ÉPILOGUE
oui I Alice a eu un enfant I Ah ! non ! je n'efface pas la rancune, moi, alors I
— Au nom du Dieu vivant, madame Lafleur, pardonnez !
— ' Pardonner ! qu'est-ce qui paie les mois de nourrice encore ?
— C'est bien ! mais du cœur, du fond du cœur, pardonnez au nom de Notre-Seigneur Jésus, mort sur la croix, pour nous pécheurs. La compassion vous soulagera, pauvre mère, avec les joies consolantes du pardon I
— Ce n'était pas assez d'une, alors ! la petite ! — oh ! la petite chameaiF! voilà qu'elle a fait la folie aussi à tout hasard comme sa sœur avec un acrobate de Médrano. Naturellement, tous les voyous dégoûtants de la rue se rabattent sur elle pour se moquer... à son âge I ! ! oh ! elle est à l'hôpital, en couches I
— Pauvre 5me, vous avez souffert votre part sur la terre I Dieu vous pardonnera beaucoup de péchés, car votre croix a été bien lourde. Hélas I si vous aviez élevé vos enfants en présence de Dieu, combien de souffrances évitées I de combien de mérites recevriez-vous l'application. Songez combien Notre-Seigneur qui est miséricordieux pour les pécheurs, doit être bon pour ses serviteurs» Admirez, dans ma vie, les effets de la prière, vous avez connu ma misère quand j'errais sur les mauvais chemins, voyez combien Dieu a béni mes efforts depuis ma conversion.
— Ah ! oui ! ya, c'est vrai 1 vous avez bien changé, alors î
— Hélas I votre vie n'est qu'erreurs, comme fut la mienne ! Ah I si vous vouliez vous décharger des péchés que vous traînez dans une bonne confession. J'ai souvent parlé de vous avec le Père Durantil, l'excellent chapelain du Sacré-Cœur I Ah ! saint homme du Bon Dieu 1 il a fait tant de bien dans notre pauvre rue. Vous le connaissez bien, le saint prêtre !
— Oh I oui ! alors I ce n'est pas la peine d'avoir peur ! c'est moi qui lui sers son petit déjeuner à l'hôtel du Sacré-Cœur après sa messe. Ainsi I... mais je suis toute en bousculade, toute déshabillée, ça ne fait rien ? »
Quand M. Dur et M^^^ Lafleur furent devant M. l'abbé Durantil dans la Basilique du Sacré-Cœur, la concierge se mit à rire, les deux poings sur la figure : quand elle montra ses yeux, ils étaient remplis de pleurs. M. Dur conta l'histoire de M"»® Lafleur, et M. l'abbé Durantil l'exhorta à préparer une confession générale.
« Je pensais que c'étaient seulement les petites filles, alors, qui se confessaient. » ^
Le lendemain, M. Dur expliquait à M. l'abbé Durantil le caractère de son ancienne voisine : il disait les habitudes de vice et d'ivrognerie que cachait son air « comme il faut » et la facilité avec laquelle elle subissait les influences malgré son aspect assuré et suffisant. M. l'abbé Durantil était d'avis que M. Dur trouvât une place de domestique à Saint-Benoît-sur-Loire pour délivrer cette malheureuse de l'abîme parisien, et il en écrivit lui-même aux sœurs de l'hospice de cette ville.
Il fallut toutefois de graves événements pour décider la Montmartroise à quitter ses habitudes, rien moins que l'arrestation d'Alfred et d'Amélie, inculpés d'avoir empoisonné la bourgeoise dont elle était la cuisinière. Ce n'est pas le lieu d'exposer ce drame de l'amour et de l'ambition. Alfred fut libéré. Il a réalisé depuis son rêve de reportages et d'articles. M"^^ Lafleur, après avoir servi dix ans les vieillards de l'hospice à Saint-Benoît, a remplace chez M. le curé M"** Yvonne, retirée dans un asile pour gens âgés. M. le curé ne lui reproche que ses pleurs : ce sera un jour une chrétienne parfaite.
« La Providence nous avait destinés à ne jamais nous quitter dans cette vie, ma bonne madame Lafleur I lui disait, quelque temps avant sa mort, M. Dur, en sortant de la grand'messe.