‹ Filibuth, ou, La montre en or: ou, La montre en orChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE II DEUXIÈME LETTRE DEM. DUR A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE II DEUXIÈME LETTRE DEM. DUR A L'AUTEUR

Caro Mio !

Je comprendrais très vite, si votre amitié voulait m' faire grief, que le retard d'une lettre que vous attendez deux mois, a Tair d'une ingratitude méprisable envers vos iMmtés... U y a quelqu'un quelque part, il y a vingtcinq ans, qui prétendit que j'étais grossier ; depuis ! d^uis vingt-ctnq ans, je sculpte mon ftme comme un bon Chinois, et les résultats d'ailleurs ne sont pas fameux. Je ne suis pas toujours très enchanté de ma politesse et de la distinction de mes manières, mais il y a plus grossier.» enita I il y aurait beaucoup à dire là-dessus» je préfère me taire. Et puis, naturellement, je ne vais pas m'amuser à JMre de la psychologie avec vous, maître. En somme, tout simplem^it, j'ai né^igé de vous écrire parce «fue je me réjouissais de vou$ apporter du nouveau I du nouveau 1 des nouvdles I « Allez vivre auprès de prêtres, me dl^ez«vous, ils vous donneront envie de leur ressem* bler, ce qui vaut mieux que de ressembler à M^^ Lafieur I » Je suis toujours vos conseils, vous me rendrez cette justice. Je ne demande qu'à m'instruire pour m'élever dans l'échelle des êtres supérieurs. J'ai l'audace de le dire* et c'est un fait. (Paragraphe réservé à l'humilité.) Bien que je sois absorbé par des tendances artistiques, comme vous savez, et imprégné du noir|poison de certains milieux» j'y échappe dans la mesure de mes forces. Ah 1 ce que e^est beau l'esprit de sacrifice : c'est admirable 1 }e me

console d'en être complètement dénué» puisque tout m'est égal, n'est-ce pas, vous comprenez, en dirigeant ma carapace les yeux fermés du côté de l'idéal indiqué, comme une brute, et Dieu sait que ma carapace est une carapace. Décidément, je suis grossier, caro mio, et c'est vrai 1 1 î c'est-à-dire... ça dépend... j'ai peur d'être si léger, si délicat, si susceptible. Arrangez ça 1 Bref, passant par-dessus toutes les questions de contrariétés financière et autres, c'est en me ruant sur la gare d'Orsay (Cf. idéal) que je me suis délivré de la pétaudière de la rue Gabrielle. Simultanément, un prêtre, homme de grand esprit, élaborait un tas de choses..., je vous conterai ça.

Vous me voyez enchanté de la théorie en question, celle des séries humano-animales. J'en suis fou. Ça ne fait pas bien plaisir à mes amis, car elle est offensante pour les gens de lettres : je passe pour exagérer I mais mon cœur est enduit de ciment armé I un cœur de pierre I Et entrevoir que telle princesse triée sur le volet et telle bonne femme se classent dans le même tiroir, se confondent — quelle dégringolade — c'est sublime, c'est émotionnant. Oh I c'est beau, cette théorie-là ! Juger que — à part la grâce de Dieu — les gens sont équivalents chacun avec le même écriteau que le groupe, moi avec ma concierge, alors que ça a l'air si compliqué, alors que les circonstances embrouillent tout, eh bien I ça abrège, ça repose» ça rafraîchit. Je suis imprégné de votre théorie jusqu'à la manie, et elle continue à me donner de la satisfaction. Là-dessus, je suis parti à la découverte comme un pirate. Avant tout... que je vous dise... voulez-vous que je vous remette mes pauvres observations en ce moment, gentiment. J'agis avec un noir culot, caro mio ? non I très humblement, au nom de nos œuvres futures. A titre de curiosité I je vous informe qu'Edgar Boutarel de l'Académie des Sciences morales, que nous rencontrions jadis chez la bonne et distinguée comtesse Dmitroff, est le sosie de la blanchisseuse de la rue Drevdt : même monstre dégoûtant

et dégoûté, même obstacle à la distinction du bien et du mal par une confiance en soi apostiUée ou non, même tragique, même intelligence. Ideiriy Ludovic Sichel, délicat peinturlureur et... un agent de ville du xviii® arrondissement : tangos, cosmétiques, petit susucre à la cage du serin « Pf f f I Fifi I » propreté de vieille demoiselle et économies à la Caisse d'Epargne. Mais 1 1 1 de moi, vous ne pourrez plus dire : « Idem, M"*« Lafleur et M. Dur I » je me suis occupé de l'avenir ; j'ai suivi vos conseils.

N'allez pas croire, caro mio, que j'ai fait semblant de renverser tout pour l'arabesque d'un épisode dans ma vie. Ah I non, alors I quand je tape, moi, je tape dru et je m'accule. Maintenant, à une lieue de toute gare, à une heure de la ville d'Orléans en chemin de fer, dans la plaine, la plaine, la plaine à perte de vue (une espèce de Beauce, quoi I) mon Siège Social, voilà I Presbytère de Saint- Benoît-sur-Loire. Ma foi ! c'est bien possible que je sois fidèle éternellement à ce domicile. Je suis en train de m'imprégner d'un esprit qui m'éclaire, qui me suggère une foule de choses. Enfin I espérons ! espérons, comme disait M^^ Lafleur.

N'ayez pas peur, caro mio, je ne vais pas vous faire de la littérature à la Huysmans sur la célèbre Basilique de Saint-Benoit, coin où tous nos rois mirent leur âme en commun. J'ai conscience d'être assez indifférent aux petits triomphes confraternels, et vous, d'ailleurs, vous diriez : « Il en est là ! » Quand je me promène tout autour dans son enclos de gazon sec, quand je prie sous ses colonnes énormes, etc.. (Ici, descriptions que l'auteur a supprimées.)

Côté jardin, le presbytère se signale par des tuiles brunes et leur sollicitude pour les géraniums, les roses, les tomates, une treille et les deux poiriers du puits : c'est joli I Trianon î (la chaumière). Côté cour — si vous y tenez, car il n'y a pas de cour — un mur, bonhomme, de prison, et quatre fenêtres en désordre accrochées tout

àa long d'une ru«. Dans la lue, qui est en {rfatanes trop soignés, s'étalent deux modestes charrons. Mais là» sincè* rement I trouver de pauvres boiseries blanches, de pauvres carreaux roses à terre, un brillant buffet Henri II» non pas excusables ! non pas dignes d'intérêt, non I ]e dis : plus royal I plus impérial que l'appartement de B***, avenue du Bois ! pourquoi ? affaire de goût I insinuezvous. (Je suis stupide.) Il est très possible, n'est-ce pas, que pour un artiste... Dieu sait que je ne suis pas « artiste » pourtant... « Oui, mais vous avez un faible pour les portes vitrées et les jardins ? » Soit... Passons... Et cette chambre à coucher mansardée, oh I bien vaguement Louis-Philippe t avec l'escalier raide comme une écheUe, l'alcôve, la commode, la statuette en plâtre sur la cheminée, le papier à fleurs I ce n'est pas, ah I non ! parce que je suis, comme on me dit toujours, un « être à part » que je m'en trouve satisfait. Allons 1 avouez qu'il y a dans les domiciles des gens quelque chose de merveilleux quelque part qui annonce le point où leur conscience est parvenue. Appelez-le « atmosphère », ou comme vous voudrez, mais avouez. D'ailleurs, vous savez cela mieux que moi. Ah 1 les rayons de la Grâce I ! I c'est une réalité, les rayons de la Grâce I Et la présence des Anges, donc !

Ah 1 caro mio I la douceur qui vient de Dieu et la douceur rusée ! quelle différence I L'une est un calme irradiant, enveloppant, l'autre, elle est collante comme du sucre I On apprécie les traits de l'éducation des gens du monde (vous et moi, tous les premiers, hein ?) N'oublions pas la ressemblance que ces gens-là ont avec le type du chrétien parfait... enfln... cahin-caha : disons que là où on retrouve calqué l'idéal chrétien, ils ont l'air parfait 1 ce qui est consternant» c'est qu'au fond ça ne marche que pour ménager le plaisir, l'orgueil et cette fameuse fine méchanceté qu'ils appellent « royale impertinence ». Et alors, pensez 1 si l'idéal chrétien ne refuse pas des apparences aux seigneurs du plaisir et de

TorgueO, pensez quel channe ont ceux qui sont désintéressés de tout et de tout, puisque le désintéressement est à la base, etc., etc..., etc., pantoufle. Enfin I vous qui me conseilliez de ressembler aux prêtres, vous savez 1 vous savez queUe compagnie exquise est celle des grands dévots. Ah l oui, certes, providentielle même, car ils apaisent et consolent. L'énorme vertu n'est pas la tristesse, comme on veut bien le dire ; la preuve, c'est que le vice a réquisitionné Tamabilité, la politesse, le cérémonial, l'aisance, et tutti quanti^ pour être à la ressemblance de la vertu» pour qu'on ne déteste pas sa férocité à première vue. Pas mal I oui I mais ça se gâte à la première impru^ dence. Or, chez les messieurs qui sont mes nouveaux amis, l'amabilité, la politesse et l'aisance sont de la vertu qui se répand. Quelle différence I

Tenez I rien de plus simple : je vais vous renseigner à la fois sur tel fonctionnaire et sur M. le curé ou son vicaire. Quoi 1 vous m'accordez bien qu'ils sont en tête da ce petit monde. Et puis I et puis I au fait I non ! vous savez ce que c'est que des fonctionnaires amers et ambitieux d'avancement.

Oh I bien entendu, le bon Dieu n'est pas dans les petits papiers de ces sinistres bonshommes. «A bas la calotte 1 hein ? » Ils sont comme ça pas mal qui sont étonnés qu'on leur préfère dans leur mesquinerie, leur fiel, leur vanité et leur vague immoralité, M. le curé et son vicaire dans leur grandeur, leur résignation, leur modestie et leurs ravissants principes de vertu. Ah ! ils se connaissent bien peu t aussi peu qu'ils connaissent les autres et la vérité I

M. le curé et son vicaire ont refusé de l'avancement ! quelqu'un, quelque part, leur eût-il fait grief de l'apprécier? ah I non, certes t malgré leur ingratitude, leurs paroissiens ne peuvent s'empêcher de faire l'éloge de leur immense dévouement en faveur de tous et de chacun. Mais, eux» les saints prêtres I ils les aiment, sans être, hélas I enchantés d'eux : ils les aiment et s'accommodent de leur petit

coin. Opposez, caro mio, cet amour en Dieu qui dépasse la résignation avec ramertume du monsieur d'En Face et le presbytère avec le domicile détesté d'où Ton glisse tous les jours par lambeaux et par trous. Ici, les suggestions de Tamabilité ne dépendent pas du titre ; on ne renonce pas devant les pauvres à l'affabilité affirmée devant un évêque. Je ne plaisante pas : j'ai déjeuné à la table de M. le curé avec un évêque ; j'y ai déjeuné aussi avec des gars dénués à peu près de manières, le zèle hospitalier de ce saint homme ne négligeait pas plus ceux-ci qu'il n'avait négligé celui-là. A opposer avec M"»« et M. d'En Face I ah I si vous saviez comme ils envoient promener les femmes sans chapeaux et les hommes en casquette : ils les secouent bien, allez I le genre de la caserne. Comment ? mais ils s'en vantent même, mon cher ! madame se vante de détester a les brutes ». Il n'y a qu'ici que l'indolence rencontre la charité et les reproches, l'humilité : et ce, profondément I

Un jour, moi, en coup de vent, comme je suis toujours, j'ai eu l'audace de reprocher je ne sais quoi à M. le vicaire : il a souri innocemment, les yeux baissés. Je vous assure que c'était moi qui étais anéanti. Et quelle pureté I quelle science imprévue I comme ils sont imprégnés des auteurs anciens I Je n'en aurai jamais tant vu t pas possible I Je me demande si on n'a pas fabriqué deux prêtres spéciaux pour me faire une farce I Mais je dirais la même chose chaque fois qu'il arrive un vrai chrétien en voyage vers la Basilique. « Voilà comme j'aurais voulu être I disait un soldat non baptisé en parlant d'un abbé de la guerre... — Il ne dépend que de vous de devenir un chrétien et un grand dévot pour en acquérir les charmes », lui répondit-on. Le dit soldat, entre parenthèse, a été baptisé récemment. On serait sans aucune nouvelle de ce que furent les traditions de France après tant de cataclysmes, si l'Eglise, assise avec la fermeté des ans, n'en avait opéré la réunion toujours^ Discrétion, prudence»

tact, politesse de Tesprit et du cœur I hélas I Ce n'est pas la peine de vous rapporter le grand plaisir que me font les rares Jeunes gens qui nous environnent. Comme on est loin des enfants de la rue Gabrielle ! Et la pétaudière des lycées légaux ! Vrai ! on s'accoutume vite à cette idée que dix-neuf siècles au moins aussi raisonnables que le nôtre aient confié la jeunesse à ceux dont Dieu a dit : « Je lierai et je délierai ce que vous avez lié et délié I • On ne s'en étonne pas quand on a vu ce que j'ai vu...

J'ai remarqué que les ecclésiastiques font acquérir différents sentim^ts aux enfants et pas vulgairement, oh I non, alors I mais, au contraire, ils les élèvent à des atmosphères supérieures ; ils empêchent, de plus, que ces sentiments ne se galvaudent à la volée à tout hasard. Ils désirent avoir, non pas des êtres à part, de futurs bacheliers, mais bien des hommes, certes! Il y a une espèce de pathétique toutes les fois qu'ils racontent les Mystères de la Religion. Ce à quoi ils s'occupent, c'est à intéresser profondément... Ils fondent les enfants tout doucement, parce que l'intelligence vient de l'affection, et réciproquement. Ils éveillent l'une en éveillant l'autre. Les enfants s'appliquent à honorer leurs parents, à les louer, à prier pour eux et les professeurs eux-mêmes se plaisent à ces prières. Sans cesse, les enfants sont familia* risés avec Notre-Seigneur, parce qu'ils sont habitués à réfléchir que ces Chers Protecteurs sont comme leurs pères et mères : le maître enseigne ainsi à la fois l'amour pour Dieu et le respect pour les parents. Que le travail devienne un plaisir, c'est l'idéal de tout instituteur consciencieux, n'est-ce pas ? eh bien ! les ecclésiastiques sont les seuls à avoir compris que l'essentiel était de demander à l'amitié ce qu'ailleurs on n'obtient pas par la force et la sévérité. Avec ça qu'on n'obéit pas mieux à un camarade qu'à un garde-chiourme, hein ? Les enfants sont enchantés que les grandes personnes s'égaient avec eux : or, convenez que se les concilier, c'est déjà les

aoumittrei ne pas avoir affaire à dts êtres hostiles! demandez à n'importe quel professeur si ee n'est pas énorme pour Téducation» ça I Pensez quelle confiance ont les ^fants dans des hommes qui s'enthousiasment pour leurs jeux» qui s'intéressent à leuts conversations à la promenade 1 Mais ils sont ravis 1 1 1 Résultats : premièrement : l'enfant ne glisse pas des mains ; l'éducateur le pénètre» et c'est tant mieux pour sa perfection absolue. Deuxièmement : pour la correction I combien elle est précieuse la punition d'un ami qui doit renoncer au régime de la tendresse pour fri^per ; combien elle sert, réfléchissez-y I comme il la ress^it douloureusement, le pauvre enfant ! Troisièmement : la vertu n'est plus un vague fantôme qui n'a pas d'importance, c'est quelque chose de la vie ordinaire : le Père Un Tel» c'est la vertu, et qu'on aime, qu'on préfère même.

D'ailleurs, les résultats, ce n'est pas la peine de les ttpliquer... Remarquez que, dans la familiarité des maîtres, les enfants s'habituent à cette tenue qu'on a toujours tendance à observer devant les supérieurs, même quand ils sont des amis intimes. Ça les empêche de se débrailler, de s'affoler, de s'éparpiller à tort et à travers. Oh 1 que c'est beau cette éducation-là ! c'est admirable 1 Et voilà 1 voilà, en tous cas, bien humblement, mais indiscutablement, ce que j'ai été assez heureux pour voir pendant une ou deux brèves leçons de catéchisme. Voilà plutôt ce que j'ai senti en m'amusant avec les «ifants de chœur le dimanche dans le jardin ou pendant les messes commentées du jeudi.

Quelle erreur profonde d'avoir supprimé les collèges religieux ! Mais, pourquoi ? pourquoi ? La peur de la concurrence... Ma foi 1 je le comprendrais assez, hein ? Du satanisme, oh I oui, alors, cat depuis, la France, elle ne se voit pas comme elle est, mais c'est l'Arche de Noé, sans Patriarche, c'est le déluge et tout ce que vous voudrez. Caro mio ! M^^ Lafleur et ses charmants boutons

qui ne connaît qoe le commissaire de police et ses passions très distinguées, M»« Lafleur et la rue Gabrielle, c'est la France sans Dieu. La rue Gabrielle est prolongée jusqu'à Fextrème. Excusez-moi de vous avoir raconté des choses que vous connaissez mieux que moi. Je pense que vous mettez mon délire sur le compte de l'étonnement.

Elève et lauréat, hélas I des lycées, je ne suis ni guéri de leurs malaises qui persistent quand on n'est plus jeune — c'est un fait ! «^ ni heureux de leurs bagages oubliés entre temps : en revanche, je suis imprégné de l'esprit sec de l'Université pédante. En somme, mon entrée au presbytère fut une entrée de clown I Pauvre clown empressé et prétentieux (car elle n'était pas trop naturelle, mon humilité improvisée). Pourvu qu'on n'ait pas jugé les anciens lycéens sur ma mine I il y a d'anciens lycéens ravissants comme vous, par exemple. Rocambole dit dans un drame : « Des scrrrupules !... j'aurrais des scrrupules I » Bref ! tant pis ! Au fond, ma mine est plutôt celle d'une exhumation de la Terre Parnassienne ou Montpamassienne, ô orgueil, ton séjour \ celui de tes amertumes et de tes joies. Soyons juste ! il y a des Parnassiens aimables^ ne fussent que vous et moi, et il n'y a que moi d'essentielleutent grotesque. Hélas t encore hélas! Donc, dans cette chaumière de Trianon le Presbytère, imaginez mon arrivée, l'arrivée de mes brusques activités inattendues I Imaginez dans ce P€U*adis de la discrétion, mes excès de langue, mes méchancetés involontaires ou non, mes inerties amères. A titre de curiosité, un exemple 1... Peu s'en fallut que je ne baisasse par politesse la main de la servante. Oh I la brave M^^« Yvonne I je crois que je la prenais pour une grande dame. Fine M"« Yvonne! Je vous assure que tout le mon4e aurait une tendance à hésiter. D'ailleurs, je m*en fous totalement. En tous cas, ce qui est désagréable, c'est que je ne me fais pas encore une idée de la manière qui serait convenable vis-à*vis de l^iie Yvonne. Au fond, peut-être, l'ai^je sans m'en douter,

aaO FILIBUTH

cette manière. Vous savez, le principe : d'abord les affaires ! Du côté de M. le curé, je me demande aussi si ce n'était pas un tort de vouloir payer d'avance ma pension. Dans mon élan, j'avais l'envie de laisser trop de billets à son noir bureau de chêne sculpté couvert de livres : « Eh bien ! mais ce sera pour les pauvres de la paroisse ! — Nous n'avons, me répondit-il doucement, grâce à Dieu, pas de pauvres. » Autre chose I vous allez comprendre quel aimable ourson je suis. Ma vie est si simple entre deux prêtres et parfois douze enfants de chœur — le dimanche — est-ce que je suis mis dans l'embarras au point de chercher une solitude dans ces solitudes, un asile dans cet asile ? Bien qu'il soit nécessaire que je continue à travailler à mon roman, sans m'^n rendre compte, ce qui importe plus que tout au monde, c'est de me jeter sur un petit cabinet du jardin qui, oh 1 inconsciemipent, bien entendu I m'est une aide précieuse au milieu de ces nouveautés. Quoi ! la semaine est longue, il ne s'envolera pas ton papier I mais non I l'asUe ! Pourquoi ? dans les cas de divergence, toute mon existence» je me suis réfugié dans un coin en attendant que l'éponge de mon corps soit imbibée d'habitudes. Ici, c'est le diable qui fuit les anges en attendant la métamorphose. N'allez pas croire pourtant que les repas me gênent à cause de deux compagnons inaccoutumés : je me fais si vite aux gens, et puiis, j'ai le toupet des imbéciles. Pas du tout I au contraire, c'est un fait que le ravissement de la présence de Dieu dans cette sainte salle à manger m'enthousiasme. Alors ? eh bien I je ne sais pas et ça ne fait rien. Selon moi, le cabinet du jardin, cette lie déserte, ce rêve d'été qui m'est réservé, c'est l'asile du vilain garçon pressé, la salle à manger en est un autre pour l'ange ému qui est derrière le vilain garçon. Mais il faut croire que je ne tiens pas tant à cette joie sacrée de la Présence Divine, puisque cette fameuse amabilité en laquelle M^^" Lafleur et moi avons une invincible confiance,

la tue par des bavardages et des sourires. Encore le diable I

Je me demande si de même que les bons anges de ce jardin se donnent du mal pour entamer ma carapace» ils ne disciplineront pas les débauches de mon indigeste amour divin. Jusqu'ici, personne n'a eu l'air de se formaliser de la barbarie de mon culte, l'orage de mes larmes» répanouissement de mes remords et repentirs avec gestes en excédent. Pas besoin d'être bien observateur pour voir mon envie de sensations. Il n'y a que les enfants de chœur pour s'en moquer, mais je vous promets qu'ils ne s'en privent pas. J'aimerais que vous me compreniez, caro mio I Je ne veux pas dire que tous les anciens lycéens soient aussi ridicules que moi, mais sans boniments, je me fais difficilement idée qu'il y ait un seul élève des prêtres qui le soit autant.

Dites donc I mais ça devient une confession, hdn ? Bien qu'il s'agisse de principes — oh ! bien humblement — il est indiscutable que ma lettre est une confession. Eh bien I allons-y I après tout I pourquoi pas I vive la confession I je confesserai donc mon ignorance à la fois et mon orgueil. Mon Pèrel c'est malheureux, mais pour n'avoir pas à rougir pendant les conversations de la table, j'ai la faiblesse de m'imprégner rapidement des articles de Larousse. Je ne sais guère apprécier le vin (vous allez voir I) fût-il aussi naturel que les légumes et les fruits du jardin avec lesquels celui de M. le curé s'accorde bien. Moi I ça m'est égal, n'est-ce pas ? pourvu que je parle... J'ai remarqué que je l'absorbe machinalement sans y penser. N'empêche que j'ai une tendance quelquefois à en absorber avec excès I Voilà I Fort des renseignements du Larousse, un dimanche, j'eus le noir culot de me mêler à une conversation sur saint Odon. Notez que saint Odon a été le réformateur de l'Ordre de saint Benoit, que tous ceux qui ont historiquement fréquenté l^ancienne abbaye qui est la gloire de saint Benoit intéressent prodigieuse^

ment M. le curé» »oUc que M. le vieoiro est bénédictin et que, dans certains milieux, il pourrait donner des conseils et guider de très grands savants même I Hélas I dans quel grotesque ne m'a pas déjà égaré mille lois mon assurance marchant dans les trous de ma misérable mémoire. Non I sans me défier, voilà que je me lanee I J'émets que saint Odon était évêque de Bayeux* quil était frère de Guillaume le Conquérant» qu'il rêvait d'être pape, etc..,, etc..., etc.. Très joli! « Je vous léliâte de votre érudition, me dit doucement M. le curé, mais vous parles d'Odon de Comteville et non de saint Odon, de Cluny ? B Oh 1 je ne me gène pas pour si peu. J'improvise tout de suite... Sans vouloir voir que mon excentricité dérange ces deux prêtres discrets, je persiste à soutenir que leur saint est, en tous ces, le mien. Il n'y a pas, là ! il faut que saint Odon ne m'échamN» point. Je ne cesse pas d'affirmer... N'est-ce pas, hein ? pourqwn ne seratt-il pas né en Normandie ? on se tait ? naturellement, an ne me répond plus. Alors ? eh bien, alors, je triomphe !... Or» justement, comme par hasard, la VU de saini Odofi, par Mabillon, se trouva déposée sur mes psipiers le VMtm du lendemain. Mais c'est que je n'ai pas le temps de lire de livres, moi. Et puis, au faiti ça m'est égal, smnt Odon, tout m'est égal I Au déjeuner, je inreads le systtaie des sourires de M*^* Lafleur. Les sourires, ça ne coûte pas grand'chose et ça arrange tout. Tout de même, je me omfonds en aimables remerciem«its pour le livre : M. le curé et M. le vicaire causent de leurs affaires.

J'ai peur de vous ennuyer par la liste des petits paqnets mortifiants au complet. Enfin I vous I vous eomprenes les dtoses I je me risque ! encore une histoire I la dernière 1 encore une de ces circonstances que moi seul ai le secret d'attirer. En vacances, ici, nous avons un séminariste» Entre parenthèses, ce jeune liomme n'a pas bonne mine : il aurait besoin de se suratimenter : du surmenage, sans doute! il « l!air souôeux et fatipié par mUle tmv«uu

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La gtàcBy la p<^e8se, la bonne bnmaur, peut-être, mais après exhumation, vous me comprenes; l'amablttté est sous les pierres. Il est si fr^e et si courbé qu'on ne croirait jamais qu'U marche à si grands pas. Peut-on avoir en tète un si gros bagage de théologie et de latin et, d'ailleurs, une soutane si malheureuse I Caro mio, ne m'avez-vous jamais vu dans mon rôle de serviteur et ami ûdèHe de la jeunesse ? Je suis « le vieux monsieur qui a passé par là ». Et je parle de moi t et je donne des conseils I et je console I quelle indulgence I quel scepticisme souriant. Beaucoup de succès dans ce rôle, caro nûo t Ah I c'est là que je m'étale à tort et à travers t Qu'il soit vraiment sérieux que certaines autorités du diocèse aient l'intention d'expé* dier à Rome le séminariste en question pour une exploration de la Vaticane au sujet de saint B^iolt et de son aM>aye, je n'en sais lien : il parait qu'il y a là^bas un caphamaum de manuscrits à débrouiller l Dans tous les cas, le jeune homme faisait le modeste et, à mon idée, non sans suffisance. Naturellement, moi, n'est-œ pas, voOà que je m'embarque avec un élan énorme ! Pensez I c'est extraordinaire 'qu'on refuse un beau voyage et à Rome encore t et des relations, et tout, et tout. Suivirent une foule d'observations, conseil, etc..., etc..., sur un soi'disant art de faire ses affaires, comme si, moi, le crétin, j'avais été jamais capable de faire les miennes. Plus un mot de M. le curé 1 Plus un mot du séminariste t Je vous laisse l'exquis plaisir d'éplucher l'âme des quatre convives : « Monteur Dur t j'ai mes projets t » dit sèchement le séminariste. « Probablement, pensais-je, ils sont bien falots ; ça n'a pas l'air bien formidable, mais j'ai remarqué que tous les jeunes gens sont rétifs t »iAh I oui t ça, c'est vrai ! Comment r^ioncer à faire appréd^ mon expéri^ice et mon empressement. Ah t le disdple par force, le prétendu élève, ce que je m'en suis emparé t Et puis, quand m^e il serait de mauvaise humeur, l'essenUel est que Je parle, brin ? Encore un dtsoours t toutis^ les

fois que je me suis égaré dans la philosophie de l'art, personne n'a plus eu l'air de se moquer de moi en conversation du moins. Quand il s'agit de l'art, Je crois que je peux dormir sur mes deux oreilles, n'est-ce pas ? Oh ! c'est beau la confiance ! L'ayant donc attiré dans les calmes chapelles de la Basilique, j'entamais des conmientaires sur le goût en général et en particulier dans l'architecture romane, etc., etc., et ça tapa dru. « Monsieur Dur I j'ai mon esthétique I » me dit-il avec impatience. Oh t là I là ! ce que je lus vexé I offensé 1 Eh bien ! tout de même, je restai lâchement débonnaire : je continuai à l'étourdir de douceurs : « Passez donc 1 monsieur l'abbé ! mais non I je vous dois le respect I après vous, je vous prie ! je n'en ferai rien ! » Vous voyez que j'étais toujours ultra-aimable. Comment donc ! mais ce fut lui qui se fâcha : je fus un jour mouché en présence de M. le curé : « Vous m'embêtez tout le temps I » Oh ! oh I le pauvre enfant I Regardez, caro mio, ce que ma stupidité procurait de contrariétés à ce brave garçon. Bien entendu, sur ce, observations de M. le curé et, ce qui devait être pis pour lui, mes efforts conciliants. « C'est égal ! il faut l'assouplir I » me dit M. le curé à qui j'avouais, pour excuser son impatience, les excès de mon empressement. Bref, en sonmie, au fond, je le jugeais rogue comme tous les intellectuels encore jeunes ! et les autres.

Ce qu'il a envie de chicaner les dogmes, de trouver de précieuses vérités dans l'autorité des Pères, ce qu'il est révolutionnaire I II en a des illusions sur l'importance de ses améliorations rêvées : c'est bien ça que j'ai déjà vu à la Sorbonne et ailleurs. Soit t La grande affaire était que je le soupçonnais de m'éviter, petit à petit et sincèrement, j'en étais horriblement dépité. Au nom de la sympathie que je ressentais (mais oui !) malgré le mauvais visage qui me choquait, au nom de mon amour-propre chatouilleux» et surtout au nom du bon sens et de la justice. Je restai douloureusement stupéfait qu'il se dépêchât devant

ma fenêtre ouverte du Jardin, qu'il ne répondit même plus à mes saints. En somme, que lui avais^je fait, que de lui offrir du zèle à le servir I Quel goujat l quel rustre î C'est curieux, mais ce que j'ai sur le cœur n'y peut rester anéanti complètement pour toujours : les rancunes colonisent en mon home derrière mes sourires, et puis, quand le malaise est trop pénible. Je me venge par un mot. Un jour, je ne sais plus à propos de quoi je dis à table : « Les gens qui rendent de la grossièreté en échange de l'amabilité sont les mêmes qui s'aplatissent devant les impertinences I » Je crois bien que M. le curé et le jeune clerc se regardèrent en souriant, mais je n'en suis pas sûr.

Oh I celui-là I oh 1 l'humanité 1 qu'est-ce que je suis venu faire dans ce trou ? etc., etc., etc.. Ah ! oui I c'est vrai I je crois bien que, malgré ma tendance plutôt contraire» je devenais misanthrope, comme tous les maladroits le sont, d'ailleurs. Quoi 1 alors, le désert, mon Dieu ? Je m'accrochais pendant une quinzaine de jours à un silence amer, à mon roman, à mon cabinet du jardin que je n'aurais, à mon idée, jamais dû quitter, quand, un matin, le jeune clerc me fit une espèce de visite officielle. Ahl caro mio, comme la grâce des chrétiens est émouvante! comme j'adore ces mouvements rapides et la vérité dont elle imprègne leurs physionomies fines. Vous savez, n'est-ce pas, que mon esprit est toujours en retard quand il ne me fait pas complètement défaut, mais quelquefois des intuitions me suggèrent l'explication de beaucoup de choses d'un coup. Pourquoi le jeune clerc voulait me faire honneur, pourquoi il me consultait sur un point d'histoire, pourquoi il m'appelait « monsieur » avec un salut mesuré sans la main, je ne me le demandais pas longtemps, non, certes t je vis que son regard brillait d'une certaine tendresse — mais oui I plus de tendresse que de malice — et je compris tout. Je compris que ce jeune homme de dix-neuf ans ne s'était détourné de moi que pour se retourner bientôt avec le ton qui lui convenait et j'effaçais

tout de suite la rancune. Quel compagnon je compte avoir maintenant ! avec quel ravissement on découvre petit à petit les vertus et les capacités que cache Thumilité chez les chrétiens ! Voyez, s'il ne vaut pas mieux les préférer aux menteurs qui dînent en ville et jettent la poudre aux yeux d'une manière supérieure. Mais, qu'est-ce que je dis là» à vous t à vous qui m'avez conseillé le grand air de la foi pure et la simplicité des croyants ?

C'est égal I je commence à ressembler un peu moins à mon portrait vivant, cette M"»« Lafleur.

Mille compliments à M"*® X***, mille remerciements pour vos bons conseils et votre dévouement, mille amitiés.

Odon-Cygne-Duh.

P.-S. — Jurez-moi que vous ne montrerez à personne des lettres où je m'étale, en sonrnie, avec cynisme 1 1 1 Je suis si imprudent!...

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