille avant six heures chez toi, bâillonné, bien attaché, en taxi, ou je te tripote la viande, sournois.

— J'irai jusqu'à cinq cents, prix fait I bâillonné en taxi.

— Alors, signe une donation avec ton stylo sur mon calepin, vieux chien râpé ; en bonne forme, bien constitué, capitaliste avare I t'as des sous placés, hein ? sangsue du pauvre monde I Tant et tant I Maintenant, tous les deux, je compte que vous viderez la doublure à l'intérieur de vos poches : la montre, et tout 1

— Il a pas prise, mon oncle Georges. On est vengé 1 dit Alfred toujours étendu.

Liunôle aimait plus sa profession que ses amis place Pigalle, au Bar des Pierrots. A la mine de celui qu'il justifiait et n'accusait pas, il avait compris que son ami était de ces collègues qui sont haïs des autres parce qu'ils les déshonorent. Alors, de trottoirs en trottoirs, de tramways en niétros, il avait cru devoir ne pas abandonner le coui)able et surveiller la porte de l'innncuble où il était entré rue Saint-Antoine. Par deux confrères et deux agents cyclistes raccolés, et par le téléphone, il avait connnuni(iué un bref rapport à l'Administration du quai des Orfèvres (jui l'estimait, et obtenu des ordres. La concierge d'Alfred prévenue, n'avait pas été surprise de l'émotion de sa fennne, si tout le monde le fut de sa présence d'esprit. Amélie fut félicitée et rencontra les appuis dont elle semblait digne.

Les édifices de l'orgueil lomlKul d'un seul coup : au bruit des pas dans l'escalier, Lhiaubet dit « C'est pas le

moment de débiter des plaisanteries pour faire rire ! Lhiaubet, tu vas être débordé dans tes entreprises, t'es frit dans ITiuile, mon gaillard. Voilà la vie ! »

Dans la chambre pleine, quand l'oncle Georges, malgré son respect pour l'autorité, ou à cause de cela, eût mis en harmonie faux-col et cravate et rendu ses habits à la propreté avec une brosse, il s'approcha de Lamôle et dit :

« Bien entendu, ce n'est pas le cambriolage d'une chambrette de valeur locative aussi modeste qui a mérité l'honneur d'un dérangement aussi conséquent. J'estime plutôt, comme c'est votre état de plonger dans les miheux corrompus, que vous aviez précédemment la préoccupation d'empêcher ce malfaiteur de causer encore des embarras. Néanmoins, puisque l'occasion est là de m'appuyer sur votre certitude, permettez-moi, maintenant...

— Monsieur 1 vous me farcissez la tête de je ne sais combien de choses I Voilà que vous me tombez sur le dos avec votre exultation de paroles pour me gêner I assez d'opinions ! assez de discours ! dit Lamôle.

— Monsieur l'inspecteur de police, excusez-moi I j'affirme ma prétention de dégager ma signature. J'ai engagé une signature dans l'état d'esprit de contrainte par violence. Cet engagement est bon à jeter absolument, puisque la signature était un cas de force majeure. Attendre la décision du tribunal est au-dessus de mes forces, j'ai une folle envie de le dire.

— Lhiaubet, je ne pourrais pas assez dire quelle est votre abjection, dit Lamôle : elle est aussi grande que possible, homme de néant ! J'ordonne que vous posiez devant vos dupes immédiatement ce qui fait peut-être toute leur fortune.

— Ah 1 voilà qui est parler 1 merci, monsieur l'inspecteur de police. Rien de plus beau que la loyauté et la confiance. Outre l'engagement de signature, il a regratté la doublure de mes fonds de poche pour faire sa pelote 1 J'ai été mis en demeure par cet exploiteur de me démunir

de ma montre en or qui, sans surfaire, est un bijou d'héritage d'une valeur estimative ultra I

— « Patte attachée, collier accroché», dit un proverbe. Mais pourquoi donc ça que je remettrais la montre en or en mains à ce gros défraîchi vu la situation à présent. Pour ce qui est de la montre, je voudrais que tu t'en rapportes fidèlement au fait positif, Lamôle : tout simplement, elle a été vendue par ce brave petit gaillard bien courageux, Alfred, à cette vilaine bête qui a profité qu'il cherchait de l'argent I Est-ce que c'est de la délicatesse, ça, La Jaunisse ? dit Lhiaubet.

— Est-ce que vous avez la compétence pour la liquidation de nos affaires ? dit l'oncle Georges.

— Tiens I regarde, Alfred 1 mets le grappin dessus I dit Lhiaubet.

— Monsieur l'inspecteur de police 1... c'est trop de malheur I Souvent, j'ai essayé de faire mon possible pour la récupérer. C.ette fois, c'est un grand bonheur que j'aie pu me mettre en frais pour avoir mon bien. Quatre-vingts francs que j'ai dépoché I

— Tu parles de cette affaire de façon qu'on pourrait supposer que la montre est à toi. Quelle audace 1 dit Alfred. Réfléchis (lu'elle est uniquement à mère, mon oncle Georges 1

— Alfred I il me serait pénible de constater que tu vas de pair avec un honnno épouvantable. Tu as connaissance, pourtant, que l'objet a été acquis par moi.

— Ah I il est tenace, le gros La Jaunisse. Et moi, je garantis, preuve ù l'appui, que la montre est bel et bien la propriété de M'"<' Burckardt, et par procuration signée, à moi, Lhiaubet I Tiens 1 regarde ces papiers-là, Lamôle. Devant témoins, je te fais cadeau de la montre, Alfred, par effet de ma gentillesse.

— Qu'y a-t-il de plus triste que toutes ces chétives querelles : la grandeur du danger que vous avez senti ne vous sert donc de rien ? dit Lamôle. Quel spectacle !

Allons ! vous afTicherez vos prétentions au Commissariat. Le commissaire de police votera pour la délivrance de ce bibelot à son propriétaire légitime. Pas de révolte, et pas de discussions ! Je prends empire sur cette orfèvrerie jusqu'à ce que le commissaire ait jeté son commandement. »

Le commissaire de la rue des Orteaux ne laissa pas à des secrétaires l'honneur de recevoir un groupe aussi imposant que les gardes d'un homme à menottes et leurs protégés. Comme il s'étonnait qu'on n'eût pas tout d'abord écroué un malfaiteur, Lamôle avança qu'il pouvait renseigner le commissaire dans une contestation pour l'attribution d'objets volés et restitués par lui. Les policiers causèrent à voix basse de « l'afîaire des autos du Jockey ». Ces messieurs se demandèrent, si, enfin ! on n'épurerait pas le personnel de la Sûreté. En souriant, le grave Lamôle exposa que Lhiaubet se prétendait propriétaire d'une montre dont un vol aujourd'hui l'avait rendu possesseur : l'écriture par laquelle il essayait de le prouver n'était pas celle d'une certaine dame Burckardt. Lamôle montra du doigt sur les bancs de la salle deux hommes : l'un avait à la fois déclaré que la montre était d'une valeur inestimable parce qu'il l'avait achetée quatre-vingts francs à l'autre, qui paraissait être encore mineur ; cet autre avouait qu'elle appartenait à sa mère. Lamôle estimait qu'un juge de paix avait le pouvoir, l'habitude et la capacité de résoudre de tels différends. A ceci, le commissaire ne répondit pas tout d'abord : il demanda aux intéressés des signes de leur identité ; or, en inscrivant les noms des deux Lafleur et celui de Lhiaubet, il balançait la tête avec la satisfaction d'une certitude flatteuse pour son flair de policier. Il prit la montre aux mains de Lamôle, ouvrit d'un air curieux et assuré le boîtier et en souligna victorieusement les inscriptions sous les yeux de son interlocuteur étonné : Lafleur, rue Gabrielky 105.

« Asseyez-vous donc une minute. Oh ! mon Dieu ! vous n'êtes pas si pressé que ça. Figurez-vous, bien cher monsieur, que vos données coïncident... Oh I très habile I vous êtes très habile... avec de l'histoire ancienne, de vieilles, très vieilles histoires. Ahl cette fameuse M"»® Lafleur 1 vous êtes très habile... Oh! je l'ai très bien connue : curieux, ça! extrêmement curieux!... Pardon! excusez-moi 1 veuillez m'accorder un moment, et je suis à vous, mon cher Lamôle... Labbé ! voudriez- vous avoir la complaisance de faire aviser une certaine M""® Lafleur, 105, rue Gabrielle, la concierge, qu'elle ait à se déranger pour comparaître à mon cabinet... qu'on la prie de venir... ah ! ah ! ah 1 je lui offre l'hospitalité dans mes bureaux !... bien bonne cette histoire-là I... L'exactitude est la pohtesse des rois, Labbé... qu'on prenne une voiture 1... A l'époque que je rappelais, j'avais l'honneur d'être dans le dix-huitième, le bureau de la rue Lambert... Vous connaissez le dixhuitième... un bureau de tout repos... la retraite avant l'âge... Quant à cette pauvre M"™e Lafleur... elle me faisait mourir de rire... Oh 1 je l'ai disséquée... je l'ai disséquée d'une façon très... très... enfin ! Remarquez que c'est une femme qui a le raisonnement assez juste ! Elle était assez aimable et assez gaie. Enfin, pour ces gcns-lù î c'était une femme assez distinguée... Pauvre M™« Lafleur ! elle était d'une élégance parfaite 1... vous savez, l'ancienne manière... les traditions... ah ! ah 1 ah 1 Sans doute, je lui accordais mille et une ((ualilés, mais j'ai toujours pensé qu'elle était un peu folle... elle buvait ! ! ! .J'ai hâte de vous faire faire connaissance des mystères impénétrables de la fameuse montre, mais je vous donne ces détails (« ça se doit », dirait ma belle-mère à cette occasion puisque vous assistez â notre conférence). Remarquez que c'est une fantaisie, car vous comj)rendrez tout à l'heure que votre présence, aimable d'ailleurs, n'est pas obligatoire. Oh I malheureusement, je ne vous fais pas un tableau enchanteur des Lafleur. C'est tout à fait du

peuple, du menu peuple, vous savez : les demi-sauvages* D'ailleurs, vous en avez jugé vous-même par le fils ! Ah ! plaignez-moi, mon cher ! avoir reçu une certaine éducation, et vivre avec ces êtres ! Dans ce quartier-ci, aucune nuit ne se passe sans attentats : encore, si on n'était pas si mal servi I Ce Labbé î Appréciez-vous le charme de ces milieux, vous, mon cher ? Jamais un peu de fantaisie, de correction ! rien ! le plaisir d'être constamment en conflit ! Quelle boîte ! ce qu'il faut avoir besoin de gagner sa vie pour être commissaire avec une gastralgie et des rhumatismes : c'est effrayant. Décidément, il est dit que cette dame Lafleur et sa montre tomberont constamment à ma charge. Enfin ! ! !... Elle adore sa montre, cette dame, et, d'ailleurs, je la trouve ravissante ! Pas la dame ! la montre ! Ah 1 ah ! ah ! Je ne sais pour quelles raisons, on dirait que la montre refuse violemment d'être mise de côté par elle. Je ne sais en l'honneur de quel saint, elle fuit perpétuellement. Positivement, elle en est la propriétaire, elle m'a expliqué longuement le pourquoi et le parce que, mais c'est à dormir debout, cependant, j'ai le droit de dire qu'il n'y a aucun reproche à lui adresser à ce point de vue ; il n'y a rien d'indigne là-dedans. Ce qui me plaît énormément, et que je vous signale, ce sont tous ces pauvres bougres acharnés sur la montre : ils ne la perdent pas de vue pour dévaliser M^^ Lafleur, comme si elle était une richissime veuve. Tenez ! le beau-frère ici présent 1 il s'est donné un mal infini pour l'acquérir à vil prix. En somme, il n'est pas bien, cet homme, il mériterait une leçon ! Comptez sur moi I II en est de même pour les enfants I C'est qu'il y en a une avalanche d'enfants là-dedans î ayez donc confiance dans ces petits mufles-là ! A un certain âge, ils tournaient tous le bouton de la porte les uns après les autres pour faire maison vide, et chacun d'eux fondait passablement de machinations pour dévaliser la dame à ce moment-là : une fortune ! Ceci laisse tant ^oit peu à désirer sous le rapport moral î

Je me rappelle une petite qu'elle a hébergée ! pour laquelle elle n'a eu que de bons procédés I quelle saloperie 1 cette petite, une nièce ! elle faisait merveille dans un café de la rue de Londres. Pas grand'chosc de propre I c'est dans ce café que la petite, avec une noire méchanceté, fut volée en douceur par le nommé Lhiaubet ici présent. Ah I il ne goguenarde pas en ce moment ! Ce fut un prêté pour un rendu ! La mâtine avait consulté son galant pour vendre la montre de sa bienfaitrice par l'intermédiaire de quiconque et au profit de la fillette Lafleur. Elle s'appelle Joséphine, ou Gertrude, ou Henriette, ou Ursule... j'avais disséqué toute cette afi"aire... je m'étais tenu au courant, mais mes souvenirs ont fui 1 Quelles gens 1 enfin 1 Lamôle, mon cher Lamôle I il faut en prendre son parti ; hélas I ce n'est pas sans difficulté I... vous m'avez suivi ? Vous rappelez-vous Lena C.alvi î cette fameuse Lena Calvi ! qui a emballé tout Paris... Non I non 1 vous me faites marcher 1 vous n'avez pas vu Lena Calvi dans la Poiinière de Deaiwille et dans toutes les pièces de Capus ? Enfin I c'est possible I oh ! c'était une femme parfaitement élevée I très lancée ! d'une élégance 1 d'un chic I une femme épatante et bien posée dans le monde ! voyons I elle était la maîtresse de Jules Tilly... Nonoche I voyons I Nonochel... Ah I si 1 voyons I je pensais bien que... un Parisien, comme vous !... Mais vous n'avez pas connu ses histoires ? Pour se venger d'elle, D*** avait fait constater par une enciuête jésuitique à son domicile toute une collection de papiers autrichiens, de dépêches télégraphiques, de mandats et je ne sais quoi encore 1 (^e qui me fait vous dire que c'est par calcul de D*** que M""® Burckardt... elle s'appelle M'"® Burckardt... a été inquiétée malgré son innocence, c'est que le juge d'instruction Léonard est un ami de ma belle-mère. M"»*' de Hosbach, c'est lui qui m'a tenu au courant. Lenî^ Calvi doit voyager à l'étranger en ce moment. Voici ce qu'il advint de la montre : autre chose ne me regarde pas ni vous non plus. Lhiaubet,

qui était son domestique, avait trouvé le moyen de la lui vendre. D'abord, on osa l'accuser de recel, puis, après les fluctuations, l'affaire des papiers autrichiens ayant été étouffée par crainte d'esclandre, on s'arrangea pour étouffer celle qui s'ensuivait. Le juge Léonard rendit la montre à sa légitime propriétaire avec tous les honneurs dus à son rang et à sa noblesse, si je puis m'exprimer ainsi, et une semonce. Eh bien 1 Lamôle ? mon cher Lamôle ? est-ce assez réussi comme toquade cette histoirelà, hein ? c'est raide ! Inutile de vous dire que ma surprise fut grande, extrêmement, quand vous me signalâtes le nom de M"^^ Burckardt à la base des prétentions de ce Lhiaubet. C'est un sauvage, mais il est habile... oh I le bougre !... Mon cher Lamôle, vous savez que vous pouvez vous dispenser, sans incorrection, de suivre ma petite audience ! ce n'est pas obligatoire ! Si la situation se compliquait, je vous ferais signe... 19, quai Saint-Michel, n'est-ce pas ?... un de mes amis intimes... un ami de ma belle-mère, M^^ de Rosbach, a le même domicile que vous : Matisse, le fameux Matisse ! un peintre ! oh ! très ! très célèbre ! très chic 1 très correct ! Figurez-vous que cette montre, un jour, me fut rapportée à mon cabinet par un balayeur des rues. Pauvre balayeur ! c'est égal, c'est raide, un balayeur 1 Enchanté ! enchanté I enchanté de vous avoir vu I

— A vous, pareillement, je le dis, monsieur Landrécies I je vous remercie de votre accueil. Vraiment, je juge que l'on respire plus largement quand les événements sont bien déduits et leurs rapports bien éclaircis. Quant à présent, la montre me laisse assez indifférent. Gloire à vous si vous aplanissez les embarras et les peines de cette honnête famille. Monsieur Landrécies, de mon côté, je me réjouis des provocations de mon détestable collègue qui s'achèvent pour lui, le bandit, en catastrophe, et pour la Justice idéale que nous éclairons, en satisfaction. Monsieur Landrécies, un simple comme moi a toujours

de la difficulté h se faire comprendre, parce que je suis trop près de la brutalité et de la pitié en même temps, mais à vous je le dis, monsieur Landrécies, courage, monsieur Landrécies 1 »

Puis on emmena Lhiaubet qui murmurait, qui bafouillait : « Je suis tombé, c'est le cas de le dire, sur les tuiles I mais je lui ravalerai sa façade au Procureur des bandits de la « Nouvelle Athènes ». Monsieur le Procureur, vous êtes le Procureur de la République, saine et indivisible. Eh bien ! moi, homme de la terre, je veux simplement vous prouver que votre Police est un bonnet de coton : je lui expliquerai ce que ça pèse la volonté de l'homme.* Je t'hypnotiserai, procureur des Jésuites 1 Adieu, la compagnie 1 »

Bien que M^^^ Lafleur eût l'habitude d'aborder les commissariats, ce n'était jamais sans émotions. Or, les émotions tuaient sa vue, son ouïe, ne lui laissaient qu'une sensation indéfinissable à l'endroit où le corset gêne et un sourire. Ce sourire ne profita pas à ses destinataires, les deux hommes qui l'avaient accompagnée dans sa course, parce que le conducteur du taxi ne songeait qu'à se faire payer de l'un et l'autre qu'à aller se distraire avec ses camarades. La joie de M"^^ Lafieur en identifiant le commissaire de la rue des Ortcaux et celui qu'elle avait accoutumé d'importuner rue Lambert, diminua un peu son ahurissement, mais l'augmenta, d'autre part, en accaparant son attention de telle sorte qu'elle ne remarqua tout près d'elle ni l'oncle Georges, ni Alfred ; disons plutôt qu'elle les reconnut, non par les yeux, mais par des appels intérieurs pareils à ceux qu'on subit dans les rêves. Elle s'inquiéta plus de la présence en ce quartier du commissaire de la rue Lambert que des raisons qui nécessitaient la sienne propre :

«« Ça a l'air drôle que vous soyez en service du côté de

Charonne, m'sieu le commissaire. Dans tous les cas» j'aime mieux, n'est-ce pas ? j'ai moins peur...

— Houm I vos noms, prénoms, domicile ? Veuve Lafleur, Rose-Andréa, domiciliée rue Gabrielle, 105.

— Tiens ! mon oncle Georges I alors, c'est-y que vous cherchez la chicane et puis quand même I ça ne fait rien, moi, j'efface la rancune... là... et Alfred ? Voyez comme il est mauvais genre, m''sieu le commissaire, il ne dit pas bonjour à mère. Amélie, elle, elle m'a embrassée ; on est bons amis, pas, Amélie ?

— Madame Lafleur, votre montre court encore le monde ! Je dois vous la remettre encore ! ! 1

— Ah ! c'est pour la montre de père ! oh ! là î là ! là ! là ! là ! toutes les fois qu'elle est égarée, c'est ces cochons d'enfants... moi, je suis toujours vos conseils.

— Excusez-moi, tout d'abord, monsieur le commissaire ! dit l'oncle Georges. Par conséquence de quelle loi disposez-vous de cet objet en faveur de ma belle-sœur à partir de maintenant. Cela ne cadre pas avec la légalité. En effet, l'inspecteur vous a mis au courant des incidents, vous avez pu vous rendre compte que j'ai acquis la montre denier comptant et... je sais ce qu'elle m'a coûté.

— Monsieur Georges Lafleur, vous êtes très habile, dit le commissaire, mais moi, vous ne me ferez pas marcher. Profiter de ce qu'un mineur dont vous êtes le tuteur a besoin d'argent pour acheter à vil prix une fantaisie que vous avouez être d'un prix inestimable, elle est raide I

— On vous a dit que ce mineur est marié ; par conséquent, il est émancipé.

— C'est fabuleux, remarque Alfred, qu'on puisse supposer que je n'ai pas la responsabilité de mes actions.

— Ne commencez pas sur ce ton-là, monsieur Georges Lafleur, parce que je vous ferai arrêter comme tuteur indigne !

— D'une drôle de façon, oui I ce serait à douter de

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tout si un simple commissaire avait le pouvoir comme un juge d'instruction.

— Vous n'êtes pas bien aimable pour M. le commissaire, dit M'ne Lafleur.

— Taisez-vous, ivrognesse, ou je vous frappe ! dit l'oncle.

— Abstenez-vous de commentaires, madame Lafleur, dit le commissaire, emportez votre montre, et puis, voilà I I>a cause est entendue. Si M. votre beau-frère veut s'expliquer plus longuement devant les tribunaux, je vous garantis que je lui donnerai du fd à retordre. Vous savez, Georges Lafleur, je n'ai qu'à lever le petit doigt pour changer la face des choses... elle est raide, celle-là I Du reste, vous êtes employé au Gaz, eh bien ! à l'occasion, j'aurai une conférence avec M. Maginot-Lebon, votre directeur, c'est un ami intime de M'"^ de Rosbach, ma belle-mère. Ainsi I je vous exhorte à bien vous tenir.

— Je ne tiens pas à m'être constitué en frais pour néant, monsieur le commissaire, en toute franchise I II y a un effet positif à réaliser : Alfred Lafleur est mon débiteur, en tous cas, car j'ai dépoché pour la montre, je sais compter!

— Mon oncle Georges, dit Alfred, ne t'inquiète pas. Je veillerai à ce que mère me ramène ce qui est à moi, c'est forcé, elle n'y coupera pas !

— Pauvre mère ! vos enfants vous dépouillent ! dit le commissaire.

— Non, mais I dit Alfred. Ma mère avait bien la liberté de me faire une gratification quand je me suis marié. Je trouve navrant (lu'on jongle avec la responsabilité des individus !

— Je suivrai li'*^ (•(inscils df M. le (•(•îiunissnirc. dit

M'"^ Lafleur.

— Enfin ! mère ! dit Anulio, vous tournez autour du pot : et moi (|ui étais si heureuse, rappelez-vous, si heureuse de votre générosité cjuand vous m'avez fait ce magnifique présent ! Rappelez-vous notre bon dîner de

ce dimanche ! rappelez-vous le corsage que je vous ai coupé, cousu et tout garni, et doublé.

— Je préfère alors suivre les conseils de M. le commissaire.

— x\mélie ! y a pas de considérations compliquées à discuter avec cette femme ! dit Alfred. Oui ou non ? as-tu donné la montre en gratification à Amélie quand elle s'est mariée ? Oh ! quelle tête.

— Vous les entendez, hein 1 monsieur le commissaire I vous entendez connue ils se rabattent sur moi, les cochons d'enfants ! oh ! là ! là ! là ! là ! mais je me vengerai ! ah î ça c'est vrai I Probablement que vous passerez par la fenêtre pour la montre de père, comme vous l'avez escaladée pour emporter le petit à tout hasard.

— C'est de l'effraction, dit le commissaire.

— Dites donc, monsieur le commissaire, est-ce que c'est poli de passer par la fenêtre pour entrer chez mère, alors ?

— Allons ! je vous conseille de leur refuser violemment votre montre, dit le commissaire.

— Et moi ? dit Alfred, c'est mon cadeau de noces ! le cas est curieux I

— Arrangez-vous ! dit le commissaire.

— Et mes quatre-vingts francs ? dit l'oncle Georges, que j'ai tiré de ma poche.

— Débrouillez-vous : la cause est entendue. Je vous laisse I »

Sur la chaussée de la rue des Orteaux, l'oncle Georges disait :

<( C'est une agonie ! avec les étoulTements. Est-ce qu'on peut vivre quand on a remis une dette de cette valeur. Quatre-vingts francs ! ce n'est pas de la gnognote. Et mon cœur me fait mal I Ah 1 messieurs les agents I un petit moment d'arrêt ! excusez I Ces gens-là qui sont occupés par la discussion, ces gens-là ! eh bien ! ils m'ont volé ma montre I ils m'ont volé quatre-vingts francs ! »

Un des agents dit en marchant à l'autre qui ne cessa pas de marcher :

« C'est des louftingues qui sortent du connnissariat !

— Au centre de la civilisation I I I dit l'oncle Georges. » Cependant, Alfred, furieux, tenait sa mère dans ses

bras, comme pour l'embrasser :

« Oh ! Alfred ! disait M"^^ Lafleur, tu as le projet de mettre mère au pillage I Oh ! Alfred violente mère I

— Palpe ses jupes, Amélie 1 file la chaîne avec tes doigts délicatement 1

— Je la touche I ohl c'est doux, l'or 1 disait Amélie, à genoux près du ruisseau. Ah! la voilai ohl la belle montrelll »

Toutes les forces du désespoir s'éveillaient dans M*"e Lafleur. Elle était en sueur. Elle tira tant sur la chaîne (ju'elle traîna sa bru sur le pavé. Amélie était pâle, échevelée, silencieuse. Quelques passants essayaient d'apercevoir ce que ces deux fennnes s'arrachaient et de deviner leurs sentiments.

« Attention I une auto ! dit l'oncle Georges. Il ne s'agit pas de se paralyser avec des discussions devant le danger I »

L'oncle Georges se servit de la chaîne pour ramener ses deux parentes au trottoir. Or, les mains d'Amélie rejoignirent brusquement ses genoux dans le ruisseau : la chaîne s'était rompue. La montre tomba. L'auto passa : ses roues blanches étoulTèrent son dernier soupir. On crut à celui de M™*' Lafleur : elle eut une syncope et qui n'était pas simulée. L'oncle Georges s'éloigna en touchant, ou l'organe du cœur cpie les émotions éprouvaient, ou les billets bleus que l'honnéle Alfred attendri par deux cadavres lui avait rendus. Chez le pharmacien où on l'avait transportée, M"»® Lafleur n'ouvrit les yeux que pour les remplir de larmes, ne sentit la vie que pour le faire de son premier véritable chagrin. Devant ce qui avait été la montre de son mari, elle pleura plus sincèrement qu'elle n'avait fait jadis devant son corps glacé.

« La montre de père I » dit-elle.

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