‹ Filibuth, ou, La montre en or: ou, La montre en orChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La dignité humaine étant dans Talliance du sentiment et de la pensée, et le relèvement de l'un par Tautre ou de l'autre par l'une» il est bien honteux aux Jeunes gens de courir au-devant de leurs instincts. Mais, que dire d'un quinquagénaire auquel l'âge des réflexions n'en a pas apportées et qui, non content de ressembler aux bêtes, s'en fait gloire comme si la folie et l'ignominie étaient admirables. Le monde ne parle de morale que lorsque son intérêt l'exige, mais le ridicule n'est que toléré chez ceux qu'il adopte ; or, un acte ridicule est la négation de la dignité humaine. Le monde est-il plus moral qu'on le dit ?

Quand M™« Burckardt s'installait à Venise, M. Cecco Baldo était à la mode place Saint-Marc. Une manie italienne de collections artistiques et le goût de la musique commun aux êtres qui ont l'ouïe défectueuse et aux animaux, des yeux noirs et un teint mat illuminés par des libations de jour et de nuit, une conversation alimentée par les aperçus de l'expérience prestigieuse pour les apprentis, tout cela valait à M. Cecco Baldo le titre de « charmant ». On se moquait de lui, pourtant ! on se moquait assez de lui au café Fraghetti pour rire à son seul nom I on ne savait toujours à propos de quoi, mais on se moquait de Cecco Baldo. O contradictions I le méprisaiton, ou tenait-on à ses « charmes » ? Des prouesses qui amusaient, contribuaient plus que les charmes cités plus haut à conserver à Baldo son rang mondain et un explicable mépris corrigeait ce qu'il y avait de trop flatteur dans

Taccueil et dans Tépithète « charmant ». Le monde admirerait peut-être Texception d'un don Juan de cinquante ans, mais il n'admet pas les prétentions injustifiées. Or, le pauvre Baldo, qui avait manqué le but dans les arts, dans le commerce et les essais de mariages riches, n'en avait plus d'autre que celui d'être jeune et beau : c Hein I dit-il en faisant aller les muscles d'une nudité, d'ailleurs toute ordinaire, devant un ami qui le visitait malade, admirez le David du Palais vieux ! Maintenant que vous avez vu... est-ce que c'est du vrai ? ça I Grand Dieu I je ne peux pourtant pas tout d'un coup me mettre à me promener tout nu : ça leur ferait peur I » Il avait une prostituée à gages et prenait près des dames un ton assez grossier d'attaque amoureuse : il croyait, par rétalage de ses désirs et le récit d'amours imaginaires, faire oublier que le noir de ses cheveux venait d'une teinture : il ne réussissait qu'à le faire remarquer : r Ah I mon fidèle ami I une petite enfant de Milan I cachée comme une violette dans la profondeur du chœur à la Scala I Et les imbéciles qui ne la voient pas I c'est inconcevable qu'elle n'ait pas des rôles I des rôles... présidentiels. Des rôles t par Dieu ! elle est capable de tout I de tout à fond I Ah t à la seule pensée de cette mignonne, je me sens fondre de tendresse I Rien qu'à l'entendre chanter, on grille de la tenir serrée 1 Ah I que je voudrais la tenir, tapie dans une chaumière, cœur à cœur, au bord de l'eau, dans la pénombre des arbres. J'ai l'intention de te la faire voir I Tu n'as qu'à venir avec moi à la Scala, n'importe quel soir, si tu n'as rien de mieux à faire et tu conclueras. Tu seras absolument stupéfait de la voir ! » Toutes les fois que Cecco Baldo, grand amateur de petits voyages et de théâtres, avait applaudi une prima donna, il lui écrivait la nuit même son admiration pour son génie sublime et sa beauté sculpturale, précisait le fauteuil qu'il occupait comme spectateur et sa maison à Venise et offrait avec d^humbles supplications tel cadeau qui

pût plaire. Cecco Baldo exhibait la réponse comme un trophée et témoignait de sa joie autant que sa fortune le permettait, n arrivait toujours que la prima donna ne le trouvait ni assez riche pour être utUe, ni assez séduisant pour être agréable : elle le raUlait. Alors, avec une patience qui est dans son caractère, il adressait son enthousiasme aux dames des seconds, troisièmes rôles, etc.. ; il descendait, tout en faisant croire à la noblesse de ses aventures, jusqu'aux ouvreuses. Une certaine Giuletta, qui rêvait plus à son établissement, qu'au « bel canto », comprit qu'en flattant sa vanité et sa manie tendre, on pouvait tirer du Baldo mieux que de petits profits. Sachant que la vertu plaît même aux débauchés, elle afficha le désintéressement, la chasteté, la piété même, si bien que Baldo s'honora d'être son fiancé. Baldo, qui était veuf, avait deux garçons de vingt ans : « J'exige que vous alliiez dans votre cœur votre future mère avec notre pauvre défunte. Chers enfants I quelle joie ce serait que vous la combliez de bonnes paroles et de prévenances. Embrassez-la I embrassez votre future mère I » Et comme ils refusaient, non parce qu'ils respectaient la première épouse, mais parce qu'ils ne le faisaient point de la seconde, une profonde colère prit le père, qui les frappa, jurant qu'il n'y avait plus en Italie, ni esprit de famille, ni tradition, ni déférence. Une rivale de Giuletta éclaira l'amoureux sur l'indignité de la fiancée. De l'amour il passa vite à la haine, et de l'admiration au dégoût. Dégoût, non de soi-même, hélas I « On voudrait être bien tranquille, mon Dieu I et voilà I on est toujours dupe I ma foi, la coquine m'avait étrangement troublé ! » disaitil en prenant l'apéritif au café Fraghetti.

Depuis deux mois que M"** Burckardt séjournait à Venise, elle y a^ait des admirateurs, des parasites, des courtisans, des favoris. Elle les recevait dans un antique palais qu'elle avait rajeuni d'électricité et de téléphones ; elle en avait loué, avec les murs, le mobilier qu'elle

augmentait de grands tapis et de fauteuils anglais. On tenait là des cercles à la mode, c'est-à-dire plus gais que spirituels. Baldo venait s'y vanter de ses amours. Mme Burckardt avait de suite compris les ridicules du pauvre homme. Si elle avait la charité de le plaindre, elle n'avait pas celle de le défendre contre les rieurs. Hélène connaissait toujours le bien et se décidait rarement contre le mal. Or, la cruauté n'arrêtait pas dans leurs plaisanteries les habitués du Palais Orsi. Passe encore qu'ils écrivissent de tendres lettres au fanfaron d'amour pour supposer des rendez-vous auxquels la bande des moqueurs cachée et le berné venaient seulement» mais ils faillirent, par l'une de ces comédies, prendre la vie même du grotesque. Ds avaient payé une femme galante pour qu'elle jouât une passion dont il était censé le bénéficiaire : l'échange des lettres, les rendez-vous manques firent durer la farce longtemps : un soir, au lieu d'une fille, il rencontra un gaillard et, au lieu de bonheur, des coups de bâtons assez vigoureux pour lui avoir rompu les os. Telles étaient les distractions du cercle italien de Mme Burclcardt.

Un soir, on parlait de l'amour :

« N'aimez pas, on vous aimera I aimez, on vous fuira, disait un jeune homme, liseur de romans.

— Pas toujours I cher Antonio, dit Baldo. L'amour n'est pas toujours cette lutte continuelle. Inutile de dire que j'ai souvent aimé, si souvent que je ne m'en souviens plus, eh bien I tout compte fait, vous ne sauriez croire combien on a reconnu ma fidélité et ma patience. Oh I tout simplement I Dame I les petites querelles I ça 1... Sans doute, l'intervention de la finesse I de l'ergotage ! de la dialectique 1... mais je n'en sens pas la nécessité. A peu près, presque toujours la femme subit la conséquence directe du sentiment quand il est profond, et du désir d'union intime de l'homme. Pourvu qu'il y ait sincérité, une femme est bien à vous quand vous êtes

bien à elle généralement. J'en fais Tépreuve en ce moment et je coule des Jours infiniment heureux avec une petite choriste de la Scala de Milan : Anna Spolèta.

— Vous n'avez pas honte de cette existence à votre âge, dit une dame un peu rude. C'est bien bizarre de faire encore le pigeon t

— Oh ! vous I vous dites toujours des choses désagréables, madame Gapsufello I grand Dieu 1 l'amour est-il l>omé par l'âge ? Ne tombons pas dans ces erreurs françaises. C'est dans l'âme que l'amour sévit : naturellement, il dégringole dans le corps, surtout quand le corps a la vigueur et le charme. A parler franc, je ne vois pas que mes trente-huit ans ne s'allient pas dans mon cœur à mes sentiments... Je me tais... Cependant... voilà qui tombe à merveille... Tenez î vous feriez mieux de consulter cet écrin de velours bleu pâle : il vous donnera plus brièvement mes raisons que les beaux discours. Hein I qu'en dites-vous ? il paraît qu'on brûle assez pour avoir envie de me faire des cadeaux, hé ?

— Je reconnais que, dans toute ma vie, croyez-moi, je n'ai pas vu une si belle montre, dit M°>® Capsufello aux habits noirs qui s'approchaient.

Du haut de vos colonnes de granit sur le pavé de marbre de Saint-Marc qu'aucun cheval n'a sali, envolezvous. Lion ailé, et vous, saint Théodore d'Amasée, quittez votre crocodile, symbole du mal vaincu. Tous les saints Marcs des musées vénitiens et des églises, vous qui commémorez sans doute la victoire en barque de l'Evangéliste sur le démon au Lido (ce n'est pas moi qui me plaindrai du nombre et de la qualité des hommages aux saints, fussent-ils rendus dans un vestibule de Versailles, et dus au charnel Véronèse), écarquillez vos chers yeux. Les fenêtres byzantines, qui sont les vôtres, ouvrez-les, vous, les cent cinquante palais qui représentez. Canal Grande, le pur et splendide xv® siècle devant les avions si commodes du XX®. Vous, dont l'ombre hante les Procuratories

Nuove et Vecchie, anciens Procurateurs de Venise, approchez-vous. Et vous, dressez l'oreille de vos coupoles, les quatre-vingt-dix églises de Venise, Bocal rouge et bleu, grisâtre et rose : que San Zanipolo laisse sortir tous les penseurs violents qui sont enterrés sous ses dalles ; sauf erreur, Palma le vieux, les frères Bellini, Sansovino et Tintoret, auquel ses impiétés seront pardonnées puisqu'il a eu la bonne idée de peindre un saint Marc. Quant à Marino Faliero, son corps et sa tête ont roulé de côté et d'autre sur un escalier, mais je ne sais ce qu'on en a fait. Gondoles, arrêtez vos soidiers à la poulaine, et vous, fermez vos jolis hublots, vapeurs démocratiques des rues aquatiques. Voici un événement qui n'est pas digne d'étonner les respectables lagunes historiques entre l'Adîge et la Piave, mais excusez un passionné chercheur de problèmes, il dérangerait bien la lune pour une solution. Regarde, ô Giudecca, et répondsmoi, vieille ennemie de Sforza, des Carrare, des Vîsconti, de Barberousse, de Charles VIII, de Louis XII et de Gaston de Poix, regarde, reine détrônée, aujourd'hui marchande de verroteries pour touristes, pauvres ou riches (nous en avons à tous les prix). Ils viennent de toute la vitesse moderne, rassasier leurs yeux, plus insatiables que leurs sensibilités. Ecoute, ce soir, ville, en cette fête intime d'une Française, le bruissement d'insecte d'une montre et réponds-moi 1 Réponds, palais ducal, œuvre des Giovanni Buon, de Scarpagnino, de Rizzo, de Bergamasco, palais qui fus bâti l'année que Charlemagne fut empereur d'Occident, que penses-tu ? que penses-tu de l'amélioration de l'horlogerie depuis que ce barbare recevait d'Haroun-al-Raschid une horloge et des singes, leçon un peu méprisante, mais bien méritée, de civiUsation. Ville lacustre, c'est pour une bagatelle que je te dérange, mais cette question-ci est-elle une bagatelle ? demande à Mme Burckardt et à Constant qui est en gants de fil blanc à la porte du salon si les mœurs des hommes ont fait

autant de progrès que leurs mains, ou plutôt leurs cœurs autant que leurs esprits depuis que la trop jeune femme du trop vieux doge Marino Faliero, victime ou coupable, l'histoire n'en décide pas, fut cause de la mort de son auguste époux et d'une révolution. Mais tout se taiti tout se tait et tout parle. La montre continue son trantran de montre comme si elle végétait, non dans le palais d'un combattant d'Agnadel et de Brescia, mais dans le tiroir encore de M^^ Lafleur, entre les sales chaussettes à raccommoder et le registre crasseux du « proprio ». Ah I quoi qu'on en dise, univers, ton cœur ne bat jamais à l'unisson du cœur des hommes. L'homme est bien seul au monde, s'il n'a pas la familiarité des Esprits Célestes, et, pourquoi n'oserais-je pas le dire, moi qui sais ce que je sais, la Familiarité Royale de Notre Emouvant et Cher Seigneur Jésus-Christ I

« n me semble que la montre a ralUé sur le champ toutes les attentions ! Tout compte fait, je n'espérais pas qu'elle me procurerait une telle union de sympathies I oh I mais, signora, il paraît qu'elle ne déplaît pas à notre hôtesse surtout. Signora, j'ai une grande impatience que vous conserviez ce bizarre joujou : je voudrais bien vous l'offrir. Non I ne me laissez pas le remords de la remporter I

— Quelle prodigalité de vos souvenirs amoureux I Oh I Roméo 1 songez que vous allez attrister la Juliette de Milan I N'est-il pas vrai, messieurs, que la choriste sera persuadée que Baldo la trompe ?

— Jouissez, signora, de cet insignifiant bibelot en toute hberté. Anna Spolète ne vous en gardera pas rancune. EUe a déjà tenté de se détruire par la jalousie I mais je lui ai interdit de tout mon pouvoir d'avoir la pensée près de la mort : j'ai horreur des dénouements romantiques : elle est guérie de toute envie de mourir, allez I et de la jalousie I Quant aux souvenirs amoureux des dames de la noblesse, peut-être assez mystérieux, ce sont quantité négligeable : j'en ai à foison. En tous cas, telle est n

nature, au fond» qu'un bouquet de myosotis qui plonge ses racines dans l'amour me grise autant que l'or ciselé t

— Moi aussi I eh bien 1 c'est cela, ofTrez-moi un grand bouquet : telle est ma volonté. Une femme, en France, peut n'être pas indifférente à un bouquet, mais elle est critiquée si elle garde d'un admirateur une pièce aussi riche, dit M^^ Burckardt en tournant le dos à Baldo pour sourire à son valet de chambre, l'imperturbable Constant. «

— En voilà une méthode pour faire sa cour à la signora française, Cecco, lui dit un certain Alessandro Masse, médecin hypnotiseur sans malades. Tu tâches de la gagner davantage en lui rendant compte de l'intérêt qu'une femme ressent pour toi... et une plus jeune ! mais hypnotise-la donc I fasdne-la I ton éloquence doit paraître à la signora bien fastidieuse. Tu vois, elle en a assez !

— Peut-être pas tant que cela I La rivalité pour Tamour, c'est comme l'huile de foie de morue pour le malade, ça l'engraisse. Fais griller une femme avec un peu de jalousie, il n'y a pas de mal, pour la manger. Ah I illustrissime docteur, je crois que la psychologie amoureuse n'est pas une disposition de ton intelligence. Etudie les microbes, docteur I »

Cependant, ce soir-là, comme d'autres soirs, les problèmes de l'occultisme, de la magie, de l'onirocritie, les phénomènes causés par la présence d'esprits supraterrestres dans le bois des tables légères ou ailleurs, occupaient ces oisifs. Les causeurs s'empressaient d'étaler leurs sensibilités exquises, se donnaient en hâte et avec joie, comme les intéressantes victimes de pressentiments, de vues surnaturelles. Alessandro Masso, le médecin, dit :

< Le visage de la signora Burckardt offre toute une leçon. Vous, une active, une volontaire, un tas de choses dans ce genre*là i Oh I non ! ça n'est pas vrai, par exemple 1 Ah i que vous vous fassiez machinalement un devoir de la volonté I oui 1 et encore 1 La signora est une passive.

une lunaire, un médium» une aboulique! c'est presque sûr! oh! oui! je suis bien sûr qu'on vous endormirait facilement.

— A merveille ! je consens à l'expérience, si cela doit vous faire plaisir ! on va rêver : c'est extrêmement savou« reux ces émotions à Timproviste» n'est-ce pas ? Docteur ! ne vous froissez pas si ce n'est pas à vous que je demande cette manifestation spéculative ; me le permettez-vous ? Bien souvent, on est monté à l'assaut de ma volonté pour ces angoissants phénomènes, mais, par suite de concordances extrêmement étranges, mon fidèle Constant, mon camerlingue, est le seul qui ait eu l'emprise. Il est étrange que je ne capitule que devant mon valet de chambre, n'est-ce pas ? J'en ai la certitude, sans cela je me serais confiée à vous, docteur. Dites-moi, messieurs ! permettez-moi cette liberté française : je réclame un quart d'heure pour les préparatifs, cette robe est impossible I et les ingéniosités du coiffeur, non, ce n'est ni assez pur, ni assez simple ! Je n'ai qu'un étage à monter, je reviendrai avec Constant, endormie tout de bon, vous en. jugerez, docteur! Mario Sagnone, en votre qualité de maestro, enthousiasmez mes hôtes avec votre magnifique musique. Ah ! voilà ! voilà des fruits et des liqueurs en abondance! Vous, Constant, suivez-moi, et songez aux ressources de votre savoir-faire t s

Dans la chambre de M"'^ Burckardt, le sourire ironique du valet acquiesçait à la comédie qu'on lui demandait. Elle éclata de rire :

« Non t non ! non ! c'est impossible I mon Dieu, que je me divertis I Oh ! mais, ça, alors, c'est le couronnement, c'est inouï ! abracadabrant, extraordinaire ! Cette montre ! oh ! mais elle est ensorcelée : je t'assure que nous la précipiterions dans le canal Giudecca, il se passerait ce prodige qu'un beau poisson l'étalerait en spectacle à ma table» l'ayant avalée comme il advint de l'émeraude de je ne sais quel empereur fabuleux. Dis-moi! à quel volcan

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l'avais-tu donc confiée pour qu'il la vomit. Allons'! parle 1 Je suis impatiente I mais parle, mon petit pervers, mon vampire. Dis-moi la vérité I

— Ben I j'aime à croire que je l'ai vendue... toujours 1... quatre cents biUets» c'est le plus important, hein L Pour la topographie des lieux, je Fai pas vissée dans l'œil, mais c'était une boutique près du Pont des Soupirs, sur le quai, et le nom qui était piqué sur le verre de glace, c'était Benevodati. Attends voir, Hélène I Pour mécaniser la farce au Baldo, pour les ficelles de la mécanique, pose-toi là-dessus que Benevodati est un copain du Baldo. Je te disais qu'il y a trois petits cameriere du Modem Palace qui ont tout le Bottîn dans la cervelle, alors... comprendstu... ils se gênent pas avec moi... houm !

— Saurais-tu faire les gestes du magnétiseur, prendre l'horizon avec les bras. Tâche de contrefaire une figure entêtée, une figure refroidie, baroque, hein ?

— Oh ! c'est pas ben subtil, va I J'ai assez servi dans les foires, à Neuilly, au Trône, pour avoir la pratique du métier à même le boulevard.

— Pauvre Cecco Baldo ! quelle formidable farce ! ma foi, tant pis pour lui, U est trop ridicule et trop menteur aussi, pour qu'on ait de la pitié. Voyons notre décor : décoifie-moi amplement, veux-tu, camerlingue ? Passemoi mon grand peignoir bébé à pUs, non 1 le blanc en poult de soie, il est plus majestueux. Ce ruban d'argent sur le front I mon gros diamant. Surtout, tâche d'obtenir que le signer docteur Allessandro Masso ne se mêle pas à notre perfidie. Au large, le docteur, hé I au large 1 Je préfère que tu ne l'admettes pas dans notre expérimœ. i

Les deux compUces furent salués par un enthousiasme silencieux. Constant entrait de dos avec des gestes superbes. Hélène avait la démarche et la paupière rigide :

« Que madame s'asseye bien droite sans se gêner sur la petite chaise rouge, là I comme qui dirait les tréteaux I Madame cûAstate-t-elle bien clair la personne qui lui parle ?

— Constant 1 Alexandre I mon domestique.

— Juste. Bien dit. Alors» pour madame, pas de difficulté que Constant ait le commandement des opérations pendant que madame est en sonmieil ?

— Je suis votre esclave endormie.

— Juste I alors t que monsieur le docteur veuille bien se détacher du passage, vu que c'est grave, pour le sang de madame, de préoccuper le sujet avec deux manœuvres. Excusez I que monsieur le docteur m'excuse, mais, par l'habitude que j'aie de madame, il n'y a que moi qui aie le droit et la responsabilité de la place... Mesdames et messieurs, si une personne de l'honorable société s'intéressait à tel objet précisément désigné, madame pénétrera dans la chose de l'objet avant de le voir.

1^ — Hé I la montre ! la montre de Cecco I que Cecco prête sa montre à la signera francese, murmurèrent des voix.

—r- Merci bien, messieurs dames I Madame a-t^elle réellement la vue de l'objet dans le dos de son serviteur.

— Du bleu pâle I c'est un écrin en velours I oh I la magnifique montre ! elle est étalée sur la soie blanche avec la longue chaîne et la clef.

— Que madame fasse attention ; pas d'impatience, bé 1 Madame a-t*elie eu connaissance de la montre ? non I madame venant de loin, étant partie de la France, n'a eu la vue de l'objet que par clin d'oeil, momentanément. Or, madame lira pour l'honorable société les lettres gravées dans l'or du boîtier. Que lit madame ?

— 7877. Bréguet, près le Pont Neuf. Lafleur, rue Gabrfelle, Paris.

— Maintenant, serrez l'objet dans les doigts. Fixez l'attention sur l'objet en or. Madame est bien agitée. Madame hésite ? Si madame a entrevu des nouvelles de la montre en or, que madame fasse sa déclaration à l'honorable société. C'est un devoir.

-^ Qh 1 quels magnifiques bibelots i^ncieas dans ce

magasin : c'est merveiUeox. Malheureusement» Je n'ai pas le pouvoir de lire en détail les caractères qui s'étalent sur la glace. Le nom du propriétaire est très long.

— Elle ne dort pas t dit le docteur.

— Chut t... chut t... oh t docteur.

— Ah I mauvais t madame est fatiguée ? Allons I butez- vous I un petit effort I

— Bé... Béné... Je m'applique à voir le nom. Quelle anxiété je ressens 1 J'en ai la fièvre !... Ah ! Benevodati I

— C'est tout ce que vous avez à dire» alors ?

— M. Cecco Baldo est un cher ami du marchand de ces merveilles : tout à fait empoigné par la belle montre» il a un grand désir de la posséder.

— Bon ! obéissez t tout le monde attend I luttez contre la fatigue.

— Je ne vois plus que le dôme de Saint-Marc. C'est superbe t

— Oui t en somme» puisque madame est fatiguée» Je vais souffler sur ses yeux pour l'éveiller.

— C'est très gentil tout ça I dit le docteur. Mais mon ami» tu fais la parade comme pour une lanterne magique et la science n'y voit goutte. Va faire un tour à l'office 1 tiens I voUà de quoi boire un petit coup. Je serais inconsolable de ne pas avoir examiné la rigidité de madame en état d'hypnose... ce serait navrant. »

L'assistance n'était pas fâchée d'avoir l'appui des sciences sérieuses pour sa foi dans les sciences merveilleuses.

« Voyez-vous-t-y pas que je serai pas soumis à mon chef» dit Constant. Oh I non, c'est pas des choses à faire» non» non I Le signor docteur m'offrirait mille lires sur table que J'abandonnerais pas la consigne en service. Que le signor docteur attende I Le signor docteur s'arrangera avec madame quand madame reviendra vivante.

— Et moi ? dit Cecco Baldo très agité. Ma foi ! Je tiens fortem»t à ce que le docteur sonde la natmre au fond de

Topération. Comment 7 on me traite de menteur ? y a de quoi être furieux. Eh bien I je suis persuadé que c'est une comédie monstrueuse combinée exprès pour m'embarrasser. Ah I quelle consultation I une dégringolade de grosses bourdes, oui I Je suis attaché par les liens de l'amitié à Benevodati, et puis ? La montre m'a été donnée par l'amour, la consultation est une blague. Docteur...

— Est-ce que tes amours m'intéressent, Baldo ? Enfin !... je n'insiste pas par courtoisie. Moi, je suis un homme sérieux, Baldo, et la science est imperturbable.

— Eh bien ! trimbalez-vous tous en gondole jusque chez moi : je vous emmène. Je vous verserai à boire à tire-larigot. En revanche, je vous annonce que l'intervention des lettres de la petite Anna Spoleta mettra nos artistes comédiens à l'épreuve. Constant sera de la bande. N'ergotons pas plus longtemps, mes amis... en tous cas» je jure que c'est Anna Spoleta... et puis, vous m'ennuyez, hein ?... Docteur, pour la science moderne, est-ce qu'elle dort raisonnablement, copieusement, ou bien est-ce une querelle que...

— Ah I ah I monsieur Constant I disait le docteur, monsieur Constant ne permet pas la critique. Alors^c'est que ses manœuvres intéressantes sont aussi intéressées. Ceci soit dit sans méchanceté.

— Ne vous entêtez pas, signor docteur, dit M"* Burckardt un peu trop tôt pour une endormie réveillée, je n'admets sur mes songes que l'influence de Constant. Oh ! je suis impitoyable I Grand Dieu, que ces illustres savants sont obstinés ! »

Trop rare est l'occasion du miracle dans les récits dont ils se font gloire pour que les oisifs vénitiens ne colportent pas cette nuit même dans les salons, les cafés et les cercles l'incident de la devineresse et de la montre. Quant à l'occasion de paraître facilement spirituel aux dépens d'un grotesque, elle n'est jamais assez fréquente, n'est-il pas vrai, messieurs les corrects et mesdames les sans-pitié;

Gi^âce aux ailes brîllaDtes du mensenge, grâce aux gondoles et aux petits vapeurs, voici que tous les VénitieDs connaissent les noms d'une grande sybille mondaine : Mm« Burckardt et d'un collectionneur de bijoux anciens : Cecco Baldo. Quelle réclame I Tun et l'autre pourraient faire le commerce de l'art et celui des oracles. Pour l'une de ses chroniques gracieuses hebdomadaires^ un journaliste a un thème : on imprime à soixante mille exemplaires une série de renseignements pseudo-histociques sur la montre. Napoléon III qui la tenait de la reine Hortense (elle avait été fabriquée pour LouiS'Bonaparte)fit présent d'une montre de famille à Victor Hugo. C'était à ce dîner parisien où le futur empereur promettait au futur exilé ce Portefeuille ministériel qui, échappant plus tard au grand poète, fut la cause des foudres des « Châtiments ». Ici, description d'un dîner vers 184*** (N. B. Le chroniqueur est seul responsable de ces allégations). Victor Hugo, plus généreux qu'on ne le dit, changea, au profit de M^^ Sarah Bernhardt, le souvenir impérial en souvenir de gloire, après Hernani, en 1881. Cette grande artiste, trop souvent ruinée par les coups de son habituelle charité, devait laisser en gage de sa probité la montre à un hôtelier qu'elle ne pouvait plus payer. Dans l'avenir, l'histoire se servira-t-elle de nos journaux pour nous connaître ? et la critique, de cet axiome Bis stuUiiia veriiatem ualeL Le nom du grotesque Baldo, celui de l'équivoque Burckardt étaient avec révérence cités dans la chronique, celui de Constant, ex-garçon de café, était suivi de ce titre : « le docteur bien connu ». Cette chronique a un compréhensible succès. Une princesse russe, qui étudie l'occultisme à Venise, invite M"^^ Burckardt à ses mardis, un poète futuriste envoie à la signora francese un sonnet brisé onomatopeïque que celle-ci déclare exquis : il Test mais elle n'en sait rien (ou bien il ne l'est pas et cela lui est bien égal). M. Cecço Baldo, vexé, a pris le parti d'une contenance romanesque et martyrisée à laquelle il a

: le convolviilfis tendre et endeuillé I U ré^^&nû à la proportion d'achat d'un archéologue américain: «Louis XV ne traite pas en marchand I » Nous sommes surpris d'une telle connaissance de FHistoire de France. Très flatté de la visite d'un vénérable et sec conservateur de Musée florentin, il l'invite à déjeuner, déploie les replis de son coBiir et improvise pour lui cette formule : < Les femmes honnêtes» je les respecte I les femmes arUstes, je les adore I les autres, je les paie I » Les conséquences d'une simple plaisanterie (qui dira ? qui dira la valeur d'un geste humain pour que nous surveillions les nôtres), la légende vénitienne de la montre Lafleur empliraient aisément cent pages véridiques : c'est trop I n'insistons pas. N'insistons que sur les suites d'une lettre. Elles sont liées aux soucis de la concierge parisienne de la rue Gabrielle, aux destinées de sa famille. Cette lettre est due à la plume d'ime demoiselle qui préparait alors au théâtre San Theodoro la représentation d'une pièce de Sardou : Madame Sans-Géne. Les affiches l'appelaient Violetta, son frère, le lieutenant de vaisseau Lemercier, l'appelle Marie.

Venise, Modem Palace.

Illustrissime signor.

Vous serez bien étonné de la lettre d'une effrontée. Mais depuis mon arrivée à Venise^ au milieu de diverses péripéties, je compte faire votre connaissance : ce me serait une véritable foie. Je voudrais qu'on invente des règles qui excuaenl l'ardeur au lieu de ces modes d'étiquette ajustées, tirées au cordeau. Pourquoi tant de scrupules ? Pourquoi être durs, matériels, quand il est si simple de s'arranger pour être heureux, pour s'amuser? Mais aussi pourquoi, de moi, toutes ces précaïUions préalables. Vous êtes artiste, vous ne pouvez vous fâcher; je suis au ihéâire et de collègue

à coUègue nous pouvons ne pas hésiter à prendre contact pour tes sympathies et^ je te souhaite, la camaraderie. Je me flatte que nos tentatives d'art vous passionnent* Je bavarde devant vous, illustre signor, en robe du Premier Empire. Nous répétons Madame Sans-Gêne, pièce que nous ne traitons pas légèrement, je le déclare. Il y a d'abord en jeu toute une reconstitution par le décor et les accessoires. J'estime que l'organisation de l'ensemble dépend de la convenance des détails amusants et intéressants. Nous réunissons avec zèle et bonne foi tout ce qui compose l'époque. Eh bien ! — je suis ambitieuse, vous nous ferez grand plaisir en nous communiquant, en nous confiant cette précieuse montre de l'Empereur dont tout le monde parle. Rien que cela!!! oh! je vous serais si reconnaissante! Ce serait une telle attraction! le plus bel ornement de notre représenlotion. Vous ne pouvez pas refuser.

Je suis inquiète de l'accueil que vous ferez à cette audacieuse lettre que j'ai tant hésité à écrire*

Et vous prie, en attendant une visite qui serait un honneur pour nous tous, de recevoir mes salutations distinguées.

ViOLETTA,

Premier rôle en représentations au théâtre San Théodoro.

Très belle dame.

Ma foi, oui! et avec enthousiasme, soyez-en persuadée! Puisque cette montre sourit à votre imagination d'artiste, je la mets à votre disposition. C'est avec une joie spontanée que je vous accorde son concours. A un costume empire, elle siéra à ravir. Et moi, je m'unis à cette représentation; fe contribue à l'Art tout entier en bloc, très belle dame, avec plaisir. J'en suis charmé, inutile de vous le dire* Moi,

le théâtre me met en révolution : en ce monde, chacun a sa marotte. Vous savez ^ue V Italie n'est plus cette terre oà un million de touristes par an viennent sonder l'histoire ancienne, noni l'Italie n'est plus un cadavre, « le tombeau de marbre pour les amateurs d'architecture et de sculpture n, ma chère patrie a senti la nécessité de la science moderne, et surtout de UArt. Ce sont de charmantes artistes comme vous, belle dame, qui la rajeunissent Aussi, subit-elle avec impatience les bourgeois chargés de graisse et d'argent qui l'embêtent, passez-moi la vulgarité de l'expression, mais elle reçoit avec enthousiasme, croyez-le, les artistes de la France, gracieuse et légère, comme des hôtes qui lui versent des trésors d'art. L'Italie se complaît aux pièces de Victorien Sardou et à celles de tous vos autres génies.

Vous ne sauriez croire quelle fête c'est pour moi de transporter à vos pieds l'objet que vous désirez si ardemment.

Et de me dire, belle dame, le serviteur profondément dévoué de la grâce, de la beauté pour lesquelles vous luttez continuellement.

Cecco Baldo.

La concierge du théâtre San Theodoro inspecta les souliers vernis de Baldo, son bouquet blanc et son écrin bleu pâle. Elle ne lui marqua ni Thonneur qu'il espérait d'être reconnu par elle, ni les remerciements qu'elle lui devait pour une petite somme d'argent acceptée. Elle disparut.

« Un bien désagréable corridor pour attendre une femme. La nuit comme dans un four et la nuit humide ! derrière des scènes, c'est toujours la boue, le dégel... En somme, la lettre de Violetta, cette petite, est tournée artistiquement, hein ? Attention à l'écriture : c'est la conséquence directe du tempérament des gens. Eh bien, en somme, c'est une personne élégante comme toutes les actrices : l'écriture était ravissante, elle était large» l'écri-

ture, elle était ronde, elle était magistrale ! De ia régularité, de la eorrection, bref de l'éducation ! »

Certaines récriminations liistoriques et musicales avaient été interrompues par un Jeune machiniste frisé auquel le penseur versa un pourboire. Elles furent reprises sur une marche de pierre à cet appel lancé comme une clo<^e de cathédrale « Do-mé-ni-qué ! » « Attendez-moi>là I » dit le Jeune machiniste consolant qui abandonna Texcursionniste et la descente d'un très étroit escalier. Un don Juan qui a les cheveux teints est patient.

Un monsieur, finement habillé, monte de la profondeur des pierres avec des factures et des télégrammes.

« Auf premier abord, monsieur, ma présence vous paraîtra baroque, elle signifie que j'ai été invité par Xfue Violetta à venir la voir aujourd'hui. Il n'aurait pas été courtois que je manquasse à son rendez-vous, vu sa bonne grâce.

— Monsieur, je regrette... Mais Violetta répète et, en principe, elle est invisible.

— Généralement parlant, il y a de quoi I je comprends que le simple accès du bourgeois sur le plateau puisse interrompre l'inspiration des artistes. Mais, pour moi, c'est très spécial ! je suis tout timidement le moyen de transport, le passage d'un accessoire.

— Ce n'est pas ce bouquet, je suppose ? oh ! il est de très bon goût et Violetta l'appréciera, mais la direction est entêtée... en principe...

— Mon Dieu I le bouquet est une agréable prévenance, n n'est pas urgent... On n'a pas été sans vous parler en ville de l'histoire d'une montre...

— Ah I... ah I... vous seriez donc le signor Cecco Baldo, le fameux, l'illustre. Oh I signor Baldo, je suis désolé ! Vraiment, je regrette beaucoup I c'est dommage que vous ayez attendu. Heureusement, je suis arrivé juste... Campobasso, régisseur I Ah ! nos gens du petit personnell 1 1 quel est encore l'infinie qui vous a laissé dans cet escalier ?

Nous nous faisons un plaisir dans ma maison, tous î de savourer la montre de Napoléon l^^, et je ne vous cache pas qu'étant collectionneur moi-même, je suis très sensible à ces splendeurs, à ces richesses. J'apprécie tout ce qui est de style grand seigneur. Consentirez-vous à me précéder dans le bureau du directeur ? 11 me semble intéressant qu'il soit en communication avec un personnage aussi à la mode que vous. Entrez donc ! je vais le prévenir. »

M. Mandaccio, le directeur du théâtre, jouait dans la vie vénitienne le rôle de l'homme d'affaires américain et mieux qu'aucun de ses acteurs ne jouait les siens sur la scène. Voyons d'abord le décor I Sachez que vous n'êtes plus dans l'ancien monastère, aujourd'hui théâtre. Dans ces « régions directoriales », ne vous sentez-vous pas en Amérique ? l'Amérique du Nord I et quelle image fidèle de l'Amérique, telle que nous la rêvons, tous : ce vestibule meublé de trois machines à écrire un peu poussiéreuses ! ces deux téléphones I ces quatre chaises censément fabriquées à Londres ! et ce bureau î ce bureau grillagé de cuivre ! ce bureau d'un appariteur absent ! Lui qui se plaît à dire que le luxe l'enchante sans l'étonner jamais, M. Baldo I M. Baldo est médusé par l'Amérique I et si bien que le bouquet qui fut tenu comme une lance I la lance du chevalier en quête de la Belle Inconnue dans la forêt théâtrale, le pauvre bouquet devenu embarrassant en Amérique, il pend comme une quenouille ! Et notre écrin de velours bleu pâle. Où est-il cet écrin où vit le trésor de M»e Lafleur ? où est-il, sinon dans quelque sombre poche ? Ah î don Juan des actrices, l'Amérique a eu raison de toi, car te voilà transformé en un vulgaire solliciteur. t>rès de la Porte Sacrée (« Direction »), voici le jeune machiniste frisé, Doméniqué î Baldo ne le reconnaîtra pas d'abord, parce que, dans les conjonctures présentes, il a une casquette et une veste de livrée ensuite, aurait-il le temps de le reconnaître ? il a disparu. Maintenant, Baldo comprend par le nombre des affiches sur

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les murs élevés, que les acteurs de ce théâtre ont recueilli des palmes dans tout Tunivers (est-ce cela ce que signifie ces affiches ?) et par cette multitude de petits fragments de papiers sur le tapis que le directeur reçoit beaucoup de lettres et les méprise. Il parait que M. Mandaccio déchire du papier blanc le matin et le sème à poignées dans un certain but. M. Baldo hésite I lui, parfois si violent, et toujours si patriarcal, il a perdu ses grâces I Eh I quoi 1 M. Baldo aurait-il peur d'une paire de jambes : elles sont longues I elles s'écartent d'un secrétaire en citronnier et d'une sorte de tabouret de piano jaune I oh ! ces tristes Jambes I c'est sur un ton découragé qu'elles parlent I car elles ont parlé 1 eUes ont dit :

« Qu'est-ce que c'est encore ? »

Les hommes les plus occupés paraissent l'être le moins : l'exemple de M. Mandaccio prouve que la réciproque est vraie. A table vide, mémoire pleine. M. Baldo n'y est pas trompé et c'est ce qu'on désirait. Attitude froide signifie méditation active. Est-ce que « Mandaccio » ne signifie pas «mensonge »? Le dossier mécanique, vernis, du tabouret s'adapte à toutes les postures, il prend le dos de l'imprésario quand, renversé à l'américaine, sans doute, M. Mandaccio regrette certaine trace gothique sur le plafond. Pourtant, à un Américain authentique, elle donnerait des joies artistiques cette trace gothique. Les grands yeux de l'imprésario n'exprimeront jamais qu'un muet reproche. Lui, il est plutôt long et creux que large. Sa figure fait songer à un bœuf orgueilleux. Insolence parisienne d'un pseudo-Américain (ses jambes ne se sont pas levées !) M. Baldo y répond par la politesse française, car il est Italien. Dans son profond salut, il remarque un pli du pantalon dont il parlera ce soir à son propre tailleur; le gilet de velours noir à fleurettes, trop commun chez les acteurs ne semble pas, auprès des actrices, prometteur des succès que Baldo ambitionne, tandis que le pli...

« Votre régisseur, M. Campobasso, m'accompagnait en

gravissant un escalier. H est probable qu'il a eu la bonté de me protéger sympathiquement près de vous.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Pour parler franc t Je sens très bien qu'il est inconcevable que vous vous mettiez de confiance à la disposition d'insignifiantes bagatelles, iUustre maestro. Le temps file si vite, n'est-ce pas I Je vous assure que, dans ma nature, je tremble au fond. Je meurs lentement, mais Je dirais volontiers que Je n'ai pu résister à ce mot à la bâte de M>A« Violetta, et qui témoigne si besoin est...

— Ab ! Violetta I oui t eh bien ? »

L'ensemble des élégances américaines comporte aussi les apparences de l'ennui, un ennui tel qu'aucune lettre au monde ne le pourrait diminuer. Après avoir fait voleter la deuxième page de ceUe-ci dédaigneusement, il dit :

« Qu'est-ce que c'est que cette maltresse-montre? »

Les élégances américaines ignorent les potins de Venise, bien que M. Mandaccio les connaisse.

« Je me trimbale beaucoup chez les antiquaires... en touriste, répond Baldo en offrant l'écrin ouvert : c'est mon sport favori. On les traite de voleurs et, ma foi, ces antiquaires sont une race bien bizarre. Oh I dans mes investigations, je m'enfonce au milieu de quantités négligeables. Voyez, si je n'ai pas de quoi être consolé de mes déceptions de chercheur. Oh 1 je suis bien tranquille sur l'originalité de l'objet et sur les sources I »

Et la séance, monsieur Baldo, de sommeil divinatoire chez M>Be BurcJ^ardt qui donnait tant de relief à votre trouvaille et à vous. Fi donci une mention du surnaturel près de cette sérieuse Amérique n'est pas admissible I Et l'ingénieuse fable d'Anna Spoleta ? la fable du présent d'amour de la choriste ? Dans la double course aux mensonges, le bluff amoureux fut étranglé par le bluff à l'américanisme ; faut-il croire* plutôt qu'on n'ose pas mentir devant les Grands ? cependant nous assistons à une série nouvelle de vanteries inaugurées par le besoin

urgent d'intéresser : le bluff archéologique. Bâh I il f aHait bien une revanche à tant d'humiliations I et notre réputation de dilettante auprès des journalistes nous a suggéré cette improvisation : qu'on loue un homme pour un méilte, il l'acquiert.

« Pas de doute I ça tient dans la main ! ça a une valeur en poids. Comme nos aïeux travaillaient solidement ! comme ils œuvraient avec conviction. Aussi, qu'arrive-t-il? c'est que dés constructions si bien trempées passent à la postérité. Pas de doute : Bréguet, près le Pont-Neuf. Lafleur, rue Gabrielle, Paris, 7877. C'est bel et bien les noms du fabricant et du propriétaire : ce sont des garanties fortes, ça. Non I vous n'avez pas à vous tourmenter sur l'authenticité de la pièce... Houm I eh bien, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça dans mon théâtre ?

— En ce monde, chacun a sa marotte, illustre maître. Moi, le théâtre me met en révolution, et puisque la lettre de M™e Violetta disait en détail qu'elle veut se servir justement de la montre, alors, je me réjouissais et, ma foi, j'avais grande envie, je grillais d'apporter mon concours à..

— Ah 1 oui î Violetta I un accessoire I eh bien 1 mathématiquement, ça doit marcher avec les plans du metteur en scène, le travail d'un caporal quelconque. Chez moi, monsieur, c'est la grande école, l'école de l'organisation, des directives. Chacun à son poste 1 II est de toute nécessité que mes acteurs soient costumés, grimés, sous une seule main, une main lourde I... Dès lors... je ne me persuade pas très bien de la signification de votre visite... c'est de la fantaisie, de l'artificiel... Qu'est-ce que vous faites-là ?

— En somme, je le déclare du fin fond de mon cœur, convié par M«»« Violetta, j'apportais mon complet dévouement à la cause de l'Art. Ma foi, je suis stupéfait, épouvanté, annihilé...

— Monsieur, je m'appelle Mandaccio. Mes aïeux, qui n'ont jamais obéi qu'à la force, sont des colonnes qui se perdent dans les fondations du Milanais. J'ai baissé le

cou sous te travail tous tes jours de mes années» insenslMe, indifférent. D'autres, moins trempés, se sentiraient vieUMr, se flétrir. Regardez-moi, J'ai trente-neuf ans, je suis parfaitement jeune, vibrant, élastique. Eh Wen I ma situation est intenable, je suis paralysé par les affaires. Ce bureau, ce vaste bureau — c'est du citronnier — regardez-le, il abrite cent soixante-douze lettres agglomérées aujourd'hui, tout ce qui constitue une tt>umée en Amérique I une entreprise grandiose I le matériel est là. J'étends mon pouvoir dans le monde entier. Il abordé ici une masse de dépêches sans compter le téléphone. Vous l vous crochetez ma serrure sous un prétexte, vous arrivez \ vous arrivez devant moi pour me parler de quoi ? de M«« X***, d'une montre f... »

La voix de M. Mandaccio est mince, sourde, triste, lente. Sauf le projet de tournée en Amérique, chacune de ses paroles est un mensonge. La manie des grandeurs ne se satisfait que de l'écrasement. M. Baldo est écrasé. Le personnel du théâtre admire trop M. Mandaccio pour se pMndre de lui : il est d'ailleurs généreux pour étaler sa puissance, mais il est féroce dans le même but. Qu'il se montre ceci ou cela, sa voix faible ne s'élève pas plus que le « muet reproche » de ses yeux ne s'éclaire. Si M. Baldo était capable de comprendre ce à quoi ses affections ne l'unissent pas, il eût pu doucement mépriser M. Mandaccio, mais la répulsion l'abrutit ; s'il n'était pas d'avance médusé par le milieu théâtre, tant d'insolence aurait arraché du fond de sa chair de miel l'une de ses colères grossières. Il s'éloigne, aussi confus que possible.

Le bon Cecco est comme un agneau errant dans les couloirs. Il constate, avec un contentement de soi, qu'il ne s'est pas mis en colère, et avec admiration que» modernisé, le théâtre est livré à des gens parfaits, les trusters. Il ne pouvait être en de meilleures mains. Baldo se reproche d'avoir dérangé un de ces hommes parfaits. Il aime un

peu moins les grandes affaires depuis qu'il souffre de leur égolsme. Quoi 1 ne pas mettre le long de ces grosses murailles quelque aimable casquette galonnée ou quelque inscription pour qu'on se dirige. Mais il se reproche cette amertume devant ceci : Scène côté jardin^ sur une porte. Tout son corps la pousse, tandis qu'en souriant d'aise, il écarte avec un geste de dame fleuriste les fleurs pour donner plus d'ampleur au bouquet qu'il tient de la main gauche, ainsi que l'écrin bleu pâle. Surveillons-nous dans un milieu qui n'est pas le nôtre. « Qu'aUiez-vous faire en cette galère, Baldo ? » C'est la nuit de tous les côtés, la nuit malgré ces vers luisants rouges et violets. Au-dessus de vous, ces échafaudages de cathédrale en construction ne vous inquiètent pas ? et ce gouffre de charpentes à vos pieds ? Mais M. Baldo ne pense plus qu'à sa belle, la belle qu'il n'a Jamais vue : ce sont des amours de chevalier du temps jadis et leurs aventures ne sont pas faites pour les hommes de votre âge. Prenez garde aux clous des planches et aux basques de votre gracieuse Jaquette, petit danseur gras ! Savez-vous ce que c'est qu'une ferme ? non ? eh bien I on appelle ainsi le châssis et la toile de décoration quand ils sont ensemble. MonsieurBaldo hélas I en connaîtra au moins le poids tout à l'heure. Votre crâne est un peu chauve et vos cheveux sont teints. Excellent et noble monsieur, j'en suis peiné, il y a du danger, et vous I vous écoutez les acteurs qui sont derrière le décor. La monotonie de leur manière de déclamer vous cause une grande déception. Aux lumières, la Joie des yeux trouble le Jugement qu'on pourrait en avoir : c'est pourtant, à ce qu'il paraît, comme cela que parlaient les gens à l'époque de « Madame Sans-Gêne ». Tous les héros de toutes les époques parlaient comme ça. Et puis, n'est-ce pas, qu'importe ? c'est plus joli ! Cependant, une « certaine ferme » se met à tomber comme le volant d'une grosse roue d'usine. Elle s'est mise en route sans faire de bruit ; le départ a été dans un grand silence. Elle arrive-

rait de même si elle n'avait entratné des planches lourdes. Cda se tait quand cela va dans Tair... Ah I trop tard, noble Baldo ! trop tard pour reculer... Ces planches s'appellent un « praticable... » Hélas I Baldo n'est plus là I il est sous cet amas que ses bras courts essaient de retenir au-dessus de la tête. Il a gémi, le pauvret I U a gémi bien bas. Les hommes élégants ne font Jamais d'éclat, même devant la mort. Le « praticable » a ouvert le décor avec le bruit que fait la grêle sur une vitre. Voici quatre raies de lumières d'où sortent une demi-douzaine de personnages bizarres et voici le tonnerre des planches déchirant le nuage de la poussière illuminée.

« Donc! il est probable, alors, que c'est vous qui retournez tout ! Tant de chahut pendant qu'on répète, hein ? dit en découvrant Baldo un des hommes qui s'occupe méthodiquement à réparer le désordre. On n'a rien de mieux à faire, hein ? il fait pas assez chaud, hdn?

— Il est inconcevable qu'on ne soit pas libre de circuler seul, normalement, sans trembler de se détruire dans les locaux d'une administration qui parait si moderne. Je ne suis pas de cristal, mais je rapporte une mauvaise impression, répond patiemment le martyr de l'Art en ramassant son chapeau et le bouquet qu'il rejette parce qu'il est flétri. Oh I tout le monde est dans l'inquiétude I en révolution ! Grand merci, mesdames, soyez aussi tranquilles que possible. Tout compte fait, mes contusions sont sans gravité I Un peu de vertige I un peu d'étourdissement ! non ! je n'aurai pas à subir les consultations des médecins t mais ce qui m'arrive est navrant I je suis au désespoir. Mon Dieu I purement et simplement, une conséquence directe de l'accident. En effet, j'apportais par plaisir un présent — vous ne sauriez croire avec quelle joie — à une dame qui m'avait fait l'honneur de le désirer et, en résultat de cette dégringolade, il est perdu. Que cela m'ennuie I Bien bizarres toutes ces histoires I

-— Mm c'«ii le nwmaieur de la Boanlre ! Tiens k je p^ais à V0U9 1 Sa montre ! oh I qu'on lui rende sa Hierveille de montre ! Ah I mes enfants I il a perdu sa montre. Voilà Faboutissement I Ëh bien I ça fera date dans ma carrière* Allez I Charles, pars du pied droR, ami, et préoccupe-toi d'organiser les reclierches.

— Un écrin bleu pâle, monsieur I

— Et toi, tu as entendu, mon petit Dominique ? un écrin bleu pâle I Rapidement I oh I le paresseux I Va, je t'en supplie, gentil Dominique, tu sais combien Je t'aime. Eh bien I à ton retour, je ne serai pas ingrate, je t'embrasserai, dit Violetta au jeune machiniste frisé, avec cette irrésistible voix des femmes qui obtient tout et pourrait obtenir tout le bien. Croyez-vous ? cette impertinente lagune f jusque dans les dessous du théâtre. Pourvu que l'écrin bleu pâle ne soit pas dans le canal 1 Quelle manie de lagunes dans cette ville, dites ! c'en est bourré I C'est qu'il faut se méfier, c'est pas très hygiénique comme régime. Le canal a la bonté de n'être pas trop canal, une jolie petite mare amorphe avec des escaliers sous le théâtre, mais il est d'un sale I une damnation I oh I que c'est sale I »

Tous les hommes sont allés rechercher l'écrin bleu pâle. Il n'y a plus de travail possible.

« Alors, on ne reprend pas le deux ? quoi I c'est-y un English ou un bidon d'essence qu'a dégringolé dans les Persiennes ? non, mais c'est du gâtisme I dit une grosse vieille en costume de gala directoire. Moi, j'ai autre chose à faire que de poirotter dans cette baraque I ça m'ennuie I si on ne reprend pas le deux, je m'en vais I

— Excusez ma gaucherie I Hélas I je n'ai pas l'adresse I c'est la cause de ees vicissitudes dans vos occupation^ madame I Dans ma nature, au lond^ oh l d'avoir brisé Finspiration des artistes, je me sens navré. Faute d'un examen att^itif, je ne me suis pas rendu compte de la

LA IfONTRE A VENISE 150

légèreté de ce q^ vous appelez les « persiennes » avec tant d'humour I

— Voyez-ça I une joJie voix I il est gentil tout plein, ce petit homme-là I c'est distingué I ça met de Thuile sur ses cheveux ! Alors, il s'est fait du bobo, le pauvre petit I où donc c'est-y ça qu'il s'est fait du bobo ?

— Je n'ai reçu que d'insignifiantes contusions I Très ému, gracieuse dame I mais il me manque un objet, un bijou très chlcIJ'avaisfaitleprojet de ToUriràMi^^Yioletta.

— Ahl

— Oui I une montre ancienne I elle est dans un écrin de velours bleu pâle... où diable peut-elle être tapie ?

— Moi I je mets toujours toute ma quincaillerie dans mon sac à malice... comme ça... Et puis, qu'ils viennent beaucoup s'y frotter, les macaroni... ça sera le plus chouette. »

Une montre perdue I un monsieur enterré sous un pratcable, ça distrait un moment... pas trop longtemps I Les acteurs se pronvenaient deux par deux, ou bien tout seul& Vous écoutez, Baldo, avec un plaisir pas très pur, le rire des femmes que vous n'aperceviez pas. Maintenant, voilà tous les acteurs réunis I Ah I c'est que Dominique, le jeune maclûniste frisé, a apporté l'écrin. Dans quel état, ï'écrin ] couvert de boue ! O boue historique I boue des lagunes de Venise ! ô boue poétique et séculaire I mais la boue, n'est-ce pas, c'est toujours la boue, fut-elle, mesdames, miUe fois poétique I Va bien doucement, Baldo» pour ne pas salir tes doigts, salir les robes des dames, salir la montre. Jette cet écrin bien loin, noblement, là ! L'or brillant de la longue chaîne tenu en l'air fait pousser un « Ah I » à tout ce monde en cercle. Et voilà la montre de la mère Lafleur sortie de l'Adriatique, comme Vénus naissant I Baldo se baisse pour une révérence de prince à M°^^ Violetta (à la bonne heure I) et prépare un compliment pour la lui domier... Non I il veut d'abord écouter si la montre fonctionne encore.

« Oh I que c'est assommant I le mouvement est dérangé ! mais vous ne tenez pas énormément à ce qu'éQe marche» il me semble I ce n'est pas une considération I Madame, puisque vous avez pris de la peine pour qu'elle échappe à la morty elle est à vous. Souffrez que je vous en fasse cadeau.

— Elle est délicieuse I ce qu'elle est Jolie I est-<;e que je peux accepter ce merveilleux objet I ce n'est pas d'une mince importance, ce cadeau, c'est un siècle sous la forme d'une montre I Le vieux serviteur I elle a dû en avoir des adorateurs et des succès, à travers un voyage d'un siècle I une pièce célèbre ! Charles I viens I le charmant présent qu'il me fait, le monsieur I est-ce que tu m'autorises à l'accepter ? Je suis presque toujours hésitante et niaise, ce qui m'empêche d'être heureuse I »

Charles est long ; il a une tête de squelette d'oiseau. Dans les théâtres, personne n'est étonné qu'un homme et une femme vivent ensemble. On se demande, dans la troupe, par quel vice Violetta, laborieuse et tendre fille, gaie compagne, aime ce laid phOosophe, triste sur la scène et ailleurs. Bien qu'on la chérisse, on rit d'elle : les vertus ne sont jamais ridicules au milieu des gens légers, mais sans qu'ils s'en doutent, l'immoral est ce qui ridiculise à leurs yeux. Quand, pour les engagements, Violetta discute des conditions, elle en fait une de la présence de Charles dans la compagnie, et il paraît qu'on tient assez à Violetta pour tolérer son ombre vivante. Violetta est travestie en blanchisseuse de 1792, Charles est chamarré en ministre de 1804, c'est lui qui se servira de la montre ce soir à la représentation. Oui ! Charles fera bien l'effet du diplomate Talleyrand.

« En scène, à la fin I tas de sauvages I crie le régisseur Campobasso. Etoile Violetta, quand cesseras-tu d'être invisible ? on t'attend avec anxiété. Monsieur Baido, excusez-moi d'être en principe impitoyable, mais ma courtoisie ne va que jusqu'à l'étude exdusivement, et c'est

logique. Mesdames I ah ! on reprend le deux tout à fait en grand. Qu'est-ce que vous foutez*Ià comme des mon* tagnes, vous autres ? On reprend toute la série des scènes depuis La fête de la Fédération est pour demain! Quelque chose de formidable ! Toi, le gros I du balai ] file de là 1 Je veux que le plateau soit désertique et chaste ! Qu'est-K» que tu as dans la brochure quand tu entres, Violetta I où est la brochure ? Souffleur I... oh I...

— A tout à l'heure, cher signor Baldo I disait Violetta. Je ne le dis pas banalement, mais avec beaucoup de sympathie. Comme je suis en retard !... Ah I ce que j'ai dans la brochure quand j'entre, ma foi, je n'en sais lien du tout. Qui a la brochure ? Enfin... souffleur !

— Embrasse-moi, dit le souffleur froidement assis sur une chaise.

— Embrasse-moi donc, citoyen caporal, et tâche que le peuple souverain te fasse sergent pour le cortège de nos noces, lance Violetta rassurée. »

A l'ordinaire, Baldo a plutôt de la réserve, mais il est trop content d'être dans une coulisse et, conune il disait, « uni d'âme » avec une actrice dont le nom est connu à Paris, pour être discret. Deux heures il reste les mains derrière le dos, devant une porte de toile ; c'est l'effet des grandes passions de nous faire aller de travers comme des ivrognes. Il est bien convaincu que Violetta est un génie dans le genre et qu'il est amoureux d'elle. Quel feu d'amour pour les arts ! il a rendu incommode un chevalier bien élevé ; Baldo ne s'aperçoit même pas que le régisseur est furieux parce que certains acteurs sont distraits.

« On s'en va, mes enfants ? dit Violetta I tiens, comme c'est aimable d'être encore là, fidèlement. Il se délectait de la prose de Sardou. Signor Baldo, vous venez bavarder avec les copains, gentiment ? Ah 1 si I vous venez I »

Comme il est fier, M. Baldo I une actrice française I c'est lui qui la promène en gondole I la gondole s'arrête au café Fraghetti où il a l'habitude de rencontrer ses

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amis. Quand on a une grande passion, le caractère devient bossu à Tendroit où il était rond. Baldo est naturellement généreux I il aime à offrir des glaces : le voici prodigue. Dans son excellation, il se ruinerait en sorbets, n régale Campobasso, le régisseur, qui parle trop, Charles, Tamant qui ne parle pas assez, et cette grosse vieille qui parle crûment et qu'on appelle M"*® Pointe : il aurait aussi bien invité toute la troupe, et même Dominique, le jeune machiniste frisé, et M. Mandacdo, le truster américain.

(c Et puis, disait Violetta, maintenant, il serait normal que nous ayons votre visite à notre hôtel, n'est-ce pas, Charles ? Oh I c'est l'endroit de nos rêves ! d'un calme I d'une tranquillité I on ne sait pas où on est ! On fera en sorte que vous veniez un jour que mon frère est libre. Vous verrez comme il vous intéressera, c'est tout un enseignement, il en a une expérience, une certitude, pas du faux-semblant. Dame I il a voyagé, il est lieutenant de vaisseau I il a vu des forêts vierges, la jungle, il a demeuré complètement au Soudan, au Sénégal, l'année dernière, c'est enviable ! Croyez-vous I quelle chance que VIphigénie soit justement en rade pendant ma saison de Venise ! Alors, il s'arrange pour débarquer en civil de temps en temps, et il me réserve un peu de ses loisirs, il est si gentil I Vous verrez ses lettres I Oh I ce qu'elles sont intéressantes, elles donnent sa mesure exacte ! elles le mettent au point I Dites-moi ! cette dame française I racontez-moi ! Les bavardages rapportent que vous connaissez une dame française très comique qui a des inspirations divines. H parait qu'elle répond quand on la prépare : c'est commode quand on veut savoir si votre amant vous trompe I Alors ? elle a fait des révélations sur la montre ? les péripéties de la montre sous Napoléon ? Oh I Charles ! ce que ça devait être délicieux, hein ? Qu'est-ce que c'est ? Je me demande si ces gens-là se moquent pour jouer, si c'est un truc ou si c'est important. »

M. Baldo est si impressionnable qu'à ces derniers mots

la couleur de miel de sa figure a tourné au café au lait. A son cœur qui souffre quand son oreille souffre, il a porté la main. Si M™« Burckardt n'a pas eu de révélation, il faut qu'elle ait pris des informations. Quand Baldo a questionné son ami Benevodati, le marcliand lui a parlé vaguement d'un « cameriere », du « Modem Palace », un certain Merlatti (Giovanni). Tiens I Constant est trop prudent pour vendre lui-même un objet volé, il a envoyé un camarade chez l'antiquaire : un domestique sur le point d'être congédié, de quitter la ville. Courez après un domestique renvoyé I il a pris le train pour la Suisse, c'est tout ce qu'on sait de lui. Le souvenir de M^^ Burckardt est si pénible pour Baldo I est-ce qu'il va encore prendre une de ses colères ? il fronce le sourcil ? non I il soupire ! Quel soupir I cette fois encore il a enfoncé son martyre au fond de sa chair, et il sourit pour répondre à M^^ Vioietta.

« M^^^ Burckardt n'aime que ce qui est vrai I Les trucs I Oh I fi I elle est trop bonne pour se moquer. M">« Burckardt est pour moi l'une de ces chères et intimes amies qu'U est doux de sentir dans les vicissitudes... oh I en tout bien tout honneur I Elle donne l'impression d'une dame très gracieuse, très noble, mais aussi très au courant, très à l'ordre du Jour, très spirituelle, très artiste. Enfin, une personne, très, très, très, très bien I très chic. Vous pouvez croire que tout en subissant son charme. Je l'ai pénétrée, J'ai sondé sa nature au fond. Je la connais copieusement !

— C'est possible I mais, voyons 1 ce n'est pas un secret à garder I vous n'êtes pas autorisé à le répéter ? ce n'est pas scandaleux ? non I Depuis longtemps J'ai tant envie de savoir ce qu'elle a dit I on s'ennuie tant dans ce théâtre I on est si mélancolique I allons 1 cherchez à classer vos souvenirs I Mon frère a accepté de venir à la représentation ce soir, s'il n'est pas empêché. Je voudrais tant lui parler de ces merveilles I

— Oh ! elle est très forte I assoupie^ die était comme

unie à la montré : elle prenait contact avec elle, malgré réloignement, et elle a mentionné jusqu'aux noms gravés sur le boîtier. Et puis... et puis... »

M. Baldo s'arrête. Ce n'est pas qu'il soit bien scrupuleux quand il faut mentir, ce n'est pas qu'il soit incapable d'inventer. Non ! c'est que, pour imaginer les « merveilles » demandées et une histoire de montre au mUieu des événements qui se sont passés en France au xix® siècle, il faudrait qu'il les connût I Et, dame I...

« Voulez-vous que je vous dise, moi I dit Violetta. J'ai eu des nouvelles, c'est à vous donner le vertige 1 Vraie ou hybride, ça ! on n'est jamais à cheval sur la règle en Italie, mais vous rectifierez si les cancans en vogue ne sont pas strictement ajustés sur l'exactitude. Voilà, mot à mot : la montre a été fabriquée pour un conseiller à la Cour des Comptes de Napoléon I<^', c'est bien cela ? Ah I c'est déjà beaucoup I Elle a passé de lui à un quidam quelconque, qui l'a vendue au roi Louis XVIII pour deux cents francs en assignats. C'est vrai ? C'est dans l'ordre des choses que le roi en ait fait offrande au Musée du Louvre, mais vous ne trouvez rien d'extraordinaire à ce que l'impératrice Eugénie ait louché dessus et que les conservateurs aient consenti à la lui transférer ? quelle effronterie I Oh I elle a eu envie de porter une montre d'homme : c'est d'une idiotie ! 1 1 non I j'en reste baba ! tout de même, ça ne s'arrange pas I En définitive, il est certain que la montre a été conquise par une honnête petite choriste de la Scala de Milan...

— Ma délicieuse petite amie Anna Spoleta. Bravo 1 parfaitement homologue.

— Elid r*i hérité d'un parent par aUiance, dentiste des Tuileries, qui passe pour avoir sauvé la montre de l'incendie du Palais de Saint-Cloud par les Prussiens. Voilà ce que cette dame a trouvé le moyen de deviner 1 J'estime que c'est imprévu, cette intuition I Est-ce

Qttforme à ce qu'à révélé la somnambule ?

— Oh I « somnambule » I c'est horrible ! N'accusez pas mon exquise amie, noble comme une reine, d'être une somnambule. « Médium » I médium I est plus gentil. Pour ce qui est de cette petite Anna Spoleta, elle est vraiment I vraiment ! angélique I Je rougis, moi, tout matérialiste, de me sentir si indigne de son amour. Du reste, depuis aujourd'hui, mon cœur est pris de fond en comble par une autre. »

A ces mots, M°*« Violetta a rougi ; elle a regardé M. Charles. On voit à la figure de M. Charles qu'il est un pied pla^et un méchant homme.

A la représentation de Madame Sans-Gêne^ il y a eu beaucoup de spectateurs. Dans la principale loge d'avantscène, le lieutenant de vaisseau Lemercier, en civil, applaudissait sa sœur avec d'autres officiers ; l'un d'entre eux, M. de Cyze, ou Decize, ayant parlé d'elle sans respect, il s'en est suivi une dispute et un duel le lendemain. Mais ceci n'est pas notre sujet. C'est Charles, costumé en Talleyrand, qui portait la chaîne I Quand il a regardé l'heure au cinquième acte, tout le monde a applaudi avec beaucoup de bruit. M. Baldo a aussi applaudi. Un acteur jaloux de Charles a demandé au régisseur qu'on supprimât cet accessoire sous prétexte qu*il coupait ses effets, Charles, jaloux de Violetta, ne veut pas qu'elle conserve un cadeau de M. Baldo et Violetta a donné la montre au lieutenant de vaisseau, son frère. Charles n'a pas manqué de l'apprendre méchamment à Baldo, et Baldo a écrit douze pages d'amour et de récriminations à Violetta. Elle a répondu par ces trois lettres sous enveloppe : Zut.

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