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CHAPITRE IV

LETTRE DU LIEUTENANT DE VAISSEAU LE- MERCIER A Mil* MARIE LEMERCIER, DITE VIOLETTA, ARTISTE DRAMATIQUE, EN REPRÉSENTATIONS AU GRAND THÉÂTRE DE NEW-YORK. (Étais-Unis d'Amérique).

Monju (Japon), Hôtel Impérial, le 12 septembre 192»»».

Ma chère Mimi,

Quel est le calfat ivre qui a osé te raconter la crise de mon duel ? Enfin I toujours les idiots 1 que n'était-il pendu à trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer au capelage du chouque d'artimon un jour de tempête, celui-là I Calme-toi, petite sœur I calme plat I ]e t'assure que ce fut splendide, très Venise au temps des galères. Rien de tragique, va ! un peu de révolte inconsciente et bête ! Ce n'est pas que tu ne puisses avoir des amants à la douzaine sans mon consentement I moi, Je n'ai pas à adresser de plainte au vice-amiral Préfet maritime de l'arrondissement : tant que nous avions de la religion, c'était l'étrave de l'arcasse, maintenant. Dieu merci, le bon Dieu a le pavillon en berne : alors, où est-il son étambot à la morale ? on nous embête avec la morale I Seulement, quoi I des médisances à ton sujet ? ah I il me semble que ma raison perd l'équilibre! ma brutalité brestoise passe sur sa barre ! je marche à tâtons jusqu'à l'effusion du sang. Donc, on s'est rencontré commç d^u^

bigues. Passez, dégagez 1 coule ton maillon au lieutenant de Cyze. Le bout-dehors de fer de mon épée a dû atterrir dans les parages du cubitus et du radius. Ah I la vie est belle, et c'est à moi de t'être reconnaissant. Tu calculeras aisément combien un fils d'une coiffe de Brest s'est réjoui d'enfoncer son mat dans la carne du fils de Cyze. Que de millions de fois nos épées, fussent-elles fantasmagoriques» ont subi l'attraction ascensionnelle de nos cages thoraciques et particulièrement l'angle supérieur gauche. Excuse la configuration brumeuse de mes métaphores et leur gréement : la soudanite aiguë sévit à l'état latent depuis mon séjour dans le Haut-Niger et le gouvernail va à la dérive. As-tu senti combien sont déplaisants ces faux nobles qui se font remorquer par un « de » en laiton ou en maillechort. Sûrement qu'ils doivent l'être exactement au double pour ceux de l'axe de noblesse et grandeur plus que pour nous, les passagers de quatrième classe, les « soutes aux bagages ». Enverguer de la morgue, c'est leur système général pour louvoyer car leur blason et leur cœur sont des mâts désarmés. Une attitude orgueilleuse et dégagée (15.000 tonnes de déplacement avec un bon moteur), c'est le problème le plus important pour eux. Comment I tu ne te souviens pas du fils de Cyze qui fut mon labadens sur la Frégate-Ecole pendant mon stage d'apphcation? O petite sœur ! un an de croisière I ô volupté de la première croisière en Orient, si de Cyze n'avait pas été là I Tu le connaissais bien le grand-père Decize, le grand bazar de la rue de Siam I Ah I je t'assure que le fils Edgard n'avait pas à examiner de près l'annuaire de tes admirateurs pour amener la brusque variation du baromètre. De quelle jaune rage me fait griller un moustique de ce calibre-là I Encore ce voyage-là, m'avoir plaqué sur la quille ce triste pied, fier et triste à crever, c'était excessif I Tiens compte que les portes de nos chambres s'ouvrent sur le carré des ofiiciers : nul bastingage, nulle cuirasse ou vibord pour vous défendre des

coUégues avides et hypocondres pendant toute la chaude journée équatoriale ! Il est là I lui ! mais c'est une fête que d'être de service I Moi, je suis bourru, Breton insociable, paysan ; Decize est arrogant, silencieux : quoi I le souverain orgueil du nom ! Je ris t brocanté au miro* bolant bazar de la rue de Siam, le nom, oui I C'était intenable t Tu n'as pas besoin d'études spéciales pour déterminer les positions, il t'est facile de reconnaître sans le Barème des Calculs nautiques que c'est avec passion que j'ai ralingue le collègue l'autre fois à Venise. J'ai commencé à être heureux ! Ah I quel abordage, Mimi 1 Par les gros temps, on dit que la lame mate l'embarcation tu sais quand... eh bien I j'ai dressé de Cyze sur sa poupe. Il y a là de l'inexprimable que sœurette, dans son New- Yorlc, peut élucider si elle s'en donne la peine. Hommes du bord, faites tirer les vingt et un coups de canon du Président, et hissez le pavillon avec ses initiales en or sur le blanc. Y a bon I Allons, Mimi I allège tes mélancolies, chasse l'humeur chagrine et que l'image brillante, mais houleuse de mon duel vénitien, ne te rende pas morose puisqu'il m'a conduit à une telle félicité. Il me reste à établir quelle est la sale bête piteuse, ou la femelle vénéneuse, qui s'est donné la joie de t'annoncer cette (au fond infiniment comique) tragédie, qu'elle s'attende à un coup d'aviron sur la tête par sondage de vingt mètres sur fond vaseux. Maintenant, ouvre l'œil au bossoir» je vire de bord I

Oh I Mimi I je me suis adjoint une montre volée I comment t mes galons ont couvert cette marchandise I Oh ! Mimi I rougissons I telles sous l'influence de la chaleur solaire les fraises de Plougastel dont mère t'a envoyé à Venise des confitures pour moi I Rougissons, Mimi t Par quelles observations j'ai acquis cette donnée comme certaine, je te le dirai dans un temps à déterminer. De la méthode, Mimi I et de la clarté I Oh I ce n'est pas au Signor Baido que j'attribue un rôle douteux I sans l'avoir

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étudié de près. Je l'évalue comme un satellite dont la trajectoire s'effectue autour des milieux ambiants des coulisses. Baldo I c'est» selon moi, la race italienne bonasse, dilettante, coléreuse ou meurtrière I non I moi, j'expliquerais autrement la présence illicite de cet instrument d'horlogerie. Dis ? et le personnel international de ces escadres de mauvais gars à Paris ? est-ce que ce n'est pas par le moyen des ports de mer qu'ils déversent sur des zones lointaines le butin de leurs pirateries ? Mimi I ma chère petite sœur, sois satisfaite, ma lettre sera, ainsi que tu les aimes, longue comme un galhauban, mais je t'en prie, ne t'enorgueillis pas cette fois de ce journal de navigation auprès de ton état-major de collègues, car il n'est pas beau d'avoir laissé monter à bord et amarrer à la soute aux bagages un pareil Hotchkiss. Météorologîquement parlant, qu'est-ce que c'était que cette astéroïde, cette montre qui me tombait du ciel par ta munificence royale ? Ah I petite sœur, à quels risques s'expose-t-on en acceptant des aérolithes de cette importance, petite sœur ? Le formidable est que le personnel de ces corsaires internationaux n'est pas un équipage d'incapables, mais non ! c'est que leur boussole a réussi à enchanter tous ceux qui l'ont examinée. Et de grands personnages I Millerand ] Aristide Briand I Mais vois-tu qu'on apprenne en hauts lieux que le chronomètre dont j'ai fait parade était de la contrebande. Ah I tu ne t'es jamais trompée sur ton frère : il préside ! il te fera gloire de nouveau, comme toi, mon aimable sœurette, tu lui fais gloire. C'est moi qui ai été chargé de la mission au Japon. Moi I moi ! toujours c'est moi I comment se fait-il que des quatre manches à vent préparés exactement sur la question, c'est moi qui ai été nommé, hein ? Eux i trois fils d'archevêques de la Marine ! et qu'est-ce que je suis, moi, qui les embête ? le fils de maman I Ah I ils peuvent hisser le pavillon jaune de quarantaine ! on les a laissé tomber avec un bruit sec, oui I Pauvre Vignol I le timide Yignol

est mis à la disposition de sa femme et de sa bomie à Brest. A Tahiti, Qntury 1 il y était pour des expériences de T. S. F., eh bien I prolongez votre séjour d'un an, mon vieux crocodile, pour inspecter les ventilateurs des cabinets de toilette. C'est un parfait cuistre, tu sais, né colonial, pédant et noceur. Il y en a un aussi qui comptait sur la mission pour la Légion d'honneur. Pf ff ! 1 1 Cette grande cale de lieutenant Hillapourçon : il est avec moi sur le cuirassé. Il est coulé ce mammifère enragé I Qu'il crève donc de la bile qui Tétouffe : éternellement déçu et éternellement vindicatif I En conséquence, donc, tu comprends bien que ton iUustre frère doit faire le quart dans tous les blockhaus de sa carrière pour naviguer bien et pointer. Donc, pour les montres volées I qu'il les avise dans la brume du haut des tourelles de son croiseur, car noblesse oblige ! A la désinfection !

A quel propos te pariais-je de ces hauts personnages que j'ai eu l'occasion d'accoster bord à bord ? oui ! c'est à propos de ton chronomètre. En tête de tous, à tous points de vue, est Aristide Briand. Ah I voilà un pilote ! voilà une boulingue de grand mât I c'est un maître. Je m'explique maintenant pourquoi c'est à lui que j'avais l'ordre de jeter mon filin à Paris pour recevoir mes instructions ; parbleu, c'est qu'il n'y a pas tel que lui comme moteur. Tiens I le portrait de tonton Georges I le même gréement de cheveux, la même figure ronde en « cap de mouton », mais des yeux ! quels yeux vivants, Mimi I Ah ! pas des feux de balise, non I des petits phares qui pénètrent. Damel il se méfierait de Dieu s'il existait. Observe la configuration côtière de cette figure, c'est une carte géographique, tu ne constateras ni cette neutralité idiote, ni cette béatitude de nos chefs, ni le spleen, les regrets, les rancunes, le mal du pays de nos collègues, tu constateras la hardiesse, le passage des bourrasques, l'entêtement, la lutte contre la tempête. Et il est gracieux I et il est aimable 1 Approximativement, on est en droit

d'affirmer que cet homme^Ià aime à s'amuser avec les femmes I mais que de sacrifices il sait exiger de soi-même. Oh I que je l'envie ! quel idéal d'avoir comme cerveau un Bureau central météorologique et ces mécanismes délicats et splendides. Tu sais ce que signifie pour moi ces mots un «c type chici » un individu à batteries larges, bien aérées, à son aise, familier, qui plane et qui redescend, dont toutes les bordées ont du portant, de la précision, des antennes, qui navigue à la bouline en louvoyant, eh bien I Briand est un « type chic ». En résultat, un Grand Homme d'Etat I Mes études spéciales ne me donnent pas la connaissance de ce que c'est qu'un homme de Prévisions gouvernementales, mais c'est un Homme pour la lanterne de Diogène et un Homme de parti utile à une Démocratie éclairée..

Il m'a reçu très gaiement. Il m'a laissé étenlaguer mon câble, disposer mes obus de 32, sans rien relever, sans se servir du frein. Je sentais qu'il examinait les papiers du bord dans mes yeux. Quand j'ai eu assez glissé sur la coursive de la soute à fulmicoton, il a dit :

« Je dois travailler avec Millerand aujourd'hui à dix heures précises. Votre idée est ingénieuse et subtile. Elle se rapproche de la mienne que, depuis un mois, Millerand juge exagérée et qu'il n'accepte pas sans amendement. Vous n'avez pas peur de M. Millerand ? un marin ? Je vous propose de venir à la Présidence en ma compagnie défendre l'opinion que vous avez soutenue brièvement et très brillamment. Mais, voyons ! il vous accueillera de bonne grâce. Il ne sera nullement étonné : Millerand s'intérotfsse à tout avec extrêmement d'ardeur et de minutie. Je dois dire que c'est une intelligence clake, simple, tendre et fine. C'est tout à fait exact, vous en jugerez par vous-même. »

Ma chère Mimi, des astres comme Briand attirent à toute heure une marée de journalistes et de députés. Le Ministre a signalé son départ pour l'Elysée : ils sont

tous restés en panne dans le vestibule. Nous avons traversé la passe, salués comme un pavillon, lui avec sa serviette et son chapeau melon, moi en grand uniforme avec toutes mes bananes sur la poitrine.

Ah i Mimi 1 nous avons passé des années les pieds nus dans nos sabots. Pas de chapeau sur ma tête! pas de coiffe sur la tienne 1 oh 1 les tas de sable sur les quais de Brest 1 quel plaisir de caracoler dans le sable jaune qui sent bon la mer. Et quand je narguais l'équipage d'un pauvre trois-mftts de conunerce au fin bout du Petit Perroquet, ayant eu Taudace de me risquer en tremblant sur le pont, comme tu m'admirais 1 lUustrissime Lucien I qu'il vous plaise de vous carrer dans cette automobile ministérielle. Il passe devant, je le suis.

« Je serais curieux d'avoir l'heure exacte, me dit-il... Ah I voyez-vous I j'avais raison de me considérer actuelle* ment comme en retard. Nous le serons de trois minutes..» De tous les mathématiciens, je suis persuadé que les marins sont les seuls qui se mêlent d'être bibeloteurs... J'ai aperçu une montre qui est ancienne, c'est certain* Dans quel port avez-vous déniché cette montre de fabrication française ? »

Pourquoi n'avait-il pas envisagé le cas d'héritage ? Ah 1 eh bien ! ne vois-tu pas, qu'ayant conclu d'une série d'observations à mes origines plébéiennes, il avait résolu le problème par la négative. C'est un présent de Violetta, ma petite sœur. Tu penses bien que je jubilais de placer ton pseudonyme dans cette auguste oreille. Entre sous l'eau par modestie comme un vulgaire submersible, ou bien que ton orgueil s'épanouisse aussi haut que le marchepied des vergues! Ah! j'en ai récolté dans mon grand drain des compliments de ton génie. Briand t'a applaudi dans le Contour^ à la Renaissance. Ah ! çà I il paraît que tu es un des grands mâts de l'Art dramatique, alors, Mimi I A bientôt la Comédie-Française pour Mimi. Allons, embarque ton biscuit, mignonne, et loge ton

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hamac dans le bastingage. D'autre part, il a fixé mon attention sur un point théorique d'horlogerie : il est vraiment très calé, tu sais. Il a même manifesté qu'il aurait fait volontiers sa carrière dans la mécanique ou la linguistique, mais ces messieurs ne laissent pas oublier qu'ils sont tous un peu policiers par l'effet du gouvernail. Voilà-t-il pas qu'il s'avise de me pousser en avant sur les opinions des officiers. Tu sais si Je me suis embarrassé Jamais de l'étude de ces phénomènes surnaturels groupés dans la catégorie de « politique ». Devant ce joint d'articulation, J'ai fait machine en arrière en lâchant en bordée un compliment brutal.

« Je connais profondément le livre du lieutenant Lucien Lemcrcier sur L'Inégale répartition du flux des marées dans rOcéan Pacifique, a dit le Président de la République. Ne croyez pas que j'accomplisse un simple acte de courtoisie en accueillant son auteur à l'Elysée. D serait inconcevable que le Corps généreux des officiers de marine, qui donne à la France une inépuisable avantgarde de héros capables de grande science et de grande âme, n'ait droit qu'à l'élémentaire bonne grâce du Chef de l'Etat. Il a droit aux sentiments les plus forts de la nation à laquelle Je m'identifie. Je m'unis de cœur avec notre magnifique marine, et J'estime nos excellents marins. Vous êtes, lieutenant Lucien Lemercier, non seulement un officier sur lequel on peut se reposer complètement, mais un hydrographe et un météorologue des plus distingués. Je suis sûr que, dans les vicissitudes de votre mission à Tokyo, vous vous montrerez aussi habile et correct diplomate que vous êtes grand savant et bon marin. Je me reprocherais de ne pas veiller à ce qu'on protège vos travaux. Il serait indigne qu'on ne récompensât pas les services que votre dévouement va rendre à la France I »

Sonnez, trompettes 1 pavoisez, hommes du bord 1 tirez, canons 1 quelle audience particuli^e pour ton frère.

Mimi I c'est fantastique I J'étais donc devant cet étincelant bureau Louis XVI qui a tenu une place énorme dans tous les magazines à photographies, qui a eu Theur de voir défiler des cortèges de rois, de princes, de seigneurs. Ah I mais ! mon beau Lucien, c'est qu'avec ces mandarins à boutons de diamants, c'est qu'il s'agissait de rester galant dans la discussion. Hélas ! tu te rappelles avec l'acrimonieux tonton Georges, les soirs de chaudières, les soirs de crêpes et de cidre, tu te rappelles avec papa, le formidable papa, mes effrayantes fureurs quand ils méprisaient mes convictions. Allez ! en avant, le seau d'eau pour calmer mes crises aiguës de colère ! Les gifles, c'était toujours mon succès ! Eh bien 1 Mimi ? eh bien ! Mimi ? eh bien ! aux yeux du Premier Magistrat de la France, mes avis ont brillé comme incontestables. Et puisqu'on ne m'a pas notifié par les signaux convenus la fin de l'audience, c'est donc que Je ne déplaisais pas.

Que tu blâmes ou non cette coquetterie, J'ai la prétention de Jeter la sonde dans un homme et de trouver le fond ; à ce système de pousser le fond avec la perche, j'attribue plus qu'à mes superficielles sciences hydrographiques et météorologiques, d'avoir fait le point avec d'excellentes données et de bons résultats dans ma carrière. Mimi I si tu veux obtenir sans statistiques les éléments constitutifs d'un phénomène vivant bipède, fais donc d'abord des hypothèses pour savoir ce qui peut influencer invariablement son calme ou pour un maximum de joie ou pour un maximum de frayeur (nous disions au Borda : lui faire passer son hoquet). Pas besoin de recourir aux calculs de probabilités avec le Président Millerand. Avec lui, les variations brusques ressortissent au domaine du cœur. Qu'il y ait du frottement du côté de ses enfants, du côté de ce qui lui est cher, et voilà ! Regarde Briant, c'est une charpente métallique. Pour déplacer l'aiguille d'une façon considérable au cadran d'un Briant, il faudrait des causes extérieures déterminées

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par les luttes de parti et Tambition. MUlerand est une pâte qui s'écliauSe par feu intérieur. Tel un de ces nobles pères qu'on peut coUationner sur des photos des tableaux de Greuze, tel un magistrat aisé dans un château hospitalier» MiUerand dirait avec joie : « Tout ce luxe est à votre disposition ! » Décidément, Mimi ! les lois de la logique sont une administration séparée des mécaniques vitales. Je suis sûr que Tidéal de ce père serait d'avoir tout ce qui lui est cher autour de ses bossoirs, tous bien d'accord : un appareil à compression, quoi ! eh bien ! c'est lui-même qui prend l'initiative de casser les filins par les bourrasques. Lui, brutal ? quoi ! du roulis dans cette pâte au miel ? des bordées de mitrailleuse distribuées par ce père noble ? eh bien ! oui I c'est extraordinaire. Et pourtant, par l' effet de sa large et invariable activité, ce chalutier secoué par de telles tempêtes, cette figure jadis rectangulaire mais escaladée par les tissus graisseux, arbore une majesté royale. O logique, qu'est-ce qu'un mathématicien comme moi pourrait comprendre à un homme, s'U n'était pas aussi observateur, étant hydro* graphe et météorologue ? Solitaire comme un rocher au large, et recherchant la société comme un paquebotposte I ! 1 Vienne le silence, tant mieux ! non pas à cause de son large et infini travail, mais par destination du calibre de l'homme qu'il est : un rocher solitaire 1 Ah I voilà un intellectuel moderne ! Et tu crois qu'on ne peut pas classer dans la catégorie « intellectuel moderne > un seigneur exquis à tous points de vue, doux, inteUigent, capable d'humour et d'amitié ? appréciant hautement les arts ? Attends un peu ! à présent, et la montre ? mais elle a été de la fête ! Non ! imagines-tu Briand me priant gravement d'exhiber le chronomètre du Vénitien Baldo ! Vous voyez cette montre, mesdames et messieurs ? cette montre volée 1 eh bien I cette contrebande de guerre, cette brillante épave à la dérive I sa fantastique trajectoire l'a lancée en plein vol dans le salon de l'amiral.

Pendant un temps évaluable à sept minutes, le Grand Chef a dégagé sur elle la chaleur de sa forte main, et il a laîussé sans larguer. Selon lui, l'origine de l'usage des montres est très lointaine puisqu'il l'attribue au xy« siècle. Oui, mais ce n'est que vers 1680 qu'apparaît le balancier à ressort spirale, perfectionnement du régulateur dû à Huygens I Te parlerais-je, d'après lui, de Wheaston, qui a proposé le premier de transmettre électriquement le mouvement d'un pendule à plusieurs cadrans ? mais tu ne retiendras pas ça, Mimi ! Tu ne retiendras pas que c'est le grand roi Louis XI, en 1483, qui a confectionné des règlements pour la corporation des horlogers. Alors, à quoi bon ajouter qu'on exigeait neuf cents livres du candidat au grade de maître;.. En résultat 1... Bref... rendons les honneurs au Premier Magistrat de la République française I mais ce qui mérite de fixer l'attention, c'est moins ces données d'une valeur à déterminer que la cuirasse d'érudition qu'elle suppose chez notre Président. Ecoute ceci I (pour qui a la certitude que la montre n'a pas son passe-debout, c'est bien réjouissant), vraiment, ces inunenses cerveaux ont des coups de génie merveilleux ! Voilà-t-il pas qu'il me pousse une colle sur les antécédents de la montre et sur le propriétaire Lafleur ? Bien entendu, j'ai séché 1 Briant, lui, possède à fond son xviii® arrondissement, il l'a renseigné au sujet de la rue Gabrielle : un coin de verdure là-haut à Saint-Pierre-de-Montmartre. Ces deux hommes m'ont ébloui !

Et maintenant, là-dessus, en route, Mimi I à destination de Brest et vive la cambuse à maman ! Rien ne m'attachait au port de Paris, puisque ma sœurette n'y brillait que par le nom glorieux de Violetta sur les affiches. Effectuons l'achat de six beaux pyjamas de soie jaunes aux Galeries Lafayette, d'un casque équatorial rue Richelieu et embarquons-nous Gare Montparnasse en premières classes 1

Voilà maman ! ô flammes de ma poitrine, voilà Brest 1

Je ne réussis jamais à calmer l'ivresse énorme que mon uniforme fait Jaillir en mère : elle m'inspecte I elle se recueille ! elle rit ! elle se recueille encore ! à la fin, elle pleure tout doucement de joie, de joie grave I Ma phénoménale visite au Président, elle en a reçu la nouvelle avec indifférence (indifférence I tu as bien lu I) « Il ne t'a pas demandé de manger la soupe à la maison ? oh I en voilà un, par exemple I U se croit plus qu'un marin, donc ! Tu aurais eu un bon fricot, là !... i Le lancement de la montre n'a pas eu un plus éclatant succès près de niaman que le Souverain. J'avais pris l'initiative de lui en faire présent de ta part. « Une montre en or, Jésus, Marie I qu'est-ce que je ferai avec cette montre-là, mon Dieu ! aUer la perdre sur le goémon ! non ! non I je ne veux pas I Assez de Marie-Rose et de mauvais gars à Recouvrance sont à rôder pour mettre le grappin dessus ! » Quelle tristesse, Mimi, de ne pouvoir éclairer d'aucun soleil la petite vie de maman ! oui ! c'est sur la soie de mon ciel d'été un vilain nuage I Vainement j'essaie de faire pénétrer la fortune dans sa petite administration : à tous les coups elle s'entête, boude, se fâche. Pour cinq cents malheureux francs, ce sont des pleurs.

Allons I me voilà donc encore en stabilité de route sur la mer ! Vogue tribord I vogue bâbord ! vogue la galère qui porte ton frère I Ah I sœufette I la vie du bord ne mérite pas de fixer ton attention I va I Quel est le théoricien analyste qui a posé cet axiome en principe que les unions maritales revêtent la forme d'une longue conversation de la poupe à la proue. J'adopte sa théorie pour définir la vie du bord. O le plus étroit des horizons devant l'horizon du large 1 Un bâtiment, eh bien I quoi I ce n'est qu'une planche de coursive entre deux vagues, cette planche fût-elle revêtue de cuivre ou en palissandre, avec un tapis de luxe. D'abord, il y a des régions du cuirassé qui disparaissent de l'axe d'un officier. Pas besoin des tourelles (en dehors du service de vérifications

ou des manœuvres), des obus de 12 ou 32, des gargousses de 14, des canons, des hotchkiss, }e pense! Pourquoi aller se balancer dans la chambre des lance-torpilles» dans les soutes, autour des machines, dans les cales, le magasin, les bureaux où les maîtres dressent la comptabilité d'alimentation. Ah ! qu'elle étouffe, Mimi, ma poitrine de lion rugissant dans ce carré des officiers, cette chambre et cet office où est le panneau du pont. Bien étroit, tout cela I Pas si étroit que cette vie de popote 1 cette vie de fonctionnaire colonial plate comme une pauvre toue de rivière. Quelle occasion, je te le demande, de faire admirer sa hardiesse ! où l'appliquer ? Et dans quelle entreprise faire éclater sa promptitude, sa décision ? Ah t parle-moi des submersibles 1 voilà pour un qui n'a pas peur des responsabilités ! voUà le danger à braver I voilà les incidents à étudier ! Ce que l'envie me prend de me spécialiser dans les submersibles 1 Alors, toi qui possèdes à fond l'orientation de mon caractère I tu en tires des conséquences 1 et tu n'es pas dans l'erreur. Oui, je suis effrayant ! oh ! alors, en avant la lame de fond des acrimonies 1 les ruptures définitives avec ceux qui m'environnent ! les agitations orageuses ! ou bien je boudcy ou bien je déclame avec ironie contre ces endormis en affichant la franchise et la bonne humeur. Ce n'est pas un remède pour mon foie ni pour mon cœur : sois persuadée que lorsque je frappe un autre que moi-même je souffre en moi-même, plus que le frappé. Oui, je suis effrayant ! je manifeste brutalement ce que je connais des imperfections des convives du carré : leurs propos agrémentés d'intellectualisme me dégoûtent, je le dis. Je leur notifie mon horreur pour leur parisianisme-ultra, pour La Fouchardière, le restaurant Prunier, les peintres fameux ou cubistes, leurs fanfaronnades qu'ils lancent sur les fortunes, les femmes, les orgies : « Mille francs de Champagne, mon cher I • ou : a De la drogue ? tant que tu en voudras : quinze cents francs une petite boite I »

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Comme Je sens quand je m'emballe que je suis bête et inconscient I et je ne peux pas y remédier 1 mais je te le dis» ma poitrine à bord! elle est sous l'appareU à compression. Dame I quand j'ai bien bouilli dans ma chaudière d'étttve à goudron, je me recueille quelques instants, et puis j'aplanis, je bénis humblement, je fais machine en arrière ; j'espère en l'amitié, en l'affinité, en l'indifférence : je leur fais comprendre, enfin, qu'il y a en moi un autre être que celui superficiel et un peu aviné qui s'est adressé à eux. Mais tous ces intellectuels modernes sont fantastiques. Ah ! oui ! ils ont bien rehaussé leur prestige quand ils ont étalé la question qu'ils étudient et écrasé celui qui n'y est pas spécialisé. Ah ! sales intellectuels ! sales conversations d'intellectuels ! Décidément I c'est gai la vie à bord. Tiens I je te convie à t'intéresser à cet étincelant incident de notre vie de château. Ma foi, il se rencontre, dans cette histoire peu réjouissante, que ton auguste montre fait à bord son entrée en fonctions d'une manière étrange.

Sache donc que j'étudiais alors un perfectionnement pour mon anémomètre : j'étais désireux de maintenir le calme dans le fond de mon âme — si j'en ai une I — nous nagions dans le Golfe du Bengale, au large des Iles anglaises de Nicobar, à six milles de la plus grande. C'est l'Equateur, Mimi 1 hélas I quelle chaleur. « Qui donc a enlevé ma montre de son coin par terre ? remarqué-je in petto. Bah 1 ça ne me gêne pas en ce moment I elle sera toujours la bienvenue quand elle voudra revenir 1... » Bonne occasion de colère contre le laquais doré de mes somptueux appartements, Yves, mon boy, mais mon labeur m'appelait et j'avais crainte que des embarras pour une futilité le dérangeassent. J'avais raison d'avoir confiance. Le Gall, un quartier-maître, excellent comptable large et court conune une hune» hautement apprécié des officiers, et tout à fait en famille avec les honmies» avait dans un de ces coups de fusées si fous de marin à terre»

LETTRE A M}l^ MARIE LEMERCIER 181

acheté à Toulon deux petits cochons de Norvège. Si tu songes à la sincérité de nos chics types de matelots» à leur douceur puérile, à leur franchise, à leur bon cœur» tu comprendras comment les deux cochons furent amenés et spontanément annexés à Téquipage» adoptés. Je m'explique mal les titres qu'on leur ofifrit avec la collaboration de tout un cercle : pourquoi Béhanzin, et pourquoi Mamik-Coz? Et les voilà sous la lune et sous le soleil» se baladant, briUants de propreté comme un obus, comblés de gâteries. Or» une catastrophe faillit anéantir Mamik-Coz 1 Une catastrophe à ce bichon 1 à ce bouquet vivant ? Hélas 1 tels les hommes, les cochons sont imprudents et exaltés t Comment ton frère si prudent dans ses calculs nautiques» est-U si brutal avec ses collègues ? Un matin» Mamik-Coz disparut dans la dépression d'un escalier-échdle. Ah t Mimi, quel ouragan ! grand branle-bas de combat ! tout le monde sur le pont I et chacun de lâcher les manœuvres ! chacun d'accourir comme si on avait touché 1 chacun de prétendre à des avis sûrs pour rei>êcher le malheureux. Pavillon en berne» Mimi ! le cochon a les côtes brisées» ce n'est plus qu'une épave! il n'y a plus qu'à utiliser son tonnage en lard 1 Un vieux gaillard qui a tiré sur les rides de la viande avant de rider les voUes des embarcations» reçut l'ordre d'écorcher Mamik-Coz. Oh ! les cris ! les cris bien spéciaux ! ils durent étonner au loin l'azur équatorial» effrayer le surintendant des lies Andaman et Nicobar» et tous ces messieurs les exportateurs du Canal de Sombrero dans les bois de cocotiers et de figuiers ! Ces cris indiscrets et sonores dégoûtèrent passablement l'inventeur de l'anémomètre. Le lardl voilà bien le véritable culte du marin breton ! Restait à déterminer quelle branche de l'équipage l'aurait à sa disposition. Le Gall ne manqua pas d'en faire l'hommage à messieurs les officiers. Ah ! le rang ! Mimi ! le rang prédomine ! Des plaintes» un peu de nervosisme» de l'amertume» de l'envie à bord I eh bien I oui I

pour un cochon mort I En considération de ces raisons, les officiers furent gênés d'accueillir Toifrande de Le Gall : ils pensaient que l'équipage serait heureux que le cochon lui revînt, mais telle est la délicatesse des matelots qu'ils ne consentirent pas à le garder. En résultante, qui a utilisé ces munitions de lard, j'aurais été bien embarrassé pour fixer ce point ridicule : je luttais désespérément avec mon anémomètre, et rien ne m'intéressait plus particulièrement. Parfois, je restais hébété, absent de moimême, dans un demi-rêve, devant la page blanche qui s'étalait devant moi, impérieuse... Ordre fut donné de faire disparaître Behanzin pendant l'escale à la Grande Nicobar (50 kilomètres environ). Quand on eût hissé le pavillon de partance (il est bleu et blanc, Mimi !) Le Gall, pendant un dîner assez gai, s'avance jusqu'au carré des officiers et se met au « garde-à-vous » : « Une montre qu'on a trouvée dans les boyaux du cochon, répond-il avec ses inflexions bretonnes à nos questions obligeantes, BéhanzinI oh ! il y a longtemps que l'autre est loin I les chauffeurs qui l'ont mangé I C'est moi qui avais vendu l'autre cochon. A un marchand qui est dans les bois par là pour les cocotiers que j'avais vendu le cochon ! 11 est venu apporter cette montre-là I Oui ! dans les boyaux du cochon qu'il l'avait trouvée ! alors, il l'a apportée ici de retour I » Puisse l'accent vigoureux du quartier-maître assainir les coulisses du Metropolitan Théâtre de New- York, et apaiser ton âme par l'évocation de notre port d'origine, Mimi 1 On authentifia le cadran solaire, et alors les rires de claquer comme bourlingue au vent. En tenant compte des probabilités, j'expliquais les conditions de l'absorption de la montre par le pourceau : mes matelots remorquaient toujours Behanzin ou Mamik-Coz sans amarre, c'est-à-dire que l'un ou l'autre de ces marcassins domestiques louvoyaient autour des espadrilles de nos hommes. L'hypothèse de mon boy balayant ma carrée et de la présence de Behanzin dans l'écliptique du balai fut vérifiée par

les indications particulières et les données fournies par lui. Or, tous les naturalistes s'accordent à enregistrer les phénomènes d'attractions sur les animaux, des objets en raison de leur éclat : « Bien, dis-je, la montre finira son congé dans Tune de mes cantines non en service quotidien jusqu'à nouvel ordre! » Quant à mon boy, au-dessous de tout comme boy, maître en gabegies diverses et recrudescentes, j'étais ravi de cette grosse affaire pour le renvoyer normalement à son bastingage.

Retiens ce nom-là: Jean! c'est lui qui obtint le grade de boy de ton illustre frère, c'est par lui qu'il m'a été facile de déterminer comment le chronomètre a quitté sa propriétaire Lafleur d'une façon non réglementaire et quels bords elle a couru. Est-ce dégoût du bourgeois vautré et de l'intellectuel accroupi, est-ce besoin urgent d'enthousiasme, après la soupe j'aime à faire le rassemblement des hommes de l'équipage tout près de moi, dans un coin, et passer la soirée à leur distribuer avec amitié ces connaissances que j'ai acquises avec tant de travail et d'entêtement. Astronomie I géographie I ethnographie ! hydrographie, on aborde partout ! Ah ! si tu savais comme j'ai raison de croire le matelot intelligent et d'avoir confiance 1 Que c'est passionnant de river à ces esprits élémentaires les principes de la science. J'ai cette conviction que toute vérité est réductible en formules de la langue vulgaire et après avoir décanté les termes techniques. Oh ! ça t'amuserait, Mimi ! songes-y I l'application de l'argot maritime à la géométrie ! Bien entendu, mon système n'est pas à préconiser généralement : il y a une question d'ambiance à prendre en considération. Exemple : les officiers de terre ! les ingénieurs de l'industrie I Quelle amarre les attache à leurs hommes? mais, pour moi, c'est un axiome qu'il y aurait plus de lest et moins de tangage dans les équations sociales si les seigneurs de l'élite abaissaient leur orgueil pour communiquer leurs connaissances aux subalternes. En parti-

culier, je remarquais un engagé volontaire excessiirement timide pour la liardiesse avec laquelle il enfonçait parfois le cabillot de ses réparties. Je t'avoue que je n'ai qu'une vague confiance dans les Parisiens ! Parisien I ouvrier chaudronnier! engagé volontaire! eh bieni je n'en ai que plus vivement ressenti ensuite le charme de sa simpli* cité saine et de son aristocratie — je n'exagère pas I — En effet, tu ne seras pas étonnée que Jean ait grimpé les échelons de mon intimité : j'étais très touché de retrouver chaque soir cette jeune admiration étalée devant moi, et le silence de cette reconnaissance terrassée par le respect. Et puis, c'est si rare le physique d'un enfant heureux avec l'état d'esprit d'un homme ! c'est précieux I De mon côté, je me disais : « La science même pour un ouvrier chaudronnier a plus d'avantages que d'inconvénients ; voilà un moustique qui est sain, normal, d'une hérédité riche : il est en mer pour faire son temps de service ! Ce ne sont pas les redoutables crocodiles de son atelier de chaudronnerie qui le prépareront à l'étude, ni les amis de la métropole, ni les cinémas, ils le feraient plutôt aller au fond. Le mieux qui pourrait lui arriver dans la solitude et l'ennui, ce serait qu'on lui ouvre un hublot, n'est-ce pas ? oh ! un affectueux dévouement qui lui apprendrait ce qu'il ignore de l'espace du Monde de l'Idéal ! Et moi, je serais fier d'avoir été son propulseur dans la Science ; qui sait ? En ce moment, il se ballade pieds nus dans la salle de l'hôtel de Monju d'où je t'écris cette longue lettre, car après tous ces mirobolants raisonnements, je pris Jean comme boy et je ne m'en plains pas. Mais je noircis du papier et je te noircis l'âme. Assez de montre, de cochons ! tu as assez de mes officiers, et assez de mon équipage 1 Sincèrement, j'ai peur qu'ils ne te passionnent pas beaucoup. Mimi ! conunent va ton habituelle nostalgie de voyages ? est-ce qu'ils se perpétuent ces désirs insatisfaits de mouvement à l'infini ? Pauvre Mimi ! je t'embrasse, glorieuse Mimi I

T\mt à l'heure, Je te ptiids, à propos des cochons Béhanzin et Mamik-Coz, qui avalèrent ton chronomètre, de graver dans les cambuses de ta mémoire, le nom de mon boy : Jean I Or, je disais un matin à l'hôtel Monju :

< C'est avec ma peau de chamois que tu astiques mes chaussure» de touriste, Jean ? eh bien I puisque tu entres dans tes fonctions de camériste avec tant de passion. Je te signale ma cantine n^ 6... ma quincaillerie, mes bagues mon bracelet-montre.

— Ah !... ça ?... ça serait plus rigolo que le centcinquième épisode du roman-dnéma I Mon lieutenant I hein ? dans quel patelin c'est-y que vous avez rencontré cette miniature de toquante-là ?

— Patelin I... toquante... oh ! je t'assure que c'est... dérange le sabord de la commode pour trouver mon peigne à barbe... d^s mon nécessaire, désordre !... que c'est infiniment douloureux... Je me donne beaucoup de mal pour ennoblir tes métaphores 1... as-tu remarqué 7 Patelin I... toquante 1...

— Vrai I vous savez 1 je suis confus que vous vous fassiez tant de bile pour un pauvre chaudronnier, inscrit maritime, mon lieutenant I vous êtes mignon et gentil !... Oh I ce serait cocasse tout de même 1 ce serait rigolo I...

— Que ces choses-là me déplaisent I Pouah I oh I que tu m'agaces mon pauvre Jean 1 « Mignon », « gentil b, ah I oui I c'est tout toi, ça. Je t'offre de comprendre qu'il faut devenir un homme très fort, tu me réponds : « Mignon, gentil ! » Quelle horreur I Ah I tu préfères donc rester toujours un coquet, un séduisant. « Ma chère », va !

— Oh ! ça va bien !... ça va... Passons t... Dites, mon lieutenant I il est très possible que ce soit la même toquante, hein ? Et qui sait ? les hasards sont si grands I Ohl ce coup-là, alors... c'est introuvable deux trucs à part de la même eau à ce point-là t

— Travaille, négligent I... au lieu de faire des études

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de mœurs sur ma montre : il serait plus simple, plus logique et plus humain de brosser mon veston safran.

— Ah ! mes félicitations pour votre petit veston peluché ! ah oui 1 il est bath I ça gratte quand on le brosse, j'aime ça I Tiens i après la classe, je m'offrirai un petit canotier comme le vôtre avec un ruban rose !

— Quel enfant ce marin I quel marin puéril ! Crétin, va !

— Alors, pour la toquante ? puisque je vous dis, mon lieutenant, qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à l'autre toquante. Répondez-moi I enfin ! c'est vexant. La rue Gabrielle, à Montmartre... la concierge, si ça vous intéresse pas I alors !... oh I vous savez, c'était pas une personne très correcte... M>^« Lafleur. Elle gueulait : « La montre de père ! oh I les cochons d'enfants I oh I mais j'irai au conunissairiat. Elle était dans le tiroir des chaussettes : elle ne sort jamais du tiroir, ainsi I » Ce qu'elle était pointue la bonne femme I AUez !... au Montde-Piété 1 quoi 1 les gosses calculaient pour la voler !

— Deux montres peuvent être identiques sans se confondre dans l'identité même.

— Ça, c'est vrai I c'est-à-dire, qui sait ! Evidemment, ça coûterait pas grand'chose d'ouvrir le boîtier...

— N'esquinte pas mon chronomètre ! je te commande en service d'astiquer le métal, et puis n'en parlons plus, homme à la folle imagination I c'est ma sœur qui me l'a offerte généreusement. Elle avait été mise à sa disposition par un signor. Et un signor de la catégorie des gens graves, délicats et responsables de leurs actes : pas des impulsifs et des frivoles comme toi, Homunculus ! elle avait alors le premier rôle dans un magnifique drame de l'Empire. Allons, toi qui es costaud, lâche-moi une bordée sur l'Empire I qu'est-ce que je t'ai appris ?

— Alors I eh bien I c'est Napoléon, tiens I il a bu un bouillon à Waterloo. C'était un type assez chic I... Je vous fais rire ? quoi I c'est pas si farce que ça ? Ce qu'il était serin tout de même I au heu de rester à la Cour

avec toutes les dames, il voulait aller dans Tlnde parce qu'Alexandre le Grand avait navigué du côté de cette colonie-là aussi. Ah ! c'est marrant ce truc-là 1 quelle drôle d'idée I... Tout de même, mon lieutenant, ça m'a bougrement l'air que c'est la même toquante. Ça m'est délicat à vous expliquer, mais quelque chose me dit, si j'ouvrais, que le nom est fignolé fin en délié sur le boîtier. Hein ? Lafieur !

— Mais c'est un cyclone cette toquante, nom d'un sabord ! Tu es libre de l'ouvrir si tu y trouves du plaisir, punaise de méninges I Tu ne dormirais pas cette nuit. Est-ce que tu acquerras une certitude qu'elle recèle un mystère parce que tu auras coUationné le nom du bâtiment sur l'arrière. Si elle a eu l'envie d'aliéner son bijou ou la nécessité, cette concierge, c'est bien naturel I II est clair que rien, là, ne donne prise aux soupçons et au contrôle. C'est clair. A la suite de résultantes, de tiers, la montre a abordé à Venise : il n'y a pas à chercher d'explications.

— Ça y est I ça y est en plein I Venise ! regardez, mon lieutenant, si ça vous monte sur le dos I Justement, la belle dame et son maître d'hôtel, ils ont mis le cap sur Venise ! Ah I des gens tout ce qu'il y a de plus huppé, vous savez I ceux qui ont chauffé la jolie toquante. Puisque c'est le juge qui a jugé quand il lui a fait des observations de sa conduite à la belle dame qu'elle devait plaquer tout par remords, ainsi I ! I et que tout irait bien si elle restait de côté à Venise. Elle avait trahi la France I Venise ! c'est ça ! ça y est en plein ! Voilà la mère Lafleur plus dégoûtée que jamais lors de son retour du Palais de Justice : a Ben ! qu'elle disait, je l'ai pas encore, vous savez I non! oh! c'est pas le juge, on s'entend bien tous les deux ! je la tenais bien dans ma poche 1 quel miracle I la montre de père I mais c'est eux autres qui se sont encore rabattus dessus I Quel toupet, hein?» Hein, mon lieutenant I Ça ne se cache pas maintenant...

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Venise I Ça serait difficile que ce ne soit pas la dame qui ait embarqué la montre pour Venise avec sa cargaison. Oh I moi 1 je suis ravi 1 1 1

— Sur quelles données édifies-tu le compte rendu de ton rapport, Jean ?

— Dame 1 j'sais pas, moi I est-ce que je sais ? comme vous pensez bien, j'ai pas assisté à toutes ces histoires, mais grand'mère est épicière rue Gabrielle, M"*« Nave. Toutes les scènes de la vie, ça se passe dans sa boutique : un salon, quoi I

— Bon I pas besoin de s'esquinter le cerveau par la quadrature du cercle I Assez I nous avons : 1° le clair témoignage de ta grand'mère ; 2<> les plaintes véhémentes de la sinistrée. Pendant la Révolution française, et même en des jours plus béats, on a fait tomber des têtes après des enquêtes moins valables. Allons, décidément, tu jures solennellement que tu dis la vérité. Bon I ouvre donc cette montre I Si le nom parfumé de la passionnante sentinelle de ta rue brille sur la coquille de l'huître, il est de mon devoir impérieux de remédier à une situation peu honnête. Pas avec ton couteau à patates, chaudronnier miteux I tu vas rider le métal avec ton cabillot ! es-tu assez bête I est-ce que c'est une boîte de conserve ? pourquoi pas le burin de la grand'bouline ? Tu n'as donc pas de partie cornée à l'avant de tes gros doigts, charcuterie I Tiens I passe-moi la barre I »

Mimi I tu as la connaissance en famille de mon tempérament. Tu sais comme 11 pousse du fond, comme il désinfecte, tel tonton Georges I Moi, qu'on me blâme ou non quand j'ai acquis une certitude... allez I les moyens rapides et l'exécution I je ne rate pas le courrier, va I Donc, aussi vite que j'aperçus « Lafieur, rue Gabrielle », gravé, comme une balise dans la brume, mon initiative fut décidée. N'est-ce pas, Mimi, qu'après le contrôle, je n'avais plus qu'à hisser le drapeau jaune de la quarantaine, tu ne me garderas pas rancune ? Vois-tu, tout ce que j'ai en

moi de forces physiques s'appauvrit devant ce qui n'est pas sain, paisible. Ah I chercher la vérité à chaque page de la vie, se révolter contre les crétins, ce n'est pas le plus court chemin pour atterrir aux honneurs et à la fortune, Je le sens. Dis, Mimi, on ne les prendrait pas au sérieux les plaintes d'un lieutenant de vaisseau, à propos de l'opulence et du luxe. Avec ça que c'est gai cette vie médiocre I Puis-je t'avouer que ma supra-sensibilité en arrive à la morbidesse, à la persécution ?

(L'auteur à cru devoir supprimer dans cette lettre l'expédition de la montre à M^^ Lafleury les réflexions de Jean sur les Japonaises qu'il trouve prétentieuses, les descriptions du théâtre et du paysage japonais. Voici la fin de la lettre :)

Ma très chère Mimi, voilà une des plus longues épitres de ton gaillard de frère I Je suis un malheureux enchaîné par un tas d'idées saugrenues» mais ]'aime énormément ma sœurette, porteuse de lyre. O ma petite musicienne, t'intéresseras-tu à mon rapport ? nous l'espérons : impressions I aventures I nouvelles de ton chronomètre de contrebande : la toquante, comme dit mon boy. Trop long, Mimi ? il faut pratiquer le pardon ; tu sais qu'installé devant la feuille blanche, je m'enthousiasme et prend feu à mes confessions, mes textes et mes descriptions, et en ta compagnie j'oublie que je suis ennuyeux. Tu serais bien aimable de me dire si mon recueil ne t'a pas importunée, s'il serait nécessaire que je ne déborde pas à l'avenir. J'ai tellement envie que tu aies de la joie.

Très chère sœurette, je t'embrasse de tout mon cœur magnanime.

Lucien Lemercier.

P.-S. — Ci-joint des timbres pour la collection de M. Charles.

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