M^^ LAFLEUR
— Tiens I est-ce que par hasard Alfred aurait eu la fantaisie de faire un séjour dans le Berry ? D'ailleurs, il a toujours aime les voyages. Eii bien I c'est entendu !
— Vous me faites rire, monsieur Dur ! mais c'est rue Durantin qu'elle est ! Oh ! non ! Alfred est bien installé dans ses journaux : je vous promets qu'il ne se dérange pas comme ça. Oui, mais c'est pas rue Durantin qu'il l'a fréquentée, c'est à Falaise, chez ses parents, pendant la guerre. Elle est rue Durantin comme petite bonne chez un horloger, alors !
— Enfin... passons... ! Pourvu qu'ils soient heureux ensemble, au calme, c'est l'essentiel ! Elle n'a jamais quitté le Berry, mais il l'a connue à Falaise et elle habite rue Durantin ! Eh bien ! tous mes compliments ! dit M. Dur, très indulgent pour sa concierge depuis qu'il doute s'il ressemble à M"^^ Lafleur. Par exemple I c'est de la bêtise de pleurer. Avouez que c'est bien naturel quand un brave garçon comme Alfred a réussi à se débrouiller qu'il cherche à se marier. Moi I j'avoue que j'ai un faible pour Alfred.
— Oh ! non ! vous savez... A quoi que ça ressemble une mariée enceinte déjà... et puis tout... mais c'est pas la peine qu'il s'attende que je donne mon consentement. Je n'ai qu'à pas signer, tiens ! voilà !
— Que vous n'ayez pas grand'plaisir à voir ce mariagelà, ça se comprend, mais vous avez tort de les chicaner là-dessus, car c'est ce qu'il y a de plus raisonnable. Des jeunes gens qui ont fait une bêtise, mon Dieu... à part la sévérité de la morale... puisqu'ils réparent, n'est-ce pas ? Il fait son devoir.
— Pourquoi, alors, qu'il abandonne mère juste alors quand il commençait à apporter sa quinzaine. Ah I non, alors !... C'est ça, surtout. Oh 1 mais je me vengerai ! »
Il y eut les visites des fiancés et M"^^ Lafleur pleura. La demoiselle était bien plantée dans la vie, mais angoissée et maligne. Il n'y eut pas de noces et l'enfant naquit trois
jours après la cérémonie du maire. Il fut confié à M^^^Lafleur qui, pendant deux semaines, l'adora. La maison fut plus insupportable que jamais et M. Dur trouvait dans les criaillcries qui accompagnaient les plaintes du nouveau-né, dans les commentaires aux fenêtres des voisins, des raisons de départ aussi fortes que sa résolution chrétienne.
Un dimanche que les jeunes mariés dînaient chez la ;^rand'mère, Alfred dit, après le premier litre de vin :
« Je te regarde maintenant que j'ai fini mon vin blanc, mère. Voilà un événement qui bouleverse toutes mes habitudes, tellement que d'y penser, ça m'angoisse î et toi, t'as pas d'hésitation. Ah 1 non I tu débordes pas d'enthousiasme, alors qu'est-ce qui te faut comme excitant. T'as donc pas de bile ? t'as donc pas de sang I c'est navrant qu'il y ait pas plus de grandeur que ça dans ma famille I Quelle tristesse tout de même de penser que t'auras pas la générosité de faire un cadeau de mariage. Oh I moi I oh ! froidement ! c'est do l'indiscrétion ! mais regarde ta belle-fille I
— Tu aurais joliment tort de clierclur la chicane, Alfred... c'est-à-dire... donnez-moi le temps de réfléchir... j'étais justement à me demander comme ça... pour Amélie... dans mon bric-à-brac... oh 1 il y nurn bion quelque chose par amitié.
— Eh ben 1 et la montre de père ? puistjue .kaii .Navc l'a découverte en Chine dans ses pérégrinations là-bas.
— Pour (pie les autres me fassent des malices encore ;il)rès ? non I non I assez 1 la paix 1
— Une montre en or, c'est logiquement pour le chef lie fannlle, on n'accorde pas ces prodigalités-là aux sousordres, aux fourmis. Quant à Maurice, par sa naissance de bâtard, il n'est pas digne de porter la « montre de père y\
— Pardonnez-lui, mère, dit la maligne belle-fille, il est buté à cette idée. Pauvre mère 1 je regretterais beaucoup que ça ne soit pas un mensonge, s'il y a du double fond
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pour la naissance de ton frère, mais est-ce que tu n'es pas honteux de ne pas avoir de miséricorde envers ta mère ? Et envers moi, Alfred, est-ce que c'est de la délicatesse ? Ah 1 que je serais triste si notre fils m'adressait des paroles sur les concordances pour la date du mariage.
Le masque de la charité est l'un des masques du diable. Ce n'était pas un déguisement pour Amélie. La miséricorde et l'intelligence vont ensemble, et ni l'une ni l'autre ne manquaient à l'épouse légitime d'Alfred, à la mère de Gégène, mais ses convoitises étaient si ardentes qu'elle était prête pour les satisfaire à se servir de la sincérité comme d'autres font de l'hypocrisie. Après son petit discours, M^ne Lafleur quitta la table en pleurant : « Amélie est plus arrangeante que toi, toujours ! mauvaise tête ! )) Le nouveau-né dans les bras, elle alla remuer des casseroles, et revint en faisant sauter doucement la montre et l'enfant.
« Il ne dit rien, ce monsieur-là 1 hein, Gégène I qu'est-ce qu'on dit à grand'mère ? Ah I ça lui est bien égal, à lui, la montre de père ! il s'en fout de quoi que ce soit, lui ! Il l'aura aussi la montre à grand'mère. Ah ! non I pas encore pour ne pas la casser, hein, Gégène ?
— Allez I pas de blagues ! cela me ferait très, très plaisir ! c'est facile 1 donne-moi la montre I
— Oh î comme il tient à cette montre, Alfred, dit Amélie. Dame I c'est un souvenir de son cher papa. Le pauvre papa ! mais ta mère, Alfred, elle y tient beaucoup à cette précieuse montre. Quel souvenir aussi pour elle I Sois doux pour ta mère, et elle aura le cœur touché. Ce n'est pas en faisant un vacarme de Croquemitaine que tu l'ensorcelleras.
— Je trouve ridicule que cette montre prenne le transatlantique. Allons I veux- tu me donner cette montre en cadeau de noces ?
— Vous entendez comme il est poli, dit M"^^ Lafleur. Ah bien I voyez- vous, vous ne vouliez pas me croire quand
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je vous disais le mal que j'ai. En tous cas, j'aurais joliment tort de lâcher quoi que ce soit pour un malhonnête comme toi. A Aniclie I A Amélie I je ne dis pas...
— Non 1 vrai ? je serais heureuse, si heureuse I Oh I ça me donne tant de jouissance que va nie creuse les estomacs connue du vin lin, dit Amélie. Mais j'ai honte ! oh I j'ai honte I c'est vous qui me faites un cadeau la première I et moi je vous avais promis de vous tailler un beau corsage. Mais je vous ferai un beau corsage de dimanche magnifique en velours et soie, tout doublé de satin à l'intérieur. Un échange pour qu'il n'y ait pas d'orgueil I
— Je ne suis pas si regardante que ça d'ennuyer le monde pour un corsage. «
Amélie prit la montre avec la douceur d'un chat qui a faim et un zèle que M"^« Lafleur ne remarqua pas. M. Dur et sa concierge se vantent d'être observateurs et ne le sont nullement.
Afin de s'occuper du petit, Mariette fut dispensée d'aller à la pension de Neuilly où M. Dur l'avait fait admettre presque gratuitement, mais au risque d'être battue, elle passait sa vie dans les rues. Alice, qui perdait tous les huit jours une place, n'était jamais là. A quatre heures du matin, M"^^ Lafleur partait nettoyer les cuivres d'une Banque : elle revenait dans le quartier pour éveiller des prêtres du Sacré-Cœur et préparer leur déjeuner, puis elle faisait les lits d'un hôtel toute la journée. En passant, la famille adorait Gégène et le mangeait de baisers, mais il n'y avait que Léon, un enfant de onze ans, qui lavât le nouveau-né. Or, Léon allait être admis aux « Pupilles de la Seine - M"^^ Lnfleiir dicta à M. Dur inic lettre pour Alfred.
« Mettez-lui sur la lettre comme ça : «. Mon cher Alfred... »
— Plutôt, mettons : « Mes chers enfants », madame Lafleur. « Mon cli»? \ifr'"i ' •■ n'»'<\ pas gentil pour sa femme.
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— Et puis quand même qu'elle se mettrait après moi aussi, celle-là, ça ne fait rien, hein ? Tiens î c'est Alfred qui est mon fils, hein ?
— Madame Lafleur ! je suis à votre disposition pour les lettres, mais je vous ferai remarquer que vous étiez bien d'accord avec votre bru... moi 1 ça m'est égal 1 Là... allez-y ! « Mon cher Alfred ». Et puis ?
— Mettez-lui alors : « Mon cher Alfred. » Voilà ! alors, je préfère laisser Gégène à sa mère ; je n'en veux plus, là! »
Alfred répondit par lettre qu'ils ne pouvaient reprendre l'enfant faute de temps. A la vérité, Amélie était aussi ambitieuse qu'elle était peu mère. Un jour, Alfred vint annoncer que sa femme était fâchée. « Je vous l'avais bien dit I » fit M. Dur, satisfait et triomphant. Oh I il est loin d'être parfait, M. Dur ! M™e Lafleur passe sous silence tout ce qui ne lui convient pas. Elle va... elle va... Alfred parut chez M. Dur, l'enfant dans les bras.
« C'était pas bien agréable pour mère alors, Alfred, d'accepter une espèce de fille-mère, mais c'est toi alors qui étais agrippé sur elle au lieu de suivre mes conseils.
— Qu'est-ce que ça prouve ?... regarde bien cet enfant-là avec précision. Ah ! oui I la certitude de se reposer sur toi comme suralimentation, on l'a, pour qu'il entasse kilos sur kilos 1 tu peux faire la gentille, va I il est foutu oui, ou je ne m'y connais pas. Regarde bien sa figure enflée, à force de boutons sur la bouche, ses jambes comme des ficelles. Ah I oui ! à part que je te donne trente francs par mois pour qu'il soit pas même changé I
— Il est comme vous autres, il n'a pas de graisse 1 il n'a rien de supplément en moins que vous autres. Vous n'avez pas eu à vous plaindre toujours. Oh I la I la !... Grand'mère aime bien Gégène, pas, Gégène I
— J'ai la prétention que mon gosse soit soigné, qu'il ait son bain tous les matins comme un fils de milliardaire et poudré au derrière. Il s'agit de me donner mon gosse
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demain matin à midi et quart. Je viendrai et vivement, sauf contre ordre par câblogrammc.
— Si c'est que tu es un ingrat, non, alors, Alfred I Si c'est que tu te rabats sur lui pour m'ofTenser. eli !>ien ! moi, alors, je préfère le garder. Voilà 1
— Je suis pressé 1 rendez-vous demain à midi un (juart avec Amélie, ici. »
Le lendemain, M"^^ Lafleur s'était oubliée avec la blanchisseuse de la rue Drevet devant des apéritifs. La porte de la loge, comme à l'ordinaire, était close. Bien que la fenêtre fût loin du trottoir, Alfred, agile, en franchit l'appui. Il envoyait à sa femme ce qu'il trouvait de linge et l'enfant dans une couverture sale.
« Par la fenêtre 1 en voilà des manières ! se dépêcher par la fenêtre I jamais encore on n'a vu ça I »»
Mïne Lafleur est chez M. Dur. Elle lui emprunte ( inq francs.
« Songez que vos enfants viennent de la rue de CJiaronne. Sans compter qu'il faut qu'ils se débrouillent pour se procurer des permissions de leurs patrons... ou l'équivalent, enfin ?...
— C/est égal I par la fenêtre 1 1 I Tant pis pour Alfred I Non, Alfred n'est plus mon fils !
— On ne se brouille pas avec son fils pour une impolitesse I Vous vous racconnnoderez cette fois-ci encore, allez 1 que si 1 que si I Tenez 1 écrivons à Alfred qu'il vienne chercher le lit dimanche I »
I£t M. Dur, mécontent qu'on lui prenne son temps, son argent, plus mécontent de lui-même que de M"^« Lafieur, écrit encore une lettre. Elle fut sans réponse.
Un dimanche matin, Alice, servante duus un \k\t pnp\ilaire, vint voir sa mère.
« Ecoute un peu, Alice I j aime mieux que tu fasses une petite visite à Alfred pour demander des nouvelles. Ça n'a pas l'air si mal puisque vous n'êtes pas fâchés. Alors, petit à petit, tu feras ta douce, ta comédienne.
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J'ai peur de vous ennuyer, que tu leur diras : j'ai à vous dire : qu'est-ce que vous avez contre mère ? C'est pas la peine, alors, d'avoir travaillé tant pour débrouiller Gégène. Toutes les fois que j'ai lavé ses petites affaires, hein ? Tiens ! tu achèteras trois côtelettes dans le filet. Fais attention ! du mouton, pas du veau ! Ça servira en même temps pour qu'ils n'aient pas le regret que tu leur coûtes grand'chose. J'aime pas beaucoup la chicane. En causant comme ça à la débandade, tâche de savoir si Amélie est toujours dans sa place boulevard Montmartre, chez son bijoutier. Rappelle-toi, hein ? Il n'y a qu'à demander, tiens ! Demande-leur si Alfred est bien dans ses journaux, sans anicroches. N'oubhe pas pour Gégène, s'il dort la nuit, s'il est sevré. Je suis curieuse de savoir qui est auprès de monsieur Gégène I »
En revenant le soir de chez Alfred, Ahce était hostile à M^^ Laflcur. La conversation n'avait probablement pas été respectueuse pour la mère.
« Gégène est rempli de gourme. Ils sont convaincus que c'est entre tes quatre murs qu'il a pris ça sur sa peau. Toujours dans ce moment, c'est eux qui ont le petit gaillard sur le dos !
— Dans tous les cas, j'espère qu'ils n'ont pas détraqué la montre de père !
— Non I non I elle est bien accrochée 1 elle est au clou du calendrier en carton. Au calendrier il y a une pochette pleine de vieilles lettres, de la sorte la montre, si elle lâchait la prise, elle tomberait sur du doux.
— C'est bien la peine de débrouiller un tas de cochons d'enfants !... allez, grande feignante ! dérange-toi pour balayer la saleté un peu ici, allez I
— Ah I non ! par exemple I à l'heure qu'il est 1 je te garantis que je ne labourerai pas le plancher à cette heure-là 1
— Ne m'impatiente pas, Alice, parce que je me jette sur toi, désobéissante.
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— Tu n'as pas le pouvoir <ie pationne, non ! Ir ne suis pas sous ta dépendance comme bonne, non V
— Non ? répondeuse ! aie pas peur, va 1 je laperai tant et tant qu'il ira aux guenilles ton beau corsage. Ah I tu n'en veux plus de mes vieilles nippes ! Probablement tu ne veux pas abîmer ton beau corsage. Je t'en ficherai des corsages pour ton amoureux.
— Il n'y a que toi qui as le droit d'avoir un amoureux ?
— Répondeuse 1 écoutez comme elle se rabat sur sa mère ?
— Et la preuve quv j'ai un amoureux ' P'-'Mive ! j'attends la preuve I
— Aie pas peur, va ! j'ai les lettres ! les lettres avec toutes les bêtises. Tu t'en doutais pas, hein ? Moi, alors pourquoi que tu fouilles pas si j'en ai des lettres d'amour ?
— Mes yeux sont pas bouchés le soir quand tu fais ton tour avec ton Italien. Il te tient solidement.
— T'es obligée de te déranger pour voir, alors, puisque mademoiselle est occupée square Saint-Pierre avec son Marcel. Tu vois que je sais ?
— Le soir, vilaine bête I le soir 1 je te garantis que j'aurais la responsabilité des gosses, ivrognesse que tu es, je ne leur fourrerais pas des briques à manger simplement, le soir, pour me remplir de marc avec les saoulardes comme toi, vilaine bêle ! Mets ya dans ta poche, ma vieille I Ah 1 il n'est pas dégoûté, ton Italien I »
Au comble de la rage, la mère prend un fer à repasser et le jette à la tête de sa fille qui recule en hurlant. Les injures et les cris se mêlent. Alice en dit encore dans la rue par la fenêtre où M»"® Lafleur bave et pleure.
« Oh I ce n'est rien ! dit M"^<^ Lafleur à un passant inquiet, une simple scène de ménage ! »
Cependant, chez M. Dur, l'horreur qu'il avait de M"*® Lafleur et sa conviction (prelle était son double en démoniaque, l'aidaient à grandir ; pour ne plus ressembler à l'ivrognesse, il s'interdisait de boire, il examinait
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sa conscience pour y trouver les germes de la violence et ses mœurs pour y découvrir, ne fût-ce qu'en pensée, ce qui lui répugnait dans le miroir qu'on lui avait offert. Or, les sacrifices qu'il faisait, presque sans s'en apercevoir, à un idéal de vertu grossissaient sa réputation. Ses livres se vendaient. Il recevait les hommages d'hommes remarquables ou célèbres et s'il ne savait pas n'en pas tirer d'orgueil, du moins prenait-il sur le fait les résultats de la bonne conduite et essayait-il de parfaire la sienne. Sa figure calmée avait une expression angélique, il avait la faiblesse d'en être fier. Il disait avec la naïve suffisance de l'homme de lettres : « Je suis environné des anges ! » Pendant l'orageux dimanche dont les voisins ne perdirent pas un détail, M. Dur pensait :
« Voilà pourtant ce que je serais si Dieu ne me tendait pas les bras. Toute la gamme de la bêtise, quoi I En M^^ Lafleur je me retrouve tel que j'étais : colère contre les autres et aveugle pour moi, naturellement ! De cœur, juste de quoi m'indigner, me vexer et me venger. Ah I non I je ne me fais pas plaisir en l'entendant. »
Et comme M™® Lafleur venait se plaindre de sa fille, il lui dit :
« Le bien et le mal, ça a l'air que vous savez ce que c'est, car ce n'est pas à tout hasard que vous tapez dru sur Alice 1
— Vous êtes drôle, monsieur Dur !
— Quel homme sérieux je suis, hein î c'est que je voudrais vous suggérer petit à petit certaines tendances. Voilà I vous préférez le bien puisque vous critiquez Alice. Alors, renoncez à faire mal toutes les deux.
— Oui I sans compter qu'elle n'est pas polie. Croyezvous, hein ? au square Saint-Pierre le soir I à son âge I
— Ça c'est vrai î à ce qu'il paraît, il n'y a pas d'âge pour les braves. Oui, mais ce n'est pas une raison pour ne pas être polie avec le bon Dieu, vous. Toutes les fois que vous lui faites visite, il vous tombe un œil. Non ?
— Vous êtes drôle, monsieur Dur ! Ah I faut que je lave les affaires de mon gars. »
La petite Mariette retournait à la pension de Neuilly qui l'admettait à moitié par charité ; elle vint un dimanche rue Gabrielle. Elle pleurait : on ne la garderait pas parce que sa mère était une ivrognesse et qu'elle ne payait pas le prix convenu.
Quand elle eut fait manger Mariette qui devait aller chez son frère, elle lui dit :
« Il me faut ma montre ; tant pis I Dis, tu ne bouderas pas, tu seras bien aimable, tu ne feras pas de misères à Gégène, tu embrasseras tout le monde avec ta petite figure bien propre... là ! Maintenant, fais attention, quand les autres seront en compagnie dans l'autre chambre I écoute-moi bien ce que tu vas faire. Toi, maligne, tout doucement, tu pousseras du côté de la montre. Attention qu'on ne te voie, surtout ! Alors, tu te dépêcheras de te rabattre dessus pour la chiper. Voilà, alors, dépêche-toi I Tu la rapporteras.
— C'est pas long ! mais ça ne va pas si j'ai pas de poche à mon tablier.
— Avance un peu ! bouge pas I je vais te passefller une poche sans le déranger. Vite 1... Ah ! des sous I des sous pour ton tramway I
Drame 1 A huit heures du soir, Mariette montait l'esciilicr de Montmartre avec une figure pathétique et des pleurs dans les yeux. Sous l'un des rares réverbères de la rue Gabrielle, le petit Léon attendait... La mère, qui ne parut qu'à minuit, ne s'énuit pas du toiil de la solitude de ses deux enfants sans abri.
« Oh 1 maman 1 aie pitié de moi ! jr mm> une pauvre petite fille, maman... Maman, tue-moi si tu veux : si tu savais, oh 1... je n'ai pas la force, je n'ai pas le courage de te dire : je l'ai perdue : j'ai perdu la montre... Oh !...
— Quelle montre ?
— Pour la garder chez nous, à nous, tu m'avais dit
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d'essayer de fourrer la montre dans ma poche. Tu m'avais fabriqué une poche en passefilant ; ta poche, elle n'était pas solide, regarde. Alors, j'ai... oh !... j'ai... je l'ai perdue... oh !...
— En passefdant ! cochons d'enfants. Ton lit, sans manger, chameau, va ! Tant pis pour toi si tu n'as pas dîné. Allez, Léon, toi non plus !... De ma faute, gaspilleuse ! »
Le lendemain, la coquette M^^ Lafleur faisait visite à M. le commissaire de police du quartier.
« Ah ! nous avons donc le plaisir de revoir cette chère et bien distinguée M^^^ Lafleur. Je serais bien aise de savoir quel bon vent vous amène, chère madame.
— Tout le petit monde est bien, merci ! monsieur le commissaire, à part Gégène qui a eu la gourme, le fils d'Alfred, mon aîné. Ah î je vous promets qu'il ne fait pas chaud à quatre heures le matin pour se lever, ah î non ! n'est-ce pas puisqu'ils se rabattent sur moi, pêlemêle, pour les nourrir... dame 1 Et ça n'empêche pas qu'on dise que je suis une sans cœur, une mauvaise mère, une gaspilleuse !
— Vous me tenez généralement au courant de tout ce qui vous concerne, ce qui me cause, certes, un extrême plaisir.
— En vrac, alors I pour abréger ? eh bien, c'est la montre encore î Vous la connaissez bien, la montre de père ? non ? c'est des voleurs qui sont tombés dessus dans mon bric-à-brac, comme ça.
— Hum I vous vous appelez Lafleur, si je ne me trompe ; vous êtes installée comme concierge rue Gabrielle, au 105.
— Oh I là ! là ! là ! vous me cherchez pas des chicanes, toujours ? -t
— Sans souhaiter de me brouiller avec vous, chère madame, je vous fais simplement observer que votre brillante conversation s'écarte encore de la réalité positive... Non volée, mais perdue sur l'escalier de la rue
Foyatier, votre illustre montre a été rapportée ce matin par un balayeur de neige. On peut être pauvre, mais honnête. Sur ce, j'ai bien l'honneur de vous faire mes adieux. Dorénavant, c'est à mon successeur, M. Boudreau, que vous conterez ce qui concerne votre montre, votre famille, et cœtera. Oui I je suis décoré des palmes et nommé dans le xx^. C'est un poste de confiance, la rue des Orteaux, un avancement ! »
M™e Lafleur n'écoute pas, elle ne pense pas qu'elle a menti, elle ne pense pas à la montre qu'elle a empochée brusquement, elle pense à ce qu'elle pourrait divulguer d'elle-même pour alimenter agréablement l'entretien, mais le plus courtois et le plus dyspepsique des commissaires de police est parti.
Une bicyclette surmontée de paquets de journaux sur le trottoir et sur le mur annoncèrent à M»"» Lafleur, qui rentrait en se tortillant, la présence de son fils aîné et lui arrachèrent un « Oh I là I là 1 là 1 là ! ». Elle prévoyait des reproches comme on prévoit une averse contrariante, mais sans songer à s'en faire elle-même.
« Ah 1 tu os magnifique, oui ! d'où que tu viens ? Quand je compare ! quand je réfléchis qu'il y a des femmes jamais en défaut, comme Amélie, qui font leur devoir d'une façon absolue, comme je rougis d'avoir une mère comme toi, une mère effrénée. Oui 1 s'exciter à courir à bicyclette ponctuellement pour gagner un peu de luxe, mettre sa ruse à faire plus subtilement que les camarades et ne pas même jouir d'une famille honorable sur laquelle on puisse se reposer. Je te regarde rire, pourquoi ris-tu, femmejndigne ? je ne parle ni par colère, ni par orgueil, et c'est pourquoi j'ose parler, je n'ai pas peur de parler. Crois-tu que c'est estimable d'amener Mariette à voler ? ce n'est pas assez de leur incruster des coups de fer à repasser dans les jambes, de ne pas t inquiéter sur leur compte, de leur donner l'exemple de tes blagues, tu uses de ton autorité de chef pour ordonner à Mariette de faire
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le pick-pocket dans mon logement. C'est estimable, ça ?
— Voilà que tu te rabats sur mère aussi, toi I Heureusement que je m'y fais petit à petit ! je m'en fiche de vous tous I C'est égal, toi, le préféré à mère I
— Quelle mère I du culot I encore du culot, c'est ton régime à toi !
— J'ai été assez courageuse pour vous nourrir, feignants I j'en ai entrepris du travail pour vous nourrir... à quatre heures du matin.
— Un peu fameux le rata ! excessivement capiteux I toi, tu te délectais de grand cœur avec les rognons sautés, les gosses avaient les os. La grande vie de palace sur la Côte d'Azur !... Tu ne me contredis pas, t'as raison I
— Alors... pour effacer la rancune, c'est-y que tu veux la montre de père ? Qu'Amélie vienne avec Gégène, je ferai des rognons sautée, puisque tu dis que t'aimes ça.
— C'est tous les arguments que tu trouves ? tu as gagné la partie et tu tends la main.
— Je préfère que tu embrasses mère, alors.
— Oh ! tu as toujours des manières aimables I Tu ressens pas plus les paroles qu'un levier de rotative Helsey. Avec toi, jamais de résultat définitif. Oh I mon pardon, tu l'as 1 tu l'as comme une aumône de seigneur. Maintenant, je m'en vais : je file. »
Les voisins, qui craignaient Alfred, bien qu'il fût mince, écoutaient en silence, mais après son départ, les appréciations s'échangèrent :
« J'étais bien intéressé à l'entendre, il a raison dans ce qu'il dit, déclarait M*^® Chaîne. La pipelette ne vaut pas la corde de la doublure.
— Vous, la communarde, vous êtes enthousiasmée par les jeunes garçons, femme indigne I à votre âge I dit M"e Virginie.
— Eh ! la naine I la marquise de Bras-Courts 1 par rapport à votre réputation, il est certain que personne ne se mettra votre nature en tête 1 dit M"»® Chaîne.
— Je suis une lioniiêlc fille, mol, dit M'»e Virginie.
— Le fils est un maître, c'est un lapin, dit ntalienne.
— Italiens, dit Mi»^ Virginie, gens à couteaux I
— La naine 1
— La mouche I vous êtes de la mouche I on vous paie pour me faire soulTrir.
— Je suis sûre que c'est encore M"« Virginie 1 dit doucement M»»e Lalîeur. Oh ! celle-là I oh ! celle-là ! (^ii m'en a tout l'air I
— Eh ! la pipelette 1 vous êtes maudite I le malheur tombera sur vous ! malheur à vous 1